CHAPITUE IV HEINE TRIBUN
« Dernièrement, écrivait Heine à Laube^ un de mes amis saint-simoniens a dit en Egypte un mot qui m'a fait rire et qui pourtant a un sens fort sérieux : c'est que j'étais le premier père de TEglise des Allemands, m C'est bien, en effet, le rôle d'apôtre, de prophète que Heine entend jouer. Ce qui le passionne véritablement, c'est la lutte pour l'idéal religieux et moral, c'est le combat contre le spiritualisme nazaréen au nom du panthéisme sensualiste qu'il avait emprunté aux Saint-Simoniens. Sur ce point il est conséquent avec luimême, il ne se laisse aller à aucune concession, il reste invariablement fidèle à ses convictions jusqu'au moment où, comme nous le verrons, la maladie l'incline de nouveau davantage vers le « nazarénisme ». — Les problèmes proprement politiques, au contraire, l'intéressent moins. Les gouvernements et les institutions lui apparaissent comme de simples moyens destinés à réaliser dans la pratique l'idéal religieux et moral. La question de savoir si la république vaut mieux que la monarchie, si les institutions démocratiques l'emportent sur les institutions aristocratiques, ne l'échauffé pas outre mesure. Il est prêt, à cet égard, aux plus larges concessions. Pourvu qu'on le laisse libre de prêcher sa religion il est tout disposé à ménager les scrupules de la censure, les suscepti-
i. Lettre du 23 nov. 1833 ; XX, 307 s.
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bilités des gouvernemeiils, les partis pris de l'opinion. Il ne lui en coûte nullement de se placer dans sa polémique, très franchement sur le terrain monarchique, il n'a, pour la forme républicaine, aucun enthousiasme^uperstitieux ; il n'hésite pas à déclarer qu'il n'éprouve pour l'absolutisme aucune aversion insurmontable ; il répudie tout appel à la force ; il proclame bien haut qu'il ne songe pas à faire de l'agitation politique, à révolutionner les masses. — Enfin et surtout il se refuse absolument à s'inféoder à un parti politique quelconque. Il écrit pour tout le public cultivé allemand et même européen, non pour un groupe ou pour une coterie. Il souhaite le triomphe d'une religion et non pas du tout la conquête du pouvoir par telle ou telle fraction de ses compatriotes. Il répudie toute solidarité avec les partis qui s'agitent en Allemagne et se montre rebelle à toute disciphne. La lutte pour le pouvoir politique le laisse indifférent : il prétend y assister en simple spectateur et sans tolérer qu'on l'embrigade dans aucune des armées en présence.
Cette position en dehors et au-dessus des partis où Heine cherchait à se maintenir était singulièrement difficile et périlleuse. La religion qu'il avait extraite à son usage des théories saint-simoniennes était, comme nous l'avons vu, à double face : l'une socialiste, démocratique, libérale, anticléricale; l'autre individualiste, aristocratique, autoritaire, mystique. Si Heine avait été un esprit conciliant et débonnaire, il ne lui aurait pas été difficile de trouver dans cette doctrine des arguments pour justifier tout à la fois les défenseurs de la tradition et du passé et les champions de la démocratie la plus avancée. Mais il était tout l'opposé : son tempérament le portait à batailler; en sorte qu'il puisa bien au contraire dans ses théories des raisons de condamner tous les partis et toutes les opinions. Il ne ménageait pas les réactionnaires et conservateurs de toutes nuances qu'il criblait de ses sarcasmes les plus amers ou de ses invectives les plus passionnées. Mais il ne témoignait pas beaucoup plus d'égards envers ceux qui se considéraient comme ses alliés politiques, envers
les libéraux et les radicaux, dont il soulignait avec une impitoyable ironie les faiblesses ou les erreurs. C'était le bon moyen de se mettre tout le monde à dos. Les défenseurs de l'ordre établi ne se laissèrent pas prendre à ses protestations — sincères d'ailleurs — de loyalisme monarchique; avec un tact très sûr ils devinèrent en lui un ennemi fort dangereux qui, en dépit de son apparente modération politique, sapait les bases religieuses et morales de l'Etat conservateur; ils s'efforcèrent par tous les moyens de paralyser son activité et de restreindre son influence sur l'oi^mion allemande. Ses coreligionnaires politiques, également scandalisés par les ménagements dont il usait parfois vis-à-vis des autorités établies et par les critiques qu'il prodiguait aux libéraux et radicaux, se détournaient de lui avec défiance ou hostilité, l'accusaient de trahison ou de faiblesse de caractère, le traitaient de vendu, ce qui était une calomnie, ou se plaignaient de l'absence de sérieux de ses convictions ce qui était une injustice, caria foi religieuse et morale de Heine était sincère et de bon aloi. Les moins malveillants voyaient en lui une sorte de Méphistophélès, sardonique et malin, ne respectant rien ni personne, excellant dans l'art redoutable de mettre le doigt sur les travers des hommes ou sur les points faibles des systèmes. « Au fond, Heine ne croyait à aucune forme de gouvernement », conclut son ami Meissner après avoir successivement démontré qu'il n'était ni royaliste, ni républicain ; et il nous le montre, riant au spectacle des agitations politiques de son temps comme s'il eût été le démon des ruines et de la destruction : « Il semblait toujours souhaiter un écroulement quel qu'il fût, afin d'entendre le bruit d'un grand effondrement et de voir des ruines gigantesques. Même la maladie la plus terrible ne put le rendre conservateur et ami de la paix. La guerre était son élément; d'instinct il était l'ennemi du statu quo, négateur \ » Rien de plus juste, et Heine lui-môme reconnaissait tout le premier qu'il aimait trop à faire usage des armes redou-
1. Meissner, H. Heine. Erinneriingen, Uamhoury:,, I806, p. 99.
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tables que lui avait départies la nature : « C'est vrai, répondait-il à ceux qui déploraient cette humeur agressive, j'ai souvent égratigné, souvent mordu et ne fus point un agneau. Mais les agneaux de douceur les plus vantés seraient moins bénins s'ils avaient comme moi les crocs et les griffes- du tigre '. » — Et pourtant on ferait, je crois, tort à Heine en le considérant uniquement comme un ironiste et un négateur : à côté du sceptique désabusé qui se désintéresse des discussions de doctrine politique et s'amuse des querelles de partis, il faut aussi reconnaître l'apôtre enthousiaste et sincère d'un idéal utopique peut-être — je ne discute pas ici sa valeur — mais à coup sûr généreux et où il voit l'expression des aspirations essentielles de l'âme moderne.
Et c'est là, je crois, ce qui donne à cette période de la vie de Heine je ne sais quelle grandeur mélancolique. Poète fourvoyé dans la politique, tribun médiocre parce qu'il lui manque les qualités d'intelligence pratique et de volonté soutenue qui font le chef de parti, téméraire dans ses jugements, imprudent dans sa conduite, il se consume en d'inutiles efforts pour atteindre à cette situation dominante à laquelle il se croit appelé en raison de son génie ; il sent qu'il ne peut exercer une influence sérieuse et durable ni en France où il reste au fond un étranger, ni en Allemagne où malgré ses succès de publiciste, il demeure suspect aux gouvernements comme à l'opposition. Mais si son action directe sur les grands événements qui se sont déroulés dans sa patrie est nulle ou à peu près, s'il n'est pas au nombre de ceux qui ont joué un rôle de ])remier plan dans l'histoire des idées et des partis politiques, il est, par contre, un de ceux qui, avant Nietzsche, ont proclamé avec le plus d'insistance la « mort de Dieu », la ruine •des principes derniers sur lesquels repose l'ordre social contemporain, et se sont efforcés avec le plus de courage et de franchise de formuler l'évangile des temps nouveaux, la religion d'une humanité autonome qui cherche sa félicité non point dans l'au-delà, mais ici-bas, sur cette terre.
Dès son arrivée à Paris, Heine adopte une attitude d'une extrême prudence. Soupçonneux à l'excès et enclin à se croire sans cesse persécuté, il s'imaginait, au début, être l'objet d'une surveillance spéciale de la part des gouvernements allemands ; il se faisait adresser sa correspondance sous un faux nom, voyait partout des espions prussiens autour de lui et se figurait qu'on le tenait, en haut lieu, pour un révolutionnaire dangereux. Or il ne se souciait nullement d'être pris pour un vulgaire démagogue et il prit soin de séparer nettement sa cause de celle des agitateurs radicaux, des républicains militants qui faisaient de la propagande parmi le peuple et poussaient les Allemands à un mouvement révolutionnaire. On le voit, dès lors, insister, dans sa correspondance avec Varnliagen, Cotta ou Immermann, sur la « modération » de ses intentions, sur sa volonté de vivre en paix avec les représentants de l'ordre établi. Il n'est pas chef de parti, dit-il, et ne songe pas à exercer une action directe sur la masse du peuple ; il ne désire nullement un soulèvement populaire qui serait voué d'avance à un échec certain, les Allemands n'étant pas encore mûrs pour la liberté. II s'adresse non pas à la foule des ignorants, mais au public éclairé, cultivé*; il fait, en quelque sorte, selon ,1a recommandation d'Enfantin, de l'apostolat royal. Dans ces conditions, trop de violence serait une faute de tactique. « 11 y a assez de petites feuilles obscures, dit-il, où nous pourrions répandre notre cœur entier avec toutes les flammes de son enthousiasme et de sa colère. Mais ces feuilles n'ont qu'un public très restreint et tout à fait impuissant; et écrire dans de tels journaux vaudrait autant que d'aller pérorer à l'estaminet, devant les habitués du lieu, à l'instar de la plupart de nos grands politiques et grands patriotes. » Pour jouer le rùle d'éducateur de l'Allemagne