DÉSASTRE DE LA VIE PIUVÉE
bientôt». Le D"" Wertheim, hydropathe, qui lui faisait du bien, était expulsé par Mathilde avec une paire de gifles. Tandis que le publiciste raturait, dans son livre sur Bœrne, tout ce qui concernait Mme Straus-Wohl et adressait à cette dame de plates excuses. Il finissait, du reste, par s'humilier aussi devant son cousin : « Il faut, écrivait-il à Ferdinand Lassalle, que j'écrive, de nouveau, d'humbles et douloureuses lettres à Charles Heine. »
Lassalle apparaissait à Heine comme « un fils des temps nouveaux, de cette génération nouvelle qui veut jouir,... durs gladiateurs ». Ces gladiateurs finirent tous hors du vrai combat, et assez mal. Pour lui, « le baiser lui devient impossible. J'embrasse, mais je ne sens rien ! » Avec cela, il perdait à la Bourse. Maintenant, il passait des journées entières et des soirées auprès de son feu, sans parler, tant ses lèvres étaient paralysées. « Quelle conversation allemande ! » soupirait Mathilde.
En avril 1846, il déménagea, dans la même rue du faubourg Poissonnière, au n° 41. La paralysie bulbaire s'accentuait. Il partit en juillet pour Barèges, mais la voiture le faisait tellement souffrir, qu'à partir de Bagnères-de-Bigorre il était forcé de prendre une chaise à porteurs.
Brouillé avec les Fould, accablé par son mal et par ses maladresses, il revint en septembre, sans résultat utile. La conduite de son cousin lui avait « brisé les
fibres du cœur )). Et il disait : « Je meurs de cette rupture », c'est-à-dire de cette aumône qui lui manquait.
Alors, le 27 septembre, il fit son premier testament; la pièce était écrite de sa main, Sichel et Mignet désignés comme exécuteurs. « Si je meurs à Paris, disait le texte, je veux être enterré au cimetière Montmartre, — pas ailleurs; — car j'ai vécu mes meilleurs jours au milieu de la population du faubourg Montmartre », et il voulait être enterré en terre sainte « afin que les restes mortels de ma femme, qui professe avec tant de zèle la religion catholique, puissent un jour reposer à côté des miens... Ma grande et noble amie, toi qui as tant fait jîour moi, je te dis adieu ! Adieu à toi aussi, patrie allemande, pays des mystères et des douleurs ! Sois rayonnante et heureuse ! »
Mais « le cruel Thanatos » attendit encore dix années avant de frapper le malade. Nul n'est maître de son destin. Il y eut comme une accalmie au commencement de 1847. Séparé « par six pièces » de la chambre où vivait Mathilde, il travaillait mieux dans son nouvel appartement. Ses (( malentendus )) avec son cousin étaient finis, et « il était même très content de lui ». Quitte à écrire, dans un post-scriptum au testament : « Avec mon oncle s'est éteinte l'étoile de mon bonheur. Mon corps est bien malade et je suis tout surpris de pouvoir supporter tant de souffrances. Mais je puise la consolation et la force dans les grandes sensations et dans l'inaltérable éclat de ma pensée. » Cette consolation-là,
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par bonheur, lui restera jusqu'au terme. L'esprit de Heine n'a point subi de décliéance, dans l'affreuse ruine du corps.
Ses paupières paralysées ne se relevaient plus. Il ne pouvait ni lire ni aller au théâtre. Et Atta Troll, abrégé pour le public français, paraissait en traduction dans la Revue des Deux Mondes le 15 mars, « faisait fureur. » Elle est pourtant d'un ennui cruel, cette lourde « satire du libéralisme en général», et cet ours bateleur, patriote, républicain, cette fantasmagorie de caricatures bizarres n'est pas même drôle.
Au printemps, Henri Heine perdait pied encore une fois : « Mes malheureuses affaires industrielles m'ont plongé dans une détresse d'argent. . . (^uant aux médecins, je ne veux plus avoir affaire à eux. Je vois que tous ceux qui sont morts cet hiver ont été soignés par un médecin ». En juin, ce futencore Montmorency, et le repos conoplet, il ne voulait plus que « se soigner » . Il laissait de côté sa provision de « belles plumes d'oie toutes taillées », Mathilde jouait au jardinage, il renonçait à toute spécu lation ; en octobre, on rentra pour déménager, 2i?er, rue delà Victoire, dans un appartement « plus élégant mais plus petit ». Et le médecin, rentré en grâce, mit le malade au jus d'herbes, remède significatif.
Dès le 4 décembre, le nouveau logis, obscur, bruyant, déplaisait. Le 29 décembre, on cherchait un autre refuge. Tout martyrisait le malade, qui arrivait, sans le savoir, au bord de ce « cercueil en matelas », qu'on a nommé « sa
bière préparatoire ». «Ah! soupirait-il, si je pouvais donc avoir aujourd'hui à mon dîner un potage à l'orge raondé comme on en mange chez Lolotte, ou un soufflé comme Anna l'aime ». Il faut lui laisser décrire le cadeau prophétique dont Mathilde orna leur ménage pour le nouvel an : « Ma femme m'a acheté (de ses économies) mes étrennes d'avance pour 1848. Figure-toi une superbe. . . chaise percée, si belle vraiment que Hammonia ne rougiraitpas de s'asseoir dessus. Je ne donnerais pas celte chaise pour le trône du roi de Prusse. »
Et sous ces auspices, l'année décisive commençait, l'année capitale où tout sombra pour Henri Heine, la vie privée avec ce qui lui restait de forces, la vie publique avec ce qui lui demeurait d'honneur.
Chassé de son appartement, durant les journées de l'hiver, par le tapage que faisaient au-dessous de sa chambre les chevaux de son « infâme propriétaire », abîmé par les nuits sans sommeil, Heine était bouleversé en outre par les crises de nerfs que Mathilde multipliait; il lui voyait casser les verres à boire entre ses dents. Et puis elle le « tourmentait terriblement. J'ai surtout à souffrir de son amour de la propreté; elle me rappelle notre servante Annette, qui louchait, et dont le récurage continuel me désespérait ». Un nouveau déménagement, 9, rue de Berlin, n'était pas fait pour rendre plus propre ce mobilier trop nomade, et Mathilde recommençait ce (( ménage » des Danaïdes.
Il devint si malade, malgré les infusions d'herbes et
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l'hydrothérapie, qu'on reinitau docteur Gruby le gouvernement absolu du traitement. Gruby trancha dans le vif, et, pour séparer Heine de sa femme, l'envoya passer quatre mois chez le docteur Faultrier, 34, rue de Lourcine. Les journaux allemands le disaient mourant, la presse d'Angleterre annonçait sa mort. Et on commençait à lui donner de la morphine. Il recouvra, pourtant, grâce au repos dans la maison de santé, l'usage des mains, et la sensibilité du palais ; une paupière se rouvrit, et le poète fît alors une suprême visite aux Salles des Antiques, il revit au Louvre la Vénus de Milo. Il tomba sur une banquette, en face du marbre divin, et il se mit à sangloter : « Ah ! disait-il, que ne suis-je tombé là, mort, en cet instant! C'était une mort poétique, païenne, superbe, que je méritais. Oui, j'aurais dû mourir dans cette angoisse. »
Mais un premier coup lui fut porté par les journées de février. Elles l'atteignaient grièvement dans ses intérêts matériels et littéraires : « Ma peur, assure-t-il, n'est point celle dun richard qui treuiblc pour ses capitaux, mais bien la terreur secrète de l'artiste et du savant qui voit menacée toute notre civilisation humaniste... J'ainae le peuple, mais je l'aime à distance. J'ai toujours combattu pour l'émancipation du peuple ; ce fut la grande affaire de ma vie ; cependant, dans les plus chaleureux moments de mes luttes, j'évitais le moindre contact avec les masses. » Il donnait, en désenchanté, des articles insignifiants sur les journées de février, dans la Gazette
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d'Augsbouri^, car, pour cet enfant perdu de la politique, le « Dieu-humanité ne valait pas mieux désormais que le Dieu-nature >). Celui qui a baptisé Heine « un décevant feu-follet », le connaissait bien.
G'estalors que la maladie l'abattait sans remède. « Les Madeleines les plus compromises, nous dit-il. furent purifiées par les flammes de mon ardeur et redevinrent vierges dans mes bras. Ces restaurations de virginités faillirentparfois, il est vrai, épuiser mes saintes forces... Pour faire ce métier superbe, il faut avant tout être doté de beaucoup d'argent et de beaucoup de santé. Or, un beau matin, par malheur, il advint, — c'était à la fin du mois de février 1848. — que ces deux choses si nécessaires vinrent à me manquer, et ma divinité en fut tellement ébranlée, qu'elle s'écroula misérablement. »
Ce n'était pas assez d'être foudroyé par l'ataxie. Ce n'était pas assez de voir « les élus du crétinisme portés en triomphe. » Le imméro 3 delà Bévue rétrospectii'c, dirigée par ïaschereau, publia, le l^"" mars, les papiers des fonds secrets au Ministère des Affaires étrangères ; et Ion put lire que l'incorruptible Henri Heine, si fier de son indépendance vingt fois proclamée, figurait làdedans (et ce n'était qu'un fragment de comptes !)pour la somme compréhensive de 22.000 francs.
Il subit alors, outre le martyre physique, ce qu'il nommait lui-même « le plus cruel de tous les martyres, le ridicule. » La meute de ses ennemis, si longtemps fouaillée, le vit à icri'e, assommé de douleur et de honte ;
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et elle lui sauta dessus. Les journaux allemands furent si cruels que ses amis les lui cachèrent jusqu en mai. Alors, il « reçut en plein visage la boue de la Gazette d'Augsbourg, » et de VAlIgemeine 'Aeitung. Aveugle, torturé de crampes, il « sauta sur sa plume. » On l'accusait d'avoir été payé « pour ce qu'il n'avait pas écrit. » Il se défendit longuement ; mais il plaidait contre le fait matériel.
« Je ne relève, disait-il, que des assises où l'histoire de la littérature prononcera mon verdict. » L'histoire de la littérature n'est point un tribunal, mais un laboratoire. Recueillons seulement, dansles péniblespages d'apologie, ces quelques phrases : il parle, — sur quel ton d'esclave ! — « des secours qu'il recevait du ministère Guizot... de la grande aumône que le peuple français prodiguait à tant de millions d'étrangers qui s'étaient compromis pour la cause de la Révolution... de secours demandés après le décret de la Diète. » Et ceci nous vaut la surprise d'apprendre que M. Guizot soutintles révolutionnaires ! Heine fait une idylle sur sa visite au ministère, sur la « bonté mélancolique » de Guizot. Il insinue que l'on rendait peut-être hommage à sa « réputation littéraire ». Il est certain que les contemporains disaient dédaigneusement : « Je ne crois pas du tout aux accusations d'espionnage. Il voyait trop peu de monde pour être bien renseigné. » Mais l'homme qui accepta la pension de son cousin Charles contre la promesse de ne rien publier sur les Heine, les Furtado ni les Fould. cet homme-là tempérait
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ses critiques et enflait ses louanges officielles, en échange de la pension politique; on n'avait qu'à refeuilleter ses ouvrages et ses articles pour en demeurer convaincu.
Les Allemands établis à Paris le couvraient d'outrages. <( Il n'a été, dit cependant un professeur d'ici, ni un parasite ni un vendu. » Nous en serons d'accord, quand les mots du dictionnaire changeront de sens. Jusque-là, c'est un parasite, que l'homme vivant aux dépens d'autrui, et c'est un vendu, que l'homme dont on acheta les sex'vices ou le silence.
Ah ! le pauvre poète ! qu'il eût mieux fait de s'en tenir à ses Lieder, et aux visites quotidiennes du soir, que lui faisait, rue de Lourcine, Gérard de Nerval, traducteur bénévole, tandis que l'on battait la Générale et que l'on hurlait en cadence à travers les rues : « Des lampions! des lampions! »
Eloigné de Mathilde, Henri Heine avait fait le brave : « S'il lui prenait, disait-il, fantaisie de se mal conduire, je sais ce que je ferais maintenant : je lui donnerais la liberté ! » \\ avait dû s'aliter deux mois et demi chez Faultrier; mais la pension coûtait trop cher dans cette maison, et le 24 mai le malade était transporté dans son propre logis, à Passy.
C'était, au n° 64 de la Grande-Rue, un pavillon au fond d'un jardin. On asseyait l'infirme sous une tonnelle; mais « il n'était plus qu'un pauvre diable malade ». Ruiné par la maladie, on le portait comme un enfant. Les jambes étaient mortes. Le cerveau seul et l'estomac restaient intacts.
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« En cet état, confesse le malheureux homme, c'est un réel bienfait pour moi qu'il y ait quelqu'un dans le ciel, à qui je puis défiler constamment la litanie de mes maux, surtout après minuit, quand Mathilde s'est livrée au repos, dont elle a souvent fort besoin. Grâce à Dieu dans ces heures-là je ne suis point seul, et je puis prier et piailler tout mon soûl et sans me gêner, et je puis dévoiler mon cœur tout entier devant le Tout-Puissant et lui confier mainte chose que je suis forcé de taire même à ma propre femme. »
Il lisait la Bible « ce livre de Job qui a consolé tant de races d'hommes souffrants », il composait son « Miserere », dans lequel, a pauvre squelette décharné », il implore Dieu, et lui dit :
« 0 Dieu, abrège ma toi'ture ! »
Et il faisait, le 10 juin, son deuxième testament, peu différent du premier. Il enjoignait que ses papiers fussent remis à « son frère bien-aimé Maximilien Heine, qui en fera ce que bon lui semblera. » On sait ce qu'en fit ledit frère (( bien-aimé )). La miséricorde divine n'avait pas encore assez largement éclairé le triste malade, carilécrivait : <( Après avoir vécu en bon païen, je désire aussi mourir, sans que le sacerdoce soit convié à mes funérailles ».
« On ne chantera pas de messe, On ne dira point de Kadosch. »
répond l'écho de ce livre lugubre qu'il commençait alors, le Livre de Lazare, le mort vivant.
Son esprit « restait éveillé ». devant ( es émeutes qu'il appelle « anarchie universelle, tohu-bohu du monde, la folie de Dieu devenue visible ». Matliilde, elle, s'affolait, à voir ce malade qui en était au fauteuil roulant, jusqu'au jour prochain où les matelas l'enseveliront. Heine exaspéré supprimait un jour le perroquet : « Me voilà seule au monde, cria la femme éplorée. »
« Lors même que je ne mourrais pas bientôt, écrivait en septembre le malade maintenant couché sur le dos et crucifié par les moxas et les ventouses, la vie est perdue a jamais pour moi ; et pourtant j'aime la vie avec une passion si ardente ! Pour moi, il n'y a plus de belles cimes de montagne à gravir, plus de lèvres de femmes à baiser, plus même un bon repas à faire en compagnie de gais convives ; mes lèvres sont paralysées comme mes pieds, les organes de la manducation comme ceux de la sécrétion sont réduits à l'impuissance... Je ne puis ni digérer ni... »
Passy devenait trop humide avec l'automne. A la fin de septembre, Henri Heine était ramené dans son nouveau logis, 9, rue de Berlin, au coin de la rue d'Amsterdam.