Au même
Monsieur,
Le gracieux accueil dont vous avez honoré mon livre de Lutèce m'encourage de vous envoyer un autre livre qui vient de quitter la presse *, C'est une lecture qui vous convient peut-être dans un moment où vous n'êtes plus accablé d'affaires sérieuses et où vous pouvez, au milieu de vos bosquets verdoyants, vous abandonner aux gazouillements des oiseaux et des poètes. Dans un autre moment et dans une autre saison je me serais bien gardé de présenter des poésies à un homme d'État, je crains trop le sourire moqueur que les poètes provoquent souvent avec raison sur [leurs] les lèvres de toutes les personnes occupés d'intérêt.
[Le succès ^ de mon livre de Lutèce, dont tout Paris a parlé pendant une quinzaine, m'a beaucoup effrayé. Dire la vérité est un dangereux métier, principalement pour un malade qui a besoin de repos. Aussi je me garderai bien de faire paraître pendant mon vivant un autre livre écrit avec la même désinvolture et la même implacable véracité. Ce que j'ai de mieux à dire sur notre société contempo-
allemande. Je n'éprouve pas les mêmes scrupules que la rédaction de la D. R. Tous ceux qui ont lu Heine savent bien que c'était son habitude de traiter d'ânes les patriotes à tous crins, les Venedey et autres : ils ne s'étonneront donc pas de le voir revenir une fois encore sur celte plaisanterie peu délicate. En revanche, la distinction que nous avons faite plus haut, p. 281, entre ses sentiments patriotiques et ceux des Tendenz Dichter éclate dans le passage : « anche io sono tedesco ». On voit, en outre, par cette lettre, combien sont peu fondées les attaques dirigées contre le poète au sujet des obligations morales que lui faisait sa pension. Si, en 1855, il prend mille précautions pour faire accepter à Thiers les critiques qu'il lui adressait en 1840, il est à présumer que, à cette dernière date, Henri Heine ne se croyait guère lié par les 4S00 francs qu'il touchait sur les fonds secrets.