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CHAPITRE III

LES DERMÈRES ANNÉES. LE MARTYRE (4848-i8:;6)

« Je ne suis maintenant, soupirait Henri Heine, sur le grabat où il était cloué, qu'un pauvre Juif mortellement malade ». Depuis longtemps, la banqueroute de ses forces et de ses espérances s'était préparée ; l'autre année au retour de Barèges. comme il faisait visite à Théophile Gautier, personne de la maisonnée n'avait pu reconnaître Heine dans ce vilain petit Monsieur à redingote d'alpaga, lès yeux sanguinolents derrière des lunettes bleues, le visage émacié, sali d'une barbe qu'il ne pouvait plus supprimer. Et il avait dû se nommer à ses amis intimes.

Hélas ! c'était encore le bon temps, ses mois de souffrance où il marchait seul par la ville. A présent, il était gisant sur ce lit orthopédique, où de longs cordons pendaient autour de lui, comme sur les couchettes d'hôpital, afin

qu'il pût se soulever. Et puis, le moment ai'rivait, où les mains trop paralysées ne saisissaient plus les cordons. Alors, on le coucha par terre, sur un monceau de matelas.

« Vraiment, avouait le malade, il s'est produit chez moi un retour à la religion. Est-ce la faute à la morphine ou aux cataplasmes, je ne sais. Mais cela est ainsi. Je crois de nouveau au Dieu personnel. Là où il n'y a plus de santé, plus d'argent, plus de raison humaine, là commence le christianisme. » Respect humain ou reste de rationalisme Israélite, l'infortuné ne parvint point jusqu'aux pieds du Consolateur. Et la main de Xotre- Seigneur Jésus-Christ ne s'est point levée sur le sépulcre de ce Lazare.

Installé temporairement au troisième étage, 50, rue d'Amsterdam, dans une de ces grandes maisons qui commençaient à déshonorer Paris, Henri Heine, ruiné par sa maladie coûteuse, n avait que deux consolations, « sa femme française et la muse allemande ». Il travaillait sans cesse à ses vers, et il composait, avec son Romanzero, ce « livre de Lazare )),le plus douloureux des chefs-d'œuvre ; plaintes, angoisses de la nuit, soubresauts physiques, noirs cauchemars de la morphine, hallucinations, le cruel petit livre conserve tout, exprime tout. Et ce n'est presque plus le livre d'un être vivant, il a rendu les sinistres horreurs de l'agonie, de la mort, presque. On dirait qu'on a retiré ces pages, comme on fît pour un manuscrit de Dante-Gabriel Rossetti, du cercueil où elles se moisissaient. « Domine, jam fœtet ! »

Heine, dans les sueurs nocturnes, revoit sa vie ; il revoit celle dont les approches l'ont jeté sur son grabat :

Tendrement elle avait, la femme noire, Enfermé ma tête auprès de son cœur ; Ah ! j'ai vu grisonner ma chevelure A l'endroit qu'avaient arrosé ses pleurs.

Ses baisers m'ont fait infirme et malade, Ils m'ont fait aveugle, ses lents baisers, Elle a bu la moelle de mon échine.

Sa bouche sauvage, ardente à sucer.

Mon corps maintenant n'est plus qu'un cadavre Dans lequel l'esprit survit enchaîné ; Souvent le captif que sa honte navre Se met en fureur, fait le forcené...

0 vaine fureur ! ïa pire furie Ne saurait tuer une mouche ! — Va, Souffre ton destin, résigne-toi, prie Tout bas, si tu peux prier, et pleurer !

(ZuM Lazarus. II.)

Les images d'enfance lui revenaient dans l'insomnie : son petit camarade, noyé dans le Rhin, Wilheira Wizewsky, apparaissait aux lueurs du feu tremblotant :

"Wilhelm Wizewsky, tu mourus trop tôt, Mais le chat, le chat est sauvé.

Et l'atroce ironie du monde se révélait au poète crucifié :

Rien en ce monde n'est parfait,

griffonnait-il :

204 HEIXE A PARIS

J'ai raillé nuit et jour.

Ces messieurs et ces dames.

J'ai fait force bêtises

Et la sagesse m'a plus mal encore réussi.

La fille conçut, et fit un poupon. Faut-il qu'on s'en lamente ?

Qui ne fut point fou dans sa vie Ne fut jamais un sage.

(Zlm Laz.vrls. V.)

Les terribles questions que pose l'existence vue face à face, il les ressassait sans relâche ; et il finissait en di'iant :

On nous ferme enfin la gueule

Avec de la terre. Mais

Est-ce donc une réponse .'

Alors, dans Tangoissc que sa femme ne fût trop malheureuse, quand on aurait fermé ses lèvres, à lui, avec la pelletée définitive, il suppliait les anges du ciel, les anges gardiens, et le Juif pa'i'en sanglotait à présent comme le dernier des pauvres diables :

Elle était à la fois ma femme et mon enfant, Elle va devenir veuve, être une orpheline ! Je laisse dans ce inonde, seule, La femme, l'enfant, qui me croyant vainqueur. Fidèle et sans souci reposait sur mon cœur.

Anges du ciel.

Protégez, défendez ma pauvre enfant, Mathilde !

(Lazare. XVII.)

<^)uelquefois, des songes moins purs visitaient le gral»at lugubre où il gisait, dévoré par l'eczéma, couvert

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d'ulcères ou tenaillé par les abcès. Et l'hallucination morbide tournait au vampirisme :

Hélène.

Du fond du tombeau tu m'as fait sortir Par la force de ta volonté-féo. Tu m'as fait revivre au feu du désir :

— La flaiiinie ne peut plus être étouffée !

Presse ta lèvre sur nia lèvre, fort !

— Cette haleine humaine est vraiment divine ! Je boirai ton âme dans ta poitrine 1 Espérais-tu donc assouvir un Mort ?

(L.VZARE. XIX.)

C'est au sortir de nuits pareilles qu'il écrivait à sa sœur Lotte, dont la plus jeune lille était morte : « Ce ne sont pas ceux qui meurent cjui sont à plaindre, mais bien ceux qui souffrent des années et des années avant d'arriver à mourir... Des années de souffrance! oli, bienheureux sont ceux qui en ont vite fini ! « Pour acquit », comme avait coutume de dire mon pauvre père. On se retourne dans son lit, on sendort, et la dette est payée... La maladie est un malheur épouvantable. La mort est le moindre des maux. »

Il n'avait « personne (Mathilde ne compte pas !) avec qui dire tout ce qui le torturait et martyrisait, corps et àme ». Quand il était par trop malade, une de ces affreuses « gardes », mégères à tabatière et à ronflements, Mme l'Angoisse, comme il l'appelle, s'asseyait à son chevet ; vieux champignon de l'agonie, elle en aggravait les horreurs par ses services sordides. Et

Heine «pleurait chaque nuit» en pensant aux choses anciennes.

Il ne voulait pourtant être servi que par des femmes. 11 fallait maintenant le gorger de morphine pour obtenir quatre heures de repos. Et Mathilde se démettait le pied, tombait malade aussi.

Malheureusement, la souffrance ne supprimait point ce vice de l'esprit qui lui avait tant et tant nui : martyr, il restait venimeux. Des lettres inédites ont donné récemment la preuve que Heine avait voulu, mais vainement, faire chanter Franz Liszt ainsi qu'il avait fait chanter durant dix années Giacoino Meyerbeer. Liszt avait résisté ; Heine l'exécrait : en 1849, il cingla cruellement le rapsode Hongrois et ses prétentions héroïques, il évoqua ce fameux sabre que Dantan a mis aux côtés du pianiste, dans sa caricature :

Il n'a pas eu de mal, le chevalier François : Son sabre, il est dans la commode !

(Lazare. XVIII.}

Jjiszt, si généreux d'ordinaire, devait venger mortellement cette injure. « Au banquet anniversaire de sa naissance, raconte Richard Wagner, la conversation tourna en discussion à propos de Henri Heine sur lequel Liszt exprima des opinions captieuses (?). MmeWesendonck lui ayant demandé s'il ne croyait pas que le nom de Heine serait inscrit au temple de l'Immortalité, Liszt répondit vivement : « Oui, mais avec de la boue ! »

réplique qui, bien entendu, produisit une certaine sensation ». C'était six mois après la mort de Heine ! et la boue qu'il avait jetée sur les autres commençait à rejaillir sur sa tombe fraîche. « C'est une charogne ! » grommellera le dur Proud'hon. Il ne faut point braver la vie : elle se venge !

Le moribond lettré gaminait encore. Devant la cheminée flambante, oîi brûlaient « des forêts entières», quand il avait tiré de derrière son traversin, le sac d'écus et recompté l'argent pour la dépense ménagère, il faisait encore des vers ironiques, comme au bon temps :

IJO.N COAStIL

Laisse là tristesse et honte ; L'air impudent ! Verbe haut !

Tu n'auras plus de mécompte, Et tu pourras, vite et tôt, Mettre ta Promise au chaud.

Couvre d'or les musicantes, Car le crincrin fait le bal.

Embrasse tes belles-tantes, [^^ Même en pensant : >( Le haut mal

Vous emporte sur son pal ! »

Parle toujours bien des princes, Et pour les femmes, sois bon.

Ne fais pas tes boudins minces Quand tu saignes un cochon.

Si tu détestes le temple.

Vas-y d'autant plus, vieux fou.

Fais un grand salut, bien ample, .\u Pasteur, offre au grigou Quelques flacons à long cou.

208 HEINE A PAIUS

Si ça te démange, gratte En bon gentleman, ta chair.

Si tes souliers sur ta patte Froissent ta peau délicate, Mets des pantoufles, mon Cher.

Si ta soupe est mal poivrée, .Maîtrise bien ton courroux ; Dis à ta femme ; « .\dorée.

Tout ce que tu cuis est doux I »

Si pour un chàle elle bêle, Va vite en acheter deux.

Mets en sus de la dentelle, Des épingles d'or, bien mieux, Quelques joyaux précieux.

Suis ce conseil salutaire :

Tu posséderas bientôt La félicité là-haut, Et la paix sur cette terre.

(Dernières poésies).

11 lisait Dickens, surtout le Pickwick-Club, et Gogol. Mais la terreur d'être aveugle le torturait. Heureusement Gruby remettait l'estomac en fonctions, et les joies de la gourmandise recommençaient pour le malade. Il expurgeait ses anciens livres, brûlait ses brouillons, « fleurs empoisonnées ou fleurs inoffensives » pour « agir loyalement avec le bon Dieu ». Croyait-il donc que le blasphème se détruit ? La punition de l'écrivain, le châtiment de certaines pages, c'est leur éternité, c'est notre impuissance il les détruire au temps où nous en aurions honte et regret.

Il y avait de terribles heures dans le ménage désorga-

LES DERXIÈRRS ANNEES. LE MARTYHE 2(>i>

nisé; c'est quand on était obligé de prendre « une gardemalade exaspérante par sa gourmandise, à peau noire comme une négresse, et qui coûtait 5 francs par jour ». Il y en avait de meilleures, car on le soignait en somme avec beaucoup de zèle. Le matin, on donnait à l'infirme un bain tiède, puis on le portait avec des précautions infinies sur une couchette fraîche et très moelleuse, car il souiïrait au moindre choc. « Vous voyez, docteur, disait-il à Gruby, comme je suis estimé à Paris : on me porte en triomphe ». Il faisait un repas substantiel, viande saignante, fruits, bordeaux coupé d'eau. Puis il se mettait à dicter ou se faisait lire, par son secrétaire allemand, les livres allemands, dont il faisait provision ; la chambre était vaste, aérée, meublée simplement d'un lit, et de quelques fauteuils en cercle, vis-à-vis d'un bureau encombré, où la bonne prenait les papiers de Monsieur, vers ou prose, pour allumer le feu. L'après-midi, les fauteuils étaient parfois occupés par des amis, des Allemands, ou des dames du monde. Mais les visites devenaient chaque mois de plus en plus rares. « C'est vous, lîerlioz, disait Heine au musicien qui entrait, vous venez me voir : toujours original, mon cher ! »

Mathilde avait pieusement conservé le salon de velours grenat; son portrait à l'huile y trônait, parmi les portraits de famille. La petite bibliothèque ne contenait que les ouvrages de Heine, en lourdes reliures. Et il y avait toujours des fleurs dans les vases sur la cheminée. C'était un intérieur tel que nos professeurs d'allemand juifs

nous en ont fait connaître. A six heures, on apportait au loalade un dîner simple, mais réconfortant et varié. II avait recouvré l'appétit, se montrait exigeant, et certains jours, il célébrait le génie de sa cuisinière, tout en regrettant les brioches aux confitures et le café de l'Allemagne. La nuit venait, la triste nuit sans sommeil, Mathilde se retirait à l'autre bout de l'appartement, dormait, engraissait ou suait selon la saison. Et la garde s'installait, •tabatière en main, pour veiller Henri Heine, presque toujours après minuit.

Tout cela coûtait cher: Heine finissait l'année en •demandant 1.200 francs à sa mère. Mathilde gaspillait toujours: mais « si elle n'était pas là, disait Heine qui se louait sans cesse de ses soins, la vie n'aurait plus aucun intérêt pour moi; elle m'aide à porter le fardeau, dont je jne serais débarrassé, à coup sûr, si j'avais été seul ». 11 Tovait rarement même son dernier médecin, « si petit d ailleurs que je puis presque dire que je n'ai pas de médecin ». Quand nous avons connu Gruby, à la fin de sa carrière, il montait sur un tabouret pour ausculter les plus petites de «es clientes.

Mais rhomme malade travaillait toujours. En attendant <( la mort de toute littérature » que lui présage la démocratie. « liberté et égalité du style », il publie, en octobre, le Ronianzero qu'il voulait d'abord laisser après lui pour une publication posthume. C'était, pour la plus grande partie, des visions; écrit presque entièrement après 1848, les hallucinations du mal, les délires macabres de la mor-

phine s'y retrouvent, avec une conception navrée de la vie, et le retour à la race originelle et aux amours de l'enfance. Un rien, une phrase lue dans Augustin Thierry, donne naissance à ces pièces de plus en plus sobres et simples dans leur forme, dont les manuscrits sont couverts par les variantes, les ratures, les repentirs d'un art toujours plus raffiné. Mais les défauts du solitaire y apparaissent eux aussi, plus évidents : le goût sémite, clinquant et vulgaire, la manie d'actualité qui démodera l'œuvre, les odieux mots français germanisés, qui surabondent, les allusions éphémères aux gens et aux faits passagers.

Les « quintaux d'opium » engourdissaient Heine. Et si la forme impeccable lui demeurait, le fond n'était plus aussi riche. Il s'égarait jusqu'à donner au directeur du Théâtre de la Reine, à Londres, un ballet sur la légende de Faust. Ne croyail-il pas « lutter avec le grand Wolfgang Goethe ». L'accès de délire passé, lui-même traitait l'œuvre de « caduque ». On osera donc reconnaître qu'elle est négligeable.

A certains jours, il espérait encore aller se soigner à Oastein, ou se fixer à Hambourg. Puis une rechute lui dictait un troisième testament; le 13 novembre, à 6 heures du soir, dans une chambre à une croisée sur la cour, 50, rue d'Amsterdam, ^L Henri Heine, docteur endroit, par-devant M" F.-L. Ducloux et C.-L.-E. Rousse, notaires à Paris, et en présence du boulanger Jacot, et de l'épicier Grouchy, voisins de quartier, instituait Mathilde-

Crescence Heine, née Mirât, pour légataire universelle, sans aucunes conditions, ni restrictions.

Les papiers, légués à Louis van Embden, son neveu, ne devaient être publiés que sous conditions. Heine exigeait qu'on lui ouvrît une veine, après son décès, afin d'éviter qu'on ne mît au cercueil un cataleptique ou un léthargique. Car il prévoyait maintenant l'aphasie possible, et l'engourdissement produit par l'opium le terrifiait.

Il insistait sur le succès du Roinanzero. On le lisait beaucoup en Allemagne. « C'est, confessait-il, une œuvre bien faible, mais il ne faut pas le dire. Mes forces étaient paralysées lorsque je l'écrivis. » Il y eut cependant un lecteur rebelle ; Richard Wagner, qui pour le Hollandais folani, pour Tannliaiiser. pour Lohengrin. pour Tristan et même pour Parsifal, devait bien des idées à Heine, — qu'on lise V Allemagne et les Elenientargeisler, — Richard Wagner qui accomplit en musique l'œuvre superbe, esquissée par Heine dans la poésie allemande, Wagner écrivait en octo])re 1851 : «Je voyais le moment où nous serions descendus si bas. intellectuellement parlant, qu un nouveau livre de Henri Heine serait salué comme un stimulant bienvenu. Et, en effet, voilà que peu de temps après, le Komanzero de ce poète, dont plus personne ne se souciait, vint jeter l'alarme dans les journaux avec le bruit dont Heine était coutumier. J'en ris aux éclats. Je fais partie du nombre, sans doute très petit, des Allemands qui n'ont jamais ouvert cet ouvrage. Au demeurant, on dit qu il n'est pas sans mérite ». On

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voudrait bien en dire autant sur les libretii de ^^'agner. Heine avait reçu 6.000 marks du Romanzero. C'était une bouchée pour Mathilde. « Meine Frau » jetait l'argent par les fenêtres. « H y a vraiment, disait le pauvre Heine, de quoi me réduire au désespoir... Ma dépensière s'est acheté aussi une nouvelle robe verte que jai surnommée la robe Vitzilipuztli, car j'ai calculé qu'elle m'a coûté précisément la somme que j'ai reçue pour le poème tjui porte ce titre et qui fait partie du Romanzero . Elle tst coûteuse en diable ». Puis cétait des cachemires, et la bourse rouge se vidait, et Heine même en parlait dans ses mélodies hébraïques :

« Et acheter avec cela pour sa pauvre

Epouse légitime Un cachemire, dont elle a si grand besoin. »

C'est ce qui l'avait amené, jadis, à tant de compromis. Oubliait-il donc ces accidents, ou croyait-il les pallier, l'homme qui osait écrire, trois ans après la publication des papiers ministériels : « Vraiment, en matière d'argent, je n'ai jamais donné prise à personne ! »

Il était méfiant, pourtant, brûlait tous ses papiers intimes. Sévère témoin de la société déchue avec Louis-Philippe, sentait-il qu'il comparaîtrait lui aussi, à la barre on il appelait tous ses contemporains .'

Le moindre évènementdomestique, visite de famille ou chaleur excessive, le laissait « brisé ». Et il le reconnaissait lui-même : «Mon excitation d'esprit est bien plus un

effet de la maladie que du génie... Dans ces nuits terribles, folle de douleur, ma pauvre tête se jette çà et là, et les clochettes du vieux bonnet de folie résonnent alors avec une impitoyable gaîté o.Gaîté macabre, qui est celle des anciennes Danses des Morts.

Pourtant, il croyait commencer l'année 1853 dans un état meilleur. Il se sentait mieux. Mathilde fêtait le nou^ vel an à sa manière, en mettant des « rideaux blancs, neufs, aux fenêtres. Elle est au comble du bonheur, car j'ai dépensé une forte somme pour acheter du linge. Le linge lui fait encore plus de plaisir que les belles toilettes. Nous vivons très unis, cela veut dire que je lui cède en toutes choses ». La grosse femme vieillissait, et elle s'en apercevait, et il fallait la consoler.

Heine s'épuisait de travail. Mais « tant que l'homme vit, disait-il, il doit continuer à faire sa besogne ». Il fit la sienne, héroïquement, jusqu au bout ; son activité littéraire se surexcitait même. « Je n'ai pas eu, disait-il stoïquement, beaucoup de chance en ce monde; mais ma vie aurait pu être pire qu'elle ne l'est. C'est par des réflexions de ce genre que se consolent les chiens qui n'ont été assommés qu'à moitié ».

Ses Dieux en exil, dont il venait d'écrire la Préface, paraissaient dans la Revue des Deux Mondes, avec un « succès énorme », naturellement. Mais le mal recommençait à s'affirmer, par une laryngite qui l'étouffa, par un anthrax au dos qui rendit nécessaire une intervention chirurgicale très pénible,

Dans ce Paris qu'on lui bouleversait, dans ce monde effroyable, « grand hôtel-Dieu sans Dieu », le malade sentait venir l'heure noire : « Je vais parfaitement mal »,. annonçait-il à Campe; et comme Alexandre Dumas différait une visite promise : « Si vous remettez votre visite encore longtemps, lui écrivait Heine, il se pourra bien que vous ne me trouviez plus dans mon appartement actuel, rue d Amsterdam, n" 50, et que je sois déjà parti pour une autre demeure. Je ne me fais pas une grande idée de ma future résidence; je sais seulement qu'on y entre par un couloir obscur et fétide, et cette entrée me déplaît d'avance; aussi ma femme pleure quand je parle de ce déménagement ». Dumas publia cette lettre dans son Mousquetaire, avec des commentaires macaroniques, et elle a été amplifiée par M. Philibert Audebrand

Heine devait faire encore deux déménagements temporaires avant le déménagement final. Pour Iheure, la maison voisine de la sienne brûla ; non seulement il courut des risques pendant l'incendie ; mais il eut à subir la reconstruction, qui le rendait « fou ».

Ses méditations lugubres le ramenaient de plus en plus aux sources vraies, qu il approcha sans jamais s'y désaltérer : « Ce n'est pas moi qui ferai désormais la propagande pour l'athéisme... les années de la vanité sont passées ». Il faisait son mea culpa des ironies anciennes, brûlait son manuscrit sur Hegel, il aurait voulu pouvoir ne point réimprimer l Allemagne. Mais

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quoi .' « la flèche n'appartient plus à Tarclier », et il on avait tant lancé, de ces flèches empoisonnées !

Et puis, il y avait les joies du succès immédiat; outre des pantomimes alimentaires comme la déesse Diane, il préparait cette Lutèce qui lui donnait, en France, son dernier éclair de renommée. Il avait beau revendiquer ses droits de poète, « rien, rien qu'un poète », c était, alors moins qu'aujourd'hui, mais c'était déjà cependant la prose, la triste prose qui amenait le public à l'auteur.

Pendant qu'il abandonnait à jamais « les bastringues de la philosophie » et liquidait avec un zèle tenace son arriéré littéraire, il sentait « la main de Dieu peser sur lui, et craqueter au loin la cliquette de Saint-Lazare... » Et il déménageait, pour l'avant-dernière fois, au bout des Batignolles, Grand'Rue, n° 51, près la Barrière. Il célébrait son petit jardin, ses pruniers; mais tout de suite, il reconnaissait que la maison était humide. Et, le 12 octobre, Mathilde arrêtait un appartement « plus chaud », avenue Matignon, n°3.

Ce fut la dernière étape. Il s'installait, « sans accident » le G novembre au soir. « Le voyage a été long et pénible, parce que, quelques jours auparavant, j'avais subi une opération, et je suis dans ce moment-ci excessivement faillie et épuisé. » Le logement, au troisième et dernier étage, vaste, clair, aéré, donnait sur un balcon-terrasso où l'on transportait le malade quand il faisait beau; et nos })ères ont vu, durant deux années, un long paquet blanc sous un store tendu, en haut de cette maison qui

LUS dkumkhes anxkes. le martyre 217

existe toujours ; celait le lit de Henri Heine, c'est de là-haut que le malade regardait les beaux équipages, la voiture aux chèvres, la foule bariolée des piétons, tandis que montaient jusqu'à lui l'appel du marchand de coco avec sa fontaine en velours et en argent, et les roulades stridentes de Polichinelle.

L'hiver 1854-1855 fut horrible. Malgré les souffrances que lui causait « ce jésuite de Campe », Heine dut lui abandonner le soin de revoir ses épreuves, a Plutôt que de me fatiguer les yeux, j'aime mieux que mon immortalité soit abrégée de plusieurs années ». Il s'enfonçait dans l'égoïsme défensif des gens très malades.

Il n'avait pu se faire à la dictée : « Notre langue, disait-il, s'adresse à l'œil aussi bien qu'à l'oreille ». 11 peinait donc, à griffonner ses ouvrages au crayon, en grosses lettres, sur du papier grand format. Quand l'asthme et la toux spasmodique ne l'abîmait pas. quand la bonne ne prenait pas les feuilles écrites, quand son secrétaire Richard Reinhold ne mettait pas la clef sous la porte, il s'essayait, paralysé, aveugle, n'ayant qu'un demi-mouvement du côté droit et une lueur sous la paupière droite, à composer encore, à raturer et à limer. Les visites le fatiguaient, sauf cependant celle qu'il a décrite avec tant de complaisance :

« Ayez honte, disait-il à Dumas qui ne venait toujours point. Tandis que vous, jeune homme, qui demeurez rue d'Amsterdam, vous tardez à venir, un vieillard de 75 ans. qui demeure au Marais, et qui s'obstine à faire toutes

ses courses à pied, enfin notre illustre doyen Béranger, est venu me voir l'autre jour, malgré le mauvais temps tpi il faisait.

« Je n'avais pas vu Béranger depuis 24 ans, et je l'ai trouvé alerte comme un gamin de Paris. Une dame, dont vous devinez le nom, et qui était présente lors de la visite de Béranger, était émerveillée de sa bonne mine, et lorsqu'il disait qu'il avait 75 ans, elle ne voulait absolument pas l'en croire, et s'évertuait à soutenir qu'il ne pouvait avoir que 60 ans tout au plus.

(( La réponse que lui fit le chansonnier m'a égayé pour toute une journée ; car, avec ce ton à la fois triste et malin, avec cette feinte bonhomie sous laquelle se cache la finesse la plus narquoise, il dit, en traînant doucereusement sur ses paroles : « Vous vous trompez, Madame, et, si vous pouviez me permettre de vous en donner la preuve, je vous prouverais bien que vous avez tort, et que j'ai réellement mes 75 ans ! » Quel vénérable polisson ! » Et l'on appréciera sans doute le bon goût, le ton raffiné de ce marivaudage équivoque et scnile, au chevet d'un moribond. Mais quoi .' l'on se souvient toujours d'avoir fait Ma Grand' mère !

Lutèce parut au printemps, manifeste suprême contre la démocratie intellectuelle, et en même temps contre la réaction allemande : « Je les ai détestés et combattus, disait Heine dans la Préface vengeresse, pendant toute jna vie, et maintenant que l'épée tombe de la main du moribond, je me suis con^solé par la conviction que le com-

munisme les écrasera ainsi qu on écrase un crapaud. Dans cette conviction, je puis sans inquiétude quitter le monde. »

Son but était de fournir un tableau complet du règne périmé, un « daguerréotype historique ». Et il voulait « mettre continuellement à nu l'outrecuidance ignoble et ridicule et la nullité complète de la bourgeoisie régnante ». Mais son œuvre a pâli, comme les vieux daguerréotypes où l'on retrouve à peine des figures surannées. Le genre était faux; réunir et remanier ces vieilles correspondances étrangères dontiladitlui-mêrae : « à quoi sert de censurer à Augsbourg les péchés qui se commettent au bord de la Seine ? » décrire ce « nouveau monde des épiciers » qu il voyait mal et du dehors, et, de suppressions en modifications, d'axiomes incertains en gamineries périmées, bourrer un livre incohérent, ce n'était pas là faire une œuvre.

Paris s'occupa cependant, « huit jours », et même « une quinzaine », du livre qui portait son nom. Michel Lévy, le nouvel éditeur de Heine, le soutenait avec zèle, et le poète avait la récompense d'un ti*avail poursuivi cinq à six heures par jour, durant deux mois, au milieu des pires tortures. Il croyait même « être parvenu à donner l'achèvement du style que possède l'original ». Il répétait: « Je suis un rossignol allemand qui a fait son nid dans la perruque de M. de Voltaire. » Et ce fut sa dernière joie, avec le « succès fabuleux de ses poésies » traduites dans le français d'Edouard Grenier ou de Saint-René-Taillandier.

Il z'estait brave et coquet devant « la lualadie qui abrutit même les bêtes ». Et il trouvait encore des mots heureux ; avec une offrande pour les petits Incurables, il écrivait à Dumas : « J'aime, de temps en temps, à faire remettre une carte chez le bon Dieu. » Il aimait beaucoup les enfants ; la directrice de l'Hippodrome, amie de Mathilde, en avait trois qui venaient avenue Matignon. Heine s amusait à leur dépeindre son fameux Paradis de confiseur, et disait que les anges s'essuient avec leurs ailes ; « Oh, les sales », s'écriait le petit filleul du poète, dont ces anges à l'allemande dégoûtaient l'esprit parisien.

(( Mon corps souffre de grands tourments, disait Heine, mais mon àme est unie comme une glace, et a encore parfois de beaux levers et couchers de soleil ». Son imagination lui donnait la comédie durant la nuit. Il se résignait aux haines : « Du moment qu'un homme s'élève au-dessus des autres, on lui fait son procès, comme troublant l'équilibre de la littérature crasseuse... De notre temps, la duplicité et la mauvaise foi prédominent. Mais ceux qui sèment le mal récolteront le malheur et courent a leur propre perte... Les larmes de ceux qu'ils ont offensés en appelleront au ciel contre eux. La main de Dieu s'est lourdement appesantie sur moi aussi ; serait-ce pour me punir ou pour m'éprouver ? Je n'en sais rien ».

Ses sens exacerbés lui donnaient des pressentiments, il prédisait l'arrivée de ceux qu'il aimait. A l'automne,

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une daine de lettres s'insinua dans l'intiaiité du mourant ; elle lui parlait allemand, car elle était sa « payse », et il se ranimait pour une sorte de coquetage littéraire ; il y gagna quelque distraction, et la dame eut la chance de mettre son nom auprès d'un nom illustre ; il l'appelait la Mouche, parce qu'elle cachetait ses lettres avec une mouche ; l'insecte littéraire bourdonnait près de ce demi-cadavre ; « plutôt agréable que belle », nous dit-on, t't nous le croirions, s'il n'y avait point ses portraits ; à son point de vue, elle fit bien : qui donc nommerait maintenant, si elle n'avait assisté les derniers mois de Henri Heine, Mme Camille Selden ?

« L'écrivassier Weill, un autre gredin plus malpropre, plus méchant et plus dangereux », ainsi que l'a déiini Heine, vingt fois chassé, revenait encore ; il vint une fois avec Got, de la Comédie française. Ratcliff avait été traduit, en janvier 1840, dans la Revue de Paris, et l'on songeait maintenant à l'adapter pour la scène française. Got trouvait Heine « perclus comme Scarron, railleur comme Voltaire, Juif, Prussien, Français, protestant, athée, critique, poète, tout ! Esprit étrange, flamme sortie souvent d'un fumier ». Le pauvre poète en était aux visites de cabotins ; et les cabotins le prenaient de haut, en bons fonctionnaires.

La tragi-comédie allait prendre fin avec 1856. L'homme martyr s'émaciait de jîlus en plus. Ceux qui le visitaient encore, admiraient ses mains diaphanes «transparentes, lumineuses », et « l'air de jeunesse dont ce

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moribond était comme enveloppé ». Mais son pauvre corps, réduit par l'alrophie, son corps enlinceulé dans la flanelle, semblait d un enfant malingre. Les pieds, quand on le transportait, ballottaient inertes, et les contractions affreuses, ce qu'il nommait « ses crampes » avaient fait tourner le> talons à la place du cou-de-pied.

« 0 Dieu, disait-il, (|iie la Mort est laide et amère ! » Les poisons l'halluciiiaient. Des visions telles que le licteur rouge, fréquentes dans ses derniers vers, sont de vrais phénomènes du «double », comme les Nuits de Musset. « Im Traum ». en rêve, ces deux mots reviennent toujours chez Heine. 11 luttait pourtant, et, six jours avant sa mort, dictait une lettre d'affaires à Michel Lévy, spécifiait les détails techniques, de feuilles, de corrections. Le feu prenait deux fois à la tète de son grabat dans la cheminée trop bourrée.

Il arrivait péniblement à l'hôtellerie commune, qu'il avait décrite seize ans auparavant, « méchante auberge où l'on ouvre la porte avec une pelle, où la chambre est si étroite, si froide, si obscure, mais où l'on dort bien, trop bien presque». Des songes macabres l'y préparaient. Et puis la dernière nuit vint : « Je suis perdu, répétait Heine ». L'angine de poitrine l'étouffail. Depuis trois jours, les vomissements douloureux, que Gruby ne parvenait plus à calmer par les compresses d'eau glacée sur l'estomac, annonçaient la fin. Cette nuit du 16 au 17 février fut terrible ; le mourant conserva sa connaissance jusqu'au dernier moment. Dans l'ombre glaciale, à cinq

heures du matin, sans que l'on eût réveillé Mathilde, «nfoncée dans son somme de grosse femme, Henri Heine ■expirait. Lagarde-malade Catherine Bourlois, et Pauline, la bonne, assistaient seules à ses derniers moments.

Notre Dame de Kevlaar n'est point venue le délivrer. Il est mort bravement, cet homme qui avait laidement vécu. Purifié par tant de souffrances, il entrait dans l'éternité, après avoir traîné la vie lamentable du « gendelettre. » Serait-il donc vrai que la miséricorde divine n'est pas pour tous? Triste spectacle, de cet homme, de ce martyr, qui s'approche de la source éternelle, et qui •en demeure sevré, qui le sait, et ne peut y boire avec ses lèvres misérables !

Du moins, une suprême honte fut épargnée au malheureux. Il n'eût pointde bel enterrement. Il avaitdéfendu tout ■discours, et toute cérémonie. Ses vœux furent comblés ; •derrière son cercueil, qui s'en allait au cimetière Montmartre le 20 février 1856, par une matinée brumeuse et froide, il y avait « six à sept personnes ». Mathilde avait •quitté l'appartement une heure avant le convoi. Elle avait chargé le docteur Grubyd'avertirlafamilleHeine. Retirée aux Batignolles, rue Lécluse, la « pauvre enfant » qui était devenue une dondon à perroquet, à serins et à •chiens, survécut vingt-sept années à son(( pauvre homme ». Nantie de rentes par la famille Heine et par les éditeurs, elle trépassait à Passy, le 20 février 1883, jour anniversaire de l'enterrement d'Henri Heine, pour avoir trop bien déjeuné. Et elle avait laissé gâcher, négocier, bro-

•nu

lanter les papiers par les héritiers allemands et par un M. Julia, (( ancien préfet », son conseil. Comme la Miimma d'Atta Troll.

« Quand la main du destin la sépara De son glorieux et noble époux.

Elle ne mourut point de chagrin, Elle ne trépassa point de mélancolie ».

(Atta Troll. XXVI.)

Elle avait soixante-huit ans quand on la coucha près de Heine, pour son dernier sommeil.

Un seul chroniqueur, Villemot, fit un article convenable sur le mort. Veuillot, par je ne sais quelle aberration, prétendit voir en Heine, qu il admirait malgré tout, « le poète parisien par excellence », ce qu il n'était aucunement. Neuf ans après la mort, le sieur Jules Janin, homme à succès, fit un article abject dans V Indépendance belge ; Baudelaire voulut répondre, la réponse ne parut point. Le poète des Fleurs du Mal fit mieux ; il plaçait Henri Heine entre ceux qu'il nomme magnifiquement (ce sont ses pairs!) « Ces pauvres dial)les, qui sont la couronne de l'humanité ! »

Le bon Théo, le grand Théo, trop ému, peut-être, amoncela sur son ancien ami des métaphores plus nombreuses que cohérentes, et donna beau jeu à Veuillot. Henri Heine comptait sur un article de Sainte-Beuve, il n'eut que les injures dont l'auteur du Livre d'amour, le poète raté, le sénateur impérial à 30.000 francs, saluait inlassablement sa mémoire, l'appelant « misérable

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coquin » à tout venant. Et la vertu d'un Sainte-Beuve, la propreté morale et physique d'un Sainte-Beuve, donnaient leçon et tenaient tète à la touchante admiration que conservaient à Henri Heine ces deux gentilshommes de lettres, Edmond et Jules de Goncourt.

Les derniers vers de Henri Heine parurent en 1809. C était le complément d'une œuvre éternelle. Il avait raison de se dire « rien que poète ». Sans ses poèmes, lirait-on sa prose plus qu'on ne lit M. Louis Bœrne, préfacé [)ar M. de Cormcnin ? Sa fameuse ironie, c'est ce qu'il y a de caduc dans son œuvre. Et il fut facile à un Goltfried Keller de faire rire en parodiant Aita Troll et le lioinanzcro dans son Pharmacien de Cliamouni.r.

Mais Heine posséda si pleinement ce qu'il proclamait « l'honneur de l'artiste, la belle forme » qu'il est au premier rang, dans cette nation où rayonne Gœthe. Les traductions barbares ne peuvent refléter cette œuvre ; lui-même, prose ou vers, y accumulait les contresens et le jargon. Et moi, je sais trop que je pourrais dire, avec le licencié Pero Perez, curé de son cher Don Quichotte : (( (^cla lui a bien enlevé de son prix. Ainsi feront, d'ailleurs, tous ceux qui voudront traduire les ouvrages en vers dans une autre langue ; quelque soin qu'ils y mettent, et quelque habileté qu'ils déploient, jamais ils ne donneront à ces ouvrages la perfection qu'ils possèdent dans la lanq,-ue originale. »

Poète lyrique allemand, le premier des poêles lyriques allemands, Henri Heine a le droit décrire :

IIEI.M: a PARIS 15

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Je suis un poète allemand.

Connu en terre allemande.

Si l'on nomme les meilleurs noms On doit nommer aussi le mien.

(Heimkehr. 15.)

Chaulant sous l'impression directe de la vie, en probe ouvrier du fond et de la forme, il s'est vu renier par l'Allemagne. Sa statue lui a été refusée, une simple plaque désigne la maison natale à Dùsseldorf. L'image {ju'une impératrice avait élevée à Gorfou, fut donnée à la ville de Hambourg par le nouveau propriétaire, qui avait honte d'Henri Heine, et l'on dit qu'elle est maintenant échouée à Halle, dans un jardin de restaurant.

Alors, que l'Allemagne se résigne donc à reconnaître qu'elle n'a pas eu depuis Gœthe (sauf Lenau qui estd'Autriche) un seul véritable poète. Les disciples de M. de Bismarck devraient pourtant se rappeler le jugement du chancelier, exact évaluateur d'hommes; quand on repoussa Henri Heine du sol allemand, l'Homme de fer grommela : « Eh ! ces Messieurs-là oublient-ils donc tout à fait que Heine est un poète de Lieder, auprès duquel Goethe seul peut-être nommé, et que le Lied est justement une forme de poésie particulièrement allemande ? ))

Mais quoi .'Marx, lîcbel et Mœhring citent Heine. Et cela est inexpiable, pour les « crapauds » bourgeois que le communisme doit écraser.

Heine se trompait quand il déclarait avoir pris la

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poésie « comme un moyen pour un but saint». Le but est nul, ou épliôiucre. Sa poésie reste éternelle, en ce quelle a de purement humain.

Et il a dit, un jour oii il parlait mieux: « Quexigezvous de plus dun poète? Nous sommes tous mortels; nous descendons dans le tombeau, et nous laissons derrière nous notre parole. Et quand cette parole a rempli -a mission, alors elle retourne dans le sein de Dieu, cet asile commun de toutes les paroles de poète, cette patrie de toute harmonie. »

Et il a dit encore : « L'histoire littéraire est une grande morgue où chacun vient chercher ses morts. » C'est aussi, c'est surtout, pour nous autres, l'étal où le physiologiste vient choisir ses sujets, les étend sur la dalle de dissection, les étudie sans passion, sans sympathie et sans pitié.

Mais, au point de vue des Français, Henri Heine n est point le plus hostile parmi tous les envahisseurs d'un temps où nos artistes s'appelaient Meyerbeer, Offenbach ou Halévy. Parmi tous les gredins rhénans qui se sont rués sur la France pour en déshonorer les arts et pour défaire la patrie, celui-ci ne fui point des pires. Xe soyons pas impitoyables; cet homme a tout pour répugner, race, caractère ; pourtant, plaignons-le, nous autres, les écrivains; car il sut conserver, malgré l'origine équivoque et la vie fangeuse, l'intégrité de son génie poétique. Les sales histoires de Heine, on peut les oublier. Jamais on n'oubliera que ce poète fut le plus

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grand poùtedime des passions maîtresses qui éternisent l'être humain : l'amour, le désespoir d'amour. Et c'est assez, et c'est énorme, s'il mérite la louange qu'il s'est décernée à lui-même, « du meilleur fabricant de Licder ». Pour tout le reste, — vie publique, vie privée, talent, caractère, — un pauvre homme, dans tous les sens de ce mot, et rien que cela !

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