Lettres, XX
l'arrestalion de Gutzkow elle procès dirigé contre lui à propos de la publication de Wally. l'interdiction préventive de la Revue allemande qui devait grouper les écrivains de tendances libérales, enfin le célèbre décret du 11 décembre 18.35 par lequel la Diète, sur la proposition de l'Autriche, invitait les puissances confédérées, en termes assez vagues d'ailleurs, à empêcher par tous les moyens légaux la vente et la propagation des œuvres de la Jeune Allemagne, notamment celles de. Heine, Gutzkow, Laube, Wienbarg et Mundt, frappait d'interdit tout ce que ces écrivains avaient produit et proscrivait par avance leurs œuvres à venir. Heine s'émeut médiocrement de ces persécutions. Sans doute il fait sans hésiter cause commune avec les écrivains proscrits par la Diète, encore que certains d'entre eux, comme Gutzkow, lui fussent très antipathiques : il recommande instamment à Laube « de ne pas écrire un mot qui puisse faire tort à ces jeunes gens », proteste auprès de la Diète par une lettre suffisamment digne, mais modérée de ton contre la condamnation qui l'atteignait sans qu'il eût été admis à se défendre, et exécute impitoyablement le « dénonciateur » Menzel dans la préface du troisième volume du Salon. Mais il se rend vite compte que les mesures prises contre lui par la Diète ne peuvent le léser d'une manière sérieuse. Les mesures édictées depuis 1831 contre tous ses ouvrages par la censure prussienne et par nombre d'États allemands n'avaient pas empêché la diffusion de ses livres; les effets du décret de prescription de 1835 ne furent, somme toute, pas beaucoup plus redoutables, à ce qu'il semble, et les écrits de Heine purent finalement être répandus partout, ouvertement ou en contrebande, même en Prusse et en Autriche. Heine, du reste, prend soin de rassurer les gou- .vernements par une attitude aussi prudente que possible. C'est vers 1835 ou 1836 qu'il obtient, par l'intermédiaire de la princesse Belgiojoso et de Mignet, un secours annuel de 4 800 francs sur le budget des fonds secrets '. Sans aliéner sa
1. Legras, Deutsche Rundschau, t. LXXIX, p. 357 ss. ; cf. //. Heine poète, p. 183.
liberté ni vendre sa plume il se rapproche du gouvernement français. C'est un fait notoire, écrit-il en 1836, que depuis, quatre ans il s'est séparé des jacobins, qu'il est bon royaliste, que Garrel et les républicains lui en veulent à cause de ses sentiments monarchiques'. Sa correspondance nous montre combien, de même, il tient à rentrer en grâce auprès des gouvernements allemands. 11 se réjouit d'être en bons termes avec le baron de Werther, l'ambassadeur de Prusse à Paris ; il croit savoir, en 1837, que le prince de Metternich lui veut du bien et désapprouve les mesures de rigueur prises contre lui ; il estime que « sans être servile il gagne la confiance des hommes d'Etat » en leur démontrant qu'il vise à convertir à ses sentiments non point les masses grossières, mais « les hommes haut placés ■». En 1838, il est sur le point de traiter avec ses adversaires; il forme le projet de publier une gazette allemande imprimée à Paris, s'efforce d'obtenir par l'intermédiaire de Varnhagen d'Eiise l'autorisation de vendre cette gazette en Prusse et fait transmettre au gouvernement les protestations de loyalisme qu'on est tenté de trouver presque un peu excessives'. Si, malgré tout, les autorités prussiennes ne se laissent pas séduire par ces assurances pacifiques et refusent l'autorisation demandée, la censure en revanche se montre coulante pour les œuvres du poète \ Et en 1840 Heine, pour se venger des attaques lancées contre lui par les écrivains radicaux, publie contre Borne son célèbre pamphlet où, à côté de diffamations de tout point blâmables et d'attaques personnelles au moins inopportunes puisqu'elles s'adressaient à un mort, il expose nettement les divergences