‹ Henri Heine, poèteChapitre 46 sur 142 · Es fâllt ein Stem herunter, etc · texte numérisé non relu

Es fâllt ein Stem herunter, etc

On voit, par ces exemples, combien, à tout prendre, le procédé est factice. Toute Ténumération qui précède la pointe ou l'antithèse finale relève de la rhétorique beaucoup plus que du sentiment. Le poète n'est gardé ici que par la sûreté de son goût; si son goût le trahit un instant, s'il ajoute à Ténumération ne fût-ce qu'une strophe inutile, toute la pièce sera faible et languissante. En réalité, plus les lieds de ce genre sont développés, plus ils sont médiocres : les plus courts sont les meilleurs, parce que la comparaison offerte par la première partie, n'étant pas reprise ou illustrée par d'autres exemples, nous semble naturelle, et ne nous fait pas un instant songer à l'artifice qui a pu intervenir dans son choix. Que Ton compare dans ce sens la pièce 22 de V Intermezzo h la pièce 49; on verra combien la seconde est plus vraie et plus poignante.

La langue de VHeimkehr se distingue de celle de Vlntermezzo par son cachet de fermeté. Le poète ne s'obstine plus à vivre enfermé dans son chagrin : il commence à ouvrir les yeux sur le monde extérieur. Les motifs de VHeimkehr sont des descriptions de souvenirs ou de visions colo-

rées, tandis que les motifs de Vlntermezzo sont des fragments d'analyse psychologique. Cette différence dans le fond se traduit par une différence dans la forme. La nature, dont le poète fait désormais une étude plus attentive, prête à son style des contours plus arrêtés, et à son vocabulaire une diversité plus savoureuse. Il ne se contente plus des termes vagues : Lilie^ Taube ^ Blume; il lui faut des mots précis et souvent même énergiques pour fixer des sensations exactes. Certes, la différence entre les deux recueils n'est pas telle qu'on ne puisse retrouver dans VHeimkehr des vers pareils à ceux de T/ntermezzo\ pourtant, elle est assez nette pour être notée. Même dans les lieds très vagues, d'une facture presque purement symbolique, qu'on trouve à la fin de VHeimkehr^ on croirait lire quelque strophe de Gœthe plutôt qu'un rappel de Vlntermezzo :

Nacht liegt auf den fremden Wegen, Krankes Herz und mûde Glieder; — Ach, da fliesst wie stiller Segen, Sflsser Mond, dein Licht hernieder.

Susser Mond, mit deinen Strahlen Scheuchest du das nâcht'ge Grauen ; Es zerrinnen melne Qualen, Und die Augen ûbertauen *.

1. •« La nuit s'étend sur cette route étrangère; — Mon cœur souffre, mes membres sont las; — Comme une apaisante bénédiction, — G douce lune, ta lumière descend sur moi.

douce lune, tes rayons — Dissipent les horreurs qui naissent de la nuit; — Je sens s'écouler ma souffrance, — Et mes yeux se mouiller de larmes. » {Heimkehr, 86.)

Il nous faut arriver à la Nordsee pour observer une transformation complète dans la langue de notre poète. Le vocabulaire de ce recueil se distingue des précédents par une incroyable richesse et une merveilleuse variété. Heine semblait jusqu'ici s'efforcer de dissimuler la hardiesse de ses mots composés : il les introduisait prudemment dans de petits vers limpides où ils se trouvaient si habilement enchâssés qu'on jouissait de leur éclat sans remarquer la nouveauté de leurs facettes. Dans la Nordsee, ce sont au contraire ces vocables hardis qui dominent; ils éclatent presque à chaque vers, et donnent à la langue une teinte toute nouvelle et éminemment personnelle.

Ce n'est pas, sans doute, par hasard, que Heine s'est ici tant servi de mots composés : il y était contraint par la liberté même de son rythme.

D'ordinaire, la nécessité du vers fournit à un poète inspiré des occasions précieuses de varier son expression ; les vers de la Nordsee étant libres, couraient, au contraire, le risque de se mal distinguer do la prose. Le poète se vit amené de la sorte à serrer son expression, à la raccourcir et à la concentrer autant qu'il le pourrait, pour la distinguer des tendances analytiques de la prose : la prose explique, la poésie fait voir. Il fallait donc que la plupart des phrases explicatives qu'eût réclamées une page de prose fussent ici remplacées par des images : or, les mots com-

posés font image. Si le poète avait dit : Die Menschen, die das Gluck gehàrtet hat, il nous aurait fait conjprendre son idée; mais en écrivant : die glûckgehàrtelen Menschen, il nous peint celte même idée, c'est-à-dire qu'il la traduit en langage poétique.

Si Ton voulait mieux saisir encore Fimporlance des mots composés pour la transformation poétique de la Nordsee, il suffirait de relire quelques-uns des Hymnen an die Nacht de Novalis *. Par exemple le passage suivant tiré de rHymne IV :

Weit und ermudend ward mir die Wallfahrt zum heiligea Grabe, drûckend das Kreuz. Die kristallene Woge, die, gemeinen Sinnen unvernehmlich, in des Hûgels dunkelm Schoosse quillt, an dessen Fuss die irdisclie Flut bricht, wer sie gekostel hat, wer oben stand auf dem Grenzgebirge der Welt,und hinûbersah in das neue Land,in der JVacht Wohnsitz; wahrlich, der kehrt nicht in das Treiben der Welt zurùck, in das Land, wo das Licht in ewiger Unruh hauset 2.

Ce passage est écrit en prose : Novalis n'a pas

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