‹ Henri Heine, poèteChapitre 87 sur 142 · H. H., Gedanken und Einfâlle, t. VII, p · texte numérisé non relu

H. H., Gedanken und Einfâlle, t. VII, p

peignent si bien l'attitude anxieuse de sa muse durant près de vingt années. De 1828 à 1848, il semble, en effet, qu'il n'ait entendu que de loin, et à la faveur de rares accalmies, les chants berceurs de la poésie. Les vers qu'il a composés durant ce long intervalle de temps, durant sa vie active, pourrait-on dire, ont presque tous le caractère de Zeitgedichte, de poésies de circonstance et de combat. Si nous y trouvons çà et là des pages désintéressées, c'est qu'il les a écrites en quelque sorte malgré lui, lorsque l'obsession des blanches nonnes priant sur la falaise devenait trop forte, et lui faisait oublier pour un instant le mugissement de la tempête et le craquement de son vaisseau. Malheureusement, ces années de lutte, en troublant son inspiration poétique, ne lui avaient pas fourni de compensations :

vingt ans de sacrifices et d'incessantes escarmouches n'avaient pu ni faire triompher ses idées, ni affermir son autorité. Son rêve politique de liberté souveraine guidée et contenue par la raison éclairée, essuyait à chaque révolution un nouvel échec : il s'apercevait de plus en plus que l'adresse à exciter des passions vulgaires était, dans les mains d'un prêcheur de révolution, une arme plus sûre que le talent de développer des passions nobles. Son rêve social de paradis sur terre s'était vite évanoui en fumée : bien loin de voir le sort des humbles s'améliorer, il voyait ceux-ci chaque jour plus écrasés par les puissances qu'il haïssait

k plus au monde, la force militaire et l'argent. Durant vingt-cinq ans, il avait donné le meilleur de sa vie et de son génie pour une généreuse idée d'universel bonheur dans une universelle confraternité, et voilà qu'à l'heure où il pouvait compter récolter le grain semé, toute sa moisson était balayée par la tempête. Le sentiment des nationalités s'était d'autant plus affermi qu'il l'avait maudit davantage; et le capital, auquel il avait rêvé de voir participer la foule des pauvres, tendait de plus en plus à se concentrer dans quelques mains qui devenaient maîtresses de nos destinées politiques comme elles l'étaient de notre commerce. En outre, par son excès de franchise, son ignorance des ménagements et son impitoyable esprit, il avait soulevé contre lui une véritable horde d'ennemis acharnés. De tous les camps politiques on tirait sur lui, et les plus braves, parmi ses anciens alliés, n'osaient plus même levçr leurs boucliers pour le défendre. Son courage ne l'abandonnait pas, mais ses forces diminuaient, et l'enthousiasme qui avait jusqu'alors guidé et soutenu sa vie, peu à peu se dégonflait, pour faire place à des sentiments d'amertume impuissante et désespérée.

Telle était la situation morale du poète quand il reçut le coup terrible qui l'acheva. C'est dans sa famille qu'il comptait ses ennemis les plus implacables; c'est d'un proche parent, d'un cousin, auquel il avait donné jadis les preuves d'un

précieux dévouement, que lui vint l'attaque déci-

sive V

La querelle d'héritage qu'il eut avec Charles Heine bouleversa son organisme déjà fatigué, et -détermina, à la suite d'une première attaque de paralysie, un état de santé si précaire qu'on eut des craintes sérieuses pour sa vie. Il se releva néanmoins à moitié, et put encore assister debout à la révolution de février. Mais, dès le mois de mai 1848, il fut définitivement cloué sur le

1. L'histoire de cette triste affaire d'héritage se trouve tout au long dans Strodtmann, II, 321 sq. Je n'y saurais apporter aucune lumière nouvelle. On sait que l'oncle du poète, le très riche banquier Salomon Heine, était mort le 23 décembre 1844, après avoir promis verbalement à son neveu de lui assurer, sa vie durant, la rente de 4 800 francs qu'il lui faisait depuis longtemps : en cas de décès de Henri Heine, la moitié de la pension était réversible sur sa veuve. En l'absence de document écrit confirmant juridiquement ce legs verbal, le fils et principal héritier de Salomon Heine, Charles Heine, refusa de l'exécuter. Le désespoir et la colère du poète furent tels qu'il eut une attaque de paralysie dont il ne se releva jamais complètement. Il employa tous les moyens pour agir sur son impitoyable cousin que, dit-on, des influences féminines avaient excité contre lui; il supplia, il menaça — supplications peu dignes, quand on est homme; — menaces peu .nobles, quand on est journaliste, roi dans la presse. Un accord se fit au bout de deux ans et demi. Plus tard même, Charles Heine doubla presque la pension.

Nous ne connaissons dans cette affaire que la plaidoirie du poète; nous ignorons les motifs invoqués par ses adversaires. Les biographes, en flétrissant leur conduite, les condamnent, ce me semble, un peu à la légère. N'oublions pas que le pardon des injures et la magnanimité du plus fort nous ont été enseignés par le christianisme et que ces durs parents n'étaient pas chrétiens. — Quelle ironie du sort a fait de la veuve de Charles Heine, Mme Furtado-Heine, une des millionnaires les plus généreuses de notre pays !

l'agonie du poète. 3H

lit de douleur, la « Matrazengruft * », qu'il ne devait plus quitter jusqu'à sa mort. Atteint, à ce -qu'il semble, d'ataxie locomotrice avec vision •conservée *, il subit durant huit années le plus ^épouvantable martyre. La paralysie partielle ne portait que sur les organes moteurs et sur les organes du goût ; mais la capacité de sentir était intacte. Les tortures qu'il a endurées durant cette interminable agonie n'ont presque plus rien d'humain. Le développement anormal de son système nerveux a, sans doute, contribué à aiguiser encore ses soufTrances; en tout cas, les douleurs fulgurantes qui ont pour siège la moelle épinière sont si atroces qu'on s'émerveille de la force de résistance du corps humain qui a pu les supporter durant plusieurs années '. Le courage que déploya Heine durant cette affreuse agonie a soulevé l'admiration de tous ceux qui l'ont approché : l'homme qui, jadis, n'écrivait pas une lettre sans se plaindre de quelque mal d'yeux ou de

Page 1