Lettres, XXI
3. On ne peut se défendre de quelque scepticisme lorsqu'on voit Heine vanter tout à coup l'œuvre de germanisation accomplie par la Prusse dans la vallée du Rhin, « assurer qu'il ne méconnaîtra jamais ce qu'elle a fait pour ce pays bâtard... qu'elle seule a ramené aux mœurs et à l'esprit allemands », et définir ses compatriotes « une foule que le premier mauvais avocat venu peut gouverner, dont l'effronterie n'est surpassée que par la souplesse, et devient rampante et muette quand on s'y prend sévèrement avec elle ». Lettre à Varnhagen, 13 fé.vrier 1838 (XXÎ, 130, s.).
4. Geiger, Das junge Deulschland u. d.preuss. Censur, p. 37 ss.
qui le séparent des républicains allemands. On sait l'explosion d'indignation que ce livre causa en Allemagne, non pas seulement dans le petit cercle des amis de Borne, mais dans tout le camp libéral. Obligé de se battre en duel avec Strauss dont il avait insulté la femme ^, violemment attaqué par les écrivains radicaux, notamment par Gutzkow, abandonné par ses plus chauds partisans, comme Laube, qui regrettent la publication de ce livre dicté par la rancune et le dépit, Heine se trouve en état de guerre déclarée avec presque tout le parti avancé. Dans la préface de sa biographie de Borne, Gutzkow Texcommunie solennellement, le traite de renégat, de monarchiste et exprime ironiquement l'espoir qu'on lui confiera la place de greffier de police occupée jadis par Borne à Francfort, afin qu'il puisse se convaincre du peu de cas qu'on fait en Allemagne de ses écrits. '
Heine est-il vraiment devenu infidèle à la cause de la révolution, à la religion de la liberté ? En aucune façon. Seulement il ne la comprend plus comme ses anciens alliés. Ceuxci voient surtout dans la révolution le renversement de Tordre politique établi, Heine y voit un bouleversement moral et social. Les uns sont des radicaux et des républicains : Heine, comme nous allons maintenant le voir, incline de plus en plus vers le socialisme.
L'étude des doctrines saint-simoniennes avait convaincu Heine que la Révolution de l'avenir devait être non point politique, mais avant tout économique et sociale. Dès 1833 il écrivait à Laube : « Vous êtes plus haut que tous les autres qui ne comprennent que le côté extérieur de la révolution et non point ses problèmes les plus profonds. Ces questions n'ont trait ni aux formes ni aux personnes, ni à Tétablisse-
1. M^e Wohl-Strauss. l'amie de Borne, que Heine avait diffamée de la façon la plus indélicate dans plusieurs passages, plus tard supprimés, de son pamphlet.
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ment d'une république, ni à la limitation du pouvoir mo»archique ; elle ont trait au bien-être matériel du peuple. L'ancienne religion spiritualiste a été salutaire aussi longtemps que la majorité des homme a vécu dans la misère et n'avait pour se consoler que la religion du ciel. Mais depuis que, grâce aux progrès de l'industrie et de la science économique il est devenu possible de tirer les hommes de leur misère matérielle et de les rendre heureux sur terre, depuis ce moment... vous me comprenez. Et les gens nous comprendront aussi quand nous leur dirons qu'il pourront dorénavant manger tous les jours du bœuf au lieu de pommes de terre, et travailler moins et danser davantage. — Soyez tranquille, les hommes ne sont pas des ânes ' ! » Heine s'habitue ainsi à envisager avec un scepticisme croissant les questions purement politiques; il considère par contre avec un intérêt toujours plus éveillé les problèmes économiques et sociaux. Peu importent les modifications qui peuvent se produire dans la forme du gouvernement ou dans l'équilibre des partis : le grand événement qu'il prévoit pour un avenir plus ou moins rapproché, c'est une révolution qui se prépare dans les bas-fonds de la société, qui bouleversera les bases mêmes de l'ordre social, s'attaquera au capital, à la propriété, au règne de l'argent et tendra à substituer à la ploutocratie bourgeoise actuelle un régime démocratique et strictement égalitaire. Les correspondances parisiennes envoyées de 1840 à 43 à la Gazette (T Augsbourg et qu'il réunit en volume sous le titre de Lutèce, décrivent longuement les symptômes avant-coureurs de ce grand cataclysme que Heine croit voir monter lentement à l'horizon.
Notons tout d'abord que, dans Lutèce, Heine juge avec beaucoup plus de sympathie que dans ses premières correspondances parisiennes la personne et le gouvernement de Louis-Philippe. Sans doute il nous montre le roi de France comme un habile homme « qui ressemble plus à Ulysse qu'à Ajax, ce furieux héros qui succomba d'une manière bien