DES LETTRES DE HENRI IV
Depuis le jour où M. Villemain, ministre de l'instruction publique, chargeait un membre de l'Institut de recueillir les lettres de Henri IV, en l'entourant de ses propres conseils et des secours les plus précieux, six volumes ont paru ; le sixième se termine avec l'an ^606.
Ces pièces, signées par le roi même, ont une certitude historique qu'aucun autre document ne saurait surpasser. Elles répandent sur une grande époque une clarté toute nouvelle. On ne parlera plus de la Ligue et de la restauration qui l'a suivie, sans tirer de ce recueil la vérité sur bien des choses, sans y chercher la marche des événements, pas à pas, jour par jour, à mesure qu'ils naissent et se déroulent. On pourra surtout étudier l'homme, et de toute cette correspondance qui lui sert de monument, faire sortir Henri IV.
C'est là aussi qu'il faut chercher l'écrivain. Nous n'avons pas encore, il est vrai, les lettres des trois dernières années, qui apporteront à un examen littéraire de nouveaux témoignages : mais je n'ai garde de m'en plaindre. Dans un sujet inexploré, on ne saurait ()rétendre à prononcer du premier abord des jugements dclinitiis ; et inaugurer une élude un peu
prématurée, nécessairement incomplète, c'est montrer qu'on n'a d'autre ambition que de susciter un plus habile, qui l'améliore et l'achève.
g 1er. — ou TEXTE.
Il faut commencer par l'examen des textes, et rejeter tous ceux dont la pureté est suspecte ; des phrases altérées à dessein ou involontairement, par arliCce ou par ignorance, égareraient l'analyse et l'exposeraient aux mésaventures. Après deux siècles d'ensevelissement ou de publication sans contrôle, cette multitude de lettres éparses dans tous les coins et dans tous les pays, et conservées sous toutes les formes, reparaît-elle de tous côtés avec le texte primitif? Parmi les copistes et les éditeurs, personne ne s'est-il trompé ou n'a-t-il voulu tromper? Ne s'est-il rencontré ni déchiffreurs maladroits ni correcteurs peu scrupuleux ?
La plupart des lettres publiées étaient inédiles; les autres avaient été imprimées çà et là.
Les manuscrits des lettres inédites sont-ils fidèlement transcrits ? Tous ceux qui exécutent cette tâche ont-ils eu les deux qualités nécessaires, la conscience et la science? On n'en saurait douter pour les manuscrits que gardent les grands dépôts publics de Paris; même sécurité pour les textes communiqués à M. Berger de Xivrey, comme le portefeuille des Carmes de Tours, la collection de la reine Marie- Amélie, et la plus belle de toutes, celle de M. Feuillet de Conches : c'est plus de la moitié du recueil. M. Ber-
ger de Xivrey surveille le travail de transcription qu'accomplissent d'habiles paléographes. Les plus honorables collaborateurs ont quelquefois mis la main à cette humble besogne : M. de La Villegille a transcrit les originaux de la Mazarine; M. Villemain lui-même a copié un autographe. Quant aux départements et aux pays étrangers, beaucoup de textes sont pris, collationnés et envoyés, par des correspondants de 1 Institut et du ministère de Tinstruclion publique, des fonctionnaires du bureau et des membres du comité des Travaux historiques, des secrétaires-généraux de préfecture, des bibliothécaires, des archivistes, des professeurs et des érudits. Sur quelques-uns la signature d'un notaire certifie l'exactitude. Ces textes portent avec eux leurs garanties, grâce au nom et aux litres du répondant. Mais tous les faiseurs de transcriptions n'étaient pas membres de l'Institut ou élèves de l'école des Chartes ; toutes les pièces n'ont pas passé sous les yeux de M. Berger de Xivrey ou d'un homme compétent; ce sont richesses que l'on garde avec un soin jaloux. Une fois même il a fallu négocier ; un possesseur d'autographes n'a pas voulu se faire connaître; on a du se servir d'un honorable intercesseur. Ces textes-là sontils tout à fait surs?
Disons d'abord qu'à notre époque le respect des textes est un devoir pour tout le monde. Un changement volontaire est une violation ; et ce qui n'était autrefois qu'une liberté usitée, est aujourd'hui plus qu'une supercherie : on ne peut donc croire légèrement à un manque de probité, surtout quand la
distance des temps rend la probité plus facile et la vanité moins exigeante. Les erreurs même , les négligences doivent être rares , parce que chacun reconnaît qu'elles ne sont pas sans gravité, et que le soin de les éviter est un cas de conscience ; afin que personne n'y mît de Tincurie, le ministère a envoyé des circulaires, et recommandé à tous la plus stricte exactitude. Si, malgré cette précaution, une lettre est arrivée mal transcrite, il est difficile que ce défaut ait échappé à M. Berger de Xivrey. Assez souvent il a trouvé ailleurs la copie d'un original, ou l'original d'une copie, ou un imprimé; et la vérité du texte s'est établie par la conformité. Mais il a d'autres moyens de contrôle. Presque toujours guidé par le journal de la dépense royale et par les autres lettres, suivant Henri IV pas à pas, sachant où il dîne, où il soupe, où il couche ; où il va, ce qu'il fait, qui il voit; trouvant à chaque instant, dans les manuscrits qui 1 entourent, des détails très précis, très minutieux et à peu près ignorés; aidé par les connaissances spéciales de collaborateurs dont la science ne saurait être en défaut, comme MM. Mignet, de Montmerqué, Lacabane; on ne peut guère le surprendre par l'altération d'un fait, d'un nom de lieu ou d'un nom d'homme Si Taltération porte sur les mots, M. Berger de Xivrey saura aussi la reconnaître. La langue de Henri IV et de ses secrétaires est une langue à apprendre; personne ne la sait comme le consciencieux éditeur, qui, ayant avec elle un commerce perpétuel, la connaît presque aussi bien que ceux qui l'écrivaient. Les usages de la po-
litesse du temps, les formules épistolaires, les habitudes de langage, les tournures, les mots, tout lui est familier ; il faudrait, pour qu'une altération de la forme passât inaperçue, ou qu'un homme très versé dans la langue du seizième siècle la commit volontairement, et en général les philologues sont très désintéressés à l'égard d'une lettre de Henri IV ; ou qu'un homme sans instruction spéciale fût, en changeant le texte, resté fidèle à la langue du temps : hasard singulier, qui a dû être si rare, que cette crainte ne peut justifier la défiance; et d'ailleurs sans conséquence grave, puisque, si la phrase est altérée, le style ne l'est pas.
Le soin que M. Berger de Xivrey a mis à cette révision est attesté par le nombre des textes qu'il a écartés, aimant mieux (il le dit lui-même) réserver une lettre qui serait, plus tard, reconnue authentique, que d'introduire une lettre apocryphe. Dans les textes qu'il a donnés, s'il éprouve quelque doute sur un mot, il nous en fait part et éveille notre prudence. Il déclare lui-mên>e que les transcriptions venues de Londres lui paraissent peu exactes : je n*ai admis que celles de M. Delpit et de M. Langlet.
Les minutes et les fac-similé valent les originaux. 11 suffit que la transcription en soit fidèle.
Mais si la pièce transcrite est une copie, il faut remonter, et voir si cette copie a été bien prise. Ici encore, en l'absence de l'original, ou d'un imprimé qui puisse servir à la comparaison, l'étude du texte est une garantie ; cette étude a décidé M. Berg«r do Xivrey à l'abandon de certaines copies paraissant dé-
fectueuses, comme celles des lettres au vicomte de Gourdon. Il y a encore d'autres raisons de sécurité. Les copies contemporaines faites par un homme impartial doivent être exactes; la langue, l'écriture, la forme des lettres ne présentent aux contemporains aucune difficulté : c'est ce qu'ils entendent et voient tous les jours. Citons les nombreuses et inattaquables copies des fonds Béthune et Dupuy, dont une partie est de la main même des secrétaires du roi. Les copies des lettres de souverain à souverain, conservées dans les bibliothèques étrangères, ont dû être prises avec soin comme pièces diplomatiques. Celles qui restent dans les archives des vieilles familles méritent aussi la confiance. Presque toutes restaient à côté des originaux ; elles n'avaient d'autre but que d'en faciliter la lecture; et comment aurait-on falsifié, quand le texte véritable était là? La révolution est venue; elle a dispersé les originaux; les copies, peu importantes, ont été respectées, c'est-à-dire laissées en place ou abandonnées dans quelque coin. Plus tard, quand on rechercha les originaux, beaucoup étaient perdus ou détruits; quelques-uns revinrent heureusement dans leur demeure, comme ceux de la famille de Montesquiou ; d'autres sont restés en exil ; ainsi Londres garde les lettres au duc de la Force, et M. le marquis de la Grange ne possède que ces vieilles copies dédaignées. Mais la comparaison des originaux qui se sont retrouvés et des copies qui n'étaient pas perdues, prouve que celles-ci étaient faites avec soin dans les loisirs de la vie de château, ordinairement par quelque abbé attaché à la famille. Quelquefois
même c'est un homme instruit, voué à la découverte des précieux manuscrits, qui s'est fait copiste. L'abbé de Lécluse, qui avait projeté une publication de la correspondance de Henri IV, a copié beaucoup de lettres dont les originaux sont perdus; et l'attention, fort superflue du reste, avec laquelle il a transci'it les lettres publiées par Sully, garantit son exactitude. L'abbé Leydet a transcrit les lettres à Geoffroy de Vivans, et les copies de ce savant tiennent lieu d'originaux.
Mais il faut se méfier des imprimés. Pendant longtemps un éditeur s* est cru un peu auteur, et n'a consenti à donner les écrits d'un autre qu'en les relevant par des corrections. Ce n'est guère que depuis une trentaine d'années que, grâce à nos grands historiens, on s'est attaché à reproduire exactement les textes; et les dernières publications qui contiennent des lettres de Henri IV n'ont pas besoin de garanties (^). Ajoutons les ouvrages contemporains qui pouvaient tomber sous les yeux du roi et provoquer un désaveu (2). Quelques lettres même ont été publiées par l'ordre de Henri IV, et sous la surveillance
(1) Mémoires et lettres de Marguerite de Valois, nouvelle édition revue sur les manuscrits par Guessard. — Compte-rendu des séances de la commission royale d'histoire de Belgique^ 1841. — Souvenirs historiques des résidences royales, par Vulout, 1812. — Mémoires authentiques de Caumont- Laforce, par le marquis do la Grange, 1843. — Quelques souvenirs de courses enSuissc, par Max Buchon, t836. — Dictionnaire des familles de Vancien Poitou, par H. Filleau, 1840.
(2) Mémoires de l'État de France sous Charles IX\ 1578. — Histoire de France, de La Popelinière, 1581.
de ses secrétaires (^). Mais entre l'année 4040 et Tannée ^820, il faut examiner. On peut se fier à un homme impartial et exact comme Pierre de L'Estoile (édition de MM. ChampoUion, d'après le manuscrit autographe) ; à des érudits comme Le Laboureur (2), Dom Vaissèle (5), et plus tard, Gail (4); aux archivistes (5), et aux auteurs héraldiques (G). Les mémoires de Duplessis-Mornay, une des sources les plus importantes des lettres de Henri IV, sont heureusemont à Tabri de tout soupçon : l'édition de 4624 laisserait peut-être quelque incertitude, si le texte n'en était confirmé par une édition plus récente (Treuttel et Wurtz, 4 824), publiée sur les manuscrits originaux par MM. Auguis et de La Fontenelle, dont personne ne conteste l'habileté paléographique.
(1) Déclaration du roi de Navarre sur les calomnies publiées contre lui, 1585. — Déclaration et protestation du roy de Navarre, de M. lepriiice de Condé et de M. le duc de Montmorency sur la paix faite avec ceux de la maison de Lorraine; plus^ deux lettres écrites dudit sieur roy de Navarre, 1585. -- Lettre du roy de Navarre aux trois Estats de ce royaume, 1589.
(2) Mémoires de Castelnau, 1731.
(3) Histoire générale de Languedoc, composée sur les auteurs et les titres originaux, par dom Vaissète, 1730.
(4) Le Philologue, 1814-1828.
(5) Ant. de Keutzinger. Documents historiques relatifs à l'histoire de France, tirés des archives de la ville de Strasbourg, 1818. — Dumoustier de Lafond. Essai sur V histoire de la ville de Loudun, 1778. — Ad. Aubenas. Notice historique sur la ville et le canton de Valréas.
(6) D'Hozier. Armoriai de France. — De Gourcelles. Histoire généalogique et héraldique des pairs de France, 1822-1823. — Laine. Archives généalogiques. — Borel d'Hauterive. annuaire rfe la pairie et noblesse de France., 1843. — Généalogie de la famille Colas,
Quand nous venons aux historiens, nous ne pouvons guère croire sur parole que Guichenon et P. Mathieu. Pour les faiseurs de recueils et les compilateurs, on les trouve souvent en défaut. Les mémoires du duc de Nevers (^665) présentent des altérations (V. Lettres missives, III, p. 614). L'abbé Brizard, dans son ouvrage sur l'Amour de Henri IV pour Les lettres^ a emprunté à Péréfîxe le texte défiguré de la harangue aux notables de Rouen, et l'a altéré à son tour. M. Musset-Pathay [Vie militaire et privée de Henri IV) a paraphrasé un des plus remarquables billets du roi. Il donne aussi, à la date du 2\ octobre 4587, lendemain de la bataille de Coutras, une lettre du roi de Navarre à Henri III, qui est pleine d'anachronismes philologiques.
On sait maintenant quelle transformation Voltaire, écrivant sans doute de souvenir, a fait subir au fameux billet de Henri IV à Grillon : « Brave Grillon, pendez-vous, etc.» Nous devons craindre particulièrement les littérateurs des XVir et XVIIP siècles, qui veulent orner tout ce qu'ils touchent et raccoinnioder aux oreilles contemporaines ; ne pouvant traduire sans embellir, ni copier sans corriger, Saint-Foix nous donne une lettre de Henri IV qui annonce à Curlon sa victoire à Ivry, et une lettre de Curton qui annonce à Henri IV sa victoire à Issoire ; on sait que ces deux faits d'armes eurent lieu le n)éine jour. Et voyez les jeux du hasard, quand il veut amuser le public! La lettre de Henri IV^ commence ainsi : « Je viens de battre mes ermemis dans la plaine d'Ivry ^ • et celle de Gurton : « Je viens de battre vos ennemis
dans la plaine d'Issoire. » La lettre de Henri et celle de Curton sont datées ainsi : « Ce XIV mars^ à neuf heures du soir. » Ils ont Tair de se calquer. L'heureuse imagination, que de faire passer la glorieuse coïncidence des faits dans une puérile symétrie de mots! Quelle honne fortune pour l'histoire, que d'être ainsi enjolivée et tournée en curiosité !
Je n'ai pas parlé des nomhreuses lettres des Economies royales de Sully, parce qu'une déplorable négligence, en leur laissant l'intérêt historique, leur a ôté l'intérêt littéraire. L'exécution typographique, faite au château de Rosny, a été très fautive; mais les plus grandes infidélités ne sont pas dans l'impression. Outre des erreurs de date, on voit marquées comme «de la main du roi» des lettres contresignées, et par conséquent écrites par un secrétaire. La comparaison avec les originaux, quand ils existent, fait apparaître de plus grandes infidélités. Dans les originaux, Henri IV l'appelle presque toujours : « Mon cousin, » et rarement : « Mon ami ; » dans les Economies royales^ il l'appelle presque toujours : « Mon ami,» et rarement : « Mon cousin. » Dans les Economies royales^ Villeroy lui-même écrivant au nom du roi, et contresignant, c'est-à-dire déclarant qu'il est le rédacteur, l'appelle : «Mon ami ; » et l'on sait que les deux ministres ne s'aimaient guère. Dans la lettre du 27 mars IIP \ 605, les Economies royales parlent de M^wst>Mr de Mercœur qui est mort; l'original, mieux instruit, parlait deM^^/^zm^deMercœur. Si l'on compare la lettre du 49 octobre IP 4598, telle qu'elle est conservée à l'état de minute dans le fonds Dupuy
(407, fol. AV))^ et telle qu'elle est donnée clans les Economies royales (édit. origin., tom. I, ch. 82), on remarque des mots retranchés ou ajoutés, des tournures changées. Ailleurs, dans une lettre de quelques lignes, les économies royales ajoutent, en guise de commentaire, quatre phrases que l'original n'a pas connues (49 juin 4G04). A chaque instant, M. Berger de Xivrey signale « les nomhreuses inexactitudes dont elles fourmillent. » (Vol. IV, p. 566, ?iote), M. Berger de Xivrey dit encore, en parlant de la lettre du 15 avril I" >f596 : « La fin de la lettre semble bien de Henri IV j mais dans la première moitié un style redondant, si différent du style de Henri IV, et si ressemblant à celui de Sully, nous porte à croire que ce dernier la refit lui-même en partie de mémoire, très-longtemps après l'avoir brûlée, et qu'il donna sa réminiscence pour une copie. Cette observation pourrait s'appliquer avec rnoins d'évidence à quelques-unes des autres lettres provenant de la même source. » Il est certain qu'en lisant ces lettres des Économies royales^ on est souveftt tenté de soupçonner, sinon un remaniement, du moins une transcription un peu libre. Quand je lis, par exemple, celte phrase d'une lettre au duc de Bouillon (8 juillet >I594) : «Mais en quelque sorte que les choses soient passées, je vous ferai paraître que je vous aime, vous tiens pour mon serviteur et vous serai bon maître; de toutes lesquelles choses j'ai donné charge ù M. le baron de Rosny, que vous connaissez de longue main et auquel j'ai toute confiance, de vous donner des assurances particulières, à prendre de vous celles que
VOUS ne voudrez pas confier au papier, et voir tous les titres sur lesquels vous fondez vos prétentions, afin que, sur son rapport, j'en puisse parler plus ouvertement et certainement. » Je ne puis affirmer que cette phrase ne soit pas, sinon de Henri IV, du moins d'un de ses secrétaires; cependant il est certain que le style des secrétaires du roi est moins verbeux, plus précis, et d'une construction plus nelte et plus sûre. La ressemblance avec le style de Sully est évidente ; est-ce un pur hasard? C'est la question qu'on se pose souvent; et plus cette question se répète, plus la réponse devient négative. Quelquefois même on répond : Non, hardiment. A lire cette phrase de la lettre du 8 mars ^594, chargée de redoublements, de parenthèses, d'incidentes explicatives, pour exprimer une chose aussi connue de Sully que de Henri IV : « Ne vous souvient-il plus des conseils que vous m'avez tant de fois donnés , m'alléguant pour exemple celui d'un certain duc de Milan au roi Louis Xi, au temps de la guerre nommée du Bien public, qui était de séparer par intérêts particuliers tous ceux qui étaient ligués contre lui sous des prétextes généraux; qui est ce que je veux essayer de faire maintenant, aimant beaucoup mieux qu'il m'en coûte deux fois autant en traitant séparément avec chaque particulier, que de parvenir à mêmes effets par le moyen d'un traité général fait avec un seul chef (comme vous saviez bien des gens qui me le voulaient ainsi persuader) , qui pût par ce moyen entretenir toujours un parti formé dans mon État. Partant, ne vous amusez plus à faire tant le respec-
tueux (I) pour ceux dont il est question, lesquels nous contenterons d'ailleurs, ni le bon ménager, ne vous arrêtant à de l'argent; car nous paierons tout des mêmes choses que Ton nous livrera, lesquelles s'il fallait prendre par la force, nous coûteraient dix fois autant. » 11 est clair, sans chercher là des préoccupations d'une vanité personnelle, qui s'accorde en même temps le mérite des conseils utiles et des ménagements dans l'exécution, que ce style est celui qui fatigue et décourage l'attention quand on lit les Économies royales.
Ailleurs, ce sont non-seulement les mots, mais les idées qui éveillent les soupçons. M. Berger de Xivrey a fait ressortir l'invraisemblance de la lettre du 25 avril 1004, qui laisse peser sur Villeroy une accusation calomnieuse. Un de ses commis, chargé du déchiffrement, faisait passer la clef aux Espagnols qui surprirent ainsi des secrets importants. D'après cette lettre, Villeroy lui-même aurait trempé dans cette trahison, et le roi lui aurait pardonné un pareil crime : « Mais enOn il (Villeroy) m'a fait pitié, lui voyant les larmes aux yeux, les soupirs en la bouche, les déplaisirs au cœur, et les genoux en terre pour me demander pardon, lequel à cette causey^ ne lui ai pu refuser. » Comment supposer qu'un administrateur aussi ferme que ITenri IV ait eu la déplorable faiblesse de garder à la tête des affaires étrangères un homme coupable d'un pareil abus de confiance? Celui qui laissa périr
(1) Cette tournure est très aimée deSuHy : Faire le courtisan^ faire le bon valet. Je ne crois pas qu'on la rencontre dans les lettres authentiques de Henri IV.
Bîron pour avoir conspire avec les étrangers, pouvaitil garder au rang suprême dans son gouvernement un secrétaire qui était entré tard à son service et n'avait pas derrière lui le long souvenir d'un utile dévouement; plus coupable que Biron, à la fois traître a la France et au roi lui-même? D'ailleurs, le caractère honorable de Villeroy est une preuve irréfragable.
Quelque crime toujours précède les grands crimes ;
et ce crime eût fait scandale; quelque historien sans doute en parlerait.
Ici l'altération est évidente; mais d'autres fois, elle est probable ; du moins on le soupçonne, et comment se servir aveuglément d'un texte suspect? Par exemple, voici deux lettres du même jour (\7 mai ^603); l'une a été prise sur l'original qui était dans les manuscrits de Letellier-Louvois; la secçnde est donnée dans les Économies royales :
Première. — « Mon cousin, depuis vous avoir écrit ce matin, il m'est survenu une rétention d'urine, et encore que les médecins m'assurent que ce ne sera rien, comme aussi je Tespère, je vous prie, incontinent la présente reçue, de me venir trouver sans donner l'alarme à personne, feignant de venir à Ablon pour faire la cène; et, arrivant à Juvisy, vous prendrez la poste; car je veux parler à vous. Je vous prie que personne ne sache rien de ce que je vous écris. Bonsoir, mon ami. Ce samedi, à sept heures du soir, XVIP mai, à Fontainebleau. »
Deuxième. — « Mon anii^ je me sens si mal qu'il
y abonne apparence que le bon Dieu veut disposer de moy. Or, étant obligé, après le soin de mon salut, de penser aux ordres nécessaires pour assurer la succession à mes enfants, les faire régner heureusement, à l'avantage de ma femme, de mon État, de mes bons serviteurs et de mes pauvres peuples que j'aime comme mes chers enfants, je désire conférer avec vous de toutes ces choses avant que d'en rien résoudre. Partant venez me trouver en diligence sans en rien dire à personne ni donner aucune alarme. Faites seulement semblant de vouloir venir au prêche à Ablon, et y ayant fait secrètement trouver des chevaux de poste, rendez-vous ce jour même en ce lieu. »
Nous voyons par une lettre du ^ 8 mai au connétable que le mal a cessé le lendemain matin. La seconde lettre n'a donc pu être écrite que peu d'heures après la première. Cependant elle n'en fait pas mention, et ne semble pas se douter qu'elle peut trouver Sully en route. Toutes deux disent exactement la même chose ; la seconde ne serait utile qu'à la condition d'être plus pressante que la première; et c'est le conlraire. Dans la première le roi dit : « Encore que les médecins m'assurent que ce ne sera rien. » Il s'agit donc de dispositions testanjenlaires, aussi clairement que dans la seconde. La seule différence, c'est que dans la première le roi indique plus discrètement le but dereiitrevue, lui recommande le secret d'une façon plus marquée, et l'instruit avec plus de soin des |)récaulionsà garder; tandis que dans la seconde, lui ex- |)liquant j)lus au long pourquoi il l'appelle, il insiste moins sur lesccrel elles précautions; niais bsgrandes
phrases, vagues et banales qu'il déroule^, ne disent rien de plus que le denii-silençe de l'autre lettre : ce n'est pas ainsi que Henri IV écrivait dans les {graves circonstances. Et que dire de cette formule : « Or, étant obligé, etc.? » C'est du style de notaire, ilaTair de réciter son testament. Je ferai remarquer, à ce propos, que souvent dans les lettres des Économies royales ^ Henri IV dit qu'il aime ses peuples o comme ses chers enfants, » et qu'avec les autres correspondants il n'emploie guère cette expression de tendresse. D'où vient cette différence, sinon que Sully substitue sa formule à celle de Henri IV?
Il y a donc des raisons de croire que le roi n'a écrit que la première lettre et que Sully Ta remplacée par la seconde ; soit que, la rétablissant de souvenir, il y ait mêlé un résumé de Tentretien royal ; soit qu'il veuille faire ressortir son crédit et l'importance de ses conseils. 11 se peut cependant que les deux lettres soient de Henri IV; mais peut-on, encore une fois, étudier, au point de vue littéraire, des textes qui éveillent si souvent des doutes sérieux?
Marbaut dans ses Mémoires (4) accuse Sully d'avoir fabriqué beaucoup de lettres qu'il attribue à Henri IV. Marbaut ne mérite guère de confiance; il est évidemment injuste envers Sully ; souvent il est inexact et se trompe en voulant relever une inexactitude ou une erreur. Ainsi il prétend que le régiment de l'Ilede-France, dont le nom est cité dans une lettre tirée
(1) Publiés pour la première fois dans la collection Michaud, à la suite des Economies royales.
des Économies royales, n'existait pas du temps de Henri IV ; et pourtant le nom de ce régiment se retrouve dans des originaux et même des autographes (Voy. par exemple Lettres missives, vol. IV, p. 470). Dans la lettre du 50 mars IP ^G05, le roi parle de la a religion prétendue réformée, «Marbaut s'écrie que le roi n'a pu commettre cette inconvenance envers Sully qui était protestant et envers lui-même qui l'avait été. Cependant la même expression se rencontre dans une lettre du 45 août IP 4599 à Bellièvre, une autre du V janvier 4G05 au landgrave de Hesse qui était prolestant, et ailleurs. Mais, malgré ces faux reproches, il faut avouer que quelque envie qu'on ait d'être toujours du parti du grand ministre, les assertions de Marbaul laissent souvent le lecteur incertain entre l'accusateur et l'accusé. Marbaut remarque en plusieurs occasions que le style des lettres que Sully prête au roi est « des plus prolixes et plein de synonymes, » tandis que le style de Henri IV était « des plus concis; » et tout lecteur le remarquera comme Marbaut.
Je ne veux pas mettre en doute la bonne foi de Sully , bien que le choix des moyens n'ait pas toujours arrêté ses scrupules : mais il était vaniteux et haineux. Jl dit du mal de tout le monde, et se fait adresser par ses secrétaires des éloges d'une exagération presque comique. On se le représente, dans son château de llosny, seul et ennuyé, écoutant les pages rédigées par les secrétaires, et se laissant encenser sans sourciller; toutes les mesures habiles, Sully les a conseilléci» ù Henri IV; il Ta dissuadé de toutes les
fautes : Henri IV doit sa fortune aux conseils de Sully. Sully, ai(jri par la disf^rc^ce et cherchant dans un faste princier un vain simulacre de grandeur, dirige la rédaction. Ses souvenirs sont un peu émoussés, ses notes incomplètes; il profite de l'incertitude de sa mémoire, et la tourne à sa gloire ; dans le doute, il adopte la version qui flatte son orgueil. Les secrétaires écrivent vite sous un maître grondeur; ils copient négligemment et ajoutent à leur gré. Vieux serviteurs, ils sont dans le secret des haines, des rancunes, des vanités de leur maître; ils caressent ses sentiments en les prenant pour guides ; ils purgent sa mauvaise humeur par le dénigrement ; ils consolent le présent par l'image emhellie du passé.
Sully les a aidés ou les a laissés faire; et il faut abandonner les textes qui n'ont pour garantie que la douteuse exactitude de ses secrétaires : heureux de sauver, grâce à d'autres sources, aux minutes du fonds Dupuy, au cabinet de M. le général de La Loyère, aux copies dressées par Tabbé de L'Ecluse d'après des collections aujourd'hui dispersées, quelques débris de cette vaste correspondance qui nous serait si importante, si elle était reproduite avec plus de conscience.