A Michel Chevalier
Mon cher ami!
Je ne sais si vous m'accordez encore le droit de vous
1. Directeur de la Revue des Deux Mondes. — Cette lettre accompagnait l'envoi des Poèmes et Légendes parus en 1855. Nous n'en avons que le brouillon.
2. La première des deux lettres nous a été communiquée très obligeamment, en copie prise sur l'original, par M. Paul Leroy-Beaulieu. Les relations de Heine avec Michel Chevalier et Emile Péreire, dont il sera question plus loin, dataient des réunions saint-simoniennes de la rue Taitbonl, au début des années trente.
donner ce nom, car je m'aperçois que dans ce pays de rinstabilité tout subit la loi de la prescription, et que l'amitié n'y est nullement viagère. Quant à moi je suis un malheureux qui ne change que de chemise, et encore j'espère que bientôt je pourrai me soustraire aussi à ce changement, et que j'aurais endossé ma dernière chemise. Ma maladie va de mal en pis.
Je vous envoie la nouvelle édition de mon livre de l'Allemagne; ce n'est plus le même livre, vu qu'une partie du premier volume et tout le second contiennent du nouveau. Je n'ai pas besoin de vous dire que la préface * n'est pas à votre adresse ; je me repens presque aujourd'hui de l'avoir écrite; mais j'étais dans un moment de juste indignation. Il ne s'agit pas ici d'Enfantin, qui n'était jamais pour moi autre chose qu'un mythe; lui aussi ne s'est guère préoccupé de moi, pas plus que si je m'appelais Osiris — quoiqu'il ait bien su que ce pauvre Osiris était très souffrant, depuis qu'il a été déchiré en morceaux par le méchant Typhon. Je lui ai écrit une fois, non au Dieu Typhon, mais au divin Enfantin ^; cependant, depuis sa missive datée des bords du Nil », il ne m'a honoré d'aucune ligne. C'est un Dieu et il peut dire : prosternez-vous ou reniez-moi! Ce que je viens de faire, c'était mon droit et il ne peut pas m'en vouloir. J'en ai renié bien d'autres qui valaient mieux. Ce n'est donc pas d'un Dieu que je me plains : les griefs m'arrivent de plus bas. — Mon cher Michel, mon engouement à réclamer les droits de la matière a cessé depuis que je vois combien cette matière devient envahissante, après s'être vu un peu réhabilitée; elle ne se contente plus d'être établie sur un pied d'égalité avec l'esprit, non, d'usurpation en usurpation elle va jusqu'à insulter l'Esprit. Ah, Madame la matière, c'est très bête à vous, et vous êtes une sotte!
1. Dirigée contre les anciens Saint-Simoniens , devenus » néo-millionnaires » et « arrivés très vile — avec les chemins de fer ». Rien ne prouve mieux, d'ailleurs, que cette préface, combien peu Heine a compris le Saint-Simonisme.