LE PANACHE BLANC
Henri est roi de droit mais non de fait — Son Louvre est une tente. — Draimalique tableau de son aTéneraent par d'Aubigné. — Diseours de ce dernier. — Admirable conduite d'Henri IV.— Pacte solennel du A août 1589. — Défection du duc d'Épemon et de M. de la Trémoille. — Henri abandonne le siège de Paris. — Son plan de campagne défensive. — Manifeste du duc de Mayenne. — Henri entre en Normandie. — Son voyage i Dieppe. — Qui quitte la partie la perd. — Véritable physionomie de la campagne, non de la bataille d'Ai-ques. — Admirables dispositions d'Henri. ~ Combat du 21 septembre. — Mot d'Henri à M. de Belin. — Perfidie du duc de Mayenne. — Dangers que court le roi. — Son attitude héroïque. — Intervention décisive de Cbastillon.— Résultats des premiers succès d'Henri.— Nouvelles tentatives du duc de Mayenne. — Échec et déroute de l'armée de la Ligue. — Henri cherche à profiter de sa victoire, en s'emparant de Paris. — Causes qui paralysent ses efforts. — Avortement du coup de main sur la capitale. — Résultats politiques de la campagne de 1589. — Préparatifo de la campagne de 1590. — Préliminaires de la bataille d'Ivry. — Mutinerie des Suisses. — Henri IV et M. de Schomberg. — Conseil de guerre. — L'armée royale remplit ses devoirs religieux. — Dispositions définitives prises par le roi. — Arrivée de M. de Rosny. — Allocution d'Henri û ses troupes.— Vicissitudes de la journée. — Le roi court risque de la vie. — Bilan de la victoire. — Aventures et mésaventures de M. de Rosny. » Le roi rencontre le cortège de son ami blessé. — Émouvante entrevue. — La cause royale triomphe en Auvergne et en Dauphinè. — Le roi presse la capitale aux abois. — Épisodes du siège. — Horrible famine. — Géuérosilé d'Henri IV. — Trahison de ses principaux auxiliaires. — Le duc de Parme délivre, sans coup férir, Paris assiégé. — Mayenne et les Guise se livrent A l'Espagne. — La campagne de 1591 est plus politique que militaire. — Éléments nouveaux du drame. — La guerre devient de civile nationale. — Préparatifs d'Henri pour un effort suprême et désespéré, dont Rouen et Paris seront le double objectif.
enri était roi de France de droit et de nom, mais il ne Tétait point de fait. « Son Louvre était une tente, » a dit Chateaubriand. 11 devait conquérir pied à pied et Tépée à la main la moitié de son royaume, et il allait s'écouler encore des années avant qu^il jouit en réalité de cette souveraineté
nominale, dont il nous suffira de peindre les débuts pour faire comprendre combien, Henri III mort, il demeurait à faire à Henri IV pour être enfin ce qu'il devait être, et non ce qu'il était en effet, c*est-à-dire un Henri sans peur, sans reproche, mais sans terre.
Quel sombre et énergique tableau d'avènement que celuici, tracé par d'Aubigné comme à la pointe de Tépée, et tout chaud encore des émotions de la première entrevue avec les seigneurs catholiques du camp de Saint-Gloud, de ce successeur d'Henri HI qui n'avait pu se hasarder au milieu de ses nouveaux sujets qu'accompagné de ses plus fidèles et portant comme eux « la cuirassine sous le pourpoint » I
« Henri IV se trouve roi plustost qu'il n'eusi pensé et désiré, et demi assis sur un trosne tremblant. Au lieu des acclamations et du Vive le Boy ! accoustumé en tels accidents, vid enmesme chambre le corps mort de son prédécesseur, deux minimes aux pieds avec des cierges, faisans leur liturgies, Clermont d^Antragues tenant le menton ; mais tout le reste parmi les hurlemens, enfonçans leurs chapeaux ou les jettans par terre, fermans le poing, complottans, se touchans à la main, faisans des vœux et promesses, desquelles on oioit pour conclusion : plutost mourir de mille morts I Dans cet estourdissement encore, il y en eut qui demandèrent pardon à genoux des choses commises auprès du Roi, à quoi un duc respon-^ dit : « Taisez-vous, vous parlez comme femmes. » Les compagnons du bourlet esclatent leurs lamentations ; mais d*0, Hanou, son frère, Antragues, Chasteau-Vieux, murmurent, et à dix pas du roi, il leur eschape de se rendre plus tost à toutes sortes d'ennemis que de souffrir un roi huguenot, ils joignent à leurs propos quelques autres, entre ceux-là Dampierre, premier mareschal de camp, qui fit ouïr tout haut ce que les autres serroient entre les dents; tout cela se rallie au duc de Longueville, qu'ils eleurent pour porter paroles de leurs volontez.
m Le maréchal de Biron prit plaisir au murmure de ceux-là (non pour les suivre) mais pour faire valoir sa besongne à la nécessité ; il se présenta sans se faire de feste. Le roi tout troublé de ces choses, s'estant retiré en
une garde-robe, prit d'une main La Force et de Tautre un gentilhomme des siens (d'Aubigné). La Force s'eslant excusé, l'autre commandé de dire son avis sur la présente perplexité parla ainsi... »
Le discours de d'Aubigné mérite d'être reproduit, car il peint admirablement la situation et les moyens par lesquels Henri, tournant les obstacles qu'il ne pouvait affronter, en triompha. Il donne d'ailleurs au récit attristant de ces basses menées, de ces sourdes intrigues, de ces subalternes exigences , de ces vulgaires sentiments de courtisans arniés , corrompus par la guerre civile, la fière allure et le ton dramatique qui le relèvent et Tennoblissent un peu,
« Sire, vous avez plus besoin de conseil que de consolation ; ce que vous ferez dans une heure donnera bon ou mauvais branle à tout le reste de voslre vie, et vous fera roi ou rien ; vous estes circui {entouré) de gens qui grondent et qui craignent, et couvrent leurs craintes de prétextes généraux; si vous vous soumettez à la peur des vostres, qui est-ce qui vous pourra craindre, et qui ne craindrez-vous point? Si vous pensez vaincre par bassesse ceux qui murmurent par cette maladie, de qui ne serez-vous point tyrannisé? Je les viens d'ouïr, ils menacent que si vous ne changez de religion, ils changeront de parti, en feront un à part pour venger la mort du Roi; comment auseront-ils cela sans vous, puisqu'ils ne Tausent avec vous? Gardez-vous bien de juger ces gens-là sectateurs de la royauté pour appui du royaume, ils n'en sont ni fauteurs ni autheurs ; s'ils en sont marqués, c'est comme les cicatrices marquent un corps. Quand vostre conscience ne vous dicteroit point la response qu'il leur faut, respectez les pensées des testes qui ont gardé la vostre jusques ici ; appuiez-vous après Dieu sur ces épaules fermes, et non sur ces roseaux tremblants à tous vents ; gardez cette partie saine à vous, et dedans le reste perdez ce qui ne se peut conserver...
« A l'heure que je parle à vous, le mareschal de Birbn et avec lui les chefs des meilleures troupes, ne pensent point à vous quitter. Les offenses de Blois sont sur leurs testes, ils ont besoin de vous, chérissent mesmes une occasion pour vous obliger et gagner la grâce de vostre establissempnt ; serènez vostre visage, usez de Tesprit et du courage que Dieu vous
a donné; voici une occasion digne devons; mettez la main à la besongne, et cependant que les grondeurs et leurs confesseurs mesureront la crainte de vostre religion à celle qu*ils ont des ligueurs, commencez par le mareschai de Biron; faite&-lui sentir le besoin que vous avez de lui jusques aux bords de la lascheté et non plus avant; demandez-lui pour première preuve de son vouloir et crédit, qu'il aille prendre le serment des Suisses, qu'il les face mettre en bataille pour crier Vive le roi Henri IV; depeschez Givry vers la noblesse de TIsle-de-France et Brie qui est en rarmée, Humiére vers les Picards ; descouplez ainsi à propos ceux que vous connoissez mieux que nous, et sur les premiers rapports qu'on vous fera des bonnes volontez demandez lors le mesme ofQce à ceux de qui vous tenez l'esprit douteux.
a Quant au duc d'Espemon, que je tiens le plus considérable de vostre armée, il est trop judicieux pour manquer à son devoir, aussi peu à son intérest ; tenez-le par la main, il consent en ne dissentant point ; sa présence authorise vos affaires pour une paix qu'il espéreroit en vain des ennemis ; il ne rompra pas celle qui est toute faite avec vous. N*ignorez pas que vous êtes le plus fort ici ; voilà plus de deux cents gentilshommes de vostre cornette dans ce jardin, tout glorieux d'estre au Roi. Si vostre douceur accoutumée et bien séante à la dignité roîale, et les affaires présens n'y contredisoient, d'un clin d'oeil vous feriez sauter par les fenestres tous ceux qui ne vous regardent point comme leur roi... )>
Le roi, ajoute d'Àubigné, « approuva la pltapart de cet avis, » qui n'était point en effet en tous points le meilleur*
Ce qu'il avait de bon, c'était de remonter énergiquement des ressorts moraux abattus par tant et de si subites preuves, c'était son irrésistible surmm corda^ son mâle langage, pareil à un vin généreux; ce qu'il avait de mauvais, c'est qu'il était trop hardi pour être sage, trop impatient pour être sûr, trop ûer en un mot pour être assez modeste.
Henri, qui avait toujours discerné à merveille dans les paroles de ses confidents ce qui venait de la raison et ce qui venait du tempérament, retint de ce conseil ce qui convenait
le mieux à sou caractère : ne point perdre le temps de Toccasion, rompre le faisceau des fédérations artificielles de l'ambition ou de la crainte, parler à propos et agir à point. Il y ajouta ce qui convenait à sa situation, c'est-à-dire le calme insinuant, la familiarité attirante, Taccent de probité, l'air de bonhomie, les concessions opportunes, les tempéraments nécessaires, la modération, en pareille occasion plus efficace que l'énergie, et cette force de la douceur, cette grâce de la patience, auxquelles rien ne résiste.
C'est ainsi qu'il se montra à la fois, — dans les négociations qui aboutirent à la déclaration solennelle, au pacte du 4 août, entre le nouveau roi et les principaux de ses nouveaux sujets,— aussi habile politique qu'il allait se montrer habile capitaine dans le plan de cette première campagne, considérée à bon droit par les meilleurs juges comme un chef-d'œuvre de prévoyance et de tactique.
C'est ainsi qu'il sut récompenser en les employant les dévouements sincères, comme celui de M. de Givry, qui l'avait salué le premier de cette héroïque bienvenue : « Ma foi, sire, vous estes le roi des braves, lâche et poltron qui ne vous suit ! ))
C'est ainsi qu'il utilisa en le louant comme il le méritait l'exemple des chefs de la garde écossaise, qui s'étaient jetés à ses pieds en disant : « Àh ! sire, vous estes à présent nostre roy et nostre maistre ! »
C'est ainsi enfin qu'en gagnant ceux qu'il n'avait pu attirer, en payant d'honneurs ceux qui préféraient les honneurs à l'honneur, en intimidant quelques récalcitrants, en congé-
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diant quelques douteux, en charmant tout le monde, même ceux qui le quittaient pour lui revenir bientôt, il accomplit ce tour de force d'esprit, ce chef-d'œuvre d'ascendant moral, grâce auquel il triompha de tant d'obstacles^
Qu'on juge de son succès par les circonstances qui le rendaient à la fois si difficile et si nécessaire. Il s^agissait de se faire aimer des uns, craindre des autres, admirer de tous, de dominer à la fois les embarras d'une situation qui ne lui permettait que des menaces ou des promesses également difRciles à tenir, et de sortir roi autant qu'il pouvait l'être de ces négociations orageuses où tout autre que lui eût dû laisser sa couronne en gage et peut-être sa vie en sacrifice.
Nous n'avons pas à entrer dans le détail des intrigues et des résistances dont Henri, roi légitime aux termes incontestables du droit public français, mais roi militant, roi protestant, excommunié par une bulle de Sixte -Quinl (du 10 septembre 1585), exclu du trône par deux déclarations des états de Blois (18 octobre et 5 novembre 1588), fut obligé de dénouer un à un les nœuds qu'il ne pouvait trancher.
Acclamé par Givry, reconnu par les Suisses, dont Sancy lui avait ménagé, non sans peine, la fidélité mercenaire, Henri, le 2 août au soir, ne disposait encore, en face de la Ligue unie, exaspérée, — que l'assassinat du dernier des Valois ne montrait que trop prête à tous les moyens, même les plus criminels, de rétablir la balance en sa faveur, — Henri ne disposait que du tiers des troupes réunies au camp de Saint-Gloud ; et il dut
passer, pendant la journée du 5 août, par toutes les vicissitudes de Tavénement le plus orageux.
Enfin, le 3 au soir, grâce à sa loyauté, à sa finesse, à Tascendant de son caractère, au charme de son esprit, à ce je ne sais quoi qui Le désignait manifestement et irrésistiblement comme l'homme nécessaire, providentiel, il était parvenu à gagner le maréchal de Biron, à neutraliser M. d'O et la faction des catholiques ardents dont ce favori d'Henri III était le chef, enfin, à se passer au besoin du concours que l'ambitieux d'Êpernon lAettait à un prix inacceptable pour un prince qui voulait régner par lui-même.
Ce chef-d'œuvre de patience et d'habileté, ce miracle d'équilibre, ce prodige de conciliation, qui réunirent en faisceau tant de volontés divergentes et d'intérêts contraires, furent consacrés par un pacte solennel et justement célèbre.
Il marque, en effet, la première abdication de l'oligarchie ariètocmtique entre les mains du fondateur de cette dynastie des Bourbons à laquelle était réservé dans notre histoire le rôle de conduire l'autorité royale au plus haut point de sa puissance, pour la laisser retomber ensuite, victorieuse de la noblesse, puis vaincue par le Tiers-état, au dernier degré de la déchéance.
Voici les clauses, en ce qui concernait la religion d'une part, le gouvernement de l'autre, de cet acte d'alliance et d'investiture, du 4 août 1589, un des monuments de l'his* toire du droit national.
«... Henri promit et jura, en foi et parole de i*oi, denlaintenir dans le royaume la religion catholique, apostolique et romaine, de ne rien chan-
ger dans ses dogmes ni dans sa discipline, de ne conférer les bénéfices et autres dignités ecclésiastiques qu*à des sujets capables et à des catholiques. Il renouvela la promesse, faite avant son avènement, de se soumettre, au sujet de sa religion, à ce qui serait décidé par un concile général libre ou par un concile national, qu'il aurait soin de faire assembler au plus tard dans le délai de six mois. Il s'engagea en outre à ne conférer qu'à des catholiques, pendant le même espace de temps, les gouvernements, charges et autres emplois publics qui deviendroient vacants et à leur réserver exclusivement le gouvernement de toutes les villes qui seroient enlevées à la Ligue, à l'exception d'une seule dans chaque bailliage ou sénéchaussée.
c La déclaration garantit aux calvinistes : 1<» la liberté entière de conscience dans l'intérieur de leurs maisons; 2^ l'exercice public de leur culte dans les places dont ils étaient maîtres, dans une ville de chaque baillage ou sénéchaussée parmi celles qui seraient enlevées à la Ligue, dans la ville de Saumur, à l'armée, et partout ou le roi se trouvait. La déclaration leur assura les gouvernements, charges et offices dans les mêmes lieux et dans les mêmes limites où ils obtenaient l'exercice public de leur culte.
« Ces dispositions étaient conformes au traité de la ti*ève conclue, durant le mois d'avril précédent, entre Henri III et Henri IV. Elles restreignaient les avantages accordés aux huguenots par Tédit de Poitiers ou de 1577; mais elles n'étaient que provisoires et ne devaient durer que jusqu'au moment ou l'état des calvinistes serait réglé par une paix générale du royaume.
c Henri promit d'assembler dans le délai de six mois les états généraux pour régler tous les grands intérêts du royaume. Il s'engagea spécialement à maintenir les princes, seigneurs, gentilshonunes et tous ses bons sujets indifTérenunent dans leurs biens, charges, dignités, états, offices, privilèges, prérogatives, droits et devoirs accoutumés ; d'avoir en particulière recommandation les serviteurs du feu roi ; de tirer une vengeance exemplaire et à jamais mémorable du parricide commis en la personne de ce prince.
c ... De leur côté, les princes du sang, ducs, pairs, officiers de la cou* ronne et autres seigneurs et gentilshommes reconnurent pour leur roi et prince naturel, selon la loi fondamentale du royaume, Henri quatrième, roi de France et de Navarre, lui promirent service et obéissance» et lui engagèrent leurs biens et leur vie pour exterminer les rebelles et ennemis qui voulaient usurper l'État,
f La déclaration fut souscrite, et le serment de fidélité prêté ensuite par les deux princes du sang, Conti et Montpensier ; par les deux maréchaux de France présents, Bii*on et d'Aumont; par le colonel-général de la cavalerie, le comte d'Auvergne; par les ducs de Longuevillc, de Luxembourg, de Rohan, et le comte de Givry, représentant la plus haute noblesse catholique; enfin par une infinie multitude de gentilshommes pré* sents à Tarmée.
tt La déclaration signée par les chefs et le corps des catholiques, eut Tassentiment formel des chefs des protestants réunis à Saint-Gloud, de Chastillon, de La Noue, de Beauvais-Lanocle, de Guitry, de La Force, dé Sancy, de Rosny.
Cl II importe de remarquer que, parmi les seigneurs qui viennent d'être nommés, se trouvaient les gouverneurs de la Normandie, de la Picardie, de la Bourgogne, de la Champagne, et les représentants légitimes d*uné partie considérable de TIsle-de-France, par conséquent les plus hauts dignitaires dans Tordre civil comme dans Tordre militaire. Il faut ajouter que la déclaration souscrite par les seigneurs fut ratifiée par les acclamations et le consentement des simples soldats de Tannée ^ »
Cette reconnaissance d'Henri IV par les seigneurs du camp de Saint-Cloud était de leur part, il faut en convenir, encore plus un tribut payé à la nécessité qu'un hommage accordé aux mérites qui avaient rendu le nouveau souverain si populaire; et cette qualité de roi militant d'un royaume encore à conquérir en grande partie lui imposait bien plus de devoirs qu'elle ne lui conférait de droits. Un des signataires de la déclaration ne fait pas mystère de ces mobiles prévoyants, égoïstes même, qui avaient déterminé le choix d'un prince dont la candidature, bien que fondée sur les lois de la succession monarchique, n'eût peut-être pas triomphé des passions contraires, si elle n'eût été sanctionnée par l'intérêt.
« HUloire durègne de Henri IV (depuis août 1589), par M. Auguste Poirson, 5* édit., 1. 1", p. 27-29.
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ce La France estant en cet estât, dit le duc d'Ângoulême dans ses Mémoires^ il luy falloit un roi sans peur de bazarder sa personne et sa vie : autrement il luy eust esté impossible de conquérir le partage légitime que luy avoient laissé ses prédécesseurs. »
Henri était donc acculé à la nécessité de combattre, et il n'était pas pour lui de plus sûr moyen de conserver sa couronne que d'en inaugurer par une victoire la prise de possession. 11 sentait à merveille cette nécessité de sa situation, et elle était de celles qui ne lui déplaisaient pas ; mais il eût été au moins logique, de la part de ceux qui se montraient si exigeants pour lui, de l'être un peu plus pour eux-mêmes, et en donnant à leur nouveau souverain la victoire pour but, de ne pas lui en enlever les moyens.
Il est pourtant malheureusement vrai que les 40,000 hommes du camp de Saint-Cloud, après que la défection de quelques-uns de leurs chefs, notamment du duc d'Épernon, eût entamé leurs rangs, se trouvèrent réduits de près de moitié.
Henri, au lieu de profiter de l'occasion d'en finir avec la Ligue d'un seul coup, allait être contraint d'abandonner le siège de Paris et de limiter la partie, où le nombre lui faisait faute, à la plus stricte et plus prudente défensive.
C'est là un fruit des passions et des ambitions du temps qu'Henri dut trouver bien amer, et malgré les compensations glorieuses et prochaines par lesquelles son génie allait le dédommager de cette disgrâce de la fortune, l'historien ne saurait trop déplorer ces retards durant lesquels la France dut attendre comme son roi.
« Si tous les chefs du camp de Saint-Cloud, — n'hésite pas à dire le plus autorisé de nos devanciers, — s'étaient raillés au parti des politiques ; si l'armée de 40,000 hommes, réunie sous les murs de Paris, s'était tenue ensemble ; si elle avait donné la main aux serviteurs de la royauté qui tinrent bon dans les provinces, la Ligue, réduite aux abois lors de l'assas*sinat de Henri III, était morte", les dangers de la France conjurés, ses souffrances finies... »
Malheureusement, parmi les nouveaux serviteursd'HenrilV^ la plupart avaient songé à lui moins qu'à eux, et à l'intérêt du pays moins qu'à leur intérêt. M. Poirson remarque avec raison que dans cette fermentation des délibérations de la noblesse au camp de Saint-Cloud couvaient la plupart des levains funestes qui devaient plus tard s'aigrir, empoisonner les rapports d'Henri avec ses grands vassaux, et aboutir à des explosions déplorables, comme la trahison de Biron et la rébellion du duc d'Angoulême.
« Il est évident que toutes les factions qui désolèrent le commencement de ce règne, qui traversèrent ou compromirent la fortune du roi et de la France, prirent naissance au camp de Saint-Cloud. On y distingue dès lors clairement la faction des gentilshommes libres, ne servant le roi dans ses plus pressants dangers qu*à leur heure et à leur fantaisie, d'une façon désordomièe ; la faction des catholiques zélés ou ardents qui se transforma plus tard en tiers partie la faction aristocratique des seigneurs aspirant à ressusciter les anciens grands fiefs, s*emparant en attendant, des gouvernements de province et des principales charges, exerçant tous les droits du Roi en son nom, mais à leur profit... »
Ces usurpations n'auraient pas suffi pour empêchçr le parti royal d'écraser la Ligue expirante. Mais le coup suprême a
cette noble ambition, à cette généreuse espérance d'Henri et de ses partisans fidèles^ leur fut porté par la défection intéressée, masquée de Thypocrite prétexte des scrupules religieux, qui lui enleva à la fois Tappui du duc d'Epernon et du duc de la Trémoille; celui-ci un des principaux chefs catholiques; celui-là un des principaux chefs des huguenots.
Un fanatisme plus sincère, mais non moins aveugle, priva Henri des services de Vitry et de quelques autres membres . de la noblesse qui passèrent dans le camp de la Ligue.
Ainsi l'armée de Henri se trouva diminuée de moitié au moment de combattre, et la Ligue se fortifia du secours de la plupart de ceux dont Tabandon affaiblissait son adversaire. ^
Enfin l'autorité royale, menacée par Mayenne et bientôt par l'Espagnol sur le champ de bataille d'une lutte inégale, était en même temps sourdement et impunément minée dans les provinces par les entreprises usurpatrices des grands feudataires, comme d'Épernon et la Trémoille, affichant, jusqu'à lever la taille pour leur compte, leur intention de rompre les derniers liens qui pouvaient les attacher à un suzerain auquel ils n'avaient point prêté serment, et de transformer leurs gouvernements en fiefs indépendants.
Ces serviteurs infidèles, ces faux amis furent, autant et^ plus que Mayenne, que l'Espagnol, les véritables ennei
d'Henri, les plus dangereux, les plus coupables. C'est \mxr défection, leur trahison, la pire de toutes, qui raninJf la lutte près de s'éteindre, qui rendit le duc de Mayenne iArailable au moment où il allait prêter l'oreille aux accommode-
LE ROI DE BATAlLIil.
ments, qui rendit Paris imprenable au moment où il allait se soumettre. C'est à eux enfin que revient la responsabilité de la prolongation des hostilités dans les conditions les moins favorables au succès de la bonne cause et au salut du pays.
Dès le 4 août, le jour même de la déclaration de Saint- Cloud, Henri, réduit à 22,000 hommes, manquant des munitions, des vivres et de l'argent nécessaires pour continuer les opérations d'un siège en règle, trop avisé pour tenter dans de telles conditions la fortune d'un assaut et risquer le tout pour le tout, commença un mouvement rétrograde qui le plaça sous la protection de deux rivières, la Seine et l'Oise, mises entre l'ennemi et lui. Il retira à l'ancien ligueur Saint- Marc, sur lequel il ne pouvait compter, pour le confier à un de ses compagnons les plus éprouvés, M. de Bellengreville, le gouvernement de la ville de Meulan, qui avait à ses yeux une grande importance parce qu'elle commandait une partie du cours de la Seine, et pouvait arrêter, dans une mesure considérable, les approvisionnements de Paris. Puis le roi porta de Poissy, où il traversa la Seine, son armée sur Ponloise et sur Beaumont « visitant en armes le Vexin français et le Valois, et établissant à chaque pas son autorité. »
C'est à Beaumont-sur-Oise qu'Henri arrêta son plan de campagne. Il fit coïncider avec l'époque du congé, dont la noblesse de Picardie et de Champagne avait reçu la promesse
d'Henri III, une sorte de promenade militaire dans toute la
France du Nord , utilisant ainsi jusqu'au dépari de ces troupes, qu'il ne lui était pas permis de conserver. Le duc de Longue-
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ville rentra donc, par ses ordres, dans son gouvernement de Picardie, avec la noblesse du pays et un corps de 5,000 Suisses. La Noue accompagnait l'expédition, chaîné de servir de Mentor à son chef et de le soutenir des conseils de sa vieille expérience. En même temps, le maréchal d'Aumont, nommé gouverneur en remplacement du duc de Nevers, resté neutre, regagnait le siège de sa militante autorité en Champagne avec Tescorte de la noblesse de la province et d'un corps de 3,000 Suisses.
Les deux lieutenants d'Henri avaient pour instruction de harceler la Ligue dans toute l'étendue de leur commandement, de favoriser le mouvement de loyauté qui se prononçait pour le nouveau roi, mais avait besoin d'être stimulé, encouragé, soutenu, et de lui donner leur drapeau pour signe de ralliement ; enfin de suivre avec attention les opérations du Roi pour leur prêter au besoin le concours d'une diversion ou d'un renfort décisifs.
L'armée royale, dégarnie de ces forces, se trouvait réduite à environ 10,500 soldats français, suisses et allemands, commandés par l'élite de la noblesse française. C'était assez pour combattre et même pour vaincre à une époque où les grandes agglomérations d'hommes armés étaient impossibles par suite de la constitution féodale du service militaire, et de l'épuisement de trente années de guerre. La grande armée commandée par Joyeuse, réunie à si grand'peine et avec de si grands frais, ne dépassait pas ce chiffre de 10,000 hommes, et aVait été battue, à Coutras, par moins de 5,000. Mais s'il était possible de tenter, même avec si peu nombreuse com-
pagnie, la fortune des armes, c'était à la. condition de savoir attendre, multiplier ses chances, choisir l'occasion et le théâtre, l'heure et le lieu, de cette prochaine rencontre avec l'armée de la Ligue, rencontre inévitable, prochaine et sans doute décisive.
Henri vit sa situation d'un œil pénétrant, et s'apprêta, avec une prévoyance et une activité admirables, à en utiliser les avantages et à en neutraliser les inconvénients.
En partant de Beaumont, il alla prendre Greil et Glermont en Beauvoisis, ville sise au confluent et sur le bord d'une petite rivière qui se jette dans l'Oise. Il s'établit aussi fortement dans Senlis et Compiègne. Ainsi se réalisait peu à peu son dessein de tenir Paris en échec et en souffrance, en attendant qu'il pût l'assiéger et le réduire par famine. Ce but était atteint par le soin qu'il prenait de se rendre maître du cours de l'Oise et de ses affluents, comme il l'avait fait pour le cours de la Seine à Meulan.
Pour la première fois, l'art de se servir d'une façon systématique et rationnelle du réseau des communications était employé d'une façon à la fois politique et tactique ; et cet art, nul ne devait le pratiquer d'une façon plus originale que ce roi errant et militant pendant la plus grande partie de sa vie, que son itinéraire nous montre constamment en mouvement, et qui avait appris à ses dépens à connaître dans ses moindres ressources et ses plus intimes replis, ce royaume tant de fois parcouru à cheval, ce royaume qu'il lui fallut conquérir, pour ainsi dire, lieue par lieue.
Henri ne raisonna pas moins juste, au point de vuepoliti-
que et militaire à la fois, quand il refusa de se retirer dans ses provinces du Midi, de réunir les états-généraux, et préféra se maintenir en Picardie et en Champagne, y prendre ses points d'appui pour étendre aux pays de l'Ouest et du Centre son levier d'influence, faire de la France du Nord le noyau de la France future, se tenir à la fois à proximité des secours qu'il demandait à l'Allemagne, et surtout de ceux qu'il attendait de l'Angleterre. Dans ce but il devait choisir la grasse et riche Normandie pour son quartier général de ravitaillement, de munitionnement, de thésaurisation, enfîn attirer sur lui l'effort de l'armée de la Ligue et en décharger les places qu'il possédait aux environs de Paris, Ëtampes, Pontoîse, Meulan, Senlis, en leur permettant de réparer à propos leurs brèches et leurs pertes.
Tel fut le plan d'opérations qui allait recevoir dans la belle victoire défensive d'Arqués une glorieuse et définitive consécration.
Henri entra le 20 août en Normandie. A ce moment le roi militaire avait admirablement pris ses mesures pour triompher par son génie des ingratitudes de sa position, et corriger noblement la fortune. « Ce qui achève, dit M. Poirson, 4i* imprimer à sa première campagne le cachet du génie, c'^st le soin qu'il prit de relier entre elles, d'un bout de la Fra nce à l'autre, toutes les fractions du parti royal et en même temps d'empêcher presque complètement les ligueurs des deu je p^r* ties de la France de correspondre entre eux, de se secourir mutuellement, puisque de Nantes jusqu'à Gien, à rexcept^^** d'Orléans, il occupait tous les ponts et tous les passages
de la Loire^ et que la Loire coupe le royaume en deux. » Le roi politique n'avait pas obtenu de moins précieux résultats, quoique encore bien modestes, eu égard au but. L autorité du successeur d'Henri III n'était guère, le 20 août, reconnue que dans tout ou partie de douze gouvernements de la France sur vingt-quatre, et il ne lui était permis de compter que sur l'obéissance d'un sixième environ de ses sujets. Il ne pouvait soumettre les autres qu'en triomphant non du fantôme de roi qu'on lui avait opposé, de ce cardinal de Bourbon usurpateur, sous le vain titre de Charles X, des droits de son neveu, et que grâce à une initiative hardie de Duplessis-Mornay, il tenait lui-même sous les verrous du donjon de Fontenay,.mais de l'organisation puissante delà Ligue, unifiée et dirigée par le duc de Mayenne. C'était là un adversaire autrement redoutable que le rival cacochyme sous le nom duquel le prince lorrain dissimulait les projets usurpateurs de sa propre ambition. Il fallait tenir compte aussi de l'effet de la résistance en apparence légale entretenue par les déclarations des fractions ligueuses des Parlements, à Toulouse, à Rouen et ailleurs.
La partie qui allait se nouer entre les partisans de la déclaration de Saint-Cloud (4 août) et les adhérents au manifeste du duc de Mayenne (5août), comprenant royauté de CharlesX, exclusion de Henri de Bourbon, conseil de l'Union, lieutcnance générale du duc de Mayenne, était de celles qui ne doivent pas être hasardées, et que peut seul gagner un joueur hardi et prudent à la fois comme l'était Henri IV. Henri quitta le Pont-Saint Pierre le 24 août, et marchant
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avec son armée en bataille, par une précaution alors inusitée dont le mérite lui appartient, il arriva à Darn étal, où il logea. Pendant que le maréchal de Biron, auquel il avait laissé le commandement, faisait mine d'établir les préparatifs d'un siège (Darnetal est à un quart de lieue des faubourgs de Rouen), le Roi courut lui-même, à peine accompagné de quatre ou cinq cents cavaliers, jusqu'à Dieppe, qui s'était prononcé en sa faveur dès le 6 août, maïs où il jugeait avec raison sa présence nécessaire pour affermir une fidélité sur laquelle il fondait de grands desseins.
f La ville de Dieppe était alors riche et forte. Son port était un des meilleurs de la Normandie... Elle comptait vingt-cinq mille citoyens dans les murs et cinq mille au faubourg du Polet. Elle était défendue par une citadelle bâtie dans ces derniers temps au devant et à gauche du château ; par le château assis sur une falaise élevée; par une enceinte de murailles flanquée de tours de distance en dislance ; par d*autres ouvrages exécutés dans le port et sur la plage ; La population de la ville avait été organisée militairement par le gouverneur Aymar de Chasles ; la milice bourgeoise avait été soigneusement armée et aguerrie dans de nombreuses expéditions contre les ennemis du voisinage. A ces forces le gouverneur et Téche* vinage, d'accord entre eux, avaient joint, depuis les barricades, des troupes mercenaires, payées avec un emprunt de 200,000 livres que les principaux négociants avaient ouvert ; ils avaient ajouté à ces forces une troupe de 200 maîtres, composée de gentilshommes de la province, réfugiés en grand nombre à Dieppe. Ces divers corps présentaient un effectif de plus de six mille hommes, divisés en infanterie, cavalerie, artillerie.
f De Chastes, attentif à accroître sans cesse la force militaire de la ville, avait mis en sa possession les localités voisines qui pouvaient servir à ses moyens de défense. Le château d*Arques, avec son donjon, ses fossés profonds, sa vaste enceinte murée et flanquée de quatorze tours, était également fortifié par la nature etparTart. 11 dominait le bourg d^Arques, l'une des entrées de la ville et la route principale conduisant à Dieppe^ Après le Polet, nul poste n'importait autant aux abords de la place'... 9
I Hidoirê du règne de Henri lYj par M. Auguste Poirson, t. I, p. 65-64
Quoique le gouverneur de Dieppe fût un homme loyal et &ûr, et que la population se montrât animée des plus favorables sentiments de sympathie religieuse et de patriotique fidélité, l'expédition d'Henri IV venant se jetery avec une poignée de cavaliers, au milieu d'une ville située au bord de la mer, et d'une garnison de six mille hommes, était de celles qui n'étaient pas sans risques, étant données les mœurs du temps, dépravées par la guerre civile. Mais la confiance héroïque du roi, loin d'encourager des menées de rébellion et de trahison, déconcerta toute velléité hostile, et le gouverneur n'eut pas de peine à entraîner ses troupes au-devant d'un prince qui témoignait d'une si flatteuse opinion de la loyauté française. Tous les cœurs furent gagnés par cette téméraire et chevaleresque visi te .
Aymar de Chastes sortit de la ville avec sa cornette blanche et les principaux habitants, et il alla recevoir Henri et sa troupe jusque dans les faubourgs de Dieppe (26 août).
« Aussitôt qu'il l'aperçut il descendit de cheval et lui dit : « Qu'il venoit saluer son seigneur et remettre à sa disposition le gouvernement de la place, » après quoi il lui baisa les mains.
ce Le roi lui répliqua vivement : « Ventre-saint-grisl je ne connois aucun qui en soit plus digne que vous I »
« La garnison et les principaux citoyens voulurent lui adresser des félicitations; il coupa court aux discours officiels en disant : a Mes enfants^ point de cérémonie ; je ne veux que vos amitiés^ bon pain y bon vin et bon visage d*hâte * »
< Poirson, t. L, p. 66.
276 lIKNni IV.
Il était impossible qu'il n'oblint pas ce qu*il demandait dans un langage jovial et cordial, si différent de celui qu'en pareille circonstance les habitants d'une ville honorée d'une atiguste visite, entendaient tomber de la bouche de ses prédécesseurs. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, si dès ce moment Henri eut pour lui tous les Dieppois, gagnés à le servir pour son courage, à l'aimer pour sa bonté.
I^a reconnaissance se joignit à cet enthousiasme quand Henri eut payé sa bienvenue à la ville hospitalière en la délivrant de l'importun voisinage de la ville figueuse de Neufchâtely qui coupait le passage aux Dieppois, interceptant leurs communications et leur commerce avec tous les pays circonvoisins. Ce repaire de brigands fut cerné, pris d'assaut; le pays fut purgé, à vingt lieues à la ronde, des aventuriers qui le tenaient à rançon, et Dieppe, grâce à cette intervention victorieuse, respira librement, en bénissant l'auteur do sa sécurité.
Henri employa deux jours à étudier la situation de Dieppe, à se rendre compte des ressources que lui offrait le port pour ses communications avec l'Ecosse, l'Angleterre, la Hollande, dont il attendait le secours, et, en cas de revers, pour se ménager par mer un refuge à la Rochelle, une retraite en Angleterre. Il se convainquit ainsi, par une inspection attentive de la ville et des environs, qu'il lui était loisible, nonseulement de résister à un siège en se cantonnant dans ses
murs, mais encore de faire de la position d'Arqués le centre d'un système de fortifications avancées, où, à l'abri d'une sorte de camp retranché, il pouvait suppléer, par la faveur
des lieux, à l'avantage du nombre qui lui manquait, et défier les efforts de Tarmée de la Ligue.
Durant son séjour à Dieppe, Henri reçut la soumission de la ville et du château de Caen, suivie de celle de Saint-Lo, de Coutances et de Carentan, et il revint à son campsous Rouen, où d'habiles démonstrations ne tardèrent pas à attirer sur ce point tout l'effort du duc de Mayenne, qui venait d'entrer en campagne avec une armée considérable. L'effet de cette diversion devait être de dégager les villes et les pays restés fidèles au roi autour de Paris, et de lui permettre à luimême de se préparer à recevoir, sur le terrain qu'il avait choisi, l'attaque qu'il avait réussi à détourner pour quelques jours.
C'est en vain que les conseils de la prudence et de l'intérêt cherchèrent, eu cette conjoncture critique, à presser Henri de profiter du répit qui lui était laissé, pour se dérober à une lutte inégale. Le maréchal de Biron lui-même se faisait l'écho de ces tacticiens à courte vue, qui pensaient qu'Henri avait moins à perdre à éviter son adversaire qu'à l'attendre. Le roi pensait le contraire et déclara bien haut qu'il n'irait ni à Tours, ni en Angleterre, qu'il ne donnerait pas lui-même le signal du découragement et de la défection ; qu'il n'abandonnerait point ses amis de Normandie à de furieuses représailles ; que pour garder son royaume, il fallait y rester, dûtil y périr; enfin, que celui qui quitte la partie laperd^ et qu'il était résolu à la jouer. En conséquence, le Roi, le 2 septembre, leva son camp de devant Darnetal, prit, sur son passage, la ville d'Eu, et dirigea son armée, composée de 9,000 fan-
lassins et de 800 cavaliers, vers cette position de Dieppe et d'Arqués, où il travailla dès son arrivée, après avoir gagné le maréchal de Biron à son plan et à ses espérances, à s'établir inexpugnablement.
Le 8 septembre, le Roi campait à Arques et dans les villages environnants. Là, il se prépara, dès le débotté, à cette lutte originale, dont la physionomie a été, jusqu'aux récentes et décisives investigations de la critique historique et militaire, si étrangement dénaturée.
On a vu en effet jusqu'ici, dans l'affaire d'Arqués, un combat ou même une bataille isolés. La vérité n'est rien moins que conforme à cette légende ; elle n'enlève rien d'ailleurs au mérite d'Henri et y ajoute plutôt ; car, bien loin d'avoir été le théâtre d'une action isolée, d'une affaire en règle, d'une offensive heureuse, la position d'Arqués a été en réalité disputée à Henri, victorieusement conservée par celui-ci malgré
une série d'assauts successifs, pendant une véritable campagne de siège, qui dura non pas un jour, mais Hngt-trm jours^ à travers les plus dramatiques vicissitudes, depuis la première tentative jusqu'au dénoûment, c'est-à-dire la retraite de Mayenne.
Il importait, tout d'abord, de dégager la figure véritable et le caractère authentique de cette première rencontre de l'armée de la Ligue et de l'armée royale. Nous n'avons point, d'ailleurs, le temps de faire en détail cette démonstration, aujourd'hui basée sur des faits incontestables. Nous nous bornerons à résumer les travaux par lesquels Henri conjura si heureusement les dangers d'une infériorité de nombre
LK RUl DE BATAILLE. ^270
qui Teût exposé, dans une lutte à découvert, à être cerné, pour arriver à ce combat suprême, plus décisif par les conséquences que par les moyens, qui enveloppa dans sa gloire et baptisa dans son nom toute une série de combats antérieurs, dont l'objectif fut tour à tour le château d'Arqués, le faubourg du Poletet la ville de Dieppe elle-même.
« En embrassant de son coup d'oeil pénétrant les diverses parties du bassin, du carré oblong que forme la vallée d'Arqués, Henri résolut de relier ces localités entre elles par des travaux d*art militaire ; d'en former une position dont la chaussée et le hameau d'Archelles, le bourg et le château d'Arqués seraient la tête; dont la citadelle, le château, la ville de Dieppe, avec le faubourg du Polet seraient la base ; dont les collines de droite et de gauche seraient les flancs. Les trois entrées de la vallée d'Arqués, et toutes les routes conduisant soit à Dieppe, soit au Polet durent recevoir à temps les ouvrages propres à les fermer exactement. Ce parallélogramme, pourvu partout de moyens de résistance naturels ou empruntés à l'art, devenait une immense ceinture de défense. Il servait de seconde enceinte fortifiée, d'ouvrages avancés à la ville de Dieppe; il offrait en même temps à l'armée royale une suite de lignes retranchées, derrière lesquelles elle attendrait avec un immense avantage Tattaque de rennemi« La position était défendue à la fois par la guerrière population d'ArqueS) de Dieppe, du Polel, et par l'armée royale.
(T Le Roi arrêta de porter ses forces sur les divers points de la position^ au fur et à mesure qu'ils seraient menacés ; de les loger selon les cir» constances, au dedans ou au dehors du carré ; tantôt de le faire servir de lignes de fortifications â la protection des troupes, tantôt d'employer ses troupes à la défense extérieure de la ligne de fortifications.
« Le plan du Roi, conçu avec une rare habileté, fut, d'une part, de coii" server Dieppe ; d'une autre, d'éviter toute action générale, toute bataille rangée, et de contraindre Mayenne à lui faire une guerre de postes, où chacune des attaques deviendrait un désastre pour les Ligueurs. Ce fut dans cet esprit que du 8 au 15 septembre^ il distribua les forces dont il disposait, et fit exécuter les divers travaux d'art militaire, pour lesquels il n'eut d'autre ingénieur que lui-même et le maréchal de Biron*; »
* Hi$toire du règne de Henrt IV^ par M; Poirsoii, t. I, p. 80-81.
280 HENKl IV.
Tandis que Henri, en huit jours, mullipliait, par les combinaisons du génie, les ressources de sa position et la rendait presque inaccessible, même à un assaut de Titans, le duc de Mayenne partait de Paris (le 12 septembre), avec une armée de près de trente-cinq mille hommes, triomphant d'avance d'une résistance qu'il considérait comme impossible, se vantant d'écraser dans Dieppe, du premier coup, l'armée royale, et de jeter à la mer le Gascon hérétique, ou de le ramener garrotté à la Bastille. Cette jactance inspira assez de confiance aux badauds de Paris pour que plus d'un se mît en devoir de louer d'avance des fenêtres rue Saint-Antoine pour voir passer Henri quatrième vaincu et enchaîné.
Arrivé de Paris à Mantes et de Manies à Neufchâtel jusqu'à Gamaches et Eu, qu'il avait occupés en passant, le duc de Mayenne s'était flatté de détruire, par ce long détour, tout l'effet des laborieuses et industrieuses combinaisons de son adversaire. En prenant son point de départ à Eu, au lieu de le prendre à Neufchâtel, pour aborder le Polet et Dieppe, il comptait avoir trouvé une route qui le conduirait au point qu'il avait choisi pour objectif de son attaque, sans qu'il eût rien à redouter des fortifications que le Roi avait élevées tour à tour à la tête et au flanc de sa position, c'est-à-dire au faubourg d'Arqués, à Archelles, à l'avenue du village de Martin- Église.
Dans cette illusion, il conduisit son armée au hameau àe Tibermont, et campa entre ce hameau et la paroisse de Neuville, qui n'est qu'à un quart de lieue du Polet. Il employa* les trois premiers jours, du 13 au 16 septembre, à reconni*'^
Ire ce faubourg el la position orientale de Dieppe, et à faire les préparatifs d'une attaque, au milieu d'escarmouches sans importance entre les deux partis.
Le 16 septembre, l'armée de la Ligue sortit de son camp et marcha sur deux colonnes, dont Tune, celle de droite, ayant à sa tête le duc de Mayenne en personne, se porta sur le Polet, défendu par le Roi lui-même ; la division de gauche, commandée par le duc de Nemours, alla occuper la hauteur voisine de Martin-Église et du camp d'Arqués, dont le maréchal de Biron gardait les approches.
Le Roi, impatient de combattre, sortit des retranchements du Polet et escarmoucha si vivement avec les avant-postes ligueurs, qu'il eut son cheval tué sous lui, au milieu des plus brillants épisodes de cette journée chevaleresque, où maint combat singulier protesta une dernière fois contre la tactique nouvelle, suivant laquelle l'artillerie et les masses allaient jouer un rôle exclusif de ces exploits individuels. En revanche, il ne céda pas un pouce de terrain et força le duc de Mayenne à reculer avec une perte de 200 hommes.
Sur l'autre point de l'attaque, le duc de Nemours ne fut pas plus heureux, et le maréchal de Biron tua aux assaillants ou leur fit prisonniers 400 hommes, dont 22 officiers, après s'être établi un moment jusque dans la position ennemie, au village de Martin-Église.
Le lendemain, une nouvelle tentative du duc de Mayenne et du duc de Nemours n'aboutit comme la veille qu'à un double échec, et à la honte d'avoir sacrifié près de mille hommes pour le dérisoire résultat de tàter un adversaire
chatouilleux, et qui ne donnait pas prise a la main.
Mayenne, rendu aussi prudent par cette déception qu'il s'était montré présomptueux avant l'épreuve, se résigna à ne plus rien hasarder, à procéder stratégiquement, à concentrer tous ses efforts sur un seul point, il consacra trois jours à masser ses forces en arrière de Martin-Église, pour diriger de là sur le camp retranché Teffort de toutes ses troupes, comptant que la destruction du gros de l'armée royale entraînerait inévitablement la soumission des corps isolés, la réduction du Polet et de Dieppe, la ruine enfin de son opiniâtre adversaire.
Henri avait deviné ce dessein, et quittant le Polet pour retourner au camp d'Arqués, il alla s'y placer au milieu de son armée menacée. Il passa toute la nuit du mercredi 20 au jeudi 21 septembre à la tête de la première garde, et dès la pointe du jour, il disposa, avec l'aide du maréchal de Biron, ses troupes en trois divisions échelonnées en trois lignes :1a première, préposée à la défense de la tête du camp du côté de Martin-Église, sous le commandement du maréchal de Biron ; la seconde, parallèle à la première, chargée, sous les ordres directs du roi, de garderie milieu du camp; enfin la troisième destinée à occuper et à protéger, forte de 5,600 fantassins français ou suisses et de 300 cavaliers, le principal retranchement, construit près d'Archelles, à la tête de la chaussée d'Arqués.
Henri n'avait pas négligé de prévoir le cas d'une diversion contre le Polet et contre Dieppe, et avait paré à la défense de ces deux points comme à celle du camp royal, en faisant appel
à tous les dévouements. Il avait encadré dans ses troupes des détachements de la milice bourgeoise, et jusqu'aux habitants du Polet armés et enrégimentés. Chastillon et Guitry commandaient cette garnison à demi improvisée, mais animée d'un véritable enthousiasme de fidélité et de patriotisme.
Le jeudi 21 septembre, entre cinq et six heures du matin, Tarmée de la Ligue, favorisée par un brouillard épais qui la masquait à Tartillerie du château d'Arqués, déboucha de Martin-Église et s'avança vers le camp royal.
Mayenne commandait en chef la cavalerie ligueuse ; il avait sous ses ordres le duc de Nemours et les autres princes de sa famille, « tous ayant voulu prendre part à ce duel entre la maison de Lorraine et la maison de Bourbon *. » L'infanterie, conduite par ses lieutenants et traînant après elle une batterie de quatre canons, s'avançait vers le retranchement qui se prolongeait de la forêt d'Arqués à la Maladrerie, c'est-à-dire la portion de la tête du camp où était posté le corps d'infanterie aux ordres du maréchal de Biron. En même temps, le comte de Belin, l'un des mestres de camp du lieutenant général de la Ligue, recevait commission de prendre les retranchements en flanc, tandis qu'ils seraient attaqués sur leur front, et de diriger un corps de troupes à travers la forêt d'Arqués.
Mais M. de Belin ne put pousser à son but sa reconnaissance. Surpris, fait prisonnier, conduit au roi, fouillé, on trouva dans sa poche tout l'ordre de bataille de l'armée ligueuse,
• foirsoD, p. 111»
document des plus utiles, dont Henri et Biron mirent les révélations à profit. Le roi, fort satisfait de la découverte, embrassa son prisonnier. Encouragé par cette affabilité, M. de Belin parla à cœur ouvert, et ne dissimula pas au roi qu'il allait avoir affaire à trop forte partie, avec toute l'armée de la Ligue sur les bras, pour pouvoir résister, s'il n'avait que ce qu'il lui voyait de troupes.
— « Vou$ ne les voyez pas toutes^ monsieur de Belin, lui répliqua le roi avec cette confiance qu'il savait faire partager aux plus timorés, car vous ne comptez pas Dieu et le bon droit qui m* assistent. »
La première partie de ce combat ou plutôt de cette série d'engagements simultanés, car un point d'attaque avait dû correspondre, dans le plan du duc de Mayenne, à chaque point de résistance, justifia la confiance d'Henri IV dans l'issue de cette lutte inégale, mais où le courage et l'habileté rétablissaient l'équilibre.
A droite, le maréchal de Biron repoussa longtemps victorieusement l'effort de l'infanterie ligueuse, qui finit par pénétrer dans le retranchement, mais dut l'évacuer par suite du retard de la cavalerie chargée de la soutenir.
A gauche et dans la prairie, le résultat du choc entre les escadrons ligueurs et les cavaliers commandés par le comte d'Auvergne et le duc de la Force était encore plus favorable. La mort du chef des Albanais de la Ligue et celle de M. de Sagonne, — provoqué en combat singulier par le comte d'Auvergne et tué par cet adversaire de seize ans d'un coup de pistolet, — démoralisèrent leurs escadrons, qui reculèrent en
LE KOI DK BATAILLE. 285
désordre sur leur seconde ligne, composée des escadrons du duc de Nemours et du duc d'Aumale.
Il fallut que Mayenne marchât avec sa réserve pour arrêter cet élan en arrière et pour conjurer la déroute. Mais le bul delà journée était manqué, s'il ne parvenait à réparer Véchec de cette première tentative et à brusquer le succès de la nouvelle par tous les moyens, fut-ce au prix d'un de ces artifices odieux, de ces déloyaux stratagèmes qui dépassent même les licences accordées à la ruse, non à la fraude, par l'art de la guerre.
La corruption des mœurs du temps comportait peu de scrupules, et l'âme de Mayenne n'en éprouvait aucun. Il était de ces politiques cyniques, de ces capitaines sans chevalerie qui pensaient que la fin justifie les moyens, et que le succès absout tout.
Il se décida donc, faute d'avoir su profiter de l'occasion, à la faire naître en attaquant les royaux au dehors avec toutes ses forces marchant en bataille, pendant qu'une troupe introduite par trahison jusque dans le camp, lui en livrerait
l'accès.
Par son ordre, les lansquenets au service de la Ligue s'approchèrent de la tranchée perdue en criant : Vive le roi I et en faisant mine de déserter. Naturellement les mercenaires défectionnaires furent accueillis à bras ouverts par leurs camarades, les lansquenets des troupes royales, qui poussèrent Tempressement jusqu'à leur donner la main pour sauter dans le retranchement. Ils abaissèrent en effet leurs drapeaux et leurs piques devant le maréchal de Biron, en signe de foi
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et d'hommage. Comment ne pas croire à une dcmonslration si opportune, qui pouvait être décisive? Le maréchal et Henri, incapables d'user de pareils subterfuges, prirent donc au sérieux cette soumission et se contentèrent de son simulacre; trop confiants et trop pressés pour faire à ces braves gens Tinjuré de les désarmer, ils se bornèrent à les isoler sous la surveillance de quelques officiers. Puis ils retinrent à leur besogne la plus urgente. Elle consistait à défendre le retranchement central contre le gros de l'armée de la Ligue, qui fondait sur le camp par grandes masses de cavalerie et d'infanterie. La ligne du camp, cédant à cette irrésistible pression, ne tarda pas à être enfoncée sur plusieurs points, paroii commença l'irruption. C'est alors que profitant traîtreusement de l'occasion, et abusant d'une funeste sécurité, les lansquenets, soi-disant prisonniers, relevant soudain leurs piques et ajustant leurs arquebuses, dispersèrent leurs gardes, tuèrent ou firent prisonniers les officiers qui les surveillaient, et joignirent leurs coups à ceux des troupes de la Ligue dont le flot inonda les retranchements. Ainsi pris entre deux feux, Henri et le maréchal de Biron cherchèrent à arrêter le trouble et le désordre résultant de cette double attaque, non sans courir les plus grands dangers.
Un des capitaines de ces rusés condottieri, dont l'întei'vention inopinée pouvait être si fatale, poussa l'audace jus* qu'à s'approcher du roi répieuhaut,en lesoïnmanl, s'il tenait à la vicj de se rendre au duc de Mayenne. Henri eut cent fois préféré la mort. D'un furieux coup d'épée, il détourna l'atteinte du mercenaire menaçant, qui, emporté par Télan si
LE ROI l)K «ATAILLK. 287
hardiment contrarié, tomba à terre. Le roi, le pied sur sa poitrine, l'obligea de se rendre à merci, et le confia à ses gardes, accourus, leur ordonnant de faire honneur à sa parole, même vis-à-vis d'un adversaire indigne, et de lui épargner le châtiment si mérité.
Pendant ce temps, les ligueurs faisaient des progrès rapides, s'emparaient de la tranchée perdue ou premier retranchement, occupaient la prairie voisine, et maîtres de toute la zone du camp voisine de Marlin-Église, cernaient le roi entre les deux retranchements, prêts à passer de cette ligne intermédiaire à la troisième, et, par un suprême effort, à consommer la ruine de l'armée royale et leur victoire par la prise du dernier retranchement.
Dans cet assaut qui fut aussi une mêlée, et qui dura cinq heures, au grand dommage d'une foule de braves gens des deux parts, la fortune de la journée fut disputée des deux côtés avec un acharnement voisin du désespoir.
Henri, à la tête des débris de sa cavalerie décimée, chargea l'ennemi jusqu'à dix fois, rallia ses troupes trois fois et eut deux chevaux tués sous lui. Ce fut un moment terrible. I^e roi fut non-seulement exposé à la honte d'être vaincu, mais à celle de mourir seul. Car le désordre autour de lui s'était changé un moment en panique, et le cri de Sauve qui peut! ne lui avait laissé que quatre compagnons.
De deux cent quarante chevaux qui le suivaient au premier choc, tout s'était débandé, le laissant aux prises, au milieu de ces quatre entêtés héroïques comme lui, avec cette masse sombre d'infanterie qui s'avançait pour l'envelopper, pendant
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que la cavalerie aux ailes manœuvrait pbur lui fermer la retraite.
Tenant toujours tête à Torage, au milieu des arquebusades qui Sillonnaient de feux les flancs de la troupe envahissante comme l'éclair sillonne la nue, Henri, à la faveur de la fumée, se. retira à sa seconde ligne et vers le bataillon des Suisses. Il était en proie, non sur son sort, mais sur l'issue du combat, à une telle appréhension qu'il commanda que l'on appelât son ministre, et lui fit faire à la tête de la troupe la prière suprême, celle qui salue la victoire ou console la mort.
Un peu réconfortés par les paroles sacrées, les Suisses se sentirent électrisés, quand, joignant l'exemple au précepte, Henri s'approcha de leur colonel Galaty et lui dit : « Mon pèrCy gardez-moy une picque ici, car je venx combattre à la tête de rostre bataillon. »
De telles paroles et de telles actions étaient faites pour changer la face des choses. Le bataillon suisse résista, comme une muraille de fer et de feu, au double assaut de l'infanterie et de la cavalerie de la Ligue, cherchant en vain à Tentamer de deux côtés différents. Les haies se remplirent des arquebusades meurtrières de ses meilleurs tireurs déployés sous leur abri. Leduc de Montpensier amena à Henri les cavaliers de réserve à la troisième ligne. Les escadrons du comte d'Auvergne et du duc de la Force exécutèrent des charges d'ouragan sur la cavalerie ligueuse, étonnée, effrayée, rejetée e^ partie dans les marais de la vallée d'Arqués.
Mayenne confus, désespéré, dut donner en blasphémant 1^
signal de la retraite, ne combattant déjà plus pour la victoire, mais pour le salut.
Galaty avait rétabli le combat. L'intervention inopinée de Cbastillon en décida l'issue. Nous avons vu qu'il avait. été préposé avec Guitry à la défense du Polet et de Dieppe. Mais il ne put résister au bruit du canon, et par une inspiration de dévouement qui se trouva être un coup de génie militaire, il se mit à la tête d'un corps d'élite de six ou sept cents arquebusiers français, traversa Dieppe, franchit au pas de course la chaussée d'Arqués, la chaussée d'Archelles, le principal retranchement et déboucha sur le théâtre sanglant de la lutte encore indécise en criant au roi : « Courage^ sire^ nous voici pour mourir avec vous I »
A ce moment, pareil au visage de la Fortune adoucie, le soleil parut enfin à l'horizon, criblant la plaine éclaircie de ses flèches d'or, victorieuses du brouillard. A ces clartés propices, l'artillerie put entrer en lice et réparer le temps perdu pour elle durant un défavorable crépuscule. Trois batteries, dominant toutes trois le champ du combat, purent tonner, celle de la courtine du principal retranchement foudroyant en tête les colonnes ligueuses,celles du plateau et du château d'Arqués les enfilant en écharpe, et creusant dans leurs flancs des trouées de vingt-cinq hommes.
Renforcé aussitôt de l'infanterie du maréchal de Biron, et des huit compagnies bourgeoises et salariées de Dieppe, le hardi capitaine marcha droit au retranchement de la Maladrerie où Mayenne avait logé son artillerie et se disposait à tenter un suprême effort et à renouer la partie. Attaquer les
ligueurs, les déloger, les pourchasser, dégager le camp, nettoyer jusqu'à la moindre courtine et écraser les bataillons ennemis en retraite, à grandes volées des canons que Henri lui envoya à propos, tout cela fut pour Chastillon l'affaire d'une heure, au bout de laquelle la journée, qui avait failli être désastreuse, se termina victorieusement et glorieusement.
« Telle fut rissue de ceUe attaque du camp du Roi, nommée la journée d'Arqués. Ilenri n'acheta pas trop cher le succès. 11 n'eut à regretter que cinq officiers de distinction, Fournier et le comte de Roussy, tués sur le champ de bataille, Bacqueviile, mort des glorieuses blessui*es reçues ce jour-là, le comte de Rochefort et le sieur de Rivau, peifidement arrêtés par les lansquenets ennemis. Cent cinquante soldats furent tués, un plus grand nombre blessés, la plupart au moment de la trahison de ces mêmes lansquenets. Parmi les officiers et les gentilshommes, Apency, La Roche- Jacquelitiy Larchant, Harambure, furent blessés en combattant valeureu* sèment.
« Les bourgeois de Dieppe luttèrent d'intrépidité avec les plus braves troupes régulières, et perdirent soixante hommes dans l'action. L'un d'eux, Étrépagny, se signala tellement en vengeant la mort de son frère, que le Roi lui donna des lettres de noblesse.
« Les Ligueurs perdirent dix officiers supérieurs, trois mestre de canip, quatre chefs de corps, tués ou faits prisoimiers. Quatre cents de leurs soldats selon quelques historiens, six cents selon d'autres, périrent, elpanni les morts on compta deux cent cinquante gentilshommes ou cavaliers. H^ eurent un bien plus grand nombre de blessés et de prisonniers. Cette perle restreinte du combat et du moment devint bien autrement considérable par les conséquences ; la honte et le découragement firent bien plus coulre les Ligueurs que le fer de l'ennemi. Une armée de trente-cinq raille hommes avait été repoussée dans toutes ses attaques par une armée de neuf mille huit cent hommes, et chassée des positions dont dont elle ne s'était
saisie un moment que par la perfidie. Parmi les volontaires, ce fut à qui fuirait un tel parti : dans les deux jours qui suivirent, trois mille soldats, la plupart bourgeois de Paris, désertèrent le camp de Mayenne : beaucoup tombèrent dans leur fuite au pouvoir des royaux*, d
* Poii^son, 1. 1^ p. 121-122.
Intrépide et habile sur le champ de bataille, Henri demeura modeste et politique après le victoire. Il en attribua l'honneur à Dieu, et après lui le mérite à ses compagnons d'Auvergne, Galaty, Chastillon et surtout le maréchal de Biron* dont il avait trop d'intérêt à conserver le concours pour ne pas exagérer ses services. Il s'oublia lui-même, sûr de n'être pas oublié par ceux qui l'avaient vu à l'œuvre; continuant sa victoire par la conquête de ses amis encore indécis, il profita des actions de grâces destinées à la célébrer pour afficher, en paroles familières et expressives, cette tolérance mutuelle dont il faisait d'avance la règle de son gouvernement, et qu'il pratiquait le premier pour la mettre mieux en hon-
neur.
Sur le champ même du combat, il rendit à Dieu public et solennel hommage de son succès. Il se transporta ensuite au bourg d'Arqués, où les catholiques firent chanter un Te Deum et où les réformés entonnèrent leurs psaumes. C'est au moment de cette double cérémonie qu'Henri, s'approchant du corps des Suisses, dont plusieurs appartenaient à la religion catholique, leur dit :
— « Nous croyons tous en un même Dieu ; chacun de nous espère la gloire éternelle par les mérites d'un même Jésus-Christ. Nous tenons deux divers chemins- pour y aller : allons donc le remercier de la victoire qu'il nou$ a donnée ; priez-le à votre mode, je Tirai prier à la mienne ; je vous prie, ne vous scandalisez point de moi, je ne. me scandaliserai point de vous. »
Il était impossible de désarmer plus habilement et plus heureusement les susceptibilités religieuses.
Henri profita de l'inaction apparente du duc de Mayenne, qui couvait de nouveaux desseins, pour se reposer, se ravitailler et recevoir un premier secours de TAngleterre, dont il avait grand besoin. Le 23 septembre, lord Staffort et un gentilhomme français, nommé Bossy, débarquèrent dans le port de Dieppe, amenant sur treize vaisseaux 200,000 livres en argent, 70 milliers de poudre, 3,000 boulets, des blés, biscuits, vins et bières, des draps et jusqu'à des souliers qu'Henri distribua à ses soldats, qui en faisaient, avec cet infatigable et prestigieux marcheur, une ample consommation.
Pendant ce temps, Mayenne se préparait à tenter, par des voies nouvelles, un suprême effort.
« Le duc était revenu à fidée d'assiéger Dieppe, en attaquant la >ille, non plus du côté du Polet, ou il avait trouvé une si vive résistance, mais ducôlé du château et de la citadelle. Son plan était de battre à la fois la place avec son artillerie, et de Taffamer, de réduire en peu de leipps la population aux dernières extrémités, et de Taraener à capituler. Sa grande expérience et son bonheur précédent dans la conduite des sièges lui donnaient l'espoir du succès.
A En conséquence, le dimanche 24 à minuit, il abandonna ses quartiers de Martin-Église, et mit son armée en marche pour en aller prendre de nouveaux, du côté de la vallée d'Arqués.
« Henri instruit par ses coureurs de ce mouvement, et sur ce mouvement jugeant des projets de son ennemi, disposa tout sur-le-champ po"^ repousser les nouvelles attaques dont la partie occidentale de sa positif" se trouvait menacée, et pour soutenir un siège après avoir défendu "" camp^ »
* Poirson, t. F, p. 124.
Il continua à harceler Tennemi, à brûler les villages des environs, qui pouvaient lui servir de quartiers, à arrêter et piller ses convois. C'est ainsi que, par son ordre. Du Rollet, gouverneur du Pont-de-rArche, défit près dé Rouen un grand convoi de soixante chariots qui apportaient au camp de Mayenne des munitions, des habillements et 32,000 paires de chaussures pour l'infanterie et la cavalerie, dont l'armée royale fit son profit.
En même temps, Henri fortifiait Dieppe de façon, non-seulement à assurer à sa garnison, renforcée de la plus grande partie de son armée, la liberté de la défensive, mais même celle de l'offensive.
Du 24 au 26 septembre, le mouvement de Mayenne s'accentua et se prononça vis-à-vis des deux postes avancés qui constituaient la première ligne d'approches de Dieppe : le château d'Arqués et le passage de Bouteille.
Chassée d'Arqués, de façon à n'avoir plus envie d'y revenir, inquiétée au passage de Bouteille, dont elle était parvenue à s'emparer, l'armée ligueuse réussit enfin à se saisir de la hauteur de Saint-Pierre-d'Épinay, qui dominait presque toute la ville, à s'y retrancher et à y établir ses batteries sous la protection d'une partie de ses forces.
Mais Mayenne avait compté sans le génie inventif du roi, qui, toujours fertile en expédients, neutralisa les avantages du poste de bombardement choisi par les assiégeants. Il avait imaginé de faire faire, avec des voiles de navire, des masques destinés à déconcerter le tir des canonniers ennemis, en leur ôtant le point de mire quand ils voudraient battre en brèche.
Grâce à ce stratagème, le feu ouvert par le duc contre les remparts et contre les édifices de Dieppe avec huit canons, demeura inoffensif, et la pauvreté du résultat, encore plus que celle des moyens, donna à rire aux assiégés. Ils ripostèrent plus sérieusement et plus efficacement avec le canon des remparts et de la citadelle, qui démontèrent deux pièces de l'artillerie ennemie, et ouvrirent la voie à une sortie de cavalerie et d'infanterie dirigée par le roi. La batterie fut culbutée, les gabions et les plates-formes furent brûlés, les troupes de soutien repoussées, et le duc en demeura pour sa poudre perdue.
Mais il était tenace et recommença le lendemain sur nouveaux frais, qui ne furent pas plus heureux; car le roi, Biron et Guitry expérimentèrent, aux dépens de la colonne ligueuse qui s'était établie sur une hauteur en face de la citadelle, et y commençait des travaux d'attaque, un mode de combattre de l'invention du canonnier normand Charles Brise, qui fit merveille.
Il fut convenu que la mêlée une fois engagée, les escadrons se dédoubleraient et s'ouvriraient soudain pour laisser tout son jeu à une batterie volante de quatre canons, sur laquelle, après chaque coup, se refermerait le rideau de cavalerie, afin de permettre aux servants de charger et d'avancer leurs pièces. Six manœuvres de ce genre pratiquèrent dans les rangs ennemis six trouées, à la suite desquelles les colonnes d'assaut se débandèrent, sans demander leur reste.
— « Sire, aviez-vous janiais vu mener du canon à Tescar-
mouche? » demandait à Henri, à l'issue de cette concluante expérience, le vieux maréchal de Biron émerveillé.
Henri se mit à rire, puis à songer dans sa barbe. Il avait, comme nous le verrons bientôt, à procurer encore au vétéran, resté engoué des préceptes de la guerre traditionnelle, plus d'un étonnement.
Le duc de Mayenne, tenu à distance de Dieppe, cherchait en vain le défaut de sa cuirasse de fortifications, quand un corps auxiliaire de 1,260 Écossais, conduit par le sieur d'Ovins, ancien serviteur du roi, débarqua fort à point dans le port (30 septembre). A peine installé dans le faubourg voisin du village de Bouteille, dont les ligueurs s'étaient emparés, d'Ovins demanda à payer sa bienvenue en les en délogeant et y réussit.
Le duc de Mayenne, déconcerté, découragé, s'obstinait cependant à tâter la place et à attendre l'occasion, lorsqu'une nouvelle imprévue, qui le menaçait d'une prochaine et funeste interversion des rôles, l'obligea à lever le siège, crainte de se trouver pris entre l'armée assiégée et l'armée de renfort, dont on lui signalait l'approche, et que Longueville, d'Aumont et le comte de Soissons conduisaient enfin au roi.
Le duc décampa piteusement, le vendredi 6 octobre 1589, après vingt-trois jours d'attaque dirigées contre les divers points de la position du roi, douze jours contre le Polet et le camp d'Arqués, onze jours contre le bourg d'Arqués et la ville de Dieppe : infructueuses tentatives payées par la perte de la moitié de son armée, 17,000 hommes tués, blessés, prisonniers ou déserteurs.
Henri ne laissa point partir son adversaire sans lui faire de désagréables adieux en le poursuivant, le harcelant, en enlevant le quartier du chevalier d'Aumale le premier jour de cette œnduile, et en s'emparant, le lendemain, d'un convoi de 200 bœufs.
Peu de jours après, le roi présida au débarquement d'un corps de 4,000 Anglais, en trois régiments, que la reine Elisabeth lui envoyait sous la conduite de lord Willoughby. Bientôt après, rassuré sur le sort de son armée de Picardie, dont Mayenne, au lieu de la rechercher, avait prudemment évité la rencontre, Henri se rendit au-devant de ce tardif mais utile renfort, qu'il rejoignit à Gamache, après unelraile de quinze heures à cheval sans repaître^ à la tète d'une escorte de 700 chevau-légers. H prit le château et la ville de Gamache, puis celle d'Eu, et après avoir opéré la jonction et la fusion de ses deux armées, celle qu'il ramena d'Arqués et celle de Picardie, il se trouva à la tête de 14,000 hommes de pied et de 4,000 chevaux. Un prêt de 60,000 écus, que les Hollandais lui envoyèrent, joint aux subsides reçus d'Angleterre, lui permettait de pourvoir à la solde de troupes assez nombreuses pour tenir la campagne et prendre l'offensive.
C'est alors qu'Henri, résolu à battre le fer pendant qu'il était chaud, et à profiter de l'enthousiasme des siens et du découragement de ces adversaires pour tenter un coup décisif, s'avança sur Paris.
Il affichait ainsi l'espoir d'ajouter encore une belle page à cette relation officielle de la campagne d'Arqués, premier type des fameux Bulletins de la grande armée, dans laquelle
il mettait habilement et noblement à Tordre du jour nonseulement de l'armée, mais de la France et de l'Europe, les plus valeureux et parmi eux jusqu'aux plus humbles de ses compagnons.
Pour garder jusqu'au bout le droit et les chances de son côté, Henri, avant de mettre à exécution le plan de cette expédition hardie sur la capitale rebelle, avait fait sonder les dispositions du duc de Mayenne, prêt à tous les sacrifices permis pour acheter, sans effusion de sang, la conquête de Paris et la paix.
Il fit dire à Mayenne, par M. de Belin, qu'il mit en liberté, sur sa parole : « qu'il lui demandoit la paix, et qu'il en avoit telle envie que sansav^ir égard ni à sa dignité, ni à sa victoire, il la recherchoit non pour crainte qu'il eut de lui, mais par la pitié des misères de son royaume. »
Malheureusement la Ligue n'était pas une machine compatible avec la paix. L'ambition l'avait armée, beaucoup plus que le zèle pour une religion qui n'était pasen péril. Mayenne, par la guerre, pouvait arriver à tout. Du moins il prétendait à tout; ses arrière-pensées usurpatrices n'étaient plus un mystère pour personne, non plus que ses engagements avec l'étranger, qu'il avait pris pour complice en attendant qu'il pût en faire sa dupe, et qui, de son côté, le soutenait pour le mieux tromper.
te duc de Mayenne n'eût donc été libre d'accepter les ouvertures d'Henri qu'en s'exposant à la honte de désavouer toute sa conduite, au danger d'abandonner d'impérieux amis. Il éluda par des faux-fuyants les propositions d'accommode-
ment qui lui furent faites, espérant trouver dans l'avenir prochain une occasion de revanche. Peut-être comptait-il aussi pour cela sur l'ambition, l'intérêt, la vanité, la jalousie de ces serviteurs d'Henri, qui, sans le trahir ouvertement, dans le but au contraire de lui rendre indispensables leurs onéreux services, allaient conspirer tacitement pour éviter tout succès capable de terminer la guerre et de les rendre inutiles.
L'histoire d'Henri à ce moment, ces vicissitudes étranges qui lui firent tant de fois manquer l'occasion décisive au moment de l'atteindre, et devaient mettre encore plus d'une fois sa cause et celle de la France à deux doigts de sa perte, seraient inexplicables si l'on ne mettait immédiatement en ligne de compte ce qui explique tout. Nous voulons dire la sourde coalition de ses plus hauts amis, pire pour lui que celle de ses plus dangereux ennemis, contre ce triomphe définitif d'un prince que beaucoup servaient moins par dévouement que par intérêt, et auquel ils voulaient demeurer, le plus longtemps possible, nécessaires.
C'est ainsi que nous verrons le maréchal de Biron chercher dans son expérience militaire des ressources, moins pour seconder le génie d'Henri que pour le paralyser ; et sous prétexte de susceptibilités que le roi était obligé de ménager en les méprisant, car il en connaissait les mobiles ambitieux et intéressés, lui marchander sans cesse son concours, bouder puérilement ses succès, enfin, le lendemain d'Arqués, la veille de l'expédition sur Paris, lui mettre le marché à 1^ main.
Le vieux capitaine au cœur de condottiere, une fois apaisé
par quelqu'une de ces flatteries délicates, de ces caresses irrésistibles dont Henri avait le secret, et consentant à rester encore auprès du maître qu'il allait quitter, l'expédition sur Paris semblait ne plus devoir rencontrer que les obstacles naturels et prévus. Le roi l'eût en effet menée à bonne fin sans un nouveau trait de cette fatalité de négligence ou de connivence qui planera désormais sur tous ses desseins, et l'obligera à disputer la victoire, non-seulement à ses ennemis, mais à ses généraux.
C'est le 21 octobre 1589, qu'après avoir séjourné quelques jours encore à Dieppe, et achevé de pourvoir aux affaires de la Normandie, Henri, laissant dans cette province, pour y maintenir et y protéger la cause royale, le duc de Montpensier, s'avança sur Paris. « L'entreprise, selon les circonstances, devait terminer la guerre en lui livrant la capitale du royaume et le siège de la Ligue, ou bien se réduire à un hardi coup de main, et à une occasion de ramasser du butin pour faire vivre ses troupes ^ »
Henri gagna trois marches sur Mayenne, et le l*'' novembre 1589, il le devança sous les murs de Paris, où on l'attendait encore, non en vainqueur mais en captif. Il emporta d'assaut, Tépée à la main, en quelques heures, les cinq faubourgs situés du côté de l'Université, les faubourgs Saint-Marceau, Saint-Victor, Saint-Jacques, Saint-Michel, Saint-Germain. La terreur d'un côté, la fidélité de l'autre, conspirant à consommer l'ouvrage de la force, il eût certainement triomphé
* Poirson, t. J, p. 140*
de la faible résistance que lui opposait la ville éperdue sous cette foudroyante étreinte, sans un fatal malentendu qui permit à Mayenne de venir à temps lui ravir sa proie.
ce Paris se rendait si Ton eût obéi aux ordres formels du roi, rompu le pont Saint-Maxent, et coupé le passage à Mayenne. La négligence de Montmorency-Thoré ravit à Henri cette occasion et cette fortune qui ne devaient pas se retrouver. Il livra le passage du pont Saint-Maxent au lieutenantgénéral qui, le lendemain de la Toussaint, introduisit son armée dans Paris et la joignit à la garde bourgeoise. Paris, dès lors, devait être assiégé en règle, et un siège demande un appareil de guerre, des approvisionnements, de l'argent, qui manquaient également au roi. 11 décampa donc et tourna ses armes ailleurs '. »
Pour être juste, il faut reconnaître que l'élan patriotique et loyal qui pouvait si puissamment aider à ses efforts et jeter
« Poirson, t. I, p. 140-141.
Le témoignage de SulJy confirme Tappréciation de l'historien sur les causes de l'échec d'Henri IV sous Paris, en même temps qu'il fait ressortir les considérations par suite desquelles il y eut moins lieu de regretter cette issue d'une entreprise prématurée, et dont le succès eût pu être fort décevant. Voici les paroles de Sully, qui nous révèle la grossièreté des mœurs militaires d'un temps où le pillage s'ajoutait au massacre pour dégoûter les Parisiens de se rendre trop Tite :
« Lors, l'on commença à piller (après le massacre du faubourgSaint-Gernaain); vous et huict ou dix des vostres ne fisles qu'entrer et sortir dans six ou sept maisons où chacun gagna quelque chose, et (lui rappellent ses secrétaires), y eustes par hazard quelque deux ou trois mille escus qui vous furent baillez pour voslre part. De là vous advançastes vers la porte de iNesles qui estoit demeurée ouverte, si bien que quinze ou vingt de vous austres entrastes dans la ville quasi jusques vis-à-vis du Pont-Neuf, d'où l'on vous lit bien retirer ; si les trouppes eussent esté prestes à donner par là, je croy que la ville se pouvoit prendre ; mais peut-estre que Tarmée se fut perdue dedans ; et si celuy qui estoit envoyé pour rompre le pont de Sainl-Maxent, eut bien faict son devoir, il y a grande apparence qu'elle se fût rendue; M. du May ne ne pouvant y arriver à temps. •
dans les bras de son roi la partie de la population parisienne demeurée fidèle, fut fatalement contrarié par une de ces boucheries de représailles qu'Henri empêchait et même châtiait partout où il se trouvait, mais dont, hors de sa présence, la férocité du temps, l'implacable ardeur de ressentiments récents, souillaient trop souvent et déshonoraient la victoire.
« La portion de l'attaque confiée aux troupes réformées, celle du faubourg Saint-Germain, fut marquée par des excès qu'Henri avait épargnés à Eu et aux autres villes normandes prises par lui, et dont il préseiTa également les cités qu'il conquit à la fin de cette première campagne. Les soldats protestants deChastillon, trop pleins du souvenir du meurtre de son père et du massacre de ses coreligionnaires, entrèrent au faubourg Saint-Germain en criant : Saint-Barthélémy I et en tuant tout sur leur passage *. » Sully avoue un massacre de quatre cents habitants» en un monceau en moins de deux cents pas d'espace » et n'ajoute à ce détail que l'expression de sa lassitude à frapper des adversaires sans défense, mais point celle du regret de l'immolation dje tant de victimes innocentes.
Le souvenir et la rancune de cette boucherie inutile servirent longtemps de thème aux prédications des enragés de la Ligue, et de prétexte à l'obstination des rebelles endurcis contre l'impatience des rebelles lassés ou des patriotes fidèles. Ce fut un obstacle de plus à vaincre plus tard pour Henri. C'est ainsi que longtemps fut servie à son détriment, par les
»Poirfon, t. 1, p. 140-141.
amis trop fanatiques comme par les amis trop politiques, la cause de ce roi qui travaillait autant qu'il le pouvait, mais trop souvent en vain, à moraliser la guerre, à l'humaniser encore plus qu'à la perfectionner.
Au retour de son coup de main avorté sur Paris, Henri, après avoir parcouru l'Orléanais et assuré son autorité dans toute la province, sauf Chartres et Orléans, se rendit à Tours (21 novembre). Là le roi politique profita de l'inaction du roi capitaine pour recevoir des hommages et encourager des adhésions qui fortifiaient son prestige moral, tandis que ses exploits et ses pardons ajoutaient à sa popularité.
Le conseil d'État et le haut clergé, représentés par les cardinaux de Vendôme et de Lenoncourt, prêtèrent à cet élan l'appui de leur exemple. Le parlement de Tours, composé des membres fidèles au droit et à la patrie qu'avait répudiés la faction ligueuse du parlement de Paris, dit parlement Brisson^ et qui étaient venus former dans la capitale de la Touraine le faisceau de la résistance légale à l'usurpation, reconnut solennellement Henri comme seul et légitime roi de France.
La grave et incorruptible assemblée avait à sa tête des ma* gistrats tels que de Thou, d'Espesse, Servin, Achille de Harlay^ récemment échappé des prisons de la Ligue, et l'ap^ pui de tels hommes n'était pas moins utile à Henri qu'il était flatteur. Aussi est-ce sans trop de difficulté qu'il s'empai*a du Mans et propagea en Anjou un mouvement de soumission qui lui gagna une partie du pays.
Lorsque Henri rentra le 25 décembre en Normandie^ où de
nouvelles conquêtes ne laissèrent plus guère à la Ligue qu'Avranches, Rouen et le Havre, il put établir, en face des échecs qui constituaient tout le compte de la royauté dérisoire du cardinal de Bourbon, son prisonnier, et d'autant plus haut proclamé par Mayenne sous le nom de Charles X (21 novembre), un bilan des plus encourageants pour lui et pour ses amis.
Pendant les six mois de sa première campagne de souverain militant, de roi équestre et campestre, il avait vaincu dans les combats d'Arqués, fait parcourir plus de deux cents lieues à une armée chargée d'artillerie, établi solidement son autorité et son parti dans les huit provinces contiguës du nord et du centre du royaume, l'Ile-de-France, la Picardie, la Champagne, la Normandie, l'Orléanais, la Touraine, le Maine et l'Anjou ; il avait de plus gagné des recettes qui lui assuraient un revenu de deux millions déçus.
En France, il était reconnu par les neuf dixièmes du haut clergé (cent évêques ou archevêques sur cent dix-huit), la partie fidèle des parlements de Tours (Paris), de Rennes, de Grenoble, de Toulouse, d'Aix, ces derniers établis à Romans, à Carcassonne, àPertuis.
A l'extérieur, la Suisse avait renouvelé avec Henri l'antique alliance traditionnelle. A Tours, il avait rencontré les ambas* sadeurs vénitiens, lui apportant les hommages de la Seigneurie. L'Angleterre, l'Ecosse, les Provinces-Unies des Pays-Bas, les princes protestants d'Allemagne, le soutenaient non-seulement de leurs sympathies, mais de leurs subsides et de leurs troupes.
Les affaires du nouveau roi, un mois et demi après son avènement, semblaient donc en assez bonne voie et assez constant progi'ès pour que la première occasion favorable lui permît de triompher définitivement de la Ligue, affaiblie par les dissensions de l'Union, discréditée par la tyrannie des Seize, déshonorée par ces velléités usurpatrices que Mayenne, n'étant plus assez fort pour les soutenir personnellement, était entraîné malgré lui à placer de plus en plus sous la protection de l'Espagne.
En même temps, en effet, que grandissait en France le sentiment national, peu à peu exaspéré par rintervention étrangère, le sentiment catholique s'y familiarisait avec l'idée de l'abjuration du roi comme le meilleur moyen pour lui de soumettre les consciences, après avoir gagné les cœurs.
Cette double pensée de haine implacable d'un côté, de réconciliation possible avec l'Église de l'autre, fermenta dans l'opinion à partir de la fin de 1589. Elle devait produire un effet non moins heureux pour les intérêts d'Henri que celui de ses victoires, puisqu'il lui permit de recueillir enfin le fruit de tant de fatigues qui eussent été stériles, si le sang versé à Arques n'eût pas été considéré comme sacrant le roi, et le sang versé à Ivry comme rachetant l'excommunié et baptisant l'hérétique.
La campagne de 1590 s'ouvrit par quelques tentatives heureuses de Mayenne, impatient de ressaisir sa popularité et de réparer les échecs qui avaient failli lui faire perdre la confiance de rUnion et l'appui de l'Espagne. Le lieutenant général de rUnion exauça enfin le vœu des Parisiens en « leur ti-
rant trois épines quUlsavoient aux pieds, » dit un contemporain, c'est-à-dijre Vinceniies, Pon toise et Meulan, d'où le roi emprisonnait et affamait ses sujets rebelles. Mayenne prit Vincennes sans peine, réduisit Pontoise après un siège de dix-sept jours (5 janvier 1590), mais il échoua dans ses efforts contre Meulan, héroïquement défendu par le gouverneur Bellengreville et par Henri, qui était accouru à son secours. Henri parvint par trois fois à entrer dans la place, à la ravitailler et munitionner, et il ne s'épargna ni à la peine ni au danger, car tandis qu'il dirigeait en personne Tune de ses batteries sur la tour de l'église Saint-Nicaise, un boulet de canon ennemi lui passa entre les jambes. Henri prit Poissy comme intermède, et contraignit enfin Mayenne et ses lieutenants à décamper de devant Meulan, le 5 mars ^590^
Ces premières rencontres à travers les murailles d'un siège n'étaient point faites pour réaliser la double ambition de Mayenne et de Henri, impatients de se mesurer dans des circonstances plus solennelles et plus décisives. Tous deux n'avaient fait, pour ainsi dire, qu'aiguiser leur épée dans des escarmouches préliminaires; il fallait à leurs haines et à leurs espérances la satisfaction d'une bataille rangée, d'une vic-
' « Le Roy entra dans le fort (de Meulan) et le lendemain il monta au haut d*uu clocher dont il fut contraint, aussi bien que tous vous autres, de descendre un bâton et une corde entre les jambes, d'autant que les ennemis a voient, de trois ou quatre voilées de canon, couppé toute la i>etite montée (l'escalier) et y tiroient tousjours. L'aprés-disnée, le Roy voulut loger quatre pièces pour tirer dans la ville et se mit en colère contre vous, de ce que l'en vouliez empescher, luy disant : « Par Dieu, Sire, s'ils entendent leur mestier, ils mettront bien-tost voslre canon le ventre au soleil; » comme ils n'y faillirent pas, et fallut attendre la nuicl i»our les retirer. » (Mém. de Sulhj,)
30r> HENKI IV.
toire définitive. Ni Tun ni Tautre n'avaient rien négligé, Mayenne pour l'obtenir, Henri pour la mériter.
« Le duc de Mayenne avait complété son armée des levées faites à rintélîeur, des secours reçus de Tétranger, et il avait rassemblé des forces considérables pour le temps. Son infanterie , formée en partie de régiments français, en majorité de Suisses et de lansquenets, vieillis dans le métier, estimés des deux partis pour leur courage, dès le début égalait au moins celle du Roi. Sa cavalerie, dans le principe, était loin de valoir celle de Henri, presque toute composée de gentilshommes que le sentiment de rhonneur animait, et qui avaient acquis une longue expérience des armes durant les guerres de religion. 11 essaya de donner à son infan« terie une incontestable supériorité, et il se flatta d'avoir corrigé Tinfériorite de sa cavalerie, en obtenant de Philippe II un corps d'auxiliaires tiréb des Pays-Bas. C'étaient d'une part six mille hommes de pied. C'étaient de l'autre dix-neuf cents chevaux, dont douze cents lanciers wallons et flamands, trois cents chevau-légers franc-comtois et espagnols, également armés de lances, quatre cents arquebusiers à cheval, aloi^s nommés carabins. Le duc de Parme les choisit lui-même parmi ses meilleurs soldats, et le comte d'Egmont, odieusement infidèle à la mémoire de son père, les conduisit en France. L'armée de Mayenne s*éleva alors à dix-neuf mille hommes, quinze mille fantassins, et quatre mille cavaliers ^ »
En même temps que le duc de Mayenne cherchait à s'assurer la victoire par la supériorité matérielle du nombre et de laqualité des troupes, il essayait de ranimer le prestige moral de sa cause en invoquant en sa faveur l'autorité des parlements ligueurs, qui prononcèrent de nouveaux arrêts de déchéance contre Henri et de condamnation contre ses partisans. Il appelait aussi à son secours Tappui, plus efficace encore, des déclarations du légat du papeGaetano, qui s'empressa de confirmer le pacte de la Sainte^Union, de décréter
* Poirson, t.I, p. 174.
d'anathème ceux que les parlements frappaient de mort et de confiscation, enfin de prohiber le concile national convoqué à Tours par Henri, fulminant, au nom du saint-siége, l'excommunication et la déposition des prélats désobéissants.
Ainsi, en même temps qu'il armait la force contre Henri, son implacable adversaire appelait à Taide de la force toutes les mauvaises passions religieuses et civiles, l'intérêt, la peur, la haine, le fanatisme.
Contre tant d'ennemis il ne restait à Henri que son droit, son courage et son génie, appuyés par une armée comme toujours de moitié inférieure en nombre à l'armée adverse. Mais c'était assez, comme nous Talions voir.
Le roi, après avoir délivré Meulan et repris Poissy, attaqua la ville de Dreux, interceptant ainsi les communications des Parisiens avec Chartres, et menaçant d'enlever à la disette croissante qui sévissait dans la capitale séquestrée les blés de la Beauce après ceux de la Normandie. Les murmures de Paris poussèrent le duc de Mayenne à rechercher prématurément cette action décisive dont il eût préféré attendre et choisir l'occasion. Il dut s'avancer avec son armée au secours de la place, décidé à la sauver à tout prix, même au prix d'une bataille dont le légat et ses auxiliaires espagnols lui présentaient le succès comme assuré. Il s'agissait pour lui, ajoutaient ses flatteurs, d'emporter la couronne de France à la pointe de l'épée et de se faire sacrer parla victoire.
La situation était critique. Henri l'envisagea sans illusions comme sans crainte, et pendant deux jours de réflexions et
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de préparatifs, il travailla à mettre la fortune des armes du côté du bon droit.
Parti de Dreux le 12 mars 1590, le roi se rendit le même jour à Nonancourt, où il tint, avec les chefs de l'armée, un conseil suprême sur la question de savoir s'il était opportun de hasarder une bataille, et, en cas affirmatif, sur le choix des moyens pour la livrer le plus avantageusement possible.
La nécessité politique et financière, une généreuse soif de gloire, Tespérance fondée sur le résultat des campagnes précédentes l'ayant emporté sur les objections des conseillers timorés, et Tavis du maréchal de Biron et d'Henri, favorables au parti le plus hardi et le plus décisif, ayant rallié la majorité, le roi ne s'occupa plus que du plan et de l'ordre de la bataille, qu'il passa le reste de la soirée et la nuit du 12 au 13 mars à tracer minutieusement de sa main.
a Dans cette œuvre de chef d'armée, il se guida pour la défense, par les observations d'une remarquable sagacité qu'il avait faites sur ses ti^oupes et sur celles de son adversaire ; pour l'attaque, il trouva des combinaisons pleines de nouveauté et de génie. 11 savait que Tarmée ennemie était trèsforte en lanciers. Le choc de ces cavaliers, quand ils pouvaient faire un libre usage de leur principale arme, que les contemporains appellent une épouvantable forêt de lances, était terrible eu soi, et semblait devoir devenir irrésistible à la cavalerie royale, par suite des habitudes qu'elle avait prises. Presque toute cette cavalerie se composait de noblesse volontaire, qui, durant les guerres civiles, avait préféré à l'usage des lances, qu'elle trouvait embarrassantes, celui des pistolets, plus faciles à manier...
« Henri remédia, par l'adresse de ses dispositions, à cette infériorité des armes. D'abord, au lieu de laisser sa cavalerie en grandes masses, et de la ranger en haie, il la divisa en sept corps, dont le plus nombreux, celui qu'il commandait, ne comptait pas plus de six cents hommes, et il la forma en escadrons ayant cinq rangs de profondeur. De la sorte, toute sa
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cavalerie n'essuyait plus de front la violence de la première charge des ennemis...
tt En second lieu, le Roi distribua son infanterie aux flancs de ces escadrons, entremêlant partout Tinfanterie à la cavalerie... Le Roi avait dès longtemps et profondément médité cette manœuvre, qui consistait à entremêler les armes dans l'occasion ; son excellence, reconnue auparavant en théorie, se trouva justifiée par Texpérience de cette journée.
I Dans le plan de Henri, à côté de ces précautions prises pour la défense, on trouve les combinaisons pour Tattaque, et ces dernières semblent appartenir à un ordre supérieur encore. Il s'assura l'avantage de rartillerie. Il donna à son armée un front peu étendu, relativement à sa profondeur. Cette disposition, et les événements de la bataille, montrent que son but fut de percer la ligne ennemie avec son centre renforcé... En outre, pour vaincre l'armée de la Ligue, il s'attacha, comme le prouve le dernier ordre qu'il donna à l'action, a rompre toute union entre l'infanterie et la cavalerie de l'ennemi, à isoler son infanterie, à la livrer, privée d'ordre et de support, aux attaques combinées des cavaliers et des gens de pied de sa propre armée. Telles sont les hautes qualités que les hommes du métier, les écrivains militaires, depuis le temps d'Ivry jusqu'à nos jours, ont relevées dans son ordre et son plan de bataille ^.. o
Le matin de cette veille féconde, le 13 mars 1590, Henri soumit son plan aux maréchaux de Biron et d*Aumont et aux principaux chefs de l'armée, qui Tapprouvèrent unanimement. Il le remit écrit de sa main au baron de Biron, maréchal de camp général, qu'il chargea d'en assurer Texécution, avec le concours — pour le détail — de Dominique de Vie, officier d'une expérience consommée, en qualité de sergent général de bataille. Ces fonctions correspondaient à celles du chef d'état-major général et de son sous-chef dans l'organisation militaire de nos jours.
Après avoir pris ces mesures pour assurer les bonnes con-
» Poirsoii, t I, p. 184-185.
310 HENRI lY.
ditions stratégiques et militaires de la lutte, Henri, suivant son habitude, songea à raffermir le moral des siens, sachant bien que la moitié de la victoire est dans Fart d'inspirer au soldat la résolution de vaincre ou de mourir. Il n'est pas de meilleurs véhicules de cette disposition que la prière, qui donne la foi et l'espérance, qui aguerrit au devoir et au sacrifice, et la contagion de l'exemple.
En attendant qu'il électrisàt ses troupes en bravant le danger devant elles, Henri leur apprit lui-même, sans ostentation, mais sans timidité, en appelant humblement sur ses armes les bénédictions divines, à recourir aux sources du vrai courage. Comme tous les hommes doués de l'esprit de principauté et du génie de gouvernement, Henri était reli* gieux; et s'il eût pu cesser de Tetre, le souvenir de tant d'épreuves, qu'il n'avait traversées sain et sauf que par un miracle de grâce, eût à la veille de la plus dangereuse de toutes, rouvert son cœur à la foi et l'eût ramené aux pieds de Dieu. Il s'y précipita publiquement, et avec la vaillante simplicité qu'il mettait dans tous les actes que lui inspirait une moralité supérieure à des entraînements passagers.
« Il adressa, en présence de toute Tarmée, une prière à Dieu, dans laquelle il le prenait à témoin que s'il marchait au combat, ce n'était poussé d'aucune autre passion que celle de Tamour de son peuple, dont il préférait la délivrance et le repos à la sûreté de sa vie ; il suppliait ensuite sa providence de ne le conserver que si elle jugeait ses jours utiles au bien de la chrétienté, et au salut de la France.
a Cette prière réveilla et excita la pitié dans l'âme de tous ; Ton vit au&' sitôt les églises de Nonancouii; pleines de princes, seigneurs, gentil^' hommes, soldats, assistant à la messe, se confessant et communiant; ^^
les huguenots accomplissant de leur côté avec ferveur les pratiques de leur culte ^.. »
Henri, renforcé de cinq cents cavaliers par le duc de Mont-
pensier, informé de l'arrivée prochaine sous son drapeau d'un
nombre considérable de gentilshommes fidèles, fit lever le
camp à son armée et la dirigea saine de corps et d'esprit, bien
approvisionnée et catéchisée, vers le village de Saint-André,
distant de quatre lieues de Nonancourt, et tirant vers IV17, où
Ton estimait devoir rencontrer l'ennemi.
L'armée, marchant dans l'ordre suivant lequel elle devait
combattre, selon le principe adopté par Henri, et qui devait
plus tard servir de base à la théorie des manœuvres, arriva le
13 mars, à dix heures du matin, dans la plaine circulaire
d'Ivry, séparée par des coteaux d'une vallée profonde, au fond
de laquelle coule l'Eure, baignant sur chacune de ses rives
les bourgs d'Ivry et d'Anet.
Henri se mît aussitôt en mesure de ranger ses troupes en
bataille, prenant sa première position entre Saint-André et
Foucrainville. 11 reconnut son armée d'escadron en escadron,
passant quatre heures et fatiguant trois chevaux à cette inspection minutieuse que marqua un dramatique incident.
Arrivé à la hauteur du corps des reîtres, mercenaires allemands et suisses que commandait Schomberg, Henri provoqua lui-même un incident qui lui fait honneur. Plus riche d'honneur que d'argent, il payait ses auxiliaires moins en monnaie d'argent qu'en monnaie de danger et de gloire. Mais tout en appréciant l'honneur de servir sous un général
* Poirsouj t. I, p. 186.
qui ne marchandait ni les fatigues ni les promesses, les vieux routiers, dont la guerre était le métier parfois lucratif, le trouvaient précaire avec un prince sans coffres, qui, par-dessus le marché, tenait à la discipline, et ne permettait pas qu'on se dédommageât par le pillage, sur des ennemis qui étaient ses sujets, des retards de la solde et des maigreurs du butin. De là, au départ de Dreux, pour une affaire qui menaçait d'être chaude, quelques malins propos dans les troupes mercenaires mécontentes, et quelques signes de mutinerie, variations sur le thème connu, devenu proverbial: Point (T argent j point de Suissesl
Schomberg, qui était un brave officier, ainsi qu'il le montra bientôt, sentait comme ses soldats les côtés décevants d'une façon de faire la guerre qui rapportait plus d'honneur que de profit. Et tout en adoucissant, autant qu'il lavait pu, la surprise d'une réclamation des plus indiscrètes, il n'avait pu s'empêcher de se faire l'organe des griefs et des vœux de ses soldats et de prêter sa rude voix à leurs murmures.
Henri avait plus senti l'inopportunité d'une telle requêtequc sa justice, et se laissant aller à un mouvement d'humeur que les circonstances n'excusent que trop, il avait brusquement répondu aux doléances et aux exigences du vieux capitaine déconcerté : « Que jamais homme de cœur n'avoil demandé d'argent la veille d^nne bataille. »
Une telle leçon avait porté son coup en colère moins encore qu'en douleur. Le roi, en voyant Schomberg, se souvint à propos qu'il y avait là une faute à réparer.
Arrivé avec Schomberg, silencieux et froissé, sur le front
de ses troupes, dont le colonel des reîlres lui faisait les honneurs, Henri, s'avançant soudain vers lui :
— «Monsieur de Schomberg^ dit-il de façon à être entendu de tous, je vous ai offensé. Celte journée peut être la dernière de ma vie^je ne veux point emporter r honneur d'un gentilhomme; je sçais votre valeur et votre mérite ; je vmis prie de me pardonner^ et embrassez-moi. »
Schomberg, étonné, attendri, se pencha sur sa selle, et baisa en pleurant la main du roi, qui le releva et lui donna Taccolade.
— « 7/ est vraiy sire^ dit alors le vieux capitaine avec une mélancolique dignité, Votre Majesté me blessa l'autre jour; mais aujourd'hui elle me tue , car l'honneur quelle me fait m'oblige de mourir pour elle en cette occasion. »
Il tint parole. Le lendemain , il quitta le commandement des reîtres pour combattre dans la cornette du roi, et se fit tuer à ses côtés.
Joignant à cette réparation publique envers le colonel une mesure qui ne fut pas moins goûtée par ces soldats grossiers, plus sensibles encore à l'intérêt qu'à l'honneur, Henri acheva de les gagner en leur faisant, le jour même, distribuer un à-comple«ur leur solde de quatre-vingt mille écus, qu'il venait fort à propos de recevoir de la Rochelle, ne gardant rien pour lui, quoiqu'il manquât de tout.
La besogne du roi, pour ranger ses troupes en bataille, avait été compliquée, mais il ne s'en plaignait pas, par l'arrivée successive de renforts que lui conduisaient divers seigneurs des deux religions. C'étaient le prince de Conti, la
3i4 HENRI IV.
Guiche, Parabère, Duplessis-Mornay etlaTrémoille, le déserteur du camp deSaint-Cloud qui, ramené dans le giron delà monarchie légitime par les exhortations de l'illustre négociateur et capitaine son coreligionnaire, choisissait, avec un noble à-propos, la veille d'une bataille pour témoigner de son repentir et réparer sa faute.
Le roi, fort encouragé par ces favorables auspices, apprit sans regret par ses coureurs l'arrivée imminente des troupes de la Ligue, dont les colonnes d'avant-garde paraissaient en effet, après avoir traversé l'Eure sur le pont d'Ivry. Mais il était trop tard pour en venir aux mains. En mars, les jours
sont encore courts, le crépuscule précoce, et arrivées en pré-
sence après deux heures, les deux armées ne purent employer le reste de l'après-midi qu'à s'établir, se reconnaître, s'observer. On escarmoucha toutefois des deux parts sur les fronts de bandière, comme pour s'émoustiller et se dégourdir, en réalité, pour se disputer quelques positions avancées; celles que l'armée royale s'assura sans trop de peine favorisèrent fort, le lendemain, la liberté et le succès de ses mouvements.
Henri n'eut donc qu'à se féliciter de la prudence et de la patience inattendues dont il parvint à faire preuve, ce jourlà, au grand étonnement de ses compagnons. A cet étonnement ne tarda pas à succéder leur admiration, quand ils virent acquis les résultats que Henri avait devinés, et dont l'espérance lui avait inspiré la force nécessaire pour se replier sur lui-même, pour contenir l'élan de sa martiale ardeur, pour imposer à la généreuse impatience qui le consumait
le frein de la temporisation. Henri recueillit, avant la victoire, les premiers fruits de cette patience, en voyant s'augmenter ses moyens et s'atténuer peu à peu cette disproportion fàcheusede forces quedirainua encore, le soir du 13 mars, l'arrivée de plus de deux cents chevaux, amenés au rendezvous de péril et d'honneur par les seigneurs et gentilshommes, de Normandie. Il était rejoint, en même temps, par des détachements d'hommes à pied, empruntés à leurs garnisons régulières et à leurs milices bourgeoises par Larchant, du Rolet, de Chastes, gouverneurs d'Évreux, du Pont-de-l' Arche, de Dieppe.
Dans la soirée du 13, les chefs se réunirent et tinrent conseil sur les éventualités du lendemain. Il fallait tout prévoir, même un revers, et en ce cas, se ménager une ligne de retraite. Henri refusa noblement d'accéder à cette prévoyance. H déclara que pour lui, il ne connaissait d'autre champ de retraite que le champ de bataille, indiquant ainsi sa résolution bien arrêtée d'y vaincre ou d'y périr.
A l'issue du conseil, il donna le signal du repos général. Bien gardés et commodément établis dans les bourgs de Saint-André, de Foucrainville et autres voisins, les royaux purent préparer leurs forces dans un sommeil sans alarmes, tandis que les troupes de Mayenne durent passer une partie de la nuit à s'installer dans des hameaux sans ressources, ou à camper sous la tente.
Henri ne songea à fermer un moment les yeux qu'à deux heures du matin, après avoir tout vu par luimême, reconnu le terrain^ visité les quartiers et ordonné
en personne loules les gardes de Tarniée, crainte de surprise.
Il avait à peine dormi deux heures sur la couche militaire et Spartiate (une simple paillasse), où il s'était jeté après avoir mangé un quartier de pain et bu un gobelet de vin avec les officiers de sa cornette blanche, qu'il fut réveillé par des rapports desquels il semblait résulter que l'armée ennemie désertait le combat et battait en retraite.
Vérification faite, il ne s'agissait que d'un mouvement en arrière, qui reculait de moins d'une demi-lieue la ligne de bataille.
Sur ces dernières données, le roi prit ses dispositions définitives, qu'il remit en débat au conseil, moins pour les éprouver par une dernière discussion que pour bien pénétrer chacun de ses lieutenants de cette tactique nouvelle qu'il allait inaugurer à Ivry par la victoire.
Cette tactique consistait en ce que les marches et les engagements des divers corps, au lieu d'être livrés au hasard, à l'occasion, à l'inspiration des chefs, comme il n'arrivait que trop souvent, devaient être subordonnés aux prévisions du plan convenu, et poursuivre de concert le but d'un succès général ; elle comprenait surtout une sollicitude toute particulière pour le soin si important du ralliement des troupes à un centre commun vers lequel elles devaient converger, en cas de succès ou de revers, pour chercher la direction unique et souveraine.
Pendant que les principaux compagnons d'Henri, à l'issue du conseil matinal qu'il avait présidé dès l'aube, se rendaient à leurs cantonnements respectifs et s'y réconfortaient pieuse-
ment, selon son avis et son exemple, dans une dernière halte de recueillement et de prière, le roi, qui sentait l'occasion décisive, et de celles où il s'agit non-seulement de la victoire, mais du salut, non-seulement de la réputation, mais de la couronne, vaquait à ses devoirs dégénérai avec une sorte de martiale alacrité, d'intime confiance, et se vivifiait dans Faction.
Une fois assuré du mouvement rétrograde de Mayenne, il donna à l'armée les ordres nécessaires pour que, quittant Saint-André, Foucrainville et les villages environnants où elle avait bivouaqué la nuit, elle se portât à une lieue en avant, à la rencontre de l'ennemi (14 mars).
A neuf heures, il était à cheval sur le terrain, pour surveiller, pour diriger cet avancement de front et cette prise de position ; et il jouissait de la première vue du champ de bataille au repos, échiquier verdissant où la lutte imminente allait ensanglanter les premières traces du retour du printemps.
«... Il prit pour champ de bataille rintervalle entre les villages d'Epieds et de Boussey, un peu en deçà du chemin qui conduit d'un village à Tautre. La situation du petit bois ou haie d*Epieds, qui fut le théâtre de deux incidents du combat; Tobélisque d'Epieds, encore subsistant aujour* d*hui, indiquent d'une manière précise la partie de la plaine d*lvry où les armées se mesurèrent*. »
Dès que les troupes furent placées, le maréchal de Biron d'abord, et ensuite Henri en personne procédèrent à une successive visite à chaque corps, dans le but de s'assurer par
* Poin>on,t. I, p. 195.
3i8 HENRI IV.
le détail de rexécution complète du plan arrêté, et de donner au soldat, avant le signal de Taction, cet encouragement muet de la vue de ses chefs, le plus éloquent de tous, et qui lui fait désirer ce signal.
C'est pendant qu'Henri se livrait, avec la minutie d'un sergent de bataille (car ce jour-là, il le fut autant que le brave Dominique de Vie qui se multipliait, de son mieux, quoique amputé d'une jambe), à cette inspection, à cette reconnaissance des siens, si nécessaires pour être maître de son jeu, que parut une troupe de cavaliers commandée parRosny (Sully)» Le fidèle capitaine accourait au premier appel de son maître et de son ami, à la rescousse, à la tète d'un gros de gen* tilshommes et de ses deux compagnies d'arquebusiers à cheval. Sully nous a raconté lui-même cette rencontre :
«... Si lost que le Roy advisa vos trouppes (lui rappellent ses secrétaires, rédacteurs de ses Mémoires) ils'advançaetvous dit: « Mettez voslre « compagnie en ordre sur mon aisle droite, dans le corps de mon esca- I dron ; faites mettre vos harquebusiers pied à terre ; car je les cognois, I je veux qu'ils me servent aujourd'huy d^enfans perdus ; et leur dittes « qu'ils envoyent leurs chevaux avec les bagages ; et quand à vous, venez a avec moy; car je veux vous monti'er toute la disposition des deux ar- « mées afin de vous instruire à vostre nieslier. » Et en cette manière, vou» ayant quasi passé devant toutes les trouppes et encouragé un chacun, et dit un mot sur les causes de Tordre qu'il avoit estably, il ne fut pas quasi revenu devant son escadron, que Ton commença à escamioucher..* »
Il était à peu près dix heures et demie du matin, lorsque les dispositions furent prises de part et d'autre conformément au plan de chaque général et suivant une physionomie qu'il importe à l'appréciation de la bataille d'esquisser à vol
d'oiseau , avant que la lutte la trouble et la dénature de ses brusques mouvements, de ses flammes et de ses fumées.
Henri répartit ses troupes en deux grandes masses, et en forma deux lignes dont une d'avant-garde, postée à cinquante pas en avant de l'autre, ramassée en une sorte de coin et prête à s'enfoncer dans le centre ennemi. Cette avantgarde se composait de la cavalerie légère, commandée par le comte d'Auvergne et par Givry, d'une division de deux cent cinquante chevaux et de huit cents fantassins d'élite aux ordres du baron de Biron, enfin, de l'artillerie interposée entre les deux. En avant de l'artillerie, qui comptait quatre gros canons et deux coulevrmes^ et que dirigeait le grand maître Philibert de la Guiche, avec cinquante arquebusiers à cheval, deux cents pionniers et la compagnie ordinaire des canonniers, se tenaient les enfants perdus, ou tirailleurs, sous la conduite de leurs colonels Saint-Denis, Brignoles, Parabère, auxquels avaient été ajoutées les deux compagnies d'arquebusiers à cheval de Badet et de James, amenées par Sully.
La ligne de bataille était formée de cinq corps de troupes, infanterie et cavalerie, mêlés suivant le système du roi, qui s'était réservé le commandement du troisième corps placé au centre. On l'y voyait l'épée à la main," à la tête d'un escadron de six cents chevaux, dont le premier rang, où se tenaient le prince de Gonti et le comte de Saint-Paul, offrait avec orgueil au hasard des Combats la fleur de la noblesse de France.
a ... Derrière ce premier rang marchaient la cornette du roi et les six compagnies du prince de Conti, de Thorigny, de Maligny, de Montlouet,
de du Fargis, de du Plessis-Hornay. Autour de cet escadron étaient grou« pés huit régiments ; à sa gaucho, les deux régiments suisses des cantons de Claris et des Grisons, soutenus des deux régiments français des Gardes et de Brigneux; à sa droite, les deux régiments suisses de Soleure et du colonel Baltazar, flanqués des régiments français de Vignoles et de Saint-Jean*, i
Nous avons donné le détail de la composition de ce corps du centre, parce qu'il était commandé par le Roi, qui lui destinait dans sa pensée le rôle décisif dans l'action et l'avait, pour le rendre propre à son but, à savoir d'enfoncer le centre de l'armée ennemie, soigneusement affilé, aiguisé par une avant-garde en flèche, enfin, non moins solidement relié aux huit régiments de soutien et au corps de réserve, commande par le maréchal de Biron.
En face de cette armée royale, qui même après l'arrivée des derniers renforts survenus au commencement de la bataille, ne comptait que deux mille chiq cents chevaux et huit mille hommes de pied^ l'armée de la Ligue déployait des forces d'un tiers supérieures en nombre (seize mille hommes, dont quatre mille cavaliers et douze mille fantassins), dans le dessein évident de profiter de cette supériorité du nombre, surtout de celle de sa cavalerie, pour resserrer son croissant en cernant peu à peu et enveloppant l'adversaire.
Le duc de Mayenne dans ce but, avait pris la direction du centre. Ses escadrons, sur ce point essentiel au succès de l'action, comptaient dix-sept cents cavaliers, effectif réuni des plus extraordinaires pour le temps, où la cavalerie ne combattait guère par masses. Malheureusement pour le plan
< Poirson, t. 1, p. 197.
LE ROI DE BATAILLE. 32i
du duc de Mayenne, M. de Tavannes, qui avait été chargé de ranger et placer la cavalerie, avait la vue courte et, à ce qu'il semble, l'esprit peu prévoyant. Il ne ménagea point assez les espaces. Cette disposition vicieuse devait paralyser la manœuvre des reîtres, habitués à passer entre les escadrons et à se rallier derrière l'armée en caracolant après chaque charge, en même temps qu elle gênait les évolutions des escadrons, refoulés et enchevêtrés les uns dans les autres, dès le premier choc.
De plus, l'armée de Mayenne avait contre elle d'autres désavantages : l'infériorité de son artillerie, qui ne comptait que quatre pièces mal servies ; enfin, l'absence d'une réserve, qui devait lui être fatale, autant que son secours devait être utile à Henri.
Celui-ci, auquel son adversaire, demeuré en expectative, laissait l'avantage ou le désavantage — selon qu'on en sait user — de l'offensive, prit hardiment l'initiative en profitant de la marche de cent cinquante pas en avant dont il donna le signal, pour modifier et rectifier, avec une rare présence d'esprit, le front de son armée. Il agissait ainsi de façon à la faire échapper au double inconvénient du soleil en face, et du vent contraire, qui eût chassé, dans les yeux des soldats, la fumée de la mousqueterie et du canon. Pendant ce mouvement, l'armée forcément découvrit ses lignes trapues et ramassées, et trahit à l'œil inquiet des généraux cette infériorité de nombre que le plan de bataille de Mayenne, ses lignes rebondies et ses derrières mystérieux, rendaient encore plus saisissante d'apparence que de réalité. Aux remarques
qu'on lui en fit, non sans appréliension, Henri se borna à répondre ce mot : Plm de gem^ plm de gloire, que Corneille devait traduire ou plutôt paraphraser dans ce fameux vers :
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
Puis le roi, sortant de son escadron, procéda à la suprême revue en parcourant le front de l'armée, et fit passer dans toutes les âmes le feu qui brillait dans ses yeux.
a ... Convaincu, d'après les observations du prince de Condé son oncle et de l'amiral de Coligny, que la perte des batailles de Dreux et de Saint- Denis devait être attribuée surtout à la circonstance qu'on avait attaqué l'infanterie plutôt que la cavalerie, il enjoignit à ses capitaines de diriger leur premier et principal effort contre les escadrons ennemis, en se persuadant bien qu'après avoir défait, les gens de cheval, ils auraient bon marché de ceux qui combattaient à pied. Il échauffa le courage des officiers et soldats par ces courtes et significatives paroles : a Mes amis, vous a êtes tous Français, je suis votre roi et voilà l* ennemi ! »
« Retourné à son escadron, il dit aux seigneurs et aux gentilshommes qui l'entouraient : « Mes compagnons, si vous courez ma fortune^ je cours « aussi la vôtre; je veux vaincre ou mourir avec vous. Gardez bien vos « rangs, je vous prie, et si la chaleur du combat vous les fait quitter ^ « pensez aussitôt au ralliement ; c'est le gain de la bataille. Vous le fere^ (( entre ces trois arbres que vous voyez là-haut à main droite. » Et il leur montra trois poiriers qu'on découvrait dans cette direction. Ces mois étaient un cri de charge qui, adressé à l'impatience et à Timpétuosit^ française, ae souffrait aucun délai. Aussi, informé dans ce moment que les renforts de Picardie, conduits par d'Uumières et de Mouy, n'étaient plus qu'à une demi-lieue du champ de bataille, il refusa de retarder le commencement de Faction jusqu'à leur arrivée. Il prescrivit de les joindre au corps de réserve, dont il trouvait prudent du reste d'accroître la cava^ lerie, et il ordonna à son artillerie d'ouvrir le feu.
« L'artillerie, dirigée avec habileté par le grand maître la Guiche, (i^ neuf décharges avant que l'ennemi eût mis le feu à une seule de se^ pièces; elle pointa avec assez de précision pour que tous ses coups por^ tassent, tandis que les canons du duc tirèrent constamment trop bas ; ell^
profita enfin de la position contre les ligueurs, qui, postés sur la pente d*un coteau, donnaient prise sur eux d'une manière désastreuse. Aussi fit-elle de larges trouées dans les rangs de l'armée de la Ligue, tandis que les canons de Mayenne ne tuèrent qu'un seul gentilhomme dans la troupe du duc de Montpensier. La supériorité de Tartillerie du roi, qui se montre au commencement de Taclion, reparaît à la fin, et décide les derniers événements de la journée *. . . »
Il ne saurait entrer dans notre dessein de décrire minutieusement les phases successives et les vicissitudes diverses de la bataille. Il nous suffit d'avoir indiqué le plan et esquissé la physionomie de cette partie militaire dans ce qu'elle a d'original.
L'action, comme on le pense, fut des plus disputées et l'issue fut longtemps douteuse. Un moment même la fortune sembla se prononcer contre Henri, quand son avant-garde fut entamée par une charge désespérée, irrésistible, des reîtres et des cavaliers wallons et flamands du comte d'Egmont, quand le baron de Biron fut blessé au bras et au visage en défendant l'artillerie royale menacée, lorsque enfin les canons, dont le feu avait été éteint, tombèrent entre les mains des assaillants et disparurent un moment dans leur torrent.
Sans l'intervention de la réserve et la diversion de l'attaque du roi sur le centre ennemi, cette surprise, qui dégénérait en déroute, pouvait avoir sur le sort de la bataille, un moment très-compromis, au dire de Duplessis-Mornay et de plusieurs témoins et acteurs du drame, comme le fameux capitaine partisan La Curée, une influence funeste.
* Poirson, t. I, p. 205-206.
Le maréchal de Biron ayant rétabli les choses à l'avantgarde et à l'aile gauche, les chevau-légers de Givry et d'Auvergne une fois ralliés, les corps ébranlés du duc de Montpensier, du baron de Biron, du maréchal d'Aumont remis en équilibre, et l'artillerie délivrée et remontée, le roi jugea le moment venu de mettre la main aux cartes, si brûlantes qu'elles fussent, et de couper en deux, en enfonçant le centre, la ligne ennemie.
Henri, à la tête de son escadron, marcha donc contre celui de Mayenne. Avant de ceindre le casque de charge, il s'écria, en le montrant à ses six cents gentilshommes, qui avaient en face d'eux mille reitres et dix-sept cents cavaliers :
— Mes compagnons^ Dieu est pour nous; voici ses ennemis et les nôtres^ voici votre roi. A euxl Si les cornettes vous manquenty ralliez-vous à nwn panache blanc^ votis le trouverez au chemin de la victoire et de Vhonneur * /
Vhonneury mot nouveau, sentiment nouveau, d'abord et surtout français, qui allait sortir, à la voix d'un prince français par excellence, de la décadence chevaleresque et commencer ses miracles!
Mayenne lança d'abord les reîtres, qui firent une charge, puis tournèrent bride, suivant leur pratique, pour aller se rallier derrière l'infanterie et recommencer l'attaque. Mais n'ayant pas trouvé le champ libre pour leur caracole, ils se détournèrent vers l'infanterie ligueuse qui baissa ses piquer pour se préserver de ce tourbillon, et furent rejetés sur le
' D'Aubigné, l. m, livre lu, ch.v, p. 321
grand escadron de Mayenne. Ils y répandirent le désordre et ils en entraînèrent une partie dans leur débandade à l'entrée d'un petit bois, où la mort d'un de leurs chefs, le comte de Brunswick, acheva de les démoraliser, au point qu'ils refusèrent de sortir de leur refuge pendant tout le reste de l'action, laissant M, de Mayenne fort embarrassé.
Henri, profitant de l'occasion propice, fondit sur les Wallons et les Flamands du comte d'Egmont, les traversa et fit, suivi de sa lourde chevauchée de noblesse bardée de fer, une trouée irrésistible dans le gros corps commandé par le duc de Mayenne, coupant le champ aux lanciers de la Ligue. Ceux-ci, privés de leur essor, durent jeter à terre leurs lances inutiles, et repousser avec le sabre la furia des cavaliers royaux, que leur armure préservait de Tatteinte des lames émoussées, tandis que leur espadon et leurs pistolets multipliaient des coups meurtriers.
Mayenne détacha de sa division de gauche, pour soutenir les Wallons du comte d'Egmont, le corps des carabins, ou arquebusiers à cheval, dont les décharges, portant en plein à vingt-cinq pas, arrêtèrent net Télan victorieux de la cavalerie royale, qui céda et plia sur sa pointe gauche devant l'effort des carabins et Wallons réunis.
Pot de Rhodes, qui portait la cornette blanche du roi, fut atteint d'un coup de pistolet dans les yeux, puis emporté par sa monture qu'il ne put maîtriser, les rênes ayant été brisées dans sa main et ses yeux étant aveuglés par le sang qui coulait sur son visage.
Un jeune seigneur, qui portait sur son casque, par une fâ-
cheuse imitation, une aigrette blanche pareille à celle de Henri, suivit le porte-étendard royal dans sa course involontaire à travers champs.
De là un mouvement de panique contagieux parmi quelques-uns des jeunes gentilshommes de l'escadron d'Henri, qui, se figurant que la cornette blanche reculait, que le roi se retirait de la mêlée, qu'eux-mêmes trouvaient trop chaude, prirent le large, pour se reformer ensuite, honteux de leur alarme, à Tabri du corps de réserve du maréchal deBiron.
Il n'en est pas moins vrai que, par suite de ces contretemps, Tescadron royal se trouva réduit d'un tiers, et cela au moment décisif, malgré les efforts et les adjurations d'Henri, qui, se faisant reconnaître à sa témérité, criait aux fuyards : Tournez visage, afin que si vous ne voulez pas combattre^ pour le moins vous me voyiez mourir !
Cette fois encore le roi dut payer de sa personne, multiplier son exemple électrisant, et dominer la fortune à force de la braver. Quittant le rôle de général pour se faire simple capitaine, et comme le lui disait Sully, simple cheval-léger, il piqua des deux en avant des siens, et les entraîna à sa suite, comme un ouragan de fer et de feu, au plus épais des escadrons ennemis.
Au bout d'une mêlée courte, mais terrible, dont le quart d'heure dura à plus d'un une éternité, Henri et les siens, frappant sans discontinuer, tuant et mourant, renversant tout sous leurs coups foudroyants, avaient repoussé les Wallons, culbuté l'escadron de Mayenne, et rejeté le tout en lambeaux sur le bois où les reîtres s'étaient réfugiés en dé-
clarant, suivant Thabitude de ces troupes d'aventure, qu'ils en avaient assez.
Sur le champ de bataille jonché de morts, de blessés, de débris d'armures, de tronçons d'épées, de plumes noircies, de chanfreins ensanglantés, gisait le comte d'Egmont, auquel M. de Fonslebons avait cassé la tête d'un coup de pistolet.
Quand Henri, au retour de sa charge vertigineuse, couvert de sueur et de sang, de poussière et de fumée, le bras gonflé, répée ébréchée par les coups qu'il avait donnés sans compter, se trouvant trop faible pour continuer la lutte ou essayer la poursuite, se dirigea vers le bouquet de poiriers qu'il avait assigné aux siens pour rendez-vous, il n'avait plus auprès de lui qu'une douzaine de déterminés, àe faucheurs comme lui, pour parer à un retour offensif, dont les premières balles tuèrent à ses côtés son capitaine des gardes, M. de Clermont d'Entragues.
Là il passa encore un mauvais quart d'heure. Il attendait avec impatience, avec angoisse, que son panache blanc, agité par lui d'une main fiévreuse, ralliât autour de lui assez de monde pour résister à l'assaut d'un escadron composé de trois cornettes de Wallons, qui, placé hors delà troupe de Mayenne et entre deux bataillons suisses, était demeuré intact et marchait droit sur la petite éminence aux trois poiriers.
C'en était fait d'Henri, si s'apercevant du danger, et fidèles au plan concerté, d'Auvergne, Biron, Givry, d'Aumont, la Trémoille, abandonnant sur les deux ailes de l'armée de la Ligue une poursuite inopportune, n'avaient amené au roi successivement les renforts dont il avait un si pressant besoin*
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Dès leur arrivée se mettant à leur tête, le roi chargea impétueusement Tescadron ennemi qui le menaçait, le tailla en pièces et s'empara de ses enseignes.
Ce dernier exploit acheva de démoraliser la cavalerie des ligueurs, qui, rompue à la fois au centre et aux ailes, se débanda précipitamment, une partie vers Chartres, le gros vers le bourg d'Ivry pour y passer la rivière.
C'est ce moment critique et décisif de l'action que rappelle l'obélisque d'Épieds, encore debout aujourd'hui.
Il restait toute l'infanterie de la Ligue, qui ne comptait pas moins de douze mille hommes. C'était un gros morceau à avaler, pour me servir de l'expression vulgaire et soldatesque, et dont il n'était pas facile de ne faire qu'une bouchée. Mais ces troupes encore fraîches étaient démoralisées par le spectacle de la déroute de la cavalerie, la perte de son soutien, la fatigue d'une longue attente, pire que celle de l'action, enfin la pensée qu'elles allaient avoir affaire à l'effort de toute une armée réunie et à demi victorieuse.
Celte armée, à la vue d'Henri, revenant reprendre son poste de bataille, à la tête du corps du centre destiné à la plus rude besogne, éclata en transports de joie et d'espérance. Les acclamations spontanées de cette martiale ovation, présage heureux pour le succès de l'entreprise qu'allait diriger un général dont le miraculeux retour était ainsi salué par les siens, durent sembler un menaçant augure aux troupes de la Ligue.
Cependant c'étaient là de vieux soldats, blanchis sous le harnois, capables d'une résistance opiniâtre; les bataillons
suisses en particulier, paraissaient disposés à disputer chèrement à Taffront d'une défaite le traditionnel honneur de leur corps.
En voyant Tattitude déterminée de ces vieilles bandes, Henri pressentit que la fin de la bataille serait aussi rude que ses commencements, et il prit ses mesures en conséquence.
Après avoir renoncé à l'idée — qui avait déjà été fatale à Dreux, et y avait changé la victoire en défaite, — de faire attaquer par la cavalerie cette masse de douze mille hommes, maintenant d'un air si ferme le drapeau de la Ligue, il s'arrêta au dessein de concentrer sur cet effort toutes ses ressources disponibles en infanterie, c'est-à-dire la réseiTe du maréchal de Biron, autour de laquelle avaient fait la boule déneige tous les débris des corps maltraités pendant l'action, et son aile droite qui n'avait pas encore donné.
li'ordre fut donc donné au maréchal de Biron de commencer l'attaque.
Mais le bourru vétéran auquel son expérience, ses services et la nécessité de le ménager assuraient le privilège d'une rudesse de parole sous laquelle il dissimulait volontiers la duplicité des actes, répondit qu'il n'en ferait rien, qu'il ne s'agissait pas de risquer le gain, si chèrement acquis, de la première partie de la bataille, et d'abandonner la seconde au hasard. Il proposait de faire avancer du canon et de démolir et écraser à distance les murailles vivantes de cette forteresse humaine *.
* C*esl la manœuvre décisive de Fonlenoy contre le grand carré anglais, manœuvre dont rinspiratîon aurait été due à Bussy, selon les uns, à Richelieu,
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I/avis prévalut. Mais tandis qu'on se mettait en devoir de s'y conformer etqu'onplaçaiten batterie, devant Tinfanteriede la Ligue, les pièces destinées à la battre en brèche comme un rempart, Henri, cédant à la fois à une inspiration chevaleresque et à un scrupule de politique, voulut tenter d'acquérir, par la persuasion et l'intimidation, ce succès qu'il lui en coûtait de devoir au massacre de tant de braves gens.
Il fit sommer les bataillons suisses de se rendre, leur offrant de les recevoir à quartier. Il se ménageait la reconnaissance de la nation helvétique, en donnant aux troupes qu'il manifestait le désir d'épargner une marque d'estime et de pitié faite pour les flatter, pour les toucher, et les décider à un accommodement honorable.
Sentant la victoire impossible, en présence de l'artillerie qui allait les foudroyer, les Suisses posèrent les armes, levèrent les mains en signe qu'ils se rendaient, et envoyèrent leurs enseignes au roi. Henri les leur fit restituer aussitôt, par une courtoisie pleine de tact, et envoya les chefs au maréchal de Biron, pour en recevoir une capitulation de nature à les dédommager de n'avoir point combattu.
Les lansquenets de la Ligue invoquèrent en vain la faveur du même traitement. Le cri tout entier de l'armée s'éleva contre une clémence qui ne lui eût pas permis la juste vengeance de la trahison d'Arqués. Les lansquenets, abandonnés aux représailles du soldat, subirent les lois de la guerre dans ce qu'elles ont d'inexorable, et expièrent, en trouvant la force
suivant d'autres, et qui se trouve ainsi avoir été imitée dlvry, d'Henri IV et du maréchal de Biron.