‹ Henri IV, considéré comme écrivain. Par Eugène JungChapitre 1 sur 10 · DU TALENT DE HENRI IV EN MATIÈRE DE POÉSIE ET D'ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

DU TALENT DE HENRI IV EN MATIÈRE DE POÉSIE ET D'ÉLOQUENCE

A côté des auteurs de profession qui s'adressent au pu blic, il y a ceux qui ont écrit privément, sans prévoir que leurs manuscrits pourraient être imprimés. On aurait tort de les négliger. Exempts d'ambition littéraire, ils sont dans d'admirables conditions pour bien écrire ; le désintéressement leur est un précieux avantage qui laisse leurs mouvements plus libres, et la simplicité leur est cbose si facile qu'elle est à peine un mérite : ce n'est pas une conquête sur leur vanité. Heureux bommes! sua si bona nôrint. Si le style n'a aucune prétention, s'il se contente d'exprimer les pensées et nevaut que ce que vaut leur esprit, ouvrons ceux dont l'esprit lut éminent, le style sera naturellement remarquable. Quelques uns même mériteront le titre d'écrivains, titre sans valeur quand on le cberche, mais bien glorieux quand on le trouve sans le

chercher : et qui le refuserait à M""" de Sévigné, à Saint-Simon?

Je crois que Henri \V en est digne. Je voudrais le prouver. Mais avant d'entrer en cet examen, il en faut aborder un autre plus minutieux et plus aride, et circonscrire le champ de nos études.

De même que leis rois ont des mi/^iôtres qui exécutent leurs volontés, ils ont des secrétaires qui interprètent leurs sentiments, imitent le ton du maître et jusqu'à son écriture : ajoutons les rapporteurs inexacts qui changent leurs expressions. Comme écrivains ou comme princes, ils sont peu accessibles : toujours entourés de serviteurs autorisés ou officieux qu'il faut d'abord écarter.

Ainsi, dans les poésies qui lui sont attribuées, quelle est la part de Henri IV? Elle ne parait pas avoir été fort grande; et qui sait? il faut peut-être le rayefr du nombre des poètes, et lui ôter cette partie de sa gloire. D'Aubigné raconte dans ses Mémoires (1) qu'il refusa de lui faire des vers pour Mlle deTignonville. Le roi sans doute les eût offerts non seulement à titre d'amoureux, mais à titre d'auteur : quel homme, offrant un bouquet àChloris, avouerait qu'un autre l'a cueilli? Les vers si populaires à la charmante G abr te Ue^ Henri IV dit lui-même, en les envoyant, qu'il les a « dictés, non arrangés. » Qu'est-ce qu'un poëte qui se fait arranger ses vers? Dans cette alliance d'un homme qui dicte et d'un homme qui arrange, comment se divise la besogne? Si Henri IV n'est que l'au-

(1) Édition Lalanne, p. 28 et 31 ; Charpentier, li854.

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teur du sujet, il n'y a pas grand mérite à fournir ces deux idées : ie regret de quitter une maîtresse, et le désir de l'épouser : la seconde même n'était pas très heureuse. S'il a indiqué des idées de détail, si lé versificateur n'a ajouté que des ornements, une cadence et des rimes ; comment séparer l'idée, qui à l'état d'abstraction est terne et inanimée, et l'expression qui en est comme la splendeuret la vie? Qui dira même que les idées de l'inventeur n'ont subi aucun changement entre les mains de l'ouvrier? Cet ouvrier, dit on, ce fut Bertaut. Bertaut avait assez de renom poétique pour se permettre d'importantes variations. Feuilletons ses œuvres : nous rencontrerons sans peine non-seulement des expressions, mais des idées qui se retrouvent dans la chanson : et c'est peut-être du pur Bertaut que les Français ont chanté à la plus grande gloire de Henri IV. Dans une chanson, le refrain est une grosse affaire ; c'en est comme le pivot : or, Ber- Vaut paraît avoir là quelques droits de propriété. Quand on a écrit :

D'un cœur triste et content en chantant je soupire, Et ne sçay si comblé de joie et de douleurs Je dois bénir l'Amour ou plutôt le maudire De rae faire éprouver tant d'heur et malheur,

et ailleurs :

Est-ce un malheureux bien que l'esprit doive craindre Ou bien un heureux mal qu'il doive désirer?

il est facile de trouver cette antithèse :

Que ne suis-je sans vie , Ou sans amour 1

qui n'est qu'une forme plus aiguisée de cette pensée : Et vivant je ne puis son amour délaisser.

Ces vers :

Mais sur toute la terre Vos yeux doivent régner.

paraissent l'abrégé de ceux-ci :

Pour ce qu'Amour forge dans vo beaux ye ux Les fers étincelants dont il arme ses fl esches, Il en jaillit assez d'amoureuses flamme sches Pour brûler tous les cœurs qui vivent sous les cieux,

La comparaison de TAmour avec un grand capitaine qui met le vaincu sous ses étendards se présente souvent chez Bertaut comme partout. Là aussi l'Amour range les hommes sous son empire. Il est même une fois comparé à Alexandre :

Je meurs, mais abattu par la main d'Alexandre ;

c'est aussi le comparer par imitation à Enée : Mneœ magni dextra cadis,

Henri IV commande une pièce de vers comme il aurait commandé un bijou : tous deux sont de simples cadeaux, dont sa maîtresse se fait une double parure. Seulement, si tout le monde n'est pas joaillier, tout le monde peut essayer d'être poëte (et c'est le grand malheur de la poésie); pour Tun, il faut un long apprentissage; pour l'autre, l'apprentissage est court et fait partie de l'éducation; il ne faut plus que l'inspiration qui peut descendre à toute heure sur un rayon de lumière; et encore n'est-elle pas nécessaire. Personne ne pense qu'un roi ait fait un bijou; mais il a pu faire

unechanson ; et le plaisir de donner aux Muses un serviteur couronné, l'idée que les vers d'un roi honorent la poésie, ont sacré Henri IV poëte : on a voulu le doter de toutes les qualités. Le madrigal prétentieux est devenu un pont-neuf; il a même quelque peu de cette popularité ironique qui chansonne un brave lieutenant de François P' et le héros anglais de Malplaquet, et qui en France est peut-être la plus durable; il n'est pas un des moindres titres de Henri IV à cet éloge célèbre :

Seul roi de qui le peuple ait gardé la mémoire.

Dès que Henri IV était poêle, il n^en coûtait rien de lui faire tout un bagage poétique. On lui a trouvé des couplets à la comtesse deMoret. Henri IV va nous chanter une bergerie :

Viens, Aurore,

Je t'implore; Je suis gai quand je te voi.

La bergère

Qui m'est chère Est vermeille comme toi.

Puis les comparaisons obligées :

De rosée

Arrosée, La rose a moins de fraîcheur ;

Une hermine

Est moins fine; Le lait a moins de blancheur.

H est convenu dans les idylles qu'une bergère chaule en gardant les moulons :

Pour entendre Sa voix tendre

On déserte le hameau,

EtTityre

Qui soupire Fait taire son chalumeau.

Nous passons à la description de la belle. Comme elle est sans seconde^ elle est blonde-^ si elle était brune, il eût fallu peut-être la comparer, de par la rime, au pale satellite de la Terre, elle dont chaque œil est un astre, et le plus brillant de tous :

Elle est blonde, Sans seconde, Elle a la taille à la main.

Sa prunelle Étincelle ,{ç,.^^( Comme l'astre du matin.

Pour bien finir, il faut la ranger au nombre des déesses; l'éloge ne pouvant guère monter plus haut, elle n'aura rien à reprocher à la bonne volonté de son adorateur :

D'ambroisie,

Bien choisie, Hébé la nourrit à part,

Et sa bouche

Quand j'y touche Me parfume de nectar.

Voilà un rhythme bien difficile et des vers bien courts pour un homme dont le métier n'est pas de faire des vers. Les grands vers donnent au moins plus d'espace pour courir après la rime ; mais l'attraper au bout de trois syllabes, et renouveler cet exercice dans cinq strophes qui se suivent , c'est presque un tour de force! Et pourtant le travail ne paraît pas :

il y a dans ces petits vers une aisance qui trahit T habitude. Il y a aussi des beautés de convention qui trahissent le métier. Pour deux vers gracieux et siniples :

Je suis gai quand je te voi.

Elle a la taille à la main; '

que de vieux oripeaux de poésie! que d'emprunts faits à Virgile! fleurs qui languissent et se fanent loin du sol où elles sont nées, toutes desséchées à force de voyager parmi les madrigaux. Henri IV a la bouche remplie de souvenirs virgiliens; et quelle savante distinction entre l'ambroisie qui est un aliment, et le nectar, saveur exquise composée de miel et de fleurs! Henri IV, sans hésiter, se prononce pour Homère contre Anaxandride, Alcman et Sapho. Égaré par les imitations, il a Tair de ne s'adresser à personne : ces vers pourraient servir à tout le monde pour tout le monde, passer de main en main et prendre place dans un recueil de compliments à l'usage des amoureux de tous les temps. On comprend qu'un poëte de métier jette ses métaphore^ au hasard; il en a une provision. La beauté qu'il célèbre est souvent imaginaire , exempte des défauts qui enlaidissent l'humanité, mais ne possédant que des qualités vagues et incertaines. Elle habite les nuages et l'on s'en aperçoit. Mais un poëte par occasion, adressant ses flatteries bucoliques à une femme vivante, qui présentait à ses yeux et à son cœur une forme déterminée, des qualités particulières et dislinctea, eôt, ce semble, placé quelque détail par-

sonnel. Quoil pas un mot qui marque quel homme envoie, quelle femme reçoit l'hommage! Henri IV entre si bien dans son rôle de poëte, qu'il oublie qu'il est roi et que la comtesse de Moret existe, pour quitter du pied la terre et se perdre dans la fiction. On peut s'en étonner, et penser que, si ces vers lui appartiennent , c'est par voie d'adoption.

Quant à cette épigramme rimée qu'il écrivit, diton, au-dessous de ces deux vers:

Nul heur, nul bien ne me contente, Absent de ma divinité,

laissés par un amoureux sur la table de la duchesse de Condé :

N'appelez pas ainsi ma tante ; Elle aime trop l'humanité;

quelqu'un aura sans doute arrangé j après coup, un mot du roi; ou bien les deux collaborateurs du quatrain se sont d'avance distribué les rôles. Sans une entente préalable, sans de sérieuses garanties d'exécution, le premier n'aurait jamais consenti à écrire deux vers qui ne riment pas et dont les rimes pendantes auraient attendu indéfiniment leurs pareilles. Cela rappelle ce célèbre dialogue d'un roman moderne :

— Un prêtre!

— Il n'en avait que l'habit.

— Lui, pas plus ministre du ciel.,,

— Que je ne suis religieux !

Pour trouver ces effets-là , on se sert évidemment

du procédé de Boileau qui faisait le second vers avant le premier.

On a imprimé un poëme de six cent cinquante vers, intitulé l^ Amour philosophe : « Il est très certainement de notre bon Henri, » dit -on, et comme il est adressé à une religieuse, cette religieuse est très certainement Tabbesse de Montmartre. Une si grande certitude doit rassurer.

Voici le sujet : une religieuse passe sa vie dans la science et la sagesse; l'Amour veut Tenflammer; irrité par d'inutiles tentatives, il se déguise en vieux philosophe, s'introduit dans le couvent, charme la religieuse par ses doctes entretiens, et s'en fait aimer malgré son air de vieillesse et son costume de pédant :

Il ramoncelle son front ;

Ses yeux plus larges se font ; j^-. ,,n

Et en son menton foisonne

Une grand'barbe grisonne...

Et sa mal peignée teste

(II) couvre d'un bonnet à creste,

En quatre coins arrondy, t • >.

Jusqu'aux yeux approfondy.

Les imitations de l'antiquité abondent. Au com • mencement c'est de TAnacréon :

A la fin tout irrité, Comme un enfant dépité.

Faisant craqueter ses armes, Qu'il arrosait de ses larmes, etc.

Vient une paraphrase du discours de Junon au premier livre de l'Enéide. L'Amour s'indigne de trouver un cœur rebelle, et cite ses anciens exploits, ses plus

nobles victimes, Calliope, Dipne, Sapho. Il va changer de face et de voix :

Ne le fis-je pas ainsi Envers Didon la peu caulte?

Aujourd'hui il se déguise en philosophe :

Ainsi qu'on vit habiller

Pallas en vieil conseiller

Et sage bourgeois d'Ithaque

Pour conduire Télémaque.'^*'* * '

Le discours qu'il débite à ja religieuse est une traduction du discours de Silène : Namque canebqt uti, surchargée d'érudition philosophique et même théologique.

Il se met sur le discours

Du soleil et de son cours ;

Il raconte l'origine

Du ciel et de sa machine...

Des formes et des matières,

Et des qualités premières,

Des éléments épurés,

Et de leurs corps altérés ;

Des idées platoniques,

Des nombres pythagoriques.

Et des atomes menus

A Démocrite connus

Sur la divinité triple,

Aux deux bouts et au milieu,

Ne représentant qu'un Dieu, etc.

Virgile fournit encore beaucoup d'autres développements ; celui-ci, par exemple, qui est d'une forme assez heureuse : viiU^mi

Elle aime et ne sait qu'elle aime ; " ^ '" ' ■^Mn\ Elle se figure elle-même

Quelque démon, quelque esprit

Qui déguisé la surprit.

Si elle est en un lieu sombre,

Soudain elle voit son ombre,

Comme un fantôme trompeur,

Qui lui fait plaisir et peur.

Elle-même s'imagine

Quelque flamme plus divine,

Et de telle fiction

Que l'insolent Ixion, etc.

H est fâcheux que l'insolent Ixion se jette à la traverse.

Tout cela est bien savant pour Henri IV. D'autres parties sont bien subtiles, et d'une curiosité d'expression bien laborieuse. L'Amour dit :

Sans aimer je veux qu'elle aime Le jugement de soi-même, Ou un bien qui ne soit point, Ou un rien moindre qu'un point, Imaginé dans la niie Ni visible ni cogniie, Comme Narcis quy aima L^ombre qui le consuma.

Les antithèses ne manquent pas :

La nouvelle amante

Se console et se tourmente, Et dessus un subject feint.

Se resjouit et ge plaint ; Son amour est sans caresse, Sans serviteur, sans maîtresse.

^noojiiAM

On trouve aussi une plaisanterie d'un tour agréable, mélange comique de mythologie et de merveilleux chrétien, mais qui semble une épi{>iamme de scep-

tique, où Henri IV, je crois, ne se fût pas risqué. It s'agit de l'Amour :

Et à l'endroit de l'Église, Son corps mystiq disparut ; Et père Alesne accourut Raconter le cas étrange, Disant que c'était un ange Qu'il avait vu s'envo'er De la terre dedans l'air.

Dans cette longue suite de vers, on remarque une grande sûreté de tournures, une facilité abondante, Tabsence de l'effort, et Thabitude du rhythme et de la composition poétique. On se demande aussi quel est le sens de cette allégorie : elle n'en peut avoir qu'un. Un poêle philosophe a séduit une religieuse; il lui adresse ces vers, et suppose, par une fiction à la fois présomptueuse et modeste, qu'elle s'est éprise non de lui, mais de l'Amour qui a emprunté ses traits et ses habits. Il dit en parlant de lui-même :

Car mon âge qui grisonne N'a plus ce feu qui bouillonne ;

Henri IV n'avait que 38 ans en ^59^ ; et si sa barbe était déjà grise, il n'avait pas, par malheur, perdu te feu qui bouillonne,

L'Amour, après s'être déguisé, ne sait où mettre son arc, ses flèches, son bandeau et sa torche.

Il s'avise pour le mieux De Inisser tout dans les yeux De sa chère Gabrielle.

Qui par sa force immortelle Avait rangé sous sa loi fcjl>"a lili j . L'âme et le cœur d'un grand roi.

Quelle apparence que Henri IV ait parlé de Gabrielle d'Eslrées à iMarie de Beauviliiers, dans un poëme dont il dit :

Sainte, j'ai faict ce discours Pour dépeindre nos amours,

et qu'il dise en parlant de lui-même : « un grand roi? »

M. Bascle de la Grèze, dans un ouvrage récent (4), cite un cantique composé par Henri IV après la bataille d Ivry, et tiré d'un opuscule très-rare imprimé à Lyon eu 4594; opuscule que je n'ai pu retrouver. Ici du moins c'est le roi qui parle. Il reste à examiner s'il a trouvé ou emprunté les vers. Ce cantique est assez long, ce qui déjà éveille les doutes. Les deux premières strophes forment une période, séparée en deux parties égales qui se divisent à leur tour en deux membres, conformément aux habitudes des orateurs latins.

Puisqu'il te plaist. Seigneur, d'une heureuse poursu ite

Épandre, libéral, sur moi ton serviteur

Un monde de bienfaits, et qu'ore en ma faveur

Tu as mis justement mes ennemis en fuite;

Je ne veux me cacher sous un ingrat silence,

Ni trop fier m'élever en ma faible vertu; ' *

Je veux dire que toi ce jour as combattu ;(]

El rompu des méchants la superbe arrogance. ,.,

Ces métaphores sont bien littéraires et d'une élégance qu'on n'acquiert que par les longues études. La dernière strophe de la pièce en contient une plus

(1) Le Chàteaude Pau, Didron, 1854. ^I J'i ^(«pf

hrillonte encore, el plus recherchée. Un poêle de profession a des ailes qui le portent au delà de la réalité ; mais un poëte qui l'est par hasard voltige à quelques pieds au-dessus des faits et dans leur voisinage ; il ne trouve pas de comparaisons aussi lointaines que celle-ci :

Là, j'ai foulé l'orgueil de l'Espagne trop fière, Et au prix de son sang, j'ai gravé, valeureux, En tranchant coutelas sur èon solpaoùreux De fuite et lascheté le lasche vitupère.

Ces vers sentent l'école de Ronsard. En lisant le dernier mot, on se rappelle que Dubartas, qui précisait et latinisait à outrance, était gentilhomme du roi, et qu'il a fait une ode sur la bataille d'ivry. A-t-il rendu au roi à l'égard de Dieu le même service qu'un autre lui rendra plus tard à l'égard de Gabrielle? Il est vrai qu'on trouve dans ce cantique moins de folles hardiesses et de débauches philologiques que dans les autres poésies de Dubartas; mais, écrivant pour le roi, il a pu modérer son intempérance habituelle, qui l'eût fait tout d'abord reconnaître. Quoiqu'il en soit, il est douteux que Henri IV ait eu le loisir et la liberté d'esprit nécessaires pour composer avec la lenteur qu'apporte le manque d'habitude un hymne d'une pareille étendue. Le jour même de sa victoire, il établit son camp à Rosny, et fait partir des courriers vers les principaux de ses serviteurs et vers les gouverneurs des villes et des provinces. Pendant les quatre jours suivants, il reçoit à soumission la ville de Mantes, puis celle de Vernon, et fait écrire aux grands corps de l'État et aux

villes importantes. Ensuite il s'occupe de réunir son conseil, et envoie de nombreuses lettres aux puissances étrangères et aux divers parlements. Toutes ces affaires le mènent au mois d'avril. On pourrait même supposer, d'après certaines apparences, la subite réunion de son conseil, où ii convoque les cardinaux de Vendôme et de Lénôncourt, le prolongement de son séjour à Mantes, et le retard obstiné qu'il met à annoncer sô victoire à sa fidèle alliée Elisabeth, tandis qu'il en informe de petits princes étrangers et de petits cantons suisses ; on pourrait croire que, satisfait de l'éclatant succès de ses armes à Ivry, il songe un moment à donner des gages aux catholiques par quelque promesse solennelle, peut-être même par une abjuration immédiate que la récente victoire eût fait paraître volontaire. Ce sont là, en tous cas, des signes non équivoques de secrètes préoccupations, qu'il est difficile de pénétrer, mais qu'il faut reconnaître, et qui n'ont pas dû lui permettre d'écrire laborieusement un dithyrambe, même en l'honneur du Dieu des armées. Et quand il fut délivré de ces soucis, sa pieuse reconnaissance avait eu le temps de vieillir ; TenthoUsiasme était refroidi, et l'espoir de nouvelles faveurs devait faire tort au souvenir des anciennes.

Que reste-t-il donc à Henri IV de tous les vers qu'on lui attribue? Peut-être ces deux strophes adressées à la marquise de Verneuil : /p

Le cœur blessé, les yeux en larmes,

Ce cœur ne songe qu'à vos charmes, ''

Vous èles mon unique amour.

H* Jour et nuit pour vous je soupire;

Si vous m'aimez à votre tour, J'aurai tout ce que je désire.

Je vous offre sceptre et couronne ; Mon sincère amour vous les donne :

~ *' A qui puis-je mieux les donner?

Roi trop heureux sous votre empire, Je croirai doublement régner.

Si j'obtiens ce que je désire.

L'absence d'images, le tour vulgaire et prosaïque de quelques vers, la construction vicieuse et gauche des deux premiers, tout annonce l'inexpérience; l'auteur s'est même aidé, comme d'un appui, de la chanson à Gabrielle. Mais on sent quelque én)Otion et quelque chaleur. Un habile versificateur eut mis plus d'élégance ; un faiseur médiocre, travaillant pour un autre, n'aurait pas rencontré la vérité du sentiment. Henri IV a pu faire un effort galant pour cette Henriette d'Entragues qu'il a si violemment aimée. Il n'est pas « percé de mille dards; » mais il a

Le cœur blessé, les yeux en larmes;

il offre simplement sa couronne, sans accompagner le cadeau de cette antithèse déclamatoire, où il songeait plus à exalter son courage que son amour :

Je la tiens de Bellone; Tenez-la de mon cœur.

Il regrettait de n'avoir gagné qu'un royaume tandis que les yeux de sa maîtresse « devaient régner sur toute la terre; » ici il dit lourdement, mais sans prétention :

A qui puis-je mieux les donner?

Ce n'est pas d'un grand poëte; mais c'est d'un homme qui donne de bon cœur.

Qu'il ait aimé la poésie, rien d'élonnant dans un siècle qui se passionnait pour les vers au point d'en lire de mauvais, et où les rois François 1", Henri lï, Charles IX en faisaient tant bien que mal. Mais il Ta peu cultivée. Il guerroyait et administrait au lieu de pâlir sur des rimes rebelles; il gagnait et conservait sa couronne royale sans se soucier de la couronne de lierre du poëte : cela valait peut-être mieux pour la France et pour la poésie. D'ailleurs il a d'autres qualités, et, privé de celle-là, il ne perd qu'une bagatelle : Charles IX y perdrait davantage.

A côté du poëte se présente l'orateur. Les historiens nous donnent deux discours militaires prononcés en face de Tennemi , à Coutras et à Ivry ; l'éloquence y est vive et entraînante, familière et un peu fanfaronne, et pleine d'une gaieté belliqueuse. D'Aubigné cite la réponse qu'il fit à ses partisans catholiques, quand, au jour même de son avènement, ils le pressaient impérieusement de changer de religion : Me prendre à la gorge, etc. Sa parole est fière et ardente, énergique et mâle, hardie ^t noble. Mais on ne peut rien dire de plus ; les habitudes connues des historiens du temps, et leur souci d'imiter servilement les anciens, les invraisemblances du discours rapporté par Legrain font craindre des changements arbitraires ; quelques apparences d'art oratoire et de science des effets sen)blent nous avertir que les négligences de l'improvisation, tournées et retournées dans des mains intermédiaires, ont disparu dans des

phrases arrondies et sans aspérité, comme ces cailloux que les flots polissent en les roulant. Le jugement doit rester va^Tue et peu précis, pour ne pas être faux; et s'enga^^er dans l'analyse serait entrer dans des roules incertaines et trompeuses. Mais on trouve dans le fonds bupuy le brouillon du discours aux notables, de la main même du roi. En lisant ses propres paroles nous Tentendons parler, commesinous étions au 4 novenibre ^596, assis dans la grand'salle du parlement de Rouen Que dis-je? nous surprenons ce que les notables n'ont pu voir, le travail de la composition, la formation des idées, ils se seraient peut-être méûé des flatteries royales, s'ils avaient su que le roi n'avait ajouté qu après réflexion le mot Messieurs, terme de respect, au commencement, et Mes chers sujets, terme d'affection, au milieu. Ils auraient peut-être moins cru à ses protestations de dévouement, s'ils avaient su que l'amour qu'il porte à ses sujets ne devient une violente amour, et Fenvie qu'il a d'être libérateur de la France une extrême envie, que par correction. Enfin nous admirerons plus qu'eux rhabileté de ce discours, parce que nous savons mieux à quoi il tendait. La Ligue était abattue ; mais on bâtit malaisément sur des ruines. Les meilleures réformes n'amènent que des succès tardifs et incertains. Les espérances d'une nation^ aux premiers jours d'un nouveau gouvernement, sont vives et impatientes; si les effets ne répondent pas à l'attente publique, Henri IV n'en veut pas être comptable devant la France. Il faut que les notables proposent les mesures; de la sorte, la popularité du roi

ne court aucun péril. Si les mesures sont oppressives, le roi n'est que Texécuteur; si elles sont tout à fait mauvaises, un jour viendra où les inconvénients apparaîtront; et le roi pourra dire après d'utiles expériences : «Voyez la besogne que font vos assemblées; laissez-moi vous gouverner à ma guise. Pour peu que mon administration soit tolérable, elle sera meilleureque celle que vos notablesont voulu fonder.» Cependant il ne veut pas s'abstenir^ s'effacer, et leur laisser une liberté qui pourrait compromettre ses intérêts ou contredire ses idées. Le mieux serait que, dans l'adoption des mesures, le roi fût l'auteur vérittïble, et les notables les auteurs présumés.

ÎJ commence par cette ironie agréable et celte affectation de bonhomie qui lui sont habituelles : « Si je voulais acquérir le titre d'orateur, j'aurais appris quelque longue et belle harangue, et la vous prononcerais avec assez de gravité. » Il rappelle les malheurs de la France : si elle est encore debout, c'est grâce au dévouement de ses serviteurs; et il cite d'abord les hommes de robe, avant la noblesse et les princes du sang même. Enfin : « Je ne vous ai point appelés comme faisaient mes prédécesseurs, pour vous faire approuver leurs volontés; je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre. ;)

Que devaient faire ces notables, sinon lutter d'abnégation avec un monarque si confiant, et exercer selon ses vœux la puissance qu'il leur offrait? Ils se croient libres; mais que Sully leur apporte des observations aa nom du roi , ils les accueilleront.

amenderont, obéiront, en paraissant les maîtres. Les décrets seront votés en toute indépendance; mais, comme il est plus aisé de résister à un roi qui commande qu'à un roi qui demande, ils auront cédé de bonne grâce à la pression de cette flatterie qui les chatouille, et de cette soumission qui les enorgueillit. Ce serait ingratitude que de contrarier cette barbe grise , ce victorieux, qui n'a reconquis ses Etats que pour les mettre, avec sa personne, en tutelle dans leurs mains.

Les fonds Dupuy, Béthune et Fontette, et les Archives du royaume nous ont conservé quelques autres discours, dont le texte mérite toute confiance, sinon pour chaque mot en particulier, du moins pour les idées, le tour, le mouvement et les images. M. Berger de Xivrey a eu soin de les insérer dans le recueil des Lettres missives de Henri IV. L'allocution au parPement de Paris, du 1\ mai ^597, nous arrive écrite par le secrétaire du cabinet en imitation de J'écrilure royale (Dupuy, 407, fol . 25. — Lettres miss. , IV, 764). La copie qui nous représente la harangue du ^ 9 avriH 597, à ce même parlement, a un titre de la main du roi (Dupuy, 407, fol. 22. — Lettres missives^ IV, 745). Les autres offrent de grandes garanties d^authenticité et de fidélité, parce qu'elles sont contemporaines, écrites par des secrétaires du roi, ou déposées dons des recueils qui font foi, comme les Mémoriaux de la Chambre des comptes.

Ces discours sont au nombre de douze. Huit sont adressés aux parlements de Paris, de Bordeaux ou de Toulouse, ou à leurs présidents ; un autre à la Cham-

bre des comptes ; au Corps de ville ; deux aux députés du clergé.

Six ont trait à Fadministration financière ; un à une affaire de justice; deux aux choses ecclésiastiques, et les trois autres à Tenregistrement de l'édit de Nantes.

Les rhétoriques placent au premier rang, parmi les mœurs que Torateur doit montrer, la simplicité et la modestie. Henri IV affecte la simplicité; mais il s'en faut qu'il soit modeste; il se vante de tout, et sa simplicité méine lui fournit des prétextes à se décerner des éloges : « Mes prédécesseurs vous ont donné des paroles avec beaucoup d'apparat ; et moi , avec jaquette grise, je vous donnerai les effets. Je n'ai qu'une jaquette grise ; je suis gris par le dehors, mais tout doré au dedans » (Lettres îniss., V, 55). Et quand les députés de Bordeaux le surprennent jouant avec ses enfants : « Ne trouvez point étrange de me voir ici folâtrer avec ces petits enfants. Je sais faire les enfants et défaire les hommes. Je viens de faire le fol avec mes enfants; je m'en vais maintenant faire le sage avec vous, et vous donner audience » (Lettres 7niss.^Y, ^80). Il fait sonuer ses vertus, son courage, son dévouement à la France : o J'espère dans ce temps-là voir les ennemis... Si je fais mal, je ne vous en apporterai point de nouvelles; car j'y demeurerai » (Lettres m«.s., IV, 4^6). — « Si on me donne une armée, j'apporterai gaiement ma vie pour vous sauver et relever l'État ; sinon, il faudra que je recherche des occasions, en me perdant, de donner ma vie avec honneur, aimant niicux faillir à lÉtat que si l'État me

faillait. J'ai assez de coura^re et pour Tun ef pour l'autre» (Lett. miss., ÏV, 744). — «Faudra-l-il laisser dissiper TÉlat el l'assujettir aux étrangers ? Je m'assure que nul de nous n'a le cœur si lâche que de Tendurer. Pour mon regard je souffr r.iis plutôt mille morts, et espère vous laisser des enfants pour rois qui n'auront point moindre courage )• (Lettres miss,, VI, 205).

Mais il veut inspirer la modestie aux autres. Qu'ils ne se figurent pas qu'ils l'égalent en intelligence : « Cet édit a été vu en mon conseil et par moi qui avons assez de jugement pour connaître ce qui est pour le bien de cet État w (Lettres miss,, IV, Mo). Il ne souffre même pas qu'ils se croient plus éloquents que lui : « Je pensais que ne fussiez venus que pour prendre congé de moi, comme vous m'avez dit. C'est pourquoi je ne suis préparé à vous répondre ; ce que j'eusse fait en aussi bons termes que ceux que vous m'avez dits » (lùid.^ 4^4). Il leur rappelle ce qu'ils lui doivent : « Je vous ai remis en vos maisons ; vous n'étiez que dans de sales et petites chambres , je vous ai remis dans mon palais» (Ibid.). Enfin il se moque d'eux : « Si vous me faisiez offre de deux ou trois mille écus chacun, ou me donniez avis de prendre vos gages ou ceux des trésoriers de France, ce serait un moyen pour ne point faire des édits; mais vous voulez être bien payés, et pensez avoir beaucoup fait quand vous m'avez fait des remontrances pleines de beaux discours et de belles paroles ; et puis vous allez chauffer et faire tout à votre commod ité » ( / bid. ,445).

Mais tout en malmenant ses adversaires, il veut se les concilier. C'est un bon maître^ c'est-à-dire que si on lui laisse la puissance, il aura de la boulé. Il leur dit d'abord qu'ils ont raison, avant de leur prouver qu'ils ont tort. 11 leur fait des protestations d'affectien , pour qu'ils Taiment, c'est-à-dire lui obéissent : « Que tous en général et chacun en particulier me fassent connaître combien il m'aime et désire faire service agréable » {Lett, miss.^ VI, 206).

Quant aux arguments, c'est d'ordinaire le chancelier qui est chargé de cette partie. Henri IV n'entre pas dans les détails du raisonnement ; il affirme plutôt qu^il ne discute : a Vous m'avez par vos longueurs tenu ici trois mois ; vous verrez le tort qui a été fait à mes affaires ; quatre mois vous le feront voir» [Ibid.^ IV, A\A). Quand il s'engage pour l'avenir, il ne donne que des assurances verbales ; il se contente de déclarer qu'il est sincère; mais il se répète, il insiste comme s'il craignait qu'on en doutât ; « Ce que j'ai à la bouche, je l'ai au cœur... Mes paroles ne sont point de deux couleurs; ce que j'ai à la bouche je l'ai au cœur » (Ihid.). « Je piomets que je ne baillerai plus telles abolitions; ils s'en peuvent assurer puisque je le proujets ; car je tiens tout ce que je promets » {Ihid.^ VI, 28). Il ne touche guère qu'aux preuves de Tordre moral : l'intérêt de la Fiauce, se^ propres qualités, les services qu'il a rendus, l'amour qu'il a pour ses sujets, la reconnaissance qu ils lui doivent : « Le naturel des Français est de n'aimer point ce qu'ils voient : ne me voyant plus, vous m'aimerez; et quand vous m'aurez perdu, vous me regrets

terez » (Lett. mtss.j IV, 4^4). Il passe à côté des arguments de l'adversaire, soit qu'il les effleure de la pointe d'une épigramme, soit qu'il leur échappe par quelque réponse vague ; ou bien il leur oppose une sorte de refrain qui fatigue l'oreille des auditeurs pour se fixer dans leur esprit : « Il nie faut de l'argeïtt... Mes Suisses m'ont promis de venir jusques à la rivière de Marne ; mais ils ne passeront point sans argent... Il ne me faut rien que de l'argent... Tout ira bien si j'ai de l'argent» (Ibid., IV, 4^5 et 4 16). Cependant les habiletés de discussion ne sont pas rares : un mot qu'on lui a dit lui sert de point de départ, et il en fait le nœud même de son discours : « Vous m'avez dit que je me hasarde trop ; je ne le fais volontiers ; mais j'y suis contraint, parce que si je n'y vais, les autres n'y iront point. Ce sont tous volontaires que je ne puis pas forcer. Si j'avais de quoi payer les gens de guerre, j'aurais des personnes assurées que j'enverrais aux hasards, et je n'irais point; mais je n'ai personne. Force troupes me viennent trouver; mais quand je les ai tenues quinze jours, je ne sais qu'elles deviennent» (Ibid,).

Au besoin même, personne n'a le raisonnement plus serré et plus juste. Il demande le rachat et l'amortissement des rentes : « Car arrivant un changement de règne ou quelque mouvement de guerre en ce royaume, comment estimerez-vous qu'il soit possible de subvenir à telles dépenses extraordinaires, puisque tout le revenu d'icelui, quelque excessives qu'en soient les impositions, peut à grande peine porter les charges et dépenses du courant?

Lorsque les rois mes prédécesseurs sont tombés en pareilles adversités, ils ont eu recours aux aliénations de leurs domaines, constitutions de rentes, créations d'offices, augmentations de tailles, gabelles et impositions ; mais maintenant toutes ces choses sont parvenues à tel excès, qu'il ne s'en peut tirer ni espérer

aucune assistance Ne sachant où prendre des

moyens, tenez pour certain que l'on s'adressera au ' fonds des rentes, comme le plus facile^ et crains qu'enfin telles affaires continuant et tirant à la longue, eux (mes enfants) ou moi soyons contraints par la nécessité, qui est la loi de toutes les lois, de faire banqueroute à celte nature de dettes : chose que je veux éviter de toute ma puissance... Je me suis résolu, pour prévenir tels inconvénients, d'entrer au rachat et amortissement des rentes... Je ne me départirai jamais d'une telle résolution, quelques difficultés et empêchements que vous y puissiez apposer, d'autant que je la tiens non-seulement juste et utile, mais tellement nécessaire, que la conservation de cet État y est conjointe et attachée » (Lett, m/ss.^ VI, 205 et 206). La netteté des idées, les sages principes d'une administration qui songe à l'avenir, la fermeté de la décision développent des considérations qui sont bonnes pour tous les temps, peut-être même pour le nôtre.

Quand le raisonnement comporte le pathétique, c'est la vraie éloquence : « Vous avez, par votre piété, secouru l'année passée infinis pauvres souffreteux qui étaient dans votre ville; je vous viens demander l'aumône pour ceux que j'ai laissés sur la

frontière. Vous avez secouru des personnes qui étaient dans les rues, sur les tabliers ou accagnardés près du feu ; je vous demande l'aumône pour des gens qui ont servi, qui servent nuit et jour, et emploient leur vie pour vous tenir ert repos... J*ai encouragé ceux du plat pays; j'ai fait fortifier leurs clochers, et faut que vous die, messieurs, que les oyant crier à mon arrivée : Vive le roi I ce m'était autant de coups de poignard dans le sein, voyant que je serais contraint de les abandonner au premier jour » (Lett. miss,, IV, 743 et 747).

Aussi voyez-le revenir dans ce parlement qui n'a pas accédé à ses demandes ; a Je suis donc été poussé de venir ici par vos longueurs, vos opiniâtretés et vos désobéissances, et encore pour le salut de l'Etat, duquel je vous ai fait voir le péril éminent, qui toutefois ne vous a ému, etc. » (Ibid.^ 764).

Comparons cette dernière harangue avec la réponse à ce même parlement, qui refuse d'enregistrer les lettres d'abolition de M. de Saint-Géran. Henri IV sent qu'il a tort, au moins en principe. Le ton est très modéré, et les explications sont d'égal à égal. « J'ai reçu en bonne part tout ce que vous m'avez dit, et de tous les points que vous avez touchés, je ne contredirai à un seul, parce que je reconnais que tout

cela est véritable Vous direz à ma cour que j'ai

trouvé fort bon qu'elle se soit montrée roide lors de la présentation des lettres d'abolition, et que je trouve bon qu'elle ait pris la voie des remontrances... Je vous ai dit que je ne contredirai rien de ce que vous m'avez dit; j'en excepte une chose : c'est que vous

craignez la conséquence. Vous direz à ma cour que je lui ôte cette crainte. Je n'eusse accordé celle-ci sans quelques particulières considérations, et que Ton sortait encore des troubles ; mais je veux qu'elle soit vérifiée purement et simplement, et leur direz que j'aurai toujours soin de conserver l'autorité de la justice » {Lett. miss.^ Yl, 27 et 28). A la dernière phrase, Tordre est tempéré par une promesse, et quoique placé avec intention vers la fin, il est suivi d'une parole rassurante.

Mais il est rare que Henri IV se croie dans son tort; et d'ordinaire, quand on lui apporte des remontrances, on reinporte les siennes. Les députés du clergé viennent se plaindre des abus qui déshonorent l'Église de France. Le roi leur promet d'y remédier : « Cola se fera petit à petit ; Paris ne fut pas fait en un jour. Faites, par vos bons exemples, que le peuple soit autant excité à bien faire comme il en a été précédemment éloigné. Vous m'avez exhorté de mon devoir, je vous exhorte du vôtre. Faisons bien, vous et moi ; allez par un chemin et moi par l'autre, et si nous nous rencontrons, ce sera bientôt fait. » (/^/é/., V, 53.)

En >IC05, une assemblée générale du clergé se réunit à Paris; elle envoie des députés au roi pour demander l'acceptation du concile de Trente. Henri IV lait une réponse évasive ; le (lascon devient Normand en restant goguenard : « Vous m'avez parlé du concile ; j'en ai désiré et désire la publication; mais, conmie vous avez dit, les considérations du monde combattent souvent celles du ciel. « Et aussitôt :

« Commoncez à vous guérir vous-mêmes, et exciter les autres par vos bons exemples à bien faire. » Puis il se plaint de leur grand nombre et de la longueur de leur session. On est charmé de cette malicieuse bonhomie qui raille, commandeetgourmandedans un langage paternel et débonnaire: « Je vous veux maintenant dire un mot en père... L'on assemble ainsi un grand nombre de personnes quand on a envie de ne rien faire qui vaille... Regardez d'abréger, ou autrement je vous retrancherai. H y a qui sont à faire bonne chère en cette ville aux dépens des pauvres curés, et qui font ménage pour trouver plus grande épargne à leur retour... Vous mettez, par vos longueurs, les pauvres curés à la fainietau désespoir. Je me veux joindre avec eux et avec les plus gens de bien de votre compagnie (il en est bon nombre, et tous en voudront être, puisqu'il est question de gens de bien), pour faire donner ordre à la longueur du temps qu'il ya que vous êtes ici : je serai le chassavant. » Est-il façon plus spirituelle d'inviter quelqu'un à s'en aller? Les affaires du clergé nous mènent naturellement à celles des réformés^ et aux trois discours prononcés par le roi à trois parlements, pour obtenir l'enregistrement de redit de Nantes. Le discours au parlement de Paris est fort remarquable. Cet édit est la signature de la paix entre les Français qui s'entretuent depuis cinquante ans ; fermant l'ère des guerres religieuses, ouvrant celle de la liberté de conscience, et des croyances tranquilles et respectées. On sent que Henri IV y voit le couronnement de son œuvre, et le plus grand bienfait dont il puisse doter la

France : « Ce que j'en ai fait est pour le bien de la paix ; je l'ai faite au dehors ; je la veux faire au dedans de mon royaume. » Aussi ne recule-t-il devant aucun obstacle, prêt à braver la résurrection des vieilles haines, à punir, à combattre, à refaire le roi de Navarre contre une Ligue renaissante : « Je couperai la racine à toutes factions et à toutes les prédications séditieuses, faisant accourcir tous ceux qui les suscitent. J'ai sauté sur des murailles de ville; je sauterai bien sur des barricades. »

Quand Messieurs du parlement sont introduits, il n'aborde pas aussitôt le sujet de cette grave audience; mais avec une heureuse adresse, il leur raconte une anecdote : « Je vous veux dire une histoire que je viens de ramentevoir au maréchal de La Châtre. Incontinent a[)rès la Saint-Barthélémy , quatre qui jouions aux dés sur une table, y vîmes paraître des gouttes de sang, et voyant qu'après les avoir essuyées par deux fois, elles revenaient pour la troisième, je dis que je ne jouais plus ; que c'était un njauvais augure contre ceux qui l'avaient répandu. M. de Guise était de la troupe. » Et c'est après avoir, comme par hasard, évoqué les sanglantes images et les affreux souvenirs, qu'il commence un discours plein de véhémence et d'adresse, d'éclat et de familiarité, où toutes les armes servent à la fois, la hardiesse, la fierté, la bonté, le sarcasme, la gaieté même, l'intimidation et la {)rière.

il invoque en iavo^jr de l édit l'approbation de son conseil, et des ducs et pairs, qui pourtant sont dévoués à l'Église romaine, il soutient et prouve

- so —

qu'il est bon catholique, d'une façon qui paraîtrait presque bouffonne, si l'on ne sentait sous les arguments burlesques ce dépit d'un homme qui a raison et qui trouve une résistance sans raison : « Ne m'alléguez point la religion catholique; je l'aime plus que vous; je suis plus catholique que vous; je suis fils aine de l'Église; nul de vous ne Test, ni le peut être. Vous vous abusez si vous pensez être bien avec le pape; j*y suis mieux que vous. Quand je l'entreprendrai, je vous ferai tous déclarer hérétiques, pour ne me vouloir pas obéir. » Cet édit est « Tédit du feu roi » (celui de 4576). Et quels en sont les adversaires? « Ne parlons point tant delà religion catholique, ni tous les grands criards catholiques et ecclésiastiques ! Que je leur donne, à l'un deux mille livres de bénéfice, à l'autre une rente, ils ne diront plus mot. » Quegagne-t-on à repousser l'édit? Les réformés voyant ce mauvais vouloir demandent de nouvelles garanties : « Je ne veux pas que soyez cause d'autres nouveautés par un refus. » Et l'édit n'en passera pas moins ; car, au besoin, il le fera enregistrer en lit de justice : « Quand vous ne voudrez passer l'édit, vous me ferez aller au parlement. » Ces arguments sont jetés au milieu d'autres, tirés de la personne du roi qui parle, ou des magistrats qui écoutent ; « Vous me voyez en mon cabinet, où je viens parler à vous, non point en habit royal... mais vêtu comme un père de famille, en pourpoint, pour parler familièrement à ses enÊints... Vous me devez obéir quand il n'y aurait considération que de ma qualité et obligation que m'ont mes sujets... J'ai rétabli

l'État.. . je n'ai exemple à invoquer que de moimême... L'on s'est plaint à Paris que je voulais faire des levées de Suisses et autres amas de troupes. Si je le faisais, il en faudrait bien juger; et serait pour un bon effet, pour la raison de mes déportements passés. . . Je suis roi maintenant et parle en roi; je veux être obéi... Il n'y en a pas un d'entre vous qui ne me trouve bon quand il a affaire à moi, et n'y en a pas un qui n'en ait affaire une fois Tan : et toutefois à moi qui vous suis si bon vous m'êtes si mauvais! » Aussi il leur rappelle sans cesse ses bienfaits, il les intimide, il se moque d'eux : « J'ai remis les uns en leurs maisons, dont ils étaient bannis, les autres en la foi qu'ils n'avaient plus... Les gens de mon parlement ne seraient en leurs sièges sans moi... J'ai plus d'intelligences que vous; vous aurez beau faire, je saurai ce que chacun de vous dira. Je sais tout ce qu'il y a en vos maisons, je sais tout ce que vous faites, tout ce que vous dites : j'ai un petit démon qui me le révèle. Ceux qui ne désirent que mon édit passe me veulent la guerre; je la déclarerai demain à ceux de la religion, mais je ne la leur ferai pas; vous irez tous, avec vos robes, et ressemblerez la procession des capucins, qui portaient le mousquet sur leurs habits. 11 vous ferait beau voir. » 11 leur rappelle leur obstination, lors de la reprise d'Amiens, à refuser des édits « que vous n'eussiez passés, si je ne fusse allé au parlement. » Après les reproches, la nienace; puis la raison parle seule, et à la lin la prière se joint à elle : « A la vérité les gens de justice sont mon bras droit; mais si la gangrène se met au bras droit, il

faut que le gauche le coupe. Quand mes régiments ne me servent pas, je les casse... La dernière parole que vous aurez de moi est que vous suiviez l'exemple de M. du Maine (Mayenne). L'on Ta voulu inciter à faire des menées contre ma volonté ; il a répondu qu'il m'était trop obligé et tous mes sujets aussi... Le chef de la Ligue a parlé ainsi comme parleront tous ceux que j'ai remis en foi. Ceux d'Etats, que j'ai remis en leurs maisons, que doivent-ils faire au prix? Donnez à mes prières ce que n'auriez voulu donner à mes menaces ; vous nen aurez point de moi. » Il veut dire sans doute qu'ils n'en auront plus,

L'édit fut enregistré quinze jours après. Les parlements de province flrent quelques difflcultés; mais ils ne pouvaient guère interposer que des délais et non des barrières. Aussi le roi les reçoit-il vertement. Les députés du parlement de Bordeaux viennent le trouver. M. de Chessac, second président, lui fait une harangue de cinq quarts d'heure: « M. de Chessac, non-seulement vous ne m'avez point ennuyé par trop grande longueur, ains plutôt je vous ai trouvé court, tant j'ai pris de plaisir à votre bien dire ; car il faut que je confesse en votre présence que je n'ai jamais ouï mieux dire; mais je voudrais que le corps répondît au vêtement. » Et la hauteur succède à l'ironie : • Nous avons obtenu la paix tant désirée, Dieu merci, laquelle nous coûte trop cher pour la commettre en troubles. Je la veux continuer et châtier exemplairement ceux qui voudraient apporter l'altération. Je suis votre roi légitime, votre chef; mon royaume en est le corps ; vous avez cet honneur d'en être mem-

— sabres, d'obéir, et d'y apporter la chair, le sang^, les os et tout ce qui en dépend. » M. de Cliessac avait rappelé que le parlement de Bordeaux était le seul qui ne se fût pas rangé du côté de la Ligue : « Certes ce vous a été beaucoup d'heur; mais, après Dieu, il en faut rendre louange, non-seulement 5 vous autres, qui n'avez eu faute de mauvaise volonté pour remuer comme les autres, mais à feu M. le maréchal de Matignon, qui vous tenait la bride courte, qui vous en a empêchés... J'ai fait un édit, je veux qu'il soit gardé; et, quoi que ce soit, je veux être obéi ; bien vous en prendra si le faites » (Lett. miss. V, 480).

Les députés de Toulouse qui arrivent les derniers sont les plus maltraités Le roi s'emporte jusqu'aux invectives contre la Ligue et jusqu'à l'éloge des protestants : « C'est chose étrange que ne pouvez chasser vos mauvaises volontés. J'aperçois bien que vous avez encore de l'espagnol dedans le ventre. Et qui donc voudroit croire que ceux qui ont exposé vie, bien, et état et honneur pour la défense et conservation de ce royaume, seront indignes des charges honorables et publiques, comme ligueurs perfide et dignes qu'on fleur courût sus et qu'on les bannisse du royaume? Mais ceux qui ont employé le vert et le sec pour perdre cet État seroient vus comme bons François, dignes et capables de charges! Je ne suis aveugle; j'y vois clair; je veux que ceux de la religion vivent en paix en mon royaume et soient capables d'entrer aux charges; non pas pour ce qu'ils sont de la religion, mais d'autant qu'ils ont été fidèles serviteurs à moi et à la couronne de France. Je veux être obéi,

— Bique mon édit soit publié et exécuté par tout mon royaume. 11 est temps que nous tous soûls de guerre devenions sages à nos dépens. » (Lelt, miss. \^\,)

La lecture de ces harangues nous permet d'établir l'authenticité du discours au parlement sur le rétablissement des jésuites, donné par Pierre Mathieu, et reproduit dans les Lettres missives (VI, ^82). 11 est curieux d'entendre l'apologie des jésuites dans la bouche de Henri IV; et l'on regretterait que l'historien eût embelli et changé. Mais le texte de P. Mathieu garde toutes les habitudes oratoires de Henri IV. Nous avons vu qu'il débutait d'ordinaire par un remerciement, et qu'il aime à vanter son intelligence ; voici Texorde : a Je vous sais bon gré du soin que vous avez de ma personne et de mon État. J'ai toutes vos conceptions en la mienne; mais vous n'avez pas la mienne aux vôtres. » Et voici les derniers mots : 0 Laissez-moi conduire cette affaire; j'en ai manié d^autres bien plus difficiles, et ne pensez plus qu'à faire ce que je vous dis. » Il aime à lancer des traits contre ceux qui lui font des remontrances ; en voici un : « Ils attirent à eux les beaux esprits etchoisissent les meilleurs; et c'est de quoi je les estime. Je désirerais que Ton choisît les meilleurs soldats, et que nul n'entrât en vos compagnies qui n'en fût bien digne. » Il plaisante souvent sur l'argument de l'adversaire, et le réfute par une saillie; en voici de nouveaux exemples : « Pour les ecclésiastiques qui se formalisent d'eux, c'est de tout temps que l'ignorance en a voulu à la science... Ils entrent comme ils peuvent; aussi font bien les autres, et suis moi même

entré comme j'ai pu... L'on dit que le roi d'Espagne s'en sert; je dis aussi que je veux m'en servir, et que la France ne doit être de pire condition que T Espagne, puisque tout le monde les juge utiles... Si l'on craint qu'ils communiquent mes secrets à mes ennemis, je ne leur communiquerai que ce que je voudrai. »

A côté de ces arguments ingénieux et plaisants se trouvent des raisonnements plus sérieux, et présentés avec cette éclatante netteté, cette concision animée qui est le propre de sa parole : « L'Université a occasion de les regretter, puisque par leur absence elle a été comme déserte; et les écoliers, nonobstant tons vos arrêts, les ont été chercher dedans et dehors mon royaume... Jen^ai trouvé un seul dans si grand nombre de ceux qui ont changé leur religion, qui ait soutenu leur avoir ouï dire ou enseigner qu'il étoit permis de tuer les tyrans ni d'attenter sur les rois. Barrière ne fut pas confessé par un jésuite en son entreprise, et un jésuite lui dit qu'il seroit damné s'il osoit l'entreprendre. Quand Chatel les auroit accusés^ comme il n'a fait, et qu'un jésuite même eût. fait ce coup... faudroit-il que tous les jésuites en palissent, et que tous les apôtres fussent chassés pour un Judas?... 11 ne leur faut plus reprocher la Ligue ; c'était l'injure du temp; ils croyaient de bien faire, et ont été trompés comme plusieurs autres... Ils sont nés en mon royaume et sous mon obéissance ; je ne veux entrer en ouibrage de mes naturels sujets. »

Dans tous ces discours, la composition est nulle; Henri IV réussit contre toutes les règles de l'art. Le

désordre même est sa défense, et Ton serait, ce semble, embarrassé pour répondre : il offre peu de prise. Quand un discours se développe régulièrement, on suit la marche progressive des raisonnements ; il est facile de saisir du même regard et Fensemble et les points vulnérables; les arguments reposent et s'appuient les uns sur les autres; si vous détruisez l'un, vous ébranlez les autres. Mais ici, réfutez l'un; tous les autres restent vaillants et intacts. Et comment reprendre une à une des raisons si dispersées? Vous n'êtes jamais sûr de n'en pas oublier, et de n'être pas découvert par quelque endroit. Ajoutez ces raisons qui, si j'ose dire, échappent en riant à vos étreintes, ces plaisanteries, que vous ne pouvez prendre au sérieux sans ridicule, et auxquelles vous ne pouvez répondre sans les prendre au sérieux. Répondrez-vous par d'autres plaisanteries, par une ironie plus piquante? Mais vous parlez à un roi ; il peut se moquer de vous, vous ne pouvez vous moquer de lui : Henri IV use de tous ses avantages, et il abuse de celui-là. De plus, vous risquerez toujours d'ennuyer après un de ces discours vifs et alertes qui s'arment contre vous du plaisir des auditeurs.

Les orateurs prennent séparément les sentiments divers, les émeuvent successivement, et traitent chacun avec ampleur : Henri IV les éveille ou plutôt les attaque, les quitte, les reprend, les mêle et les tempère les uns par les autres; la prière corrige la menace, une parole affectueuse corrige la raillerie. Où l'on mettrait un adoucissement de terme qui rendrait l'expression moins vive pour qu'elle fût moins blés-

santé, il place comme remède un sentiment contraire ; l'auditeur est à la fois surpris et charmé, réprimandé et attiré, moqué et séduit.

Les Athéniens, ingénieux et subtils, voulaient qu'on les promenât dans les détours les plus cachés du raisonnement et de la passion ; les Romains, plus graves, d'un jugement plus lent et plus sur, ne se livraient que peu à peu à la persuasion, et par degrés : dans un auditoire français, les idées, les sentiments s'éveillent vite, et n'ont pas besoin de cette longue et persévérante excitation; une éloquence méthodique et redondante risquerait de les assoupir ou de les fatiguer; le danger, c'est que, naissant aisément, ils ne disparaissent plus aisément encore : il est donc habile de ne laisser de repos à aucun, de les émouvoir tous ensemble, et pêle-mêle.

Ce n'est pas là sans doute la haute et grande éloquence; mais elle a quelque chose d'original et de si personnel, qu'elle ne peut être un modèle, ni faire école. On demande à l'écrivain, pour première condition, de ne pas se travestir, mais de rester luimême; il faudrait aussi le demander à l'orateur : c'est 15 le grand mérite de la parole de Henri IV. Au XVI® siècle, presque tous les faiseurs de discours sont des imitateurs; ils jettent toutes leurs pensées dans les moules de Cicéron. L'éloquence de Henri IV n'emprunte rien à personne : elle n'appartient qu'à lui ; elle le montre tout entier et ne montre que lui ; elle a reçu et garde l'empreinte de son caractère ; présence d'esprit dans la vivacité, justesse dans la soudaineté, mesure dans la hardiesse, bonne luimcur

fine et bon sens railleur; à phrases courtes, sans transitions qui perdent le temps, sans rien d'inutile ou de purement oratoire; adroite et ferme, gaie et élevée, ironique et cliaieureuse, où se mêlent à de nombreuses saillies de l'esprit quelques accents du cœur.

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