‹ Henri Heine, poèteChapitre 107 sur 142 · A la même · texte numérisé non relu

A la même

Âix ce 30 octobre 1836.

Madame la Princesse !

Il y a quinze jours que j'avais envie de vous écrire pour vous demander un service. J'étais sur le point d'aller à Naples et je pensais vous demander quelque lettre de recommandation pour cette ville. Mais, la veille de mon départ, j'appris que le choléra venait aussi d'éclater à Naples et d'y faire des ravages. Ce ne sont que les sots qui vont à la rencontre des dangers inutiles, et, par conséquent, je suis 1res sagement resté en Provence. Je ne veux pas vider NapoH et poi morir.

Cependant je regrette d'avoir perdu une occasion pour demander de vous un service, ce sera pour une autre fois. J'ai l'idée que plus on oblige quelqu'un, plus on lui portera de l'intérêt. Ne m'oubhez pas !

Depuis deux semaines, j'habite la ville d'Aix où je vis tout à fait dans la solitude. Savez-vous bien, Madame, que ce pays des Troubadours n'est pas si chaud qu'on s'imagine chez nous dans le Nord. 11 fait déjà très froid dans le midi de la France. Tous les toits de la ville d'Àix sont aujourd'hui couverts de neige, pendant qu'un vent sec et vilain, qu'on nomme Mistral, parcouH les rues, enveloppé dans son grand manteau de poussière. A présent je comprends pourquoi ce Bédouin africain que j'ai parlé à Marseille souriait si ironiquement, lorsque je lui disais que j'ai quitté l'air froid de Paris pour restaurer ma santé sous le beau ciel de la Provence. L'Africain souriait à peu près comme nous autres avons souri à cause de la naïveté de ces pauvres Lapons qui, quand ils sont poitrinaires,

quittent la Laponie et viennent à Saint-Pétersbourg pour y jouir des douceurs du climat.

C'est aujourd'hui le 30 octobre, et la neige couvre tous les toits de la ville d-Aix, et même la statue de ce bon roi- René, que je peux voir de ma fenêtre. Elle est placée au bout de la grande rue, tenant dans la main une couronne de pampre, comme chez nous les enseignes des marchands de vin. Quel grand monarque que ce roi René ! J'ai vu à la Bibliothèque son livre de prières, dont il a coloré lui-même les initiales. Vous voyez que je m'instruis en voyageant. J'ai aussi visité les thermes, où les Romains se sont baignés. J'ai vu la délicieuse Madone de Ghastel, grand sculpteur qui est mort à Thôpital. Non loin de l'église qui contient ce chef-d'œuvre est la rue Belgarde; là, près de la porte Belgarde, à gauche, se trouve l'humble crèche dans laquelle un des plus nobles fils de la Révolution a vu le jour. J'ai aussi vu la cathédrale et les curiosités qu'on y montre, par exemple, les quatre colonnes romaines qui ont appartenu à un temple d'Apollon et quisoutiennent à présent la toiture d'un baptistaire chrétien. Voyez que même les pierres se soumettent à la nécessité de servir le parti vainqueur, elles qui n'ont pas même l'excuse de nos besoins humains, qui ne sont pas tourmentées ni par la faim, ni par la soif, ni par la vanité... \ Est-ce que, Madame, je ferai bientôt ma paix, paix ignoble, \ avec les autorités d'Outre Rhin, pour pouvoir sortir des ennuies de l'exil et de cette gêne fastidieuse qui est pire qu'une pauvreté complète? Hélas! les tentations deviennent grandes depuis quelque temps... N'est-ce pas, j'ai plus de franchise que les autres, qui se disent des Brutus, des Régulus! Non, je ne suis pas un Régulus, je n'aimerais nullement être bercé dans un tonneau lardé de clous. Je ne suis non plus un Brutus; je n'enfoncerais jamais un poignard dans mon pauvre ventre, pour ne pas servir les Prussiens. — Non, dans une telle alternative, je ne me / tuerais pas mais je deviendrai bête... Mais, qu'est-ce que / signifient toutes ces paroles oiseuses et qui pourraient vous faire croire que l'homme qui les écrit succombe au plus grand malheur — au malheur d'être indigne de votre amitié, Princesse! Non, très belle et très compatissante

Princesse, je ne suis que malade dans ce moment, malade d*âme encore plus que de corps : la jaunisse est à présent dans mon cœur, et tous mes sentiments et toutes mes pensées sont colorés de ce jaune noirâtre que yous avez vu sur ma flgure la veille de mon départ, lorsque je vous faisais mes adieux à la Jonchère.

Vous auriez une juste idée du triste état de ma santé morale, si vous saviez quelle réaction se fait depuis peu dans mon esprit par rapport aux doctrines religieuses dont on me connaît Tadversaire. Mes opinion s sont en contradiction d^avec mes sentiments ; je porte un chapelet de roses sur la tê^e et la douleur dans mon coeu r. J*ai soif d'unité morale, de faire harmoniser mes opinions avec mes sentiments; il faut que j'arrache toutes les feuilles roses de mon chapelet, afin qu'il ne reste qu'une couronne d'épines, ou que j'anéantisse toutes les souffrances de mon cœur, et que je les remplace par de nouvelles joies. Mais, hélas! je les combats en vain, ces douleurs; elles sont cuirassées, et les armes les plus acérées de la raison s'émoussent contre elles.

Et qu'est-ce que vous faites à Aix.

Mais, mon Dieu, Madame, il faut que je sois quelque part. Je n'y suis que de corps, mes pensées sont ailleurs; le plus souvent, elle rôdent autour d'un château situé sur une montagne entre Rueil et Bougival ^

J'embrasse votre belle main.

Vous êtes la personne la plus complète que j'ai trouvé sur la terre. Oui, avant de vous connaître, je me suis imaginé que des personnes comme vous, douées de toutes les perfections corporelles et spirituelles, n'existaient que dans les contes de fées, dans les rêves du poète. A présent je sais que l'idéal n'est pas une vaine chimère, qu'une réalité correspond à nos idées les plus sublimes, et en pensant à vous. Princesse, je cesse quelquefois de douter d'une autre divinité que j'avais aussi l'habitude de reléguer dans l'empire de mes rêves.

1. Le château de la Jonchère, résidence d'été de la Princesse.

Adieu ! Je ne vous dis pas mon adresse. Je vous épargne la peine de m'écrire; il suffit que vous n*oubliez pas

Votre pauvre ami,

HENRI HBfNE.

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