‹ Henri Heine, poèteChapitre 108 sur 142 · A Mignet · texte numérisé non relu

A Mignet

Boulogne-sur-mer, 2 décembre 1835.

Je vous prie, mon cher Mignet, de ne pas m'oublier. On m'a.toujours parlé delà noble solidité de votre caractère ; on m'a dit que vous avez Tâme moins girouette que celle des autres Gaulois, que vous êtes plus sûr... eh bien! prouvezle, et ne m*oubliez pas, quoique je suis déjà depuis quatre mois éloigné de Paris. — Vous devinerez facilement et vous approuverez complètement les raisons de cet exil volontaire; vous me reverrez tout à fait guerri et le cœur épuré de ses souillures douloureuses.

Je suis ici assez bien occupé ; d'abord j'ai trouvé une bonne bibliothèque, et je fais des grandes études sur les premiers siècles de TÉglise; puis je vais assez souvent à la pêche, qui malheureusement n'est pas très abondante cette année. Je mène ici cette vie humble et rêveuse qui me va mieux que la vie brillante et inquiète du grand monde. Je ne vois ici que des pauvres pêcheurs, dont les enfants m'aiment beaucoup, pour mes beaux contes de fées, que je leur raconte le soir au coin du feu.

Présentez mes respects à madame la Princesse. Je sais bien qu'elle ne pense pas à moi pendant mon absence, et ma foi ! je n'ai pas la prétention de m'en fâcher. Elle fait déjà assez pour moi en daignant m'accorder un sourir amicale quand je suis dans sa gracieuse présence. Je ne lui écris pas, pour ne pas provoquer une réponse. Elle est jeune et jolie et très jolie et spirituelle et Princesse et la saison des plaisirs a déjà commencé à Paris... et je serais

1. Les lettres à Mignet m'ont été communiquées par M. le D' Evariste Michel, qui a bien voulu en faire pour moi une copie diplomatique et s'intéresser vivement à cette publication.

un monstre, un barbare, un tedesco, je je lui volerais un seul de ces précieux moments, en lui demandant de ses nouvelles! Un jour qu*elle ne sera que spirituelle et Princesse, et que moi je serai tout à fait son Ballanche, alors je lui écrirai des grandes lettres et elle me répondra de longues pages... Mais je prie le bon -Dieu de retarder ce jour aussi longtemps que possible.

Cependant, il me faut savoir comment la Princesse se porte, et c'est vous, M. Mignet, qui m'écrira cela, posterestante à Boulognesur-mer, Je vous aime beaucoup,

Votre tout dévoué,

S. — Au même.

Amiens, ce 1*' septembre 1836.

Mon cber Mignet !

J'arrive dans ce moment de Boulogne où j'ai trouvé des lettres qui m'ont décidé de revenir à Paris. Si avant mon retour et que je vous ai vu, un réfugié allemand se présente chez vous avec une carte signée de moi, je vous prie de lui accorder votre protection. Veuillez me recommander à la Princesse ; mes embarras domestiques ne me permettaient pas d'aller à la Jonchère avant mon départ. J'embrasse ses belles mains mille fois par jour dans mes plus nobles rêves. — J'espère que vous n'avez pas oublié de dire à M. Thiers que je l'admire et que je Faime plus que jamais. Je l'aime bien sincèrement. Cependant, comme patriote allemand, je ne regrette nullement sa sortie da ministère : il était bien dangereux avec ses mesures positives, il aurait peut-être réussi d'enchaîner la révolution en Europe, de l'étouffer... il me laissait peu d'espoir de décrire de nouveaux bouleversements et de faire moimême de grandes choses. Lui, lui il a eu le bonheur inouï de se montrer historien et homme d'action en même temps. Les historiens futurs lui sauront gré d'avoir prouvé au public qu'un grand historien peut aussi devenir un

grand ministre; la confrérie sentira toujours pour monsieur Thiers une sympathie particulière; ces messieurs se glorifieront de sa gloire : Thistoire parlera toujours bien de monsieur Thiers.

Je vous embrasse, mon cher et très bon Mignet, et je vous prie de recevoir l'assurance de mon parfait dévouement.

Page 1