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implacable, le crime d'avoir abusé de la ruse. Ils furent taillés en pièces, et dans T aveuglement de cette boucherie expiatoire, douze cents fantassins ligueurs, non mercenaires et non étrangers, partagèrent leur sort. Les efforts généreux et les menaçantes défenses du roi, qui criait, dès le début de la bataille : Txie l'étranger, sauve le Français I préservèrent le reste. Tous les fantassins français qui se rendirent eurent la vie sauve ; on l'accorda en particulier aux vingt enseignes ou compagnies qui flanquaient les bataillons suisses.
Il était deux heures; la victoire était partout acquise. Henri sut en profiter, et, dans une poursuite acharnée, il en épuisa les avantages jusqu'à une sorte d'extermination de Tarmée ennemie.
Le duc de Mayenne, profitant du répit que lui avait laissé la négociation avec les Suisses, avait organisé hâtivement une retraite pareille à une fuite, et à la tète de huit ou neuf cents chevaux, passé l'Eure, dont il avait rompu le pont derrière lui.
Il laissait ainsi sans issue de salut une partie de sa cavalerie et les reîtres, que nous avons vus, dès leur première pistoletade, se réfugier dans un petit bois et refuser d'en sortir. Ces débris remplissaient le bourg d'Ivry, enfermés dans ce refuge par la rivière dont le passage était trop dangereux pour être tenté. Tandis qu'ils hésitaient, Henri, d'un côté, les cernait dans le bourg sous les piques du maréchal de Biron, tandis que de l'autre côté avec sa cavalerie, il al^ lait chercher légué praticable d'Ane t.
Ainsi pris entre les deux branches d'un étau sans cesse resserrées, les reitres furent étouffés dans un vain essai de résistance désespérée ; ce qui ne périt pas en se défendant fut noyé dans TEure et les marécages voisins, où avaient été acculés les fuyards ; cet épilogue de la bataille fut plus sanglant que la bataille même. Le roi poursuivit ces débris errants jusqu'à Rosny, à huit lieues du champ de bataille. Il était neuf ou dix heures du soir quand il descendit de cheval et se fit débotter. Il avait été en selle douze heures consécutives.
La bataille d'Ivry coûta à l'armée de la Ligue environ quatre mille hommes tués ou blessés et six mille prisonniers, son artillerie, son bagage et son trésor, vingt enseignes de cavalerie et soixante d'infanterie, sans compter les vingt-quatre que le roi fit rendre aux Suisses. Dans ce trophée figuraient le grand étendard rouge du général des Espagnols et Flamands, et la cornette blanche de Mayenne, tombée aux mains de Sully blessé, par le plus singulier des hasards de la guerre. Plusieurs des principaux chefs ligueurs étrangers et indigènes, le comte d'Egmont, Éric, bâtard de Brunswick, d'Arconat et plusieurs seigneurs français de marque, tels que La Chasteigneraye, périrent dans le combat ou après l'action. D'autres furent blessés et faits prisonniers : le comte d'Oslefrise, colonel des reîlres, Bois-Dauphin, Fontaine-Martel, Medavy, Thenissé, Falandre, trois mestres de camp et divers autres chefs de corps.
Le roi, de son côté, paya cher la victoire, puisqu'elle lui coûta plusieurs de ses plus braves et plus fidèles compagnons.
Parmi vingt-six gentilshommes d'élite qui succombèrent, il faut citer : MM. de la Vergne, de Crenay, Clermontd'Entragues, capitaine des gardes du corps ; Pas-de-Feuquières, neveu de madame du Plessis-Mornay ; de la Salle, frère du capitaine La Curée, et non moins intrépide que lui ; le marquis de Nesle, gendre du chancelier Hurault de Cheverny, qui, quoique capitaine de gendarmes, voulut combattre au premier rang des simples chevau-légers, et tomba percé de quinze blessures; Théodoric de Schomberg, commandant des reîtres royaux, qui, abandonnant son corps pour combattre à côté d'Henri comme simple volontaire dans la cornette, scella de son sang la dette de reconnaissance contractée la veille; M. de Longaunay, gentilhomme normand, âgé de plus de soixante-dix ans, mais qui n'avait pu résister à Tappel de son roi et à la tentation d'une occasion de gloire.
Parmi les blessés, figuraient le baron de Biron, MM. d'Angennes, de Montlouët, PHospital, le comte de Choisy, Daillon, comte du Lude, François d'O, mais surtout Sully, qui n'était encore que Rosny, et qui nous a laissé de ses aventures pendant la bataille, où il paya si bravement de sa personne, un récit caractéristique et frémissant d'une vie intense, héroïque et comique à la fois, comme le temps et comme l'homme. Nous ne résistons pas au plaisir de donner quelques traits de cet original et pittoresque récit de la bataille d'Ivry, prise au point de vue épisodique et familier, et d'achever ainsi, par l'impression de la chronique, celle de l'épopée, par l'effet de l'anecdote, celui de l'histoire.
C'est à la fameuse charge d'Henri à la tête de son escadron.
suivie de la disparition de la cornette blanche, emportée à travers champs, dans la main de Pot de Rhodes, blessé, et d'une déroute partielle de la gauche de ce corps brillant, composé à la fois de gentilshommes bronzés au feu, et de jeunes courtisans qui le voyaient pour la première fois, c'est à ce moment que le baron deRosny reçut sa première et multiple blessure.
«... Enfin, les ennemis firent jour; plusieurs de Tescadron du Roy s'enfuirent et quasi toute la main gauche d*iceluy ; il y en eut de tuez et de blessez et force chevaux aussi ; vous et vostre cheval fiistes renversez, vostre cheval blessé d'une mousquetade des enfants perdus, qui luy perçoit le nez et tout le col, et alloit sortir à la selle, et d'un grand coup de lance, qui vous emporta le molet de la jambe, et luy descousit deux pieds du ventre; vous eusles encore un coup d'espée en la main, et un coup de pistolet en la hanche qui sortoit au petit ventre; estant ainsi mal mené, vostre escuyer eut tant d'heur qu'il vous amena un autre cheval, sur lequel vous montastes assez légèrement, veu vos blesseures. Mais à la seconde charge, vous fustes encore porté par terre, vostre cheval tué, et vous blessé d'un coup de pistolet dans la cuisse et d'un coup d'espée à la teste; avec tout cela, vous ne laissastes de vous relever; mais à cette fois vous ne trouvastes nul des vostres, tellement que vous demeurastes dans le champ de bataille, sans sçavoir ou aller, n'y que faire, et voyant venir à vous un des ennemys, l'espée au poing pour vous charger, lequel infailliblement vous eut tué, car vous estiez sans casque, vous gagnastes un poirier que vous nous avez montré depuis deux fois, lequel avoit les bran* ches si basses et si estendûes qu'il ne vous pût approcher ; et ainsi, après vous avoir tournoyé longtemps, il vous quitta... »
Après avoir ainsi échappé, par un miracle tragi-comique, à un adversaire aussi empêché qu'acharné, grâce à ces branchages, derrière lesquels il bravait, comme dans une cage, le cavalier bardé de fer qui ne pouvait que tournoyer autour du poirier protecteur^ comme autour d'une bague masquée, Rosny fut assez heureux pour rencontrer la Roche-
Forêt. Celui-ci menait en main un petit courtaud dont il avait désarçonné le maître et dont il s'était emparé. Rosny, qui était un homme prévoyant, avait toujours sur lui, les jours de bataille, une provision d'or suffisante pour parer à tous les besoins d'une mésaventure qu'on répare plus facilement avec de l'or qu'avec du fer. Il bailla donc à son partenaire imprévu cinquante écus c< qu'il avoit dans sa pouchette, » en échange de cette monture de hasard sur laquelle il se fit hisser à grand'peine par son compagnon de passage devenu plus tard son ami, en souvenir de ce service.
(( ... Avec ce cheval vous en allant parmy le champ de bataille ainsy mal équippé, vous vistes venir à vous sept des ennemis, dont l'un porloit la cornette blanche et générale de H. du Hayne, lesquels se suivoient à la flle, qui vous crièrent : Qui vive? Vous leur dittes vostre nom ; lors le premier d'iceux vous dit : « Nous vous cognoissons bien tous, nous voulez « vous faire courtoisie, et nous sauver la vie? — Gomment! dittes-vous, « vous parlez comme des gens qui ont perdu la bataille. — Est-ce tout ce « que vousen sçavez? respondirent-ils. Guy» nous Tavons perdue, et si « sommes trois qui ne nous sçaurions retirer, car nos chevaux sont comme a morts. » Aussi y en avoit-il deux qui n*alloient qu'à trois jambes, et Taulre, les trippes luy sortoient du ventre... »
On devine la surprise et la joie de Rosny à cette bonne fortune inattendue, pour un blessé errant, de s'entendre offrir une escorte de prisonniers di primo cartello^ dont le porteétendard de l'armée ennemie.
Rosny n'eut garde de refuser l'aubaine et de ne point accorder quartier à des gens qui, moins démoralisés, et le sachant seul (ils le pensaient accompagné), eussent pu le prendre luimême et le rançonner sans difficulté. Le marché fut vite
conclu, et MM. de la Chasteigneraye, de Chanteloup, d'Anfreville et de Sigongne se rendirent à lui, ce dernier lui mettant en main la cornette blanche « avec force belles paroles. »
Les autres, qui étaient MM. de Nemours, chevalier d'Aumale et de Trémont, voyant les troupes royales s'avancer de leur côté, et se sentant mieux montés que leurs compagnons, se ravisèrent et tentèrent, avec succès, de fausser compagnie à leur vainqueur, qui n'en put mais. « Adieu, monsieur, adieu, crièrent-ils à Rosny interloqué, nous nous sauverons bien encore, car nos chevaux ont bonnes jambes et bonne haleine ; mais nous vous recommandons ces quatre gentilshommes. »
Ce disant, ils piquèrent des deux, et force fut à Sully de se contenter de la partie, de crainte de perdre le tout.
tt Ces trois seigneurs s*estant donc ainsi eschappez de vos mains, pour ce que vous ne les pouviez pas tenir, ny par persuasion ny par force, et les quatre autres vous estant demeurez avec la cornette blanche semée de croix noires de Lorraine, en mémoire des occis à Blois, d'autant qu'il leur estoit impossible de se retirer, vous pristes vostre addresse vers le gros des Suisses, tous lesquels (autant ceux du Roy que ceux de la Ligue) ostoient les picfues basses, et les harquebuses en joue les uns devant les autres, en ordre de combat, sans néantmoins s'entre-donner aucun coup de pique, ny tirer une harquebusade; plusieurs trouppes, tant d*une part que d'autre, couroient et vacquoient esparces dans le champ de bataille, les uns fuyant devant tout ce qu'ils voyoient de plus fort venir droit à eux, et les autres chargeans tout ce qu'ils voyoient avoir apparence d'enneniy, fut fort fut foible... »
Au milieu de ce désordre du champ de bataille qu'il peint si naïvement et si malignement, Rosny échappa, avec son
bonheur habituel, au danger d'être volé par les siens et d'être frustré de sa conquête.
«... Tellement qu'une de ces trouppes, voyans ceux que vous aviez pris, avec des casaques de velours ras noir parsemées de croix de Lorraine sans nombre, en broderie d'argent, et cette cornette blanche aux croix ligueuses encore debout (car elle estoit entre les mains d'un des grands pages du Roy que vous aviez rencontré là par hazard, auquel vous l'aviez baillée en garde, ne la pouvant porter, à cause d'un grand coup d'espée que vous aviez dans la pointe du coude du bras gauche, et un autre moindre au poignet de la main droite) ; cette bande donc de gens de guerre s'envint droit à vous, comme en un butin certain et tout préparé ; mais vous estant advancé vers eux et ayant rencontré les sieurs de Chambray, Larchant, de Rolet, de Crève-cœur, de Palcheux, de Brasseuses et quelques autres de vos amis fort particuliers qui vous recognurent (mais plutost à la parole qu'aux lineamens du visage, d'autant que vous l'aviez tout tantoûillé de sang et de boue), et s'arrêtèrent à parler à vous, à quoy se joignit après peu à peu le surplus de leur bande, qui estoit commandée par le comte de Thorigny... »
Ce dernier, voyant Rosny si maltraité, lui remontra qu'il serait fort en peine de conserver ses prisonniers, et qu'il devait avoir hâte plutôt de se faire panser. Rosny, crainte de plus fâcheuse rencontre, accéda donc à ces remontrances, et se déchargea d'une garde incommode sur le sieur de Thorigny, qui lui promit de lui rendre bon compte de ses prisonniers, surtout du sieur de la Chasteigneraye, son parent, qu'il était bien aise de préserver de toute maie occurrence.
M. de Thorigny promettait là plus qu'il ne pouvait tenir, et il avait compté sans l'impopularité militaire de son parent, signalé par mégardeaux haines soldatesques qui parcouraient le champ de bataille, ivres de vengeance et de butin.
«... Peu après il fut tué par trois hommes d'armes de la compagnie de
M. d*0, qui avoient esté des gard^ du feu Roy, lesquels Tayant reconnu, sans le menasser, luy donnèrent chacun un coup de pistolet, en luy criant: « Ah ! mordieu, traistre à ton Roy, tu t*es resjouy du meurtre de ton Roy et as porté l'escharpe verte de sa mort. » «
A ces farouches représailles, Rosny perdit une bonne rançon. Il la refusa généreusement de M. de Thorigny, qui s'en déclarait débiteur, par un scrupule dont les offres furent repoussées, ce dernier étant son ami particulier et étant assez marri de la perle de son parent pour qu'on n'ajoutât pas à ses regrets.
M. d'Andelot fut moins délicat que M. de Thorigny, et par un subterfuge peu honorable, chercha à disputer à Rosny sa conquête et à lui escamoter le trophée de la cornette blanche à la faveur d'une alerte propice à la supercherie. Mais Rosny n'était pas homme à lâcher sa proie, et devait, quelques jours après, se faire rendre solennellement justice contre son peu scrupuleux compétiteur, débouté avec humiliation de ses prétentions.
Pour le moment, toujours suivi de ses prisonniers, il alla chercher abri, à la tête du régiment de M. de VignoUes, a pour éviter tous autres accidents ».
«... Et là, fustes-YOUs contraint de faire chercher un chirurgien pour vous faire bander cette grande playe de la hanche qui venoit sortir dans le petit ventre, par laquelle vous perdiez tout vostre sang, et de vous faire apporter du vin pour crapescher TesYanoûissement ou vous alliés entrer; et en cette sorte vous vous conduittes jusqu'à Annets, où vous appristes que le Roy avoit passé la rivière d*Eure poursuivant la victoire^ comme il fit jusqu'à Rosny, où il alla coucher chez vous. »
C*est quelques jours après qu'eut lieu, entre Henri et
Rosny, qui se faisait porter chez lui, cette rencontre pittoresque, théâtrale, comique et touchante, qu'il faut laisser raconter, à l'auteur des (Economies royales, dans ce langage dont rien ne saurait remplacer la rude et piquante saveur.
« Le lendemain, ayant fait faire un brancard assez à la haste (à cause des nouvelles que vous eustes que Hantes capituloit, et que vous prétendiez au gouvernement) de branches d*arbre sans peler, accommodé de cercles de poinçons, vous vous fistes porter à Rosny ; mais en arrivant parle costé de Devrons, pour éviter les montées et descentes de la Rouge-voye et de Chastillon, vous vistes du haut du costau, la plaine d*alentour toute couverte de gens de cheval et de chiens qui chassoient, tirans vers le bourg, dans lequel estant aussi entré par Tautre costé, vous fiistes rencontré par le Roy (qui revenoit du chasteau, y ayant esté prendre la collation) en l'équipage qui s'ensuit.
« Premièrement marchoient deux de vos grands chevaux menez en main par deux de vos palefreniers, puis vos deux pages montez sur deux autres de vos grands chevaux, le premier desquels estoit vostre grand coursier gris, sur lequel vous aviez combattu la première fois, et qui avoit trois pieds de long de la peau de Tespaule droite et des costez fendus, du coup de lance qui vous avoit emporté la botte et un morceau du molet de la jambe; et une harquebusade qui luy avoit traversé le nez et une partie du col, et luy estoit venue sortir dans la crinière prés des panneaux de la selle, lequel après s'estre relevé sans selle s'en alloit courant par le champ de bataille, et enfin par un grand heur avoit esté repris par trois de vos harquebusiers qui avoient servi d'enfans perdus au combat.
« Ce page avoit vestu vostre cuirasse et portoit la cornette blanche des ennemis ; et l'autre vos brassars et vostre casque au bout d'un bris de lance, d'autant que pour estre tout fracassé et enfondré de coups, il estoit impossible de le porter en teste ; après ces pages venoit le sieur de Maignan, vostre escuyer, ayant la teste bandée et le bras en escharpe à cause de deux playes, lequel estoit suivi de vostre valet de chambre Moreines monté sur vostre haquenée anglaise, lequel portoit vostre casaque de velours orangé à clinquant d'argent sur luy et en la main droite comme un trousseau de trophées, tout cela lié ensemble, divers morceaux de vos espées, pistolets et pannaches que l'on avoit ramassez.
« Après cela vous veniez, dans vostre brancart, couvert d'un linceul seulement; mais, par dessus, pour parade des dIus magnifiques, vos gens
3t0 HENRI IV.
avoient fait estondre les quatre casaques de vos prisonniers, qui estoient de velours ras noir, toutes parsemées de croix de Lorraine sans nombi^e en broderie d'argent, sur le haut d*icelles, les* quatre casques de vos prisonniers avec leurs grands pannaches blancs et noirs tous brisez et despenaillez de coup ; et contre les costez des cercles estoient pendus leurs espées et pistolets, aucuns brisez et fracassez; après lequel brancart marchoient vos trois prisonniers, montez sur des bidets, dont Tun, à sçavoir le sieur d'Anfre\ille estoit fort blessé, lesquels discouroient entr eut de leurs fortunes, et des succez contraires aux espérances que H. du Hayne et le comte d'Egmont avoient données à un chacun, ne parlant deux jours devant la bataille que d'assiéger la ville où le Roy se retireroit, ne s'attendans nullement que le Roy se deut résoudre au combat, attendu Tinégalité de ses forces.
< Apres ces prisonniers, marchoit le surplus de vos domestiques ; puis le sieur de Vassan qui voulut en arrivant porter vostre cornette, et à sa suite vostre compagnie de gens d'armes, et les deux compagnies d'harquebusiers à cheval des sieurs Jammes et Badet, qui avoient servi d'enfans perdus devant l'escadron du Roy, lors du combat ; tout cela fort diminué de nombre (car vous en aviez perdu plus de cinquante, tant des uns que des autres), mais grandement augmentez de gloire, aucuns d'eux se faisans porter dans des brancars comme vous, d'autres ayans les testes ban* dées, ou les bras et les jambes en escharpe.
« Le Roy et tous ceux qui estoient avec luy voyans cette espèce d'ovation, trouvoient cela bien disposé, encore qu'il eut esté faict par hazard, un peu entremesié de la vanité du sieur de Maignan vostre escuyer, auquel le Roy en parla comme cela (car il le cognoissoit, son père ayant esté un de ceux qui ajda bien à le guarantir du péril d'Eause) et puis s'approt^hant de vostre brancart, vous dit :
— « Mon amy (car ce prince, débonnaire comme vous sçavez mieux que nous, depuis que l'estant venu trouver au siège de Cbastellerault, vous luy apportastes nouvelles de sa réconciliation que vous aviez négociée en passant à Blois, avec le roy Henri 111, ne vous appeloit ni ne vous escrivoit quasi poinct autrement, surtout lorsqu'il vouloit vous gratifier ou que vous aviez fait quelque action qui luy plaisoit) je suis très-ayse de vous voir avec un beaucoup meilleur visage que je ne m'attendois pas, et auray encore une plus grande joye si vous m'asseurez que vous ne courrez point fortune de la vie, ny de demeurer estropié (car pour les autres coups ce ne sont qu'autant d'accroissemens de gloire et par conséquent de conlentemens, lesquels font supporter patiemment toutes les douleurs des playes,
comme je l'ay moy-mesme esprouvé) d'autant que le bruit couroit que vous aviez eu deux chevaux tués entre les jambes, esté porté par terre, saboulé et pétillé aux pieds des chevaux de plusieurs escadrons, et ma- Irassé et charpenté de tant de coups que ce seroit grande merveille si vous en eschappiez, ou pour le moins ne demeuriez mutilé de quelque membre. »
< Auxquelles amiables paroles vous respondistes ainsi (car nous nous estions approchez tout contre le Roy tout exprès pour entendre vos discours) :
— « Sire, Vostre Majesté m'apporte autant de consolation qu'elle m'honore excessivement, de tesmoigner un si grand soin de moy ; aussi n'ay-je point de paroles proportionnées à mes ressentiraens ny condignes aux louanges que méritent vos \erlus. Et partant, laissant les choses à moy impossibles, je luy dirai pour response à ce qu'elle désire, sçavoir : Que jay recogneu une tant visible assistance de la main paternelle de Dieu, panny tant de diverses fortunes et bonnes et mauvaises qui m'ont esté occurrentes pendant la bataille, que la délivrance des uns et la gloire des autres en appartient à luy seul, quia conduit favorablement les coups que jay recous; m'a lire d'entre les pieds de plus de deux-mille chevaux qui m'ont passé sur le ventre; et ce, croy-je, planté un poirier dans cette campagne avec les branches si basses qu'elles m'ont guarenty d'un coup, duquel jay veu tuer le pauvre Feuquères, et puis m'a fait tomber es mains non-seulement trois des principaux gentils-hommes de l'armée (dont en voilà deux au cul de mon brancart, qui payeront les chirurgiens et mes chevaux tuez) mais aussi une marque fort exquise et spéciale d'un bonheur non commun, qui est la cornette blanche du général de l'armée ennemie, que j'estime plus que tout le reste. Et quant à mes playes, elles sont, grâces à Dieu, en si bon estât, combien qu'elles soient fort grandes, et surtout celle de la hanche qui vient sortir au petit ventre, que j'espère, dans deux mois au plus tard, me trouver assez fort et dispost pour en aller encore autant chercher pour vostre service avec telle affection que je voudrois estre asseuré d'en recevoir autant à mesme prix. »
« Sur quoy le Roy repartit et vous dit :
-^« Brave soldat et vaillant chevalier, qui sont, à mon advis, les tiltros les plus glorieux que l'on puisse donner à un homme d'honneur faisant profession des armes, j'avois tousjours eu très-bonne opinion de vostre courage, et conceu de bonnes espérances de vostre vertu ; mais vos actions signalées en une tant importante occasion, et vostre responce grave et mo-
deste qui attribue tout à Dieu, a surmonté mon attente, ayant bien jugé, comme c*est aussi mon advis, qu'il n*y a rien si mal séant à un homme de qualité, que d'user de vaines jactances, pour les choses signalées qu*il peut avoir faites, es-quelles son honneur et sa profession Tobligeoient : et partant, en présence de ces princes, capitaines et grands chevaliers qui sont icy près de moy (desquelles les âmes généreuses, la fermeté de leurs cœurs, la force et la vigueur de leurs bras et Taffllé tranchant de leurs espées sont appuis qui maintiennent et illustrent ma personne et ma couronne), vous veux-je embrasser des deux bras, et vous desclarer à leur veùe, vray et franc chevalier, non tant de Taccolade, tel que je vous fais à présent, ny de Saint-Michel, ny du Saint-Esprit, que de mon entière et sincère affection, laquelle jointe aux longues années de vos fidels et utiles services, me font vous promettre comme je faits aussi aux illusti*es vertus de tous ces braves et vaillans hommes qui m*escoulent, que je n'auray jamais bonne fortune, ny augmentation de grandeur que vous n'y participiez ; et craignant que le trop parler presjudiciâl à vos playes, je m'en retourne à Mante; et partant, adieu, mon amy, portez-vous bien, et vous asseurez que vous avez un bon maistre. »
« El sur cela, sans vous donner le loisir de le répliquer, il prit le galop, et s'en alla continuer sa chasse dans vostre garenne d'entre Rosny et Mante ^ »
Nous avons voulu donner cet épisode en entier, parce qu'il est de ceux qui éclairent le temps et les hommes, les mœurs et les caractères d'une lumière décisive et que rien n'obscurcit plus.
On devine que des blessures, pansées d'un baume si cordial, ne furent pas longtemps à se fermer, et que Rosny ne mit point deux mois à guérir. Il guérit, en effet, assez tôt pour venir, serviteur toujours fidèle, mais souvent mécontent, et qui n'oubliait jamais ni les intérêts de son maître ni les siens, chercher querelle au roi et le bouder à propos de ce
^ (Economies royales ou Mémoires de Sully, édition Michaud et Poujoulat, 1 1, p. 75 à 80.
gouvernement de Mantes, que des considérations politiques, supérieures à ses sympathies, obligèrent Henri de donner au duc de Montpensier.
Le roi laissa Rosny lui chanter pouille à son aise, épuiser sa colère, s'attendrir enfin devant sa douceur. Puis il le renvoya plus dévoué que jamais, quoique murmurant encore, ensorcelé par ce regard magnétique et ces gracieuses paroles dont il avait le secret. Il devait s'en servir pour s'attacher à jamais ses amis, séduire jusqu'à ses ennemis, et enfin recevoir, de l'amour de ses sujets, cette couronne de la popularité que la naissance ne donne point et qu'aucune autre ne saurait remplacer.
C'est avec cet art magique, d'autant plus efficace qu'il semblait s'abandonner seulement à son naturel dans ces mesures habiles, inspirées par une profonde connaissance des hommes, et improviser ce qu'il avait longuement médité, qu'il multiplia, pour le bien de son service, pour l'émulalion et la récompense de ses serviteurs, les fruits de cette victoire d'Ivi^, et ne cessa de les féconder.
C'est ainsi qu'au souper qu'il fit en public à Rosny le soir de la bataille, il rompit avec l'étiquette, admettant à l'honneur de sa table les généraux qui avaient combattu à ses côtés. Instruit de l'arrivée du maréchal d'Aumont, qui avait, au début de la bataille et à son milieu le plus critique, contribué deux fois au succès d'une façon décisive, il se leva pour aller le recevoir au bas de l'escalier, l'embrassa tendrement et lui fit gracieusement fête, en le saluant d'un compliment et d'un souvenir charmants, surtout le soir d'une victoire :
— Puisqiœ vous avez honoré me$ noces de votre présencCy il estjustequ^àmontmirje vom fasse les honneurs de chez moi.
Pendant le repas, il rendit justice à tout le monde, n'oubliant que lui seul, et loua chacun des acteurs, de la façon la l)lus faite pour le récompenser de son rôle dans l'action et dans le succès. Il remercia jusqu'aux simples soldats qui s'étaient le plus distingués. 11 publia tous les noms et tous les services dans la lettre-circulaire officielle qu'il adressa aux provinces pour leur rendre compte de la journée d'Ivry, dont ce bulletin est, avec celui d'Arqués, le trophée historique. Enfin, quand on lui présenta les prisonniers, il eut pour tous un accueil consolant, pour tous des mots flatteurs, qui lui gagnaient ceux qu'il avait conquis.
Le lendemain d'Ivry semblait devoir être la veille du triomphe définitif d'un tel général et d'un tel roi. Partout la fortune apaisée semblait sourire aux armes d'un prince qui se battait si bien. A la nouvelle de sa victoire, adressée de sa main à ses meilleurs amis, ceux-ci mettaient une coquetterie héroïque à répondre par des nouvelles semblables.
Il écrivait à François de Chabannes^ marquis de Curton, l'un des chefs de son parti en Auvergne :
« Curton, je viens de battre mes ennerays dans la plaine d'Ivry, je ne larde pas à te l'écrire parce que personne n'en recevra la nouvelle avec plus de plaisir que toy. Ce 14 mars, à neuf heures du soir. »
Le même jour et à la même heure, par une coïncidence faite pour frapper, Curton adressait au roi la dépêche suivante qui se croisait avec celle d'Henri :
f Sire, je viens de battre vos ennemis dans la plaine d^Issoire. Le comte de Randan, qui les commandoit, vient de mourir de ses blessures. Mon fils a été aussi blessé, mais j'espère qu'il n'en mourra pas. Rastignac, Lavedan, Chazeron ont faict des merveilles. J'enverray demain un plus long détail à Vostre Majesté. Ce 14™* mars 1590, à neuf heures du soir *. »
Le 14 mars était un jour réservé à un triple revers pour rUnion. Ce même jour Lansac, un des chefs ligueurs, échoua dans une tentative pour surprendre le Mans, et ne revint la renouveler avec des renforts, fournis par le duc de Mercœur, lieutenant de Mayenne en Bretagne, que pour être battu une seconde fois. Pendant que l'Estelle et du Hertray délivraient ainsi le Maine de la Ligue, Sobole et Moret des Réaux défirent les Espagnols, dans le pays Messin, et taillèrent en pièces le régiment de Nervèze. Ces divers combats ne coûtèrent pas moins de quatorze mille hommes à la Ligue, qui, du 14 mars au 11 avril 1590, ne compta pas de jour sans revers. Elle ne s'en montra que plus implacable, puisant dans son désespoir de nouvelles forces, trouvant toujours dans l'aveuglement populaire, le fanatisme religieux et l'ambition étrangère, d'inépuisables secours, et renaissant, plus vivace que jamais, avec de nouvelles tètes, comme l'hydre de la Fable, du sang de ses têtes coupées.
La victoire d'Ivry, si glorieuse pour Henri, devait être aussi stérile, politiquement parlant, qu'elle fut moralement féconde. Elle lui conserva ses amis, lui gagna quelques amis de plus, le préserva du coup mortel que Mayenne allait lui
* De Saint-Foix, Histoire de Vordre du Saint-Esprit, t. U, p. 50, 40. Paris, Pissot, 1775.
porter. Mais elle ne le délivra point de la guerre. Elle ne lui permit point l'entrée dans Paris, dont à chaque succès, il venait en vain essayer de forcer les portes. Enfin, elle jeta dans la lutte rallumée, non un ennemi nouveau, car l'Espagne était depuis longtemps l'alliée et le complice secret de l'anarchie française, mais un adversaire déclaré, menaçant à la fois le roi et le royaume par cette intervention ouverte, im* placable, tyrannique de Philippe II dans les affaires de la Ligue, qu'il allait désormais diriger au gré de ses vues usurpatrices, traitant Mayenne en maître et Henri en rival.
Henri essaya vainement, en général et en politique, de prévenir, par un coup décisif, l'atteinte de ces armes nouvelles que forgeait et empoisonnait contre lui le fanatisme romain, dominé par l'ambition espagnole. Tandis que Mayenne cherchait à rassembler et à incorporer, dans les débris de l'ancienne, une nouvelle armée, tandis que Philippe préparait ces renforts qui devaient se faire attendre cinq mois, Henri ramassait toutes ses forces pour un effort suprême tenté sur la capitale déçue, mécontente, découragée, affamée , désarmée (elle n'avait plus qu'un canon qui ne fût pas hors d'usage), démantelée, mal défendue par l'Union divisée et des murs en ruines.
Mais s'il était prêt à profiler de l'occasion, il n'entrait pas dans le plan des amis ambitieux et cupides qui lui mesuraient leurs services de façon à les faire toujours durer, de le voir réussir assez vite pour pouvoir s'en passer. L'entrée dans Paris ne faisait l'affaire ni des catholiques ardents, qui ne s'accoutumaient point encore à Tidéed'un roi huguenot.
même avecTespoir de sa conversion, ni des grands seigneurs rêvant l'indépendance féodale, ni des maréchaux comme Biron, qui préféraient les profits de la guerre à l'honneur de
la victoire.
Les Suisses se mutinèrent, refusant de marcher jusqu'au payement de l'arriéré de leur solde.
D'O et les intendants, par négligence ou inertie calculée, laissèrent l'armée manquer de provisions, d'argent, de munitions, à ce point que le roi dut attendre les poudres et les boulets que l'on envoyait d'Angleterre.
La mauvaise saison se mit de la partie, et des pluies continuelles empêchèrent le départ de larmée ou contrarièrent sa marche.
Bref, du 18 mars au 1*"^ avril, Henri fut réduit, par ce concert de mauvaises volontés qui, autour de lui, paralysait systématiquement ses efforts, à une inaction durant laquelle il perdit l'occasion décisive, principal fruit de la glorieuse et précaire victoire d'Ivry.
Le témoignage de Sully indigné est explicite et confirmé par Mézeray sur ce point des dissensions et des trahisons intestines qui firent avorter le plan d'Henri IV ^
« Le duc de Nemours, désigné par Mayenne pour commander dans Paris et les Seize mirent à profit le répit qui leur était donné par les serviteurs du Roi conjurés avec eux. Ils firent entrer dans Paris quinze cents lansquenets, commandés par le comte de CoUalte, un pareil nombre de soldats fournis par les détachements qu*on avait répandus auparavant dans les places voisines de la capitale, Meaux et quelques autres villes, et ils joi-
* Sully, éd. Michaud, c. cxLvm et xxx, 1. 1, p. 656 et 80 A.— Mézeray, 1. 111, p. 775-776. — Poirson, t. 1, p. 256.
gnirent ces troupes régulières à la milice bourgeoise. Us ramassèrent des vivres et des provisions pour nourrir Paris pendant un mois ; ils réparèrent les murailles et les mirent en état de soutenir les attaques de Tennemi ; ils firent couler soixante-cinq canons, et fabriquèrent un amas de poudre suffisant pour les servir. Ils dissipèrent les craintes et rabattement du premier moment; ils firent prédominer chez les masses le souvenir des cruautés dont elles avaient été victimes lors de Fattaque des faubourgs de Paris, le sentiment de la confiance dans leur nombre et la passion pour la défense de leur religion. Tel était Tétat dans lequel ils avaient mis Paris quand le Roi, sorti des embarras où de coupables calculs Tavaient jeté, put enfin faire agir ses troupes dont le nombre n'excédait pas alors treize mille hommes*. »
Avec une armée aussi chétive eu comparaison du but à atteindre, Henri ne pouvait songer à étreindrela cité rebelle, mise en état de résistance, défendue par trois mille hommes de troupes régulières et quarante mille bourgeois armés et fanatisés. Il fallait renoncer aux chances redoutables d'un assaut, suivi, en cas de succès, d'une guerre de barricades. Dans une si difficile et précaire victoire, une armée pouvait fondre insensiblement el êlre ensevelie dans son triomphe. Que serait-ce, en cas de défaite?
Henri refusa de tenter la fortune de Tassant, et même d'essayer un investissement dérisoire. Mais par un juste milieu qui conciliait les scrupules du politique et les prévisions du général, il se prononça pour le système du blocus qui lui permettait de soumettre Paris en l'épargnant, el de réduire à accepter leur salut de leur roi ces sujets qu'il aimait malgré leur ingratitude*, ces enfants prodigues pour
» Poirson, l. I, p. 259.
^ « Mes charmants vilains sujets, » disait plus tard, avec une mélancolique malice, la^ reine Marie-Antoinette.
lesquels il se sentait ce cœur de père « qui frappe à côté, » comme a dit la Fontaine.
« Dans ceUe vue, il s empara de Corbeil et de Lagny (!*' el 2 avril), puis successivement, dans le cours de ce mois, de Melun, Moret, Crécy, Provins, Tune des principales villes de la Brie ; Montereau, Nogent, Bray-sur- Seine. Le 25 avril, il conduisit ses troupes devant Paris. Le 8 mai, il fit placer son canon sur les buttes de Montmartre et de Montfaucon ; le 9, il prit Charenton et Saint-Maur ; quelques jours après il contraignit Beaumont-sur-Oise à capituler. En joignant ces villes à celles qu'il possédait déjà, il se trouva maître de tous les passages qui amenaient des vivres des provinces à Paris ; du haut el du bas de la Seine, par Melun, Corbeil, Saint-Cloud, Poissy, Meulan, Mantes; des affluents de la Seine, du Loinget de l'Yonne, par Moret el Montereau ; de la Marne, par Charenton, Lagny, le pont de Gournay ; de l'Oise, par Compiégne, Creil el Beaumont. Paris dès lors ne reçut plus de provisions par eau, et ne tira plus qu'une petite quantité de subsistances des campagnes les plus rapprochées et de la seule Ile-de-France*... »
Dans les premiers jours de mai, les effets du plan royal commencèrent à se dessiner dans leur menaçante logique. Malgré tous les efforts du charlatanisme des meneurs de la Ligue pour entretenir le feu sacré du fanatisme populaire, malgré les processions de moines enrégimentés, les renouvellements solennels à Notre-Dame du serment de haine à l'hérétique, la réalité trop certaine de la disette ne tarda pas à refroidir de décevantes espérances, et les fumées des cerveaux enfiévrés ne purent empêcher de se faire sentir les murmures de l'estomac.
Profitant habilement de ces dispositions, exploitant avec
» Poirson, t.I, p. 240-241.
succès l'opportune mort du vieux cardinal de Bourbon^ décédé le 9 mai dans sa prison de Fonlenay, en Poitou, et la disparition de ce fantôme de roi, qui ne tiendra dans ce livre que la place qu'il tint dans l'histoire, celle d'une parenthèse, les politiqnes^ ou partisans des idées de modération, de transaction, firent à la cause royale et nationale une propagande assez fructueuse pour assurer en peu de temps, grâce à des défections encouragées à la fois par la sympathie et la nécessité, par la raison du plus fort s'ajoutanl à la raison du droit, le triomphe d'une majorité nouvelle.
Cette contre-Ligue, qui contre-minait la Ligue, eût réussi sans doute à forcer la voie aux négociations ou à favoriser le succès d'un assaut décisif, si, comme toujours, les ennemis d'Henri n'eussent trouvé, parmi ses amis et jusque dans son propre entourage, leurs meilleurs et leurs plus dangereux auxiliaires, ceux dont on ne se défie point, ou qu'on n'ose punir, tant la nécessité et l'intimité les ont rendus presque inviolables.
Nous avons expliqué les motifs d'intérêt, d'ambition, de jalousie, qui provoquaient, chez la plupart des lieutenants d'Henri, le désir de voir la guerre se prolonger avec leurs services. Henri, au contraire, aspirait non moins vivement à achever la guerre pour commencer à régner.
Des hommes capables de telles arrière -pensées n^étaienl point inaccessibles à la corruption, et devaient pratiquer sans Vergogne le commerce lucratif des sauvegardes occultes et des ravitaillements clandestins.
C'est ce que firent les chefs qui semblaient les plus loyaux
et les plus Incapables de se prêter à de tels accommodements, jusqu'à Givi7, lui-même. Ce premier fidèle du camp de Saint- Cloud, un des héros d'Ivry, Givry, aussi faible contre la tentation qu'il était inaccessible à la crainte du danger, laissait entrer chaque jour des vivres et des provisions dans la capitale assiégée, par ces mêmes passages de Charenton et de Conflans, dont il avait l'illusoire garde.
Pour être juste, il faut tenir compte, dans l'appréciation d'un tel fait, du relâchement de la discipline, de la pénurie de la plupart des seigneurs, qui n'étaient point soldés et faisaient à leurs frais une guerre onéreuse, enfin, des relations de parenté, d'amitié, d'intérêt, dont la guerre n'avait pu si bien trancher tous les liens qu'il n'en eût beaucoup survécu entre les assiégés et les assiégeants, la même famille comptant souvent des membres dans les deux partis.
Il y a donc lieu de peser toutes ces considérations atténuantes dans la balance où il faut mettre, non sans regret, les 45,000 écus de la honteuse rançon de ses complaisances, payée à Givry, qui n'était pas le seul, on peut le croire, à exploiter et à mettre en rapport le siège de Paris, mais dont la fortune est signalée par les historiens vengeurs comme s'étant faite aux dépens des succès de son maître. De Thou et Palma Cayet s'accordent à reconnaître « que ceste seule action de Givry fut cause de faire opiniastrer Paris contre le Roi, et échouer l'entreprise formée par lui sur ceste ville. » Sully n'est pas moins explicite :
a ... Si le Roy eut esté bien servy, et que la pluspart des capitaines et gens d*authorité n*eussent point permis Feutrée des vivres, pour en retirer
des escharpos, plumes, estoffes, bas de soye, gans, ceintures, chapeaux de castor, et autres telles galanlises, il leur eut esté impossible d'attendre le secours du prince de Parme... l'arrivée duquel fit lever le siège... »
Réduit au lent succès d'un blocus dont ses propres lieutenants traversaient les effets, Henri résolut de le resserrer de façon à rendre les communications moins faciles, et surtout de priver la ville des ressources suprêmes qu'elle tirait de la ceinture de marais cultivés qui continuait celle des faubourgs, et par où elle entretenait encore sa détresse.
Le 9 juillet, Henri prit Saint-Denis, puis Dammartin. Encouragé par des renforls reçus des provinces du Centre et du Midi, qui portèrent son armée à vingt-cinq mille soldats, le roi attaqua à la fois, le 27 juillet, les dix faubourgs de Paris, et s'en empara, tenant sous son canon les dix portes par lesquelles Paris respirait et s'alimentait encore furtivement.
Dès ce moment, la famine succéda à la disette, et la terreur put seule prolonger les forces du désespoir dans cette population de deux cent mille âmes, condamnée à périr tout entière, immolée à la haine ou à la peur de ces mUranciern du temps, pareils à ceux du nôtre, qui, en 1590 comme en 1870, imposaient, après avoir bien dîné, Théroïsme à des affamés. Le mot est applicable, dans tous ses sens les plus douloureux, à la situation d'une ville dont les angoisses et les féroces sacrifices de certains naufrages, comme celui de la MédmCy peuvent seuls traduire l'agonie.
« La bouillie d'avoine et de son, qui tenait lieu de pain, devint le luxe des riches. Le peuple fut réduit à manger les chiens, les rats, les herbes
crues, les débris jetés dans les ruisseaux. Quand ces hideux aliments lui manquèrent, il s'en prit aux cadavres mêmes, puis aux os de ses pères. Une femme mangea ses enfants morts et peu après expira elle-même de remords et d'horreur. Les gens du peuple firent du pain avec les os broyés du cimetière des Innocents (16 août) : c'est ce que l'on nomma le pain de madame de Montpemier, Cette nourriture était aussi meurtrière que la faim : ils mouraient à tas dans les rues ; chaque jour il en périssait deux cents, trois cents; les bras ne suffisaient pas pour les enterrer; trente mille succombèrent par le supplice de la faim*. »
Tandis que les princes lorrains, qui préféraient tous les désastres à la ruine des espérances de leur ambition et de leur orgueil, tandis que les Seize, qui se cramponnaient a leur tyrannie de toute la crainte d'une juste expiation de leurs crimes, se raidissaient contre Thorreur et la pitié, et restaient aveugles et sourds aux maux dont ils étaient la cause, le cœur d'Henri saignait.
Ses yeux se mouillaient de larmes à la vue de cet acharnement d'un peuple fanatisé refusant de se jeter dans les bras de son roi, ouverts pour l'embrasser.
Il feignait de ne pas voir les convois furtifs de paysans amenant quelques vivres à la ville affamée, et il encourageait, en ne les punissant pas, les ruses généreuses de ses soldats, tendant du pain aux assiégés au bout de leurs piques.
Au dernier moment il n'y tint plus et se prêta à tous les accommodements implorés de lui, s'efforçant de concilier la nécessaire rigueur envers les coupables et les endurcis, avec la clémence due aux repentants ou aux innocents*
* Poirsou, t. I» p. 244»
Un chroniqueur contemporain a naïvement et éloquemment rendu les sentiments qui s'agitaient en lui durant ce noble combat entre la sévérité du roi et la miséricorde du père.
€ Une faut pas^ dit-il, que Paris soit un cimetière ;je ne veux pas re'gner sur des morts; et encore : Je ressemble à la vraie mère de Salomon, faimerois mieux n'avoir point de Paris, que de V avoir déchiré en lambeaux. Aimant mieux faillir aux règles de la guerre qu'à celles de la nature, consultant la sienne, qui a toujours esté pleine de clémence, rompant la barrière des lois militaires, et considérant que ce pauvre peuple estoit chrétien, et que c'esloient tous ses sujets, il accorda premièrement passeport pour toutes les femmes, filles, enfants et escoliers qui voudroient sortir. Lequel s*estendit enfm à tous les autres, jusques à ses plus cruels ennemis, desquels môme il eut soin de commander qu'ils feussent humainement receus en toutes les villes où ils se voudroient retirer. » Ce départ de toutes les bouches inutiles eut lieu le 20 août ^
Cette longanimité et cette magnanimité d'Henri, il faut le reconnaître à son honneur, devaient finir par lui faire manquer le succès, en fournissant à ses ennemis, qu'il ne put se résigner à accabler, le temps de ménager et d'attendre la diversion libératrice.
Quand des complots significativement nommés Journées de la paix et du pain^ éclatant à onze jours de distance, dans le but de livrer la ville au roi (27 et 8 août) firent sentir aux chefs de la Ligue la nécessité de paraître céder au vœu populaire, ils entamèrent avec Henri des négociations illusoires, qu'ils traînèrent habilement en longueur, avec sa généreuse crécjulité pour complice.
* Poirâou, l. I, p. 245.
D'un autre côté, ses propres lieutenants le tenaient systématiquement inaclif et mal informé, interceptant les nouvelles et lui cachant jusqu'aux mouvements de l'armée espagnole de secours, dont il n'apprit l'entrée en France que lorsqu'elle arrivait à Meaux.
A ce moment ce fut bien pis. Quand le roi fut informé que Farnése, duc de Parme, parti des Pays-Bas à la tète de treize mille hommes, avait opéré à Meaux sa jonction avec les troupes du duc de Mayenne, il se hâta d'agiter dans son conseil les mesures propres à paralyser les effets de cette jonction et à isoler l'armée de secours de la ville assiégée.
Il le pouvait en se portant hardiment, avec le gros de ses forces, au-devant des ligueurs et des Espagnols réunis, et en leur barrant le passage dans la favorable position de Claye, à trois lieues en deçà de Meaux.
C'est alors que le maréchal de Biron, jouant le rôle d'un complice secret et d'un tacite allié de l'ennemi, insista si impérieusement pour la position de Chelles, qu'il la fit préférer, par un avis que le duc de Parme eût volontiers payé bien cher.
Le résultat de cette manœuvre fut de laisser le passage libre vers Paris dégarni (dont un corps de cavalerie eût suffi à garder les abords) à l'armée de secours, qui se trouva être, sans coup férir, une armée de délivrance.
N'ayant pu empêcher, grâce à sa connivence ou à sa mauvaise volonté (car une telle faute de manœuvre ne pouvait être, de la part d'un homme comme le maréchal de Biron, que volontaire) Paris de se ravitailler, Henri résolut de ne
7M HENRI lY.
pas permellre à Farnèse de sortir impunément des marais de Chelles. Il voulait Tv acculer à la nécessité de faire retraite ou d'accepter une bataille hasardeuse. Car Henri disposait encore de vingt-cinq mille hommes d'élite, la plus belle armée qu'on eût vue en France de mémoire d'homme.
C'est alors qu'éclatèrent, de la façon la plus imprévue et la plus fatale, les vices de cette organisation militaire qui mettait tour à tour le général à la discrétion des impatiences ou des répugnances d'une armée de volontaires auxquels il commandait en apparence et obéissait en réalité.
« ... H s'agissait uniquement pour le Roi que son armée restât en corps et tînt ferme pondant un mois. La déplorable indiscipline de ses seniteurs lira d*un seul coup son ennemi des plus redoutables diffîcultés, et lui enleva à lui-même sa dernière chance de réussite. Les gentilshommes, qui servaient à leurs frais, avaient épuisé leurs ressources ; prêts à affronter la mort au jour d'un combat, ils refusaient de subir les fatigues d'une guerre, même courte, ajoutée sans interruption aux fatigues du blocus. Ils exigeaient impérieusement la bataille sur-le-champ ou le départ. Pendant les dix jours que Ton resta en présence de l'ennemi, la défection commença dans le camp royal. Vainement il leur fut représenté qu'ils avaient devant eux l'Espagnol qui, depuis le temps de Charles-Quint, depuis soixante ans, complotait tantôt par la force, tantôt par les intrigues, la ruine de la France, et qui à présent envahissait son territoire.
« Vainement, il leur fut demandé avec prières, avec supplication, de ne pas refuser au Roi et à la patrie les moyens de l'écraser. Henri ne put obtenir d'eux cet acte de patience, de constance guerrière, de dévouement. Il fallut qu'il accordât un congé qu'on voulait prendre, qu'on prenait déjà.
« Le H septembre, il divisa l'armée en deux parts. Il renvoya dans leurs provinces tous les chefs non soldés, les gentilshommes avec les hommes de leur suite, qui partirent pour la Touraine, le Maine, l'Anjou, la Normandie, la Picardie , la Champagne, la Bourgogne. Quant aux troupes soldées, il en garda un corps auprès de lui et distribua la masse en fortes
LE ROI DE BATAILLE. T^bl
garnisons dans les villes voisines de Paris : Melun, Gorbeil, Senlis, Meulan et Hantes ^ »
Ainsi, Henri longtemps maître, s'il n'eût dépendu de son armée, de prendre une initiative triomphante, se trouva réduit à une expectative précaire. Ainsi fondit, aux feux d'un mécontentement nostalgique, vaincue par l'ennui, cette armée qui eut été, avec d'autres habitudes et un autre chei, invincible. Ainsi Henri perdit le fruit d'une campagne de six mois, subitement stérilisée. Ainsi, il toucha, une fois de plus, au fond le plus amer des disgrâces de la fortune au moment où il semblait avoir conquis enfin ses faveurs. Ainsi enfin, Paris, délivré de la faim pour retomber dans la servitude, dut à un revirement inattendu de reprendre sous le joug espagnol une précaire liberté, et de se disputer encore trois ans à une soumission bienfaisante.
Le 1 7 septembre, Mayenne entra dans Paris, le duc de Parme prit successivement Saint-Maur, Charenton,Corbeil, et acheva de dégager Paris et ses communications nourricières. Toutefois, vivement et fâcheusement harcelé par les troupes royales, il dut borner son succès à avoir empêché celui d'Henri, et à regagner, par une retraite impunie, ses cantonnements d'hiver dans les Pays-Bas (1-29 novembre).
Il laissait à Henri, avec le regret de n'avoir pu l'arrêter, l'espérance de le faire plus tard, après avoir corrigé les défectuosités d'un instrument d'organisation militaire si décevant, après avoir mis à profit la leçon des fautes qu'il avait
* Poirson, 1. 1, p. 250.
subies plutôt qu'il ne les avait commises, après avoir raffermi, en Europe et en France, ce prestige d'ivrj-, qui lui avait ramené le duc d'Épernon, le duc de Nevers et le parlement de Bordeaux, dont l'échec sous Paris refroidissait déjà le tiède dévouemenl,