‹ Henri Heine, poèteChapitre 85 sur 142 · Gh. xni · texte numérisé non relu

Gh. xni

3. Ch. XVI à XVII. Cf. Brandes, vol. cité, p. 203 sq. Le critique danois analyse avec une sûreté charmante l'association des idées dans ce chapitre.

On le voit, aucun lien logique n'ordonne ses pensées; il chante au gré de ses impressions et de ses souvenirs; son poème est, jusqu'ici, un livre de dépit et d'éloquente menace. Mais nous voyons le poète se rapprocher de Hambourg; nous savons qu'il y retrouvera sa mère, et nous espérons que sa mauvaise humeur va se fondre dans la paix du foyer natal. Ah! comme je voudrais voir le poète finir avec ce chapitre tant attendu, qui nous peint sa visite à sa mère ! Ce tableau intime, d'une rapidité et d'une concision si puissantes, avec ses oppositions du bien-être matériel et des restrictions morales, couronnerait dignement ce poétique retour dans la patrie. Ce chapitre est certes un des plus beaux du poème ; il y règne une atmosphère de paix que les éclairs intermittents de l'ironie rendent plus douce encore. Jamais Henri Heine n'a montré plus fortement la sûreté du refuge qu'on trouve auprès d'une mère. Après toutes les tempêtes qu'il avait essuyées, après tous ses déboires et toutes ses tristesses, après tant d'amis perdus, et de trahisons subies, il retrouvait au paisible foyer maternel l'amour et la consolation :

Und aïs ich zu meiner Frau Mutter kam, Erschrack sie fast vor Freude ; Sie rief : a Mein liebes Kind ! » und schlug Zusammen die Hande beide.

« Mein liebes Kind, wohl dreizehn Jahr Verflossen unterdessen!

Du wirst gewiss sehr hungrig sein.

Sag an, was willst du essen?...

Und als ich ass mil grossem App'lit, Die Mutter ward glûcklich und munter, Sie frug wohl dies, sie frug wohl das, Verfângliche Fragen mitunter *...

Aux questions délicates de la brave femme, le poète ne peut faire que des réponses évasives :

« Mein liebes Kind, und wirsl du auch Rechl sorgsam gepflegt in der Fremde?

Yersteht deine Frau die Haushaltung, Und flickt sie dir Striinipfe und Hemde? »

a Der Fisch ist gut, lieb Miitterlein, Doch muss man ihn schweigend verzehren; Man kriegt so leicht eine G rat' in den Hais, Du darffst mich jetzt nicht stôren... >»

« Mein liebes Kind, in welchem Land Lâsst sich am besten leben?

Hier oder in Frankreich? und welcbem Volk Wirsl du den Vorzug geben?

« Die deutsche Gans, lieb Miitterlein, Ist gui, jedoch die Franzosen, Sie slopfendie Ganse besser als wir, Auch haben sie bessere Saucen ^ .»

1. Ch. XX. « Et lorsque j'arrivai chez ma mère — Sa joie fut presque de TelTroi; — Elle s'écria : « Mon enfant chéri! » En croisant les mains.

« Mon enfant chéri, il y a bien treize ans — Passés que tu es parti! -— Tu as sûrement grand'faim — Dis-un peu : que veux-tu manger?... »

Quand elle me vit manger de grand appétit — Ma mère, heureuse et gaie, — Me posa mille questions, sur ceci, sur cela, r— Quelques-unes, dans le nombre, étaient bien délicates... »

2. « Mon enfant chéri, dis-moi, es-tu — Bien soigné, à l'étranger? — Ta femme sait-elle tenir la maison — Et repriser tes chemises et tes bas?

Le poisson est exquis, chère petite mère; — Mais il faut le manger en silence; — On attrape si vite une arête dans^le gosier! — Ne me trouble pas pour l'instant.

Mon enfant chéri, dans quel pays — Vit-on le plus douce-

Les restrictions que rironie du poète sait marquer si délicatement résument bien les tristesses et les joies de ses treize ans d'exil; elles résument aussi avec sobriété le jugement qu'il a porté sur nous. Il ne pouvait plus finement résumer ses idées sur la France comparée à l'Allemagne : ici la profondeur de conception et l'originalité forte ; là, la grâce et Thabileté dans la mise en œuvre.

Une dernière question sur la politique termine le chapitre : le poète y répond par une image :

Die Apfelsinen, lieb Mûtterlein, Sind gut, und mit wahrem Vergniigen Verschlucke ich den siissen Saft Und ich lasse die Schalen liegen *.

Pourquoi, hélas! n'a-t-il pas lui-même, ne fût-ce qu'une seule fois, pratiqué cette sage maxime? Pourquoi n'a-t-il pas compris que ses plaisanteries sur Hammonia ne pouvaient que détruire l'impression délicate et charmante laissée par sa visite à sa mère? Pourquoi n'a-t-il pas posé la

ment? — Ici, ou en France? auquel des deux peuples — Donnes-tu la préférence?

Petite mère chérie, en Allemagne, les oies — Sont excellentes; mais les Français — Savent garnir une oie bien mieux que nous; — Et puis, leurs sauces valent mieux que les nôtres. »

i. « Les oranges, petite mère chérie, — Sont excellentes et c'est avec grand plaisir — Que j'en avale la pulpe sucrée; — Mais j'en jette l'écorce. »

plume après cet aveu de philosophie éclectique, et jeté bien loin Tamère écorce de Forange qu'il avait pressée! Est-ce donc une vision nouvelle qui Ta repris ? Ou bien a-t-il cru vraiment, au risque de choquer les délicats, qu'il allait fournir une besogne utile à son dangereux licteur rouge?

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