DU MÉRITE LITTÉRAIRE DE HENRI IV
La correspondance de Henri IV n'est pas toujours une simple façon de causer et un commerce particulier comme celles de Mme de Sévigné et de Voltaire. Les idées el les sentiments les plus divers s'y succèdent et s'y réunissent: la politique, la diplomatie, l'administration, la guerre, la religion même se mêlent au récit des événements , des plaisirs du jour , à l'amitié , à la galanterie , quelquefois sur la même page.
Son corps supportait les labeurs les pluâ durs sans que ses mouvements perdissent de leur ardeur. Son esprit était infatigable comme son corps.
Il dépense, surtout pendant la longue période qui précède la souveiaineté paisible , une activité incessante, une attention toujours rapide qui se porte sur les petites choses comme sur les grandes. A côtédes affaires importantes , que de détails presque minutieux, étudiés, observés, poursuivis avec une vigueur constante, qui, ce semble, veut tout faire et craint de compromettre tout ce qu'elle ne fait pas. Il était « présent à tout » (D'Aubigné). Pendant la guerre , il songe à tout, aux allées et venues de tous les petits corps, aux vivres, aux munitions, à la conduite particulière de chaque gentilhonune. Son parti est disséminé dans la moitié méridionale de la France;
chaque ofGcier est indépendant ; les soldats se débandent souvent et partent sans congé. 11 suffit à tout, et exerce à la fois les fonctions de général et de chef de parti, le service de Tintendance et de la discipline. Tantôt il vient de faire prendre Sasay; et il a a toujours été depuis , et sept ou huit jours auparavant, assailli de tant d'affaires pour la reddition de Chisay, La Foy-Montjaul, Danipierre, Arsay, et pour cette ville, qu'il n'a point couché en son lit depuis quinze jours, pour le soin, la fatigue et le tracas que l'artillerie apporte » (Montj)ellier, 2^ mai ^587). Tantôt il s'en va « dormir cette nuit plus qu'il n'a fait depuis huit jours;» ailleurs « il y a deux fois vingt-quatre heures qu'il n'a clos Toeil » (Mme de Grammont, 29 janvier Ill« 4590; Gabrielle, 45 juin 4 595). — «Qui aime, disait-il, le repos sous la cuirasse, il ne lui appartient pas de se mêler à Técole de la guerre» (Saint-Geniès , janvier IIP 4580). Une blessure ne l'arrêtait pas: « Si j'eusse été bien (4) blessé, je n'eusse failli de le vous écrire ; mais ce n*étoit qu'un coup d'éperon, encore qu'il fût bien grand et en lieu fâcheux; » et le lendemain : « Je garde le lit aujourd'hui pour m'achever de guérir de mon coup d'éperon , et être plus propre à courir çà et là demain pour faire boucher la rivière ; à quoi je ne m'épargnerai nullement» (Le Connétable, 25 et 26 février 4596). Dans une lettre au duc de Nevers, qui commandait une petite armée, après avoir retracé les manœuvres de la sienne et les espérances de succès,
(1) On a transcrit ainsi dans les Lettres missives : « Si j'eusse été hier blessé; • ce qui fait un non-sens.
il ajoute: «Je vous enverrai des moulins à bras d'ici, et cequinianquera et que je pourrai recouvrer ici, mandez-le moi. Si vous n'avez à faire de la compagnie du sieur de Vie, elle servira à faire escorter les vivres de l'armée. Je fais faire des munitions , et;, quoique je sois au lit, je n'oublie rien de ce que je pense qu'il vous fasse besoin. Je vous prie de faire en sorte que Ton travaille fort au fort et que Ton se diligente. Mandez-moi à toute heure des nouvelles, et ne craignez point de m'écrire en ce que vous jugerez que je pourrai faire de la Normandie, Beauce, et ce que nous aurons de la Picardie, Isle-de-France, et ce qui est avec vous. J'espère de faire plus de huit cents bons chevaux » (^ 5 oclobre 1UM592). Trois ans plus tard, il dit encore : a Vous me trouverez bien maigri ; car je travaille nuitetjour; mais, Dieu merci, ce n'est pas inulilenient w (Le Connétable, 24 novembre IP 4595). Toutes les lettres à MM. de Dampville, de Matignon, de Sainl-Geniès , de Meslon , de Scorbiac, de Vivans, avant 4589 ; au duc de Nevers, au Connétable, à Sully, dans les années suivantes, témoignent par les mille détails qu'elles contiennent, d'une prodigieuse activité.
Les secrétaires ne faisaient rien, n'écrivaient rien sans son ordre, son avis ou son approbation ; si le ministre est absent, c'est le roi qui fait rédiger les dépêches : « J'eusse bien désiré , écrit-il à Révol, que pour cette dépéche-là et une infinité d'autres qui me sont survenues, vous eussiez été près de moi, où vous nî'avez fait besoin» (50 janvier IV'" 4591). En 459G, Villoroy fut absent trois semaines à la (in
de juillet et au commencement d'août. Le roi lui écrit souvent, et encore n'avons-nous pas toutes les lettres; car, un jour où il envoie trois lettres successives, pleines de détails d'administration , il dit dans la troisième : « Je vous ai tant écrit depuis deux jours que je nai autres choses à vous mander pour cette heure » (25 juillet) ; et nous n'avons pas de lettres à Yilleroy de la veille ni de Tavant-veille. Il vante « ses diligences accoutumées » ; il presse souvent ses serviteurs d'agir promptement. Ses lettres sont datées de toutes heures de jour et de nuit; quelquefois, même en temps de paix, de cinq heures du matin.
Souvent il était empêché par la maladie, et souffrait de la fièvre ou de maux d'estomac, de la goutte ou de la gravelle. Ses lettres nous apprennent que les attaques étaient fréquentes. Comme elles indiquent aussi les ordonnances des médecins, elles pourraient servir à un historien de la médecine. Il paraît que l'on purgeait déjà beaucoup ; et Henri IV, en qualité de roi et de malade bien soigné , fut sans doute plus purgé que tout autre. Du reste il avait foi aux médecins. Il dit de son médecin avec plus d'espoir que d'ironie ; a M. de La Rivière m'a promis de me guérir de ce mal présent et de tous mes maux passés » (Duplessis-Mornay , 5 avril T" ^597). Il écrit à M. Des Cars, à propos du cardinal de Bourbon le jeune, malade: « Assistez-le comme vous avez fait jusqu'à celte heure; vous ne me sauriez faire service plus agréable. Dites-lui de ma part qu'il croie les médecins et fasse ce qu'ils lui ordonnent ; ce sera un témoignage que je l'aime » (^6 novembre P* ^595). Cependant il
avait, à part lui^, son remède; et peut-être n'était-ce pas le moins efficace : c'était de fatiguer et de faire sortir la maladie par l'exercice : « Je me suis promené tout aujourd'hui ; mon estomac est un peu remis; demain je cours un chevreuil, qui m'achèvera de guérir » (Marie de Médicis, >I5 mars^601 ). — « Je vis avec un extrême régime; s'il m'amende tout aujourd'hui, demain, au lieu de prendre médecine, je courrai un cerf » (Le Connétable, 26 octobre ^ 605). H fallait à cette nature béarnaise un air. vif et sec comme celui des montagnes : « Vous ne sauriez croire comme ici il fait beau et froid, et comme. Dieu merci , je m'y trouve bien » (Le Connétable , 5 février >I601).
Mais, même de son lit, il a l'œil à tout , et dirige à la fois les détails et l'ensemble. Quelquefois il est harassé ; et, s'il n'a pas toujours le loisir de se moucher , il trouve un moment pour s'en plaindre : « Vous me pensiez soulagé pour être retiré en nos garnisons : vraiment, s'il se refaisait encore une assemblée, je deviendrais fou. — C'est merveille de quoi je vis au travail que j'ai. — Dieu me donne la paix! que je puisse jouir de quelques années de repos. Certes je vieillis fort. — Vous auriez pitié de moi si me voyiez; car je suis accablé d'affaires que j'en succombe sous le faix » (Mme de Grammont, 22 décembre i 588, 9 septembre ^589, \Â mai \V >I590, Ters la fin de 4590, lir). Six ans plus tard : a Je ne doute poinl (ju'il n'y ait bien du mal delà; vu que de deçh il y en a tant que je ne sais quel remède y apporter; et sy je ne m'y épargne nullement, croyez-le.
Faites cependant que chacun se contienne en son devoir, et assurez tout le monde que je n'ai rien tant à cœur que de rendre un chacun content et me voir au repos. Je me plains seulement de n'être assisté de ceux de qui je le devrois » ( Duplessis-Mornay , 2juin^59G).
Et pourtant, malgré ses plaintes, à côté des affaires utiles, il ne néglige pas ses plaisirs et ses amusements. S'il apprend que M. de La Salle a de beaux lévriers, il lui écrit de les lui envoyer, parce qu'il n'a que des levrières et qu'il est en peine de retrouver des lévriers (20 novembre -1576). Si on lui dit qu'à Bordeaux il y a des canaris, il écrit au maréchal de Matignon de lui en procurer, parce qu'il trouve leur chant « récréatif » (27 mars ^585 ). Au milieu d'ordres de haute importance concernant les réformés, l'argent de l'armée, la répression des désordres en Champagne, les opérations de son conseil, il dit au Connétable , entre deux phrases de haute politique: « Faites maigrir votre lévrier; car il ne put hier courre » (4 5 avril IP ^ 597). Dans une lettre à La Force sur le rétablissement de la religion catholique en Béarn : « Je vous dirai que j'ai fait un tour à Paris , de quinze jours, où j'ai bien passé mon temps; car j'y étais allé pour voir les dames et mes bâtiments, et sans gens de conseil ni d'affaires. Mes hôtes ont été Gondy et Zamet, et n'ai jamais couché deux fois en même lieu ; » et il recommence à parler de redit (^7 juillet 4599). Pendant la campagne de Savoie ; « J'écris à Mme la marquise de Verneuil de s'y rendre (aux eaux de Fougues) , et je l'y irai voir;
j'use de telle diligence en toutes mes affaires que cela ne me fait aucunement perdre le temps, et ne laisse de pourvoir tellement à mes affaires que, si le duc de Savoie ne fait ce qu'il a accordé, que nous le lui ferons faire. Ici il fait un extrême chaud, et m'y ennuierois sans les comédiens italiens qui y sont, lesquels sont les meilleurs du monde» (Le Connétable, 54 juillet
rMGOo).
Surtout il n'oublie pas ce qui peut plaire à ses maîtresses. Il offre à Mme de Grammont deux petits sangliers privés et deux faons de biche pour ses ménageries qui la suivaient partout, même à la messe (8 décembre 4587). 11 remarque parmi ses chevaux de coche un cheval pareil à ceux de Mme de Grammont, et le lui offre (25 juin W 4 586); et ailleurs: « Je suis sur le point de vous recouvrer un cheval qui va Tentrepas, le plus beau que vous vîtes jamais et le meilleur, force panache d'aigrette; Bonnyères est allé à Poitiers pour acheter des cordes de lue (luth) pour vous » (25 mai 458G). A Gabrielle d'Estrées : « Je vous envoie un bouquet d'oranger que l'on me vient d'envoyer » (46 juin 4593). — « J'ai trouvé, il n'y a qu'une heure, un moyen de faire achever votre vaisselle ; voilà comme je suis soigneux de vous » (25 juin 4595). Il lui amène une assez bonne bande de violons « pour vous réjouir et votre sujet qui chérira vous extrêmement» (48 décembre 4594).
Il trouve aussi le temps de jouer à la prime, à la paume, au reversi, et surtout de chasser. Je ne parle pas de la seconde partie du règne, où il jouit d'un
repos laborieusement gagné, et où le jeu remplaça le travail de tête, et la chasse les fatigues de la guerre. Mais, au milieu même des tracas et des batailles, il se livrait à la chasse avec ardeur. C'était sa passion favorite; il y fatiguait bêtes et gens, et quand son cheval tombait d'épuisement, il continuait la chasse à pied. Un jour, en 4 592, n*ayant pas de chasseurs près de lui, il invite Vitry, alors ligueur, mais veneur excellent, à venir courre un cerf, et le tutoie même par amour de la chasse : « La présente reçue, ne fais faute me venir trouver pour courir le cerf, parce que la plupart de mes gens sont malades » (8 avril). On était en pleine guerre ; Vitry dut obtenir la permission du duc de Guise pour se rendre à Tinvitation.
Cette vie si diversement occupée reparait dans ses lettres. Nous devenons les témoins assidus et quotidiens de ses actions et de ses pensées. S'il est en guerre, nous apprenons les raisons de telle opération, de telle manœuvre, pourquoi il agit, pourquoi il n'agit pas, ce qu'il espère, ce qu'il craint, comment il se prépare à une bataille : a J'ai fait donner cette nuit dansPoissy, où il y avoit deux régiments de l'ennemi logés, dont celui de Tremblecourt étoit l'un. Le baron deBiron menoit les troupes. Ce passage incommodera fort les ennemis » (Souvré, ]S février H^ 4590). — « Borgne, si les ennemis n'ont point passé, vous m'aurez demain matin ou le baron (Biron). Cependant tenez-moi averti ; cependant conservez-vous tous ; car j'espère que nous nous battrons bientôt. M. de Turenne arrive demain; je renforcerai notre troupe. Recom-
mandez-moi aux conipa^nons » (Harambure, 29 août 11M590). — «Mon cousin, durant la grande pluie qu'il faisoit ce soir, j'étois à voir la retraite des ennemis. Ils sont allés coucher ce soir à Marie; mais je vous puis bien assurer que ceux qui faisoient la retraite ne sont arrivés qu'à une heure de nuil, et qu'il y a bien eu des lances mouillées. Ils vont demain coucher à Guise, qui est cause que nous avons résolu de partir demain du malin et nous trouver au rendez-vous, qui est à trois lieues d'ici, à Crécysur-Cerre, à dix heures du malin, et là, avec tous les gens de guerre et arquebusiers à cheval , essayer de donner quelque estrelte aux ennemis et faire quelque effet. Les valels et les bagages iront au quartier que l'on fera au rendez-vous ; et pour ce, je vous prie, si votre santé le vous peut permettre, de vous trouver au dit Crécy, de bonne heure. Je fais raccoutrer les ponls de Liesse, de sorte que demain, à l'heure que vous voudrez passer, vous les trouverez prêts » (Nevers, 28 novembre^590). — « Mon compère, Harambure vous dira comme nous fîmes hier le retranchement et la revue de notre armée, et les avis que nous avons eus que les ennemisse préparent pour nous venir voir, desorle que nous sommes bien éveillés. Il y en a qui ont ouï tirer cent coups de canon cette nuit du côté de Cambrai : qui nous fait croire que le cardinal d'Autriche est arrivé. Toutefois, nous n'en avons point d'autre avis , et ne changerons point de place pour cela » (Le Connétable, 22 février 4596). Nous savons si un combat a été prémédité ou forcé , par quelle occasion il s'est engagé ; nous voyons la part qu'a prise !e hasard, grand
agisseur, dont les généraux d'ordinaire dévoilent hautement les mauvais offices, et taisent discrètement les faveurs : «« Notre combat a été plus forcé que prémédité ; car encore que je fusse parti en espérance et intention de me battre, toutefois je ne m'attendois pas à le faire avec tant dedésavantage; mais il a fallu en prendre le hasard ou choisir une retraite qui eût été honteuse et peut-être plus périlleuse que notre combat, et eût autant enflé l'orgueil de ces Castillans que leur fuite les a éloignés de leur dessein : car nous fûmes si surpris que je n'eus pas seulement le loisir de prendre mes armes, et ai combattu à la tête de ma noblesse qui m'a suivi, avec une cuirasse, comme fit du commencement mon cousin le maréchal de Biron qui a reçu un coup d'épée à la tête, dont j'espère qu'il sera bientôt guéri ». (Le Connétable, 8 juin 11M595).
On se figure Henri IV, après avoir été « armé et à cheval depuis une heure devant, jour jusqu'il cinq heures du soir, x racontant à Tun de ses lieutenants ou à l'un de ses parents les travaux de sa journée; ou, s'il est tellement las qu'il « s'endorme à table, » le lendemain, de bonne heure, dictant une lettre à un secrétaire, tout en s'habillant, tout en mettant le pied à rétrier.
D'autres fois il raconte une chasse, la vitesse du cerf, le nombre de ses andouillers, la poursuite des chiens, celle des cavaliers, la mort de l'animal; quelquefois même il était absent et n'a pas vu la chasse qu'il met sous nos yeux. Molière aurait pu tirer de ces divers récits toute la description de chasse des F âc lieux.
Il avait un goût particulier pour l'architecture et les bâtiments. Faire construire était pour lui un plaisir; et il y met de Tamour-propre : « Ma femme, j'arrivai hier soir ici d'assez bonne heure pour voir tout, mais fort las. Cette maison pleure de quoi vous la verrez en hiver; mais il n'y a remède; mes ouvriers n'ont fait la diligence que je pensois » (Marie de Médicis, 24 janvier 4601). — « D'Escures m'a dit des nouvelles de vos bâtiments : quand vous verrez les miens, vous trouverez qu'ils ne vont pas mal et qu'ils s'avancent fort » (b'Epernon, 7 juin 4605). C'est une occupation, même au loin, et un regret, même pendant les voyages et les guerres. Tout en assiégeant La Fère : « Bonjour, mon compère, écrit-il au Connétable ; mandez-moi, avec des nouvelles de mes affaires, de celles de mes bâtiments » (8 mars ir 4596). Tout en combattant en Savoie : « Mon compère, celui qui vous rendra la présente est un marbreur que j'ai fait venir exprès de Paris pour visiter les lieux où il y aura des marbres beaux et faciles à transporter à Paris (pour renrichissement de mes maisons des Tuileries et Saint-Germain-en- Laye et Fontainebleau), en mes provinces de Languedoc, Provence et Dauphiné. De Chambéry » (5 octobre IP 4600). — a Je pars présentement pour m'en aller coucher à A m boise et demain à Tours, où je ne séjournerai que fort peu, pour me dépêcher de mon voyage de Poitiers, afin de retourner au plus lot que je pourrai, pour voir mes bâtiments» (Le môme, 40 mai 4602). Mais cet amour va un peu trop loin, lorsqu'il établit T impôt des procureurs et celui du
marc d'or pour payer ses bûlirnents; lorsque, la cour des aides refusant de vérifier Tédit de créalion des procureurs, il commande Texpédilion d'un pouvoir au prince de Conli pour aller en leur compa[ifnie le faire vérifier en sa présence, priant le chancelier de le sceller, sous prétexte que cet édit h se peut tolérer,» ne pouvant souffrir une telle résistance, qu'il ne regarde pas comme fondée sur le bien de son service, mais plutôt sur quelque dessein particulier; et cela, afin de « se servir promptement des deniers qu'il en doit toucher, pour ses bâtiments, desquels il désire l'avancement avec autant et plus de passion que le jour où il les a commencés » (Bellièvre, 7 septembre lIMGOi), ou lorsqu'il se plaint au chancelier que, malgré tous ses commandements, Falfaire du marc d'or soit encore au même élat, voulant recevoir le contentement qu'il s'en est promis, et craignant que ses bâtiments de Fontainebleau qui sont assignés sur cela ne demeurent : car il aurait occasion de se fâcher de voir tant de longueurs en une chose qu'il affectionne ; et il en écrit à Maupeou, qui a été commis pour celte affaire, afin qu'il use de plus de diligence ; autrement il s'en prendra à lui (4 9 mars '1605). Henri IV est comme tous les propriétaires ambitieux ; il s'endette ; mais les rois chargent le peuple de les sauver de la banqueroute.
Autour d'un bel édifice il faut un beau jardin. Les jardins partagent avec les bâtiments I affection de Henri IV : « Mon cœur, je suis arrivé ici à nuit fermante avec un extrême mal de léte, qui m'a passé depuis qu'il a eu neigé. Demain je iverrai tous me
artisans, mes bâtiments et mes jardins » (Marie de Médicis, 27 novembre ^60i). — « Je me plains de vous, nïon compère, de ce qu'ayant vu mes bâtiments et jardins de Paris et de St-Germain, vous ne m'en avez rien mandé, non plus en quel état vous avez trouvé votre maison de Chantilly, vos promenoirs, vos jardins, votre forêt et vos cerfs. Je n'ai pas fait comme vous ; car je m'en suis enquis fort particulièrement à M. le Grand, et à quoi vous passez le temps tout du lon^r du jour. Encore que nous soyons accablés d'affnires, si ne faut-il s'y laisser succomber, et quelquefois récréer notre esprit à nous enquérir du ménage » (Le Connétable, 5 décembre ^595). De Paris, il fait embellir les jardins de Pau, et s'informe d'eux avec une constante sollicitude. M. de La Force doit l'informer non-seulement de l'état du Béarn et des affaires d'Espagne, mais aussi de ses jardins : « Je vous prie encore un coup de ne manquer à m'avertir de tout ce que vous apprendrez m'imporler, soit dedans ou dehors mon royaume, et m'écrire des nouvelles de mes jardins de Pau » (^5 avril P" ^602). — « Mandez-n)oi des nouvelles que vous a[)prendrez de la frontière et de celles de mes jardins, et s'ils sont beaux et bien entretenus » (9 mai ^G04). Il leur fait même des en)prunls pour ses jardins de Pariset des autres châteaux : « Je vous prie m'envoyer une douzaine de petits arbres de milicotons et autres de pavies de Béarn, et les faire mettre dans une boîte de fer blanc qui soit d'un pied de long avec de la terre, et me les envoyer par un laquais ù Paris. Mandezmoi des nouvelles de nies jardins, en quel état ils
sont, des nouvelles des voisins o (G mars W ^50G). Une lettre de Henri IV court, comme son esprit, d'un fait à un autre, à travers les sentiments et les idées les plus différents : « Monsieur de Saint-Geniès, j'ai reçu deux lettres de vous. Par la première vous cuidiez que ces compagnies de gendarmes vinssent exprès pour prendre garnison près mon pays; à cette heure je crois que vous êtes éclairci comme ils ne songent à rien moins. Quant à ce que me mandez pour les poudres, de vous avertir un mois devant, soyez toujours averti que, dès qu'il y en aura un millier de faite, je vous l'enverrai quérir^ en me le mandant. Si on revient, faites- lui mettre la main sur le collet; c'est un méchant garnement. Je vous prie, tancez notre grande amie (\lme de Grammonl) de la façon dont elle vit avec moi ; elle a certes grand tort. Mandez-moi... (celle du Pales vous dira ce quec*esl). Si Bazas est prise, voilà les desseins de nos ennemis changés. Ils sont foibles et malades, et encore bien loin. Adieu » (vers la fin de janvier P^^586). Et nous entrons dans les détails les plus familiers : « Canisy m'a dit que vous aviez de beaux chiens ; résolvez-vous, je vous prie, de m'en donner quatre » (Matignon, novembre ill« >I584). — « Mon compère, il y a un de mes griffons qui vous a suivi ou quelqu'un des vôtres. C'est le petit moucheté à deux nez. Je vous prie de le faire chercher, et, s'il se trouve, me le renvoyer, et vous tenir prêt; car je ne faudrai à vous mander sitôt que j'aurai avis certain des ennemis » (42 février 4596). — « Mon compère , je vous fais ce mot exprès pour vous dire que hier matin le s*^ de
Vitry perdit deux des meilleurs chiens de son vautrait, comme ils sortoient du camp; qui fait qu'il renvoie ce laquais exprès pour les aller requérir et les ramener » (i G avril IP ^ 596) . — « Monsieur de Caumont, ce mot parPerryèque, l'un de mes sommeliers de panneterie, est pour vous prier de m'envoyer par les preujiers une douzaine d'oies salées deBéarn, les plus grasses que vous pourrez recouvrer; de sorte qu'elles fassent honneur au pays m (5 mai ^598). — • Ici on mange les meilleurs melons du monde. J'y arrivai hier de bonne heure, et il y fait très beau » (le Connétable, 2\ août ^599). — « Envoyez-moi des bons melons, des muscats, des ligues et des persègues : car ici nous n'avons aucun fruit » (54 août ^GOO). — « Mon compère, j'ai aujourd'hui achevé de prendre les eaux de Pougues, de quoi je me trouve merveilleusement bien, Dieu merci. Demain je me purgerai, et mardi me reposerai, pour partir mercredi et me rendre à Fontainebleau le lendemain ; car ma femme y veut prendre les eaux deSpa, et croit qu'elle y sera plus commodément pour s'y promener, à cause de la galerie qui est auprès de sa chambre... Ici il fait très beau, et y avons mangé de bons melons, qui viennent de Châlons en Champagne » (25 juillet >IG04). H écrit à la reine de France : « Je suis bien aise d'entendre que vous prenez des pillules; Frontenac vous manquera pour les bien mettre dans un œuf» (8 janvier ^GOG). Petites choses sans doute; peu importe que Henri IV ait aimé les oies salées et les melons ; l histoire n'a rien à y gagner : mais on a le plaisir d'être aux côtés d'un homme, de voir ses
Uoùts, seslinbiludes de tous les jours, et ces petils incidonls de faits et de pensées dont se compose la réalité de la vie ordinaire, et qui seuls peuvent la représenter La correspondance d'un homme obscur, qui n'aurait pas d'autre intérêt, serait encore intéressante : que dirons-nous de celle de Henri IV?
Quel que soit le sujet, ce sont toujours des lettres : grand mérite pour la correspondance d'un roi : rien n'y sent le monarque; il prie plutôt qu'il ne commande. Il charge M. de Vivans de lui reconquérir une partie de ses domaines, et lui dit : « Je vous commande autant que j'ai de puissance sur vous, que vous tâchiez, par quelque voie que cesoit, de m'y remettre, vous assurant que c'est la volonté du roi; et vous m'obligerez infiniment à vous faire plaisir toute ma vie » (vers le^O mai 4 578) ; prenant le ton de l'égalité, demandant un service au lieu de donner un ordre , ne se dispensant ni de donner des raisons , ni d'être reconnaissant, en paroles. S'il veut acheter pour sa ujaitresse la maison de M. deSchomberg, qui est à vendre ; il pense que M. de Schomberg « seroit aussi aise de la lui vendre qu'à un autre » (28 octobre i59G). 11 écrit à tous d'un air libre et amical. Au chancelier, par exemple : o Monsieur de Bellièvre, je suis assuré qu'il ne tiendra point à vous que je ne reçoive le secours que je demande. Vous en connoissez l'importance , et avez faute de pouvoir demander, plutôt que de bonne volonté. Je le sais bien ; mais nos soldats ne peuvent vivre de cela, ni moi par conséquent les retenir et demeurer en cette frontière sans eux. Secourez-moi doue par effet, et nous ras-
semblons après au plus lot pour sortir de celte misère ; car elle n*esl plus supportable. La charge m'en est trop pesante , et me coûte plus cher qu'à personne» (26 juin ^596). Ailleurs il lui dit gaiement, en dépêchant M. de Bellegarde à Marie de Médicis, sa fiancée : « Hâtez son parlement si vous voulez que je sois marié dans cette année » (25 août P 1600). Ces tours familiers se rencontrent partout : «J'ai pris Le Blanc en Berry et dix ou douze autres forts. Cela s'appelle cent mille écus de revenu » (Mme de Grammont, 28 mars ^589). Les locutions populaires et proverbiales ne manquent pas : « Il n'y faudra pas venir sans mitaines » (Le Connétable, 24 novembre IIM 595). — « Des contes qui lèveront la payle (^). » Aussi ces lettres ressemblent-elles d'ordinaire, pour le style, le tour, le ton, sinon toujours pour les idées, aux lettres d'un simple particulier ; comme celle-ci que je cite tout entière et qu'on dirait écrite à un ami par un ami qui ne posséderait ni couronne, ni royaume, ni armée : «Mon compère, ayant su que vous êtes à Paris, je vous ai dépêché ce laquais pour vous dire comme je suis venu faire un tour jusqu'ici, d'où je pars demain matin pour aller coucher à Orléans, et le lendemain a Blois, Dieu aidant, où je vous prie de vous rendre aussitôt, et où nous mangerons les meilleurs melons et fruits du monde, et y passerons aussi bien notre temps. Mais souvenez-vous aussi d'amener avec vous, soit par aniour, ou par force, le lévrier;
(1) Pièce de drap qu'on donnait aux vainqueurs des joutes et exercices dans les villes.
car il est de trop bonne compagnie pour le laisser là, et avec lui Saint-Victor avec ses chiens; car autrement, durant notre absence, il ruineroit toutes nos garennes d'alentour de Paris et prendroit toutes nos perdrix. Je vous prie, mon compère, de hâter votre venue, assuré que vous serez le bienvenu et vu de moi, qui vous aime comme vous le sauriez souhaiter. Bonjour; ce mercredi matin, 29 juillet, au bois Malhesherbes » (^599).
Aussi toutes ses lettres ont-elles de l'intérêt, même par les détails. Les plus courts billets ont une vivacité propre, un tour particulier : Henri IV sait animer même quatre lignes et les marquer d'un caractère personnel : « Borgne, prenez quarante ou cinquante maîtres, et allez donner jusque dans les portes de Paris. Il faut en savoir des nouvelles ; car Ton tient que l'armée des ennemis revient là. Ce porteur est brave et gentilhomme d'honneur ; il sait tout le pays. Bonsoir, Borgne ; menez trente arquebusiers » (Harambure, A^^ novembre ^589). — « Je n'oublierai point à vous avertir s'il faut venir à la bataille. J'écris à ma chère maîtresse ; portez-lui mes lettres. Je me porte très bien, Dieu merci. Il fait trop chaud pour faire plus longue lettre. Bonjour » (Rosny, vers le 45 août II* 4 591). — a La Gode, nous allons aujourd'hui loger à deux lieues des ennemis ; la bataille ne se peut plus éviter. C'est pourquoi je vous prie de vous en venir en toute diligence droit au Pont-del'Arche, et là où je serai, vous hâtant le plus que vous pourrez. Peut-être vous écris-je la veille de la bataille. Bonjour » (Souvré, 26 avril 11^ 4592).
Il bannit la solennité, les cérémonies, les formalités ; et écrit à Henri III : « Je loue Dieu de votre bonne santé et le prie vous la continuer longuement. Je crois que le plaisir qu'aurez reçu à Paris ce carêmeprenant vous aura plus fait de bien que toutes ces médecines » (mars T' ^581). Et à Catherine de Médicis : (f Je vous supplierai très humblement, Madame, considérer en ce temps de carême ce que vous a dit un abbé (l'abbé Del Ben) de la part de Votre, etc. » (mars II® 158^). Il dit à Elisabeth, du ton d'un soldat hardi qui excite son capitaine : « Madame, voulezvous que notre ennemi nous laisse en paix? Taillonslui en même temps tant de besogne en ses pays qu'il ne puisse entendre ailleurs. C'est chose qui nous est aussi facile qu'utile. Partant voulez-le et le commandez ; je vous y promets que je vous y seconderai fidèlement et vivement » (2G octobre P^ ^596).
Il se débarrasse des formalités de Téliquette et des exagérations dune j)olitesse naissante. Par là ses lettres se distinguent des correspondances contemporaines, surchargées de compliments, de protestations, de longues et révérencieuses salutations. « Je ne ni'entends pas, dit Montaigne, en lettres cérémonieuses, qui n'ont d'autre substance que d'une belle enfilure de paroles courtoises : je n'ai ni la faculté ni le goût de ces longues olïrcs d'affection et de service. C'est bien loin de l'usage présent; car il ne fut jamais si abjecte et servile prostitution de présentations; la vie, l'âme, adoration, serf : tous ces mots y courent si vulgairement que, quand ils veulent faire sentir une plus expresse volonté et plus respectueuse, ils n'ont
plus de manière pour rexprimer. Je hais à mort de sentir le flatteur. Jlionore le plus ceux que j honore le moins : et où mon âme marche d'une {jrande allégresse^ j'oublie les pas de la contenance. . . A présenter tels complin^ents verbeux des lois cérémonieuses de notre civilité, je ne connois personne si sotlenvent stérile que moi» (XXXIX). Le conseiller Pibrac écrivait à Marguerite de Valois : « Notre façon d écrire aujourd'hui est pleine d'excès et de toute extrémité ; nul n'use plus sinjplement de ces mots : aimer et servir. On y ajoute toujours extrêmement^ infiniment^ passionnément , éperduement , et choses semblables, jusqu'à donner de la divinité aux choses qui sont moins qu'humaines » (Mém. de Marguerite de Valois par Guessard, p. 257). Veut-on savoir comment un mari qui aimait sa femme, devenu veuf, annonçait son malheur à un ami? Le duc de Bar aimait, dit-on, la duchessede Bar (la sœurdeHenrilV); elle meurt, et il écrit cette lettre au Connétable : « Monsieur, je sais combien le malheur que je pleure et qui me fait envoyer le s' baron de Meuvy vous sera douloureux comme à moi insupportable; c'est pourquoi je vous adresse plus librement mes plaintes, et pour la perte que vous avez faite d'une très affectionnée amie qui vous aimoit et honoroit beaucoup et pour la part qu'il vous a plu me donner en vos bonnes grâces. Je porte de cet accident un tel déplaisir que je ne puis ni écrire mes peines ni vous témoigner assez l'état et estime que je fais de votre amitié ni ma volonté de vous servir pour en mériter la continuation : ce que je réserverai aux occasions, et les recher-
clierai toujours pour vous faire connoître que je suis et veux demeurer toute ma vie, Monsieur, Votre très affectionné ami et serviteur, Henri de Lorraine (^). »
Voilà un chagrin qui se perd dans les « compliments verbeux des lois cérémonieuses de la civilité. » Il se plaint même de sa propre violence qui Tempêciie d'allonger « ces longues offres d'affection et de service. » Si c'était un inférieur qui s'adressât à un supérieur, on comprendrait cet excès de politesse même dans l'excès de la douleur : mais le duc de Bar, héritier présomptif d'un État souverain, était au moins l'égal du connétable de Montmorency.
Henri IV, avec plus d'art et moins de froideur, remplace la politesse par l'affabilité. Ces grandes formules sont destinées à représenter l'affection et le dévouement ; mais, en dépit et à cause de leur longueur et de leur exagération, elles sont sèches, monotones , peu persuasives : c'est un usage auquel on obéit; de même qu'un cou[) de chapeau, un baissementdecorps est un signe de convention qui veut dire : Je vous eslime ; mais un signe n'est pas une preuve. Henri IV change toule cette banale civililé en mots aimables, en paroles affectueuses, jetés sans autre formalité dans le corps de la lettre; et tel gentilhomme qui recevait une lettre terminée par un amical : Bonsoir, cousin, et pleine d'expressions chaleureuses et vives, ne regrettait pas cette formule : « Je ne vous en dirai
(1) Cette lellre est inédite.
davantage, si ce n'est pour vous prier de croire et vous assurer que je suis et désire demeurer toute nia vie votre très affectionné et plus parfait ami, »» ou la phrase traditionnelle : « Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. »
Henri IV est à peu près en France le premier qui ait senti et trouvé le vrai style épistolaire. Presque toutes les lettres, avant lui et à son époque, sont écrites et composées. Celles que ses secrétaires écrivent en son nom sont du style des discours, des ouvrages politiques et historiques. Une lettre de Duplessis-Mornay est un petit morceau de style et vise à la grande éloquence. Celles du cardinal d'Ossat n'ont d'épistolaire que le titre ; ce sont et ce devaient être des rapports et des comptes-rendus. Celles de La Noue pèchent par un défaut qui fait honneur à Thomme, mais tort 5 Fécrivain : par une trop sobre simplicité. Les faits à peine énoncés, les raisons données, il signe et cacheté. Une fois ou deux la noblesse de son caractère perce comme malgré lui : « J'ai envoyé déclarer aux Wallons, que voyant leurs longues oppressions sur le peuple des Flandres, que je me suis résolu de leur assister, déclaration qui se doit faire entre les gens d'honneur, n'ayant accoutumé de faire la guerre par trahisons, mais par voies légitimes. — Si les ennemis étoient comme oiseaux qui se chassent avec des épouvantails et avec du bruit, j'essaierois à leur faire peur; mais je les estime hommes qui ne se surmontent que par raison et valeur. » Un jour même il a quelque gaieté belliqueuse : « J'espère que la fête sera bientôt belle, et n'y aura pas à rire pour tous. » Le dévouement
parle avec modestie et fierté dans ces deux passages : « Je ne pourrois faire grand service ici, où pourtant je me suis employé de toute mon affection, et suis bien marri que je n'aie pu faire davantage. Et comme mon buta toujours été de servir à la piété et justice sans regarder à profit ni honneur apparent ; aussi ne m'étonnai-je de chose qui survienne en mon particulier; et quand les affaires publiques se porteront bien, je serai content ; et quand elles iront mal, j'en serai très déplaisant. — Certes, Messieurs, il m'est difficile de supporter telles et si grièves injures, moi qui ai servi fidèlement comme pour ma patrie; et, Dieu m'en est témoin, il y a vingt ans que je combats contre la tyrannie (^).» Mais d'ordinaire il dédaigne de laisser voir ses sentiments : Henri IV, au contraire, les montre ; de là le charme littéraire de ses lettres. Il faut, pour plaire aux lecteurs, publier et éventer, pour ainsi dire, ce qu'on a dans l'âme, ce qui, gardé et enfermé, prendrait force en se réservant.
En quittantes lettrés, ceux qui écrivent et publient des livres, nous trouvons Henri III, à qui on ne peut refuser l'affabilité. Ses lettres (presque toutes inédites) sont courtes, sobres, bien dites: mais rien quile fasse aimer ; on sent l'égoïsme. Une des plus affectueuses est celle-ci qu'il écrit au brave Grillon : « Mon Grillon, je suis très offensé de ce qui vous est arrivé ainsi que me l'avez écrit et mandé. Je désire de vous voir afin (l'avisera tout ce qu'il sera requis. Vous savez assez combien je suis content de vous et des services
(1) Correspondance de La Noue. Durand, 1854. P. 67, 110, 124.
que vous m'avez faits où vous êtes. J'espère fort et crois que vous ferez rhonneur de la maison aux noces de M. d'Épernon qui seront, comme je pense, bientôt. A Dieu, que je le supplie qu'il vous conserve.
Henry. » (>!)
' Cette lettre est aimable sans doute, et ce terme mon Crillon est affectueux. Henri IV cependant a plus de chaleur, et sait louer sans faire decomplimenls. Quand il écrit au brave Crillon, il ne lui dit pas : « Vous savez combien je suis content de vous et de vos services;» mais : « Pendez-vous de n'avoir été ici près de moi lundi dernier à la plus belle occasion qui se soit jamais vue et qui peut-être se verra jamais : croyez que je vous y ai bien désiré » (20 septembre ^597). Il ne lui dit pas : « J'espère fort et crois que vous ferez l'honneur delà maison; » mais : « J'ai maintenant une des belles armées que Ton saurait imaginer : il n'y manque rien que le braveCrillon » (Ibid.). Et il faut considérer, dans cette comparaison, que le brave Crillon était très aimé de Henri III, et qu'il aimait trop d'Épernon pour être l'ami intime de Henri IV. Au commencement de la lettre de Henri III, nous voyons que Crillon a reçu quelque déplaisir : « Je suis très offensé de ce qui vous est arrivé... Je désire de vous voir afin d'aviser à tout ce qu'il sera requis.» Sans rappeler la lettre à Diiplessis-Mornay sur l'affaire de Saint-Phal, où il s'agissait d'un affront, voici comment, en pareil cas, Henri IV écrivait : « Mon-
(1) Cette lettre est inédite. Elle est dans les archives de M. le duc de Crillon.
sieur de Noé, je pensois que vous me tinssiez (Je vos meilleurs amis pour ra'employer à tout ce qui vous toucheroit... Etant en mon pays souverain, je vous offre tout ce qui dépend de moi comme prince étranger^ ma personne, de tous mes amis et serviteurs, dont vous disposerez aussi librement que des vôtres» (vers la fin de mars P >l 580).
Parlons des lettres que les femmes ont écrites, puisque le talent épistolaire est un peu un privilège féminin. Nous ï\e sortirons pas du voisinage de Henri IV. Sa grand'mère Marguerite d'Angoulême, la sœur de François 1^' et la prolectrice de Marot, a laissé des lettres (4); mais elles ne réfléchissent qu'imparfaitement son noble caractère, et ne montrent que la politesse alliée à la douceur. Celles de Jeanne d'Albret seraient sans doute intéressantes, d'un style ferme et élevé, puisqu'elle avait, dit d'Aubigné « une âme entière aux choses viriles, » et quelquefois touchantes, à en juger par la belle lettre qu'elle écrit à son lils cinq mois avant la Saint-Barthéleniy, trois mois avant sa mort j mais personne encore ne les a recueillies. Marguerite de Valois, première femme de Henri IV, avait un style clair, simple, spirituel et si français qu'il annonce quelquefois celui de Voltaire; on trouve dans ses lettres (2) une plume facile, un esprit agréable : mais les sujets sont peu variés et les sentiments peu apparents. Gabrielle d'Ëstrées avait moins d'esprit que Marguerite de Valois, à qui elle manqua succéder : mais elle avait de la douceur et
(1) Publiées par M. Génin en 1841.
(2) Publiées pur M. Guessard à la suite de ses Mémoires. ^.^
de la grâce. Quand Louise de Budos, duchesse de Montmorency, seconde femme du Connétable, mourut, dans la fleur d'une beauté éblouissante, de la mort terrible qui allait emporter Gabrielle d'Estrées elle-même, celle-ci écrivit au Connétable : « Monsieur, étant siétroitementliéeàrhonneurdevotrealliance(4), ne doutez point aussi, je vous supplie, que je ne participe de même à tout ce qui peut vous apporter du contentement ou du déplaisir. J'ai ressenti le dernier avec plus de violence que n'a fait nulle de celles qui vous ont voué des services, et voudrois vous en pouvoir rendre preuve en cet accident par la perte de la moitié de ma vie. Mais, jugeant bien que ces plaintes apporteroient de nouveaux ressentiments à votre mal au lieu de le diminuer selon mon désir, je m'en tairai pour vous supplier, Monsieur, de croire que rien au monde ne vous peut être plus assuré que mon très humble service. Je me promets l'heur de vous voir bientôt en cette maison, et en attendant je vous baise les mains en toute humilité, et vous supplie de me croire, Monsieur, Votre très humble et affectionnée à vous faire service (2). » Ces paroles sont froides par l'excès des assurances et des protestations, et elles tombent dans les exagérations ridicules , quand Gabrielle exprime la prétention d'être plus affligée que « nulle de celles qui lui ont voué des services, » et ce désir extravagant « de lui en rendre preuve par la perte de la
(1) Une fille de Gabrielle était fiancée au fils du connétable de Montmorency.
(2) Cette lettre est inédite. Elle est dans le fonds Béthune, vol. 9063, f. 10.
moitié de sa vie. » Rien de plus sec que de pareilles hyperboles, et, pour trop faire parade de dévouement, ce style épistolaire ne montre qu'indifférence. La lettre finit par la série ordinaire des compliments banals. Henri IV écrivit avec moins d'affectation cérémonieuse, mais avec plus d'affection chaleureuse : « Mon compère, j'ai su par le sieur Du Laurens la perte que vous avez faite , laquelle ne vous peut être que fort sensible, pour n'être commune et avoir perdu une personne qui vous étoit si chère et qui vous le devoit être pour plusieurs occasions (raisons). Mais il se faut du tout conformer à la volonté de Dieu, et votre âge et longue expérience à souffrir toutes sortes d'afflictions vous doit servir à vous y résoudre. Je fusse allé moi-même vous consoler, et en cette si pressante et cuisante affliction, vous rendre des témoignages certains de mon amitié et du ressentiment que j'ai de votre douleur, si demain je ne faisois mes pâques et touchois les malades en ce lieu, où de toutes parts il y en est tant arrivé que le nombre est de plus de quinze cents : ce qui fait que je vous dépêche le sieur de Praslin exprès, auquel j'ai recommandé d'être ici demain de retour de bonne heure, pour, si vos amis jugent que ma présence soit nécessaire près de vous , mettre aussitôt le pied en rétrier et vous aller moi-même consoler. Mais, mon compère , le ressentiment que j'ai de votre ennui m'ôte le pouvoir de vous le représenter : sy qu'il vaut mieux que je laisse faire cet office audit sieur de Praslin, et finisse par prier Dieu vous consoler et avoir en sa garde » (28 septembre IV 1598). Cepen-
(lant je préfère à cette lettre ce simple billet de Madame Catherine, sœur de Henri IV : « Mon père, ce n'est pas mon dessein de vous consoler par ces paroles de votre juste douleur, mais bien de vous témoigner que je la ressens et joins mes larmes aux vôtres pour la plaindre. Dieu vous veuille donner la consolation qui vous est nécessaire en ce fort ennui, et me donne le moyen de vous faire voir combien je vous aime et désire vous servir I (^) » Catherine de Navarre ressemblait à son frère, non-seulement de figure, mais par la vivacité d'esprit, avec une âme plus sensible et plus tendrement aimanle : ses lettres, parmi les correspondances du XVP siècle, tiendraient le premier rang après celles de Henri IV, si on les publiait.
Nous avons comparé Henri IV avec ses contemporains. Allons au-delà, au grand siècle littéraire, et au siècle brillant qui l'a suivi , à Mme de Sévigné et à Voltaire. Quelque éclatant que soit un pareil voisinage, Henri IV n'y sera pas effacé. Moins aimable que Mme de Sévigné, moins spirituel que Voltaire, il a une allure plus délibérée, plus soudaine, des mou-, vements plus hardis. C'est un homme d'action qui est vivant et agissant dans ses lettres. Par elles il gouverne, comme par son épéeou par ses ministres, non pas en invoquant son autorité , en s'enveloppant d'une dignité souveraine , manteau qui couvre l'homme en voulant le grandir, mais au nom de l'amitié, de la patrie, au nom de tous les sentiniehts qu'il témoigne pour éveiller ceux des autres. Il ne
*f^ (1) Ce billet est inédit. *' ^^ **^^'
fait pas la peinture de la cour et des mœurs; il n'administre pas la république des lettres : mais les destinées nationales servent de fond à sa correspondance; c'est un homme qui fait de l'histoire et qui refait la France. L'importance des faits prête une certaine grandeur à ce recueil de lettres, en dépit de la gaieté et des saillies ; et la gaieté et les saillies opposent aux faits un contraste heureux et piquant. Quand les ligueurs enferment à Péronne le cardinal de Bourbon, il écrit à Mme de Fontevraut : « Je suis bien aise que vous ayez connu la captivité où l'on détient notre prochain. Le bonhomme est bien enjobeliné; mais j'espère que nous le déjobelinerons » (i5 mars II' >I587). Au plus fort de là révolte catholique : « Le légat, Tambassadeur d'Espagne, le duc de Mayenne , tous les chefs des ennemis sont assemblés à Paris. Les oreilles me devraient bien corner; car ils parlent bien de moi » (Mme de Grammont , 29 janvier ll|e ^590). S'il manque de périr, il écrit à sa sœur: « Je vous ai vu bien près d'être mon héritière. » Plus les événements sont graves et solennels, plus il y a plaisir à entendre le réparateur de la France, l'ineugurateur d'une grande politique, penser, sentir, parler naturellement, comme un simple mortel, comme un mortel spirituel et aimable.
Moins donc il y a d'apprêt , de solennité, de réserve, plus ces lettres ont de valeur : peu d'art, niais une riche nature : voilà leur caractère. Sans doute, dans les belles (ouvres, l'art doit se joindre à la nature. Henri IV n'aurait pu élever un monument littéraire : nmis, dans une lettre, lu nature ne doil-^llfc
pas venir seule? H a doue excellé eu ce geure, qui ne peut déplaire aux Français, et qui répond à Thumeur causeuse, enjouée et vive qu'ils ont eue si longtemps.
Chacun des deux derniers siècles nous a laissé une admirable correspondance : ce serait une bonne fortune si le siècle qui précède avait la sienne. Nos trois époques littéraires auraient en ce genre leurs trois représentants. Celui du XVP siècle , fût-il inférieur en quelques parties, paraîtrait peut-être Tégal de Mme de Sévigné et de Voltaire, s'il avait une originalité plus vive, une plus grande variété de sentiments et d'idées; il serait d'ailleurs équitable de tenir compte de son rang chronologique, et d'élever son rang littéraire parce qu'il serait le premier en date. Notre littérature s'ouvrirait pour lui donner une place; elle l'accueillerait avec joie comme un écrivain qui lui manquait et qui lui fait honneur. Elle l'accueillera, je pense; et c'est M. Villemain qu'elle devra remercier.
Je ne crois pas que désormais notre histoire litléraire puisse passer sous silence les lettres de Henri IV. Elles n'ont pas sans doute été utiles; leur mauvaise fortune les a fait paraître par portions détachées, ou confondues, ou peu nombreuses. Tantôt elles se perdaient au milieu de lettres de ses secrétaires, dans de longs mémoires ou de vastes recueils , comme les Économies royales et les Mémoires de Duplessis- Mornay. 11 fallait les chercher, les distinguer, les séparer; et aujourd'hui même elles n'ont pu encore échapper au pêle-mêle. Tantôt quelques-unes se réunissaient en de petits recueils manuscrits ou im-
primés, et éveillaient la curiosité sans pouvoir la satisfaire. Les cercles de beaux esprits, sous Louis Xllï et Louis XIV, en connaissaient fort peu (4); et si même ils les avaient connues toutes, on peut douter qu'ils les eussent beaucoup admirées : mais on aime à penser que Pascal, Molière, Lafontaine, les auraient lues avec intérêt; Voltaire eût été heureux d'en connaître davantage.
Si je voulais prétendre que Henri IV est un bon écrivain, je pourrais m'abriter derrière de grandes autorités. En le lisant, n'est-on pas ravi de trouver un komme? «C'est aux paroles, dit Montaigne, à servir et à suivre. Je veux que les choses surmontent et qu'elles remplissent de façon l'imagination de celui qui écoute , qu'il n'ait aucune souvenance des mots. Le parler que j'aime, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque :
Haec demum sapiet dictio quae feriet;
plutôt difficile qu'ennuyeux ; éloigné d'affectation, déréglé, décousu et hardi ; chaque lopin y fasse son corps; non pédantesque, mais plutôt soldatesque. » Henri iV se rapproche, ce semble, de cet idéal de Montaigne. Fénelon y trouverait le «je ne sais quoi de court, de naïf (^), de hardi, de vif et de passionné.»
(1) On trouve la copie de quelques lettres à Gabriclle d'Estrées dans les manuscrits do Conrart, à PArsenal. ' (2) Je n'ai pas besoin de rappeler qu'au seizième et au dixseptième siècle, le mot nàif est synonyme de iiatur^L
Henri IV cependant est-il un bon écrivain? il n'est pas assez maître de la langue; il ne l'améliore ni ne l'assouplit: malgré le tour vif et dégagé, elle est quelquefois pénible, embarrassée et bégaie encore; incertaine et flottante, elle n'atteint pas toujours la précision et la justesse ; ella emploie trop de mots ou trop peu , et la surabondance accompagne la disette. C'était la faute du temps : Henri IV parlait vivement; mais il parlait comme tout le monde.
' De cette imperfection naît une qualité ; Henri IV est tin témoin de la langue.
Si jamais un témoin de la langue doit être le bienvenu j c'est quand la littérature emprunte de tous côtés, quand les auteurs jettent dans leur style les mots des patois provinciaux, des vocabulaires techniques, des langues étrangères, et Taffublent de costumes bariolés. Le peuple fait la langue, et les littérateurs la perfectionnent : mais ceux-ci quelquefois désirent trop l'enrichir; ils l'encombrent et la surchargent d'un butin recueilli partout. « Avant Descartes, dit M. Cousin, il n'y a guère que des styles d'emprunt, parmi lesquels se distingue celui de Montaigne, piquant mélange de grec, de latin, d'italien, de gascon, que le plus heureux génie tourmente et anime en vain sans pouvoir l'élever à la dignité d'une langue (^). » On sait que Montaigne appelait à son aide le latin et le grec, ajoutant : «Et que le gascon y arrive, si le français n'y peut aller. » On imitait avec plus d'ardeur que de choix et de mesure ; on croyait illustrer notre langue : le lalin lui don-
(1) Des Périmée* de Pascal.
naît un peu de lourdeur, le grec la hérissait de mots savants et pédanlesques ; Titaiien et l'espagnol lui donnaient une subtilité puérile, le goût du faux esprit, du bouffon et de V enflé. On prenait le pillage pour la richesse. « Pourvu, dit Montaigne, qu'ils se gorgiasent en la nouvelleté, il ne leur chaud de reffîcace ; pour saisir un nouveau mot, quittent Tordinaire, souvent plus fort et plus nerveux. » Chose singulière! ceux mêmes qui prolestent contre ces importations immodérées, ne peuvent se détacher de la manie d'importer. Rabelais se moque de ceux qui latinisent; Henri Eslienne ne veut ni de l'espagnol ni de l'italien : mais tous deux hellénisent. Pasquier prétend que le français est suffisant; mais il le trouve vulgaire. Un poète recon) mande de ne pas écorcher le latin ; et ce poète, c'est Ronsard , qui parle latin en français.
Le peuple ne se livre pas à cette intenlpérance d'imitation; il hë sliit ni caprices ni modes; son langage se développe naturellement et pdf ses propres forces, selon les besoins, à mesure que les idées se multiplient et s'éclaircissent. Il y a donc 5 cette époque deux langues : la langue des lettrés et des courtisans, et celle de là nation. Quelques esprits justes et nets les ont conciliées en tempérant Tune et en fécondant l'autre; ils ont, par la recherche de l'exactitude, fortifié la leur qui devait être la langue française. Mais Calviri, ArrWot, les auteurs de la satire Ménippée sont des lettrés ; et (îomme leur gloire est d*avoir uni si bien les deux langues qu'elles se cotlfondcnl dans leurs écrits, il est bon de rencontrer
quelque ])art la langue ordinaire, afin de mieux mesurer les services qu ils ont rendus.
La langue savante paraît dans les monuments littéraires de l'époque ; mais c'est presque une découverte que de trouver la langue commune, dont le progrès lent et modéré a placé Malherbe si près de Ronsard, et Descartes si près de Montaigne. L'usage résiste à la force, et ne cède qu'à la raison habile et prudente. H faut donc s'adresser 5 lui, et lui demander ce qu'il approuvait , ce qu'il admettait , au moment où le grand siècle, en ramenant la langue des lettrés à celle du peuple, en élevant sans effort la langue du peuple à celle des lettrés , va fonder la langue de tous, c'est à dire la bonne langue. J
Le premier venu , un bourgeois , un ouvrier , un paysan pris au hasard peut-il être un témoin de la langue? Il ne donnera que celle de sa ville, de sa province, de ses idées bornées et limitées, de sa classe, c'est-à-dire d'une partie de la nation. La fortune si diverse de Henri IV l'a mêlé à toutes les classes, a éveillé en lui toutes les idées , et l'a promené dans toute la France. Il apprend à parler parmi les petits montagnards, près des frontières de France ; il va étudier à Paris , au collège de Navarre , et fait un court séjour à la cour; à quinze ans il est dans les rangs de l'armée réformée, en Limousin et en Saintonge ; à dix-huit ans il revient au Louvre et y demeure quatre ans , assistant au langage poli de l'époque, mais résistant à l'afféterie par la vigueur du bon sens naturel ; il devient chef des Réformés , allant à La Rochelle, en Guyenne, quelquefois en
Béarn, souvent ramené par la guerre sur les bords de la Loire; après ^589 , il ne quitte plus le nord de la France; à partir de ^594, il demeure à Paris. Il vit avec les paysans des Pyrénées, les bourgeois de La Rochelle, les soldats , les courtisans, les gentilshommes de province, les rois et les princes ; tour à tour paysan, écolier et habitant du Louvre, prince de Navarre et premier prince du sang, roi de Navarre et roi de France, bon compagnon et diplomate, chef de parti , général , administrateur suprême du royaume. 11 est aux prises avec les intrigues de cour, la politique italienne, l'austère rigidité des calvinistes, les mœurs faciles du Louvre, les idées féodales des grands seigneurs , les idées bourgeoises des parlements, les idées démocratiques des réformés et de la Ligue, et il s'élève aux idées plus nouvelles d'équité, de tolérance et d'ordre sans tyrannie. Montluc parle aussi la langue du peuple; mais il reste exclusivement gascon, foncièrement militaire, et c'est encore un représentant du moyen âge. Malgré le naturel vigoureux de ses récits, il a peu d'idées et peu de sentiments.
Henri IV, au contraire , par les diversités de sa nature, répondait à la multiplicité infinie des caractères contemporains. A une époque où chacun ne voulait dépendre que de lui-même, et se créait une destinée personnelle^ où personne ne se soumettait, où tout le monde voulait se distinguer, où partout le particulier dominait et nulle part le général , partout la division et nulle part la communauté, où l'enthousiasme remplaçait la subordination , où les
accords n*élaient que des ligues temporaires; à une époque qui connut toutes les calamités et tous les plaisirs, toutes les vertus et tous les vices, tous les genres d'héroïsme et toutes les passions ; savante et militaire, croyante et sceptique, grossière et subtile, Henri IV pensa et sentit tout ce que pensaient et sentaient les Français.
Jamais roi ne fut plus homme; je veux dire qu'il laissa croître tous les instincts et tous les sentiments que la nature met en chacun de nous, mais que d'ordinaire les circonstances, l'éducation, les intérêts, la raison font pousser diversement, étouffant les uns, développant les autres : actif et ami du plaisir; prudent ethardi ; vif et persévérant; franc et dissimulé ; expansif et rusé ; impérieux et familier ; prompt à la colère et facile au pardon; affectueux et ingrat; généreux et intéressé : humani nihil alienum.
On prétend que le caractère gascon est l'exagération du caractère français. Je ne sais ; et, cela fùt-il vrai , peut-être faudrait-il ne pas trop le redire : les Gascons y verraient un éloge; et l'éloge ne doit pas être prodigué aux vantards. Mais Henri IV avait la promptitude , la netteté des idées, la gaieté, la raillerie, toutes qualités qui passent pour françaises. Ces qualités ont conformé son style , naturellement et à son insu, au génie de notre langue.
Tout se réunissait pour lui faire comprendre ce génie. Il avait appris un peu de latin, et goûté à la vraie source du français. Il lisait et relisait le Plutarque d'Amyot, dont Montaigne a dit : «Nous autres ignorants étions perdus si ce livre ne nous eût rele-
vés du bourbier; sa merci, nous osons à celte heure et parler et écrire; les dames en régentent les maîtres d'école ; c'est notre bréviaire. » Et Vaugelas : « Quelle obligation ne lui a point notre langue, n'y ayant jamais eu personne qui en ait mieux su le génie et le caractère que lui, ni qui ait usé de mots ni de phrases si naturellement françaises, sans aucun mélange des façons de parler des provinces qui corrompent tous les jours la pureté du vrai langage! » Il avait pour secrétaires et pour ministres Duplessis-Mornay , qui était de celte école d'argumenlaleurs dont le chef est Calvin, le rigide prosateur; Villeroy , qui trouvait le style des affaires, le langage administratif; le cardinal d'Ossat, dont la parole était judicieuse, claire et mesurée. Il aima et protégea le génie réformateur de Malherbe. En dépit de ces exemples utiles, on rencontre dans ses lettres quelques tournures gasconnes ; mais elles ne semblent pas malaisées à reconnaître. Tout le reste est français.
Il ne cherche pas les formes nouvelles, et si , par hasard, il en prend une, ce n'est qu'avec restriction et en nous avertissant : « Tenez pour constant, écrit-il quelque part, puisqu ainsi parle le siècle,,,)) (Gabrielle d'Eblrées, 9 février II" ^TiOû). 11 n'a pas besoin de ces emprunts à la langue littéraire; et l'expression, contente du langage que parlent tous les Français, est ordinairement simple, et souvent énergique, concise, à la fois juste et colorée; les tournures sont souvent hardies, claires, franches, et suivent, pour ainsi dire, le mouvement mémederûme. L'Académie n'aura plus guère qu*à choisir et régler.
Quelquefois même Henri IV devance les réformes du langage. Il se débarrasse volontiers de la forme périodique qui régnait partout, même dans les lettres intimes, et use de phrases plus courtes et plus vives. Les conjonctions sont souvent supprimées; quelquesunes des tournures qu'aimeront les bons auteurs paraissent déjà ; et, sauf quelques suppressions de pronoms, nous nous croirions au milieu du grand siècle.
Cependant une qualité est absente : c'est la délicatesse. Il est chevaleresque de dire à sa fiancée qu'on va donner des coups d'épée en son honneur ; mais il n'est pas fort aimable d'ajouter : « Je crois que vous m'exempteriez bien de vous donner cette preuve d'affection ; mais en ce qui est des actes de soldat, je n'en demande pas conseil aux femmes » (Marie de Médicis, 24 août F® 4 600). Il n'est pas bienséant de lui décrire ses indispositions, avec des détails au moins inutiles, et en tout cas peu agréables. Il n'est pas nécessaire de lui parler du mal de mer qu'elle a pu éprouver; et la galanterie n'est pas fort discrète, à regretter de ne pas s'être trouvée là « pour l'aider à consoler de sa peine» (2 novembre F® 4600). Il ne faut pas appeler certaines choses par leur nom, et dire à une femme enceinte : « Gardez-bien ce que vous avez dans le ventre » (Mlle d'Entragues, 8 octobre 4 604). — «Gardez-vous pour l'amour de moi et de ce que vous avez dans le ventre » (Marie de Médicis, 26 octobre 4 605). — ^(Je) fais tout que je puis pour hâter mes affaires, et ne craignez point : je serai une de vos snges-femmes » (La même, 6 septembre 4604). Le mot est quelquefois relevé par
ceux qui l'environnent : « Comme vous désirez la conservation de ma santé, j'en fais ainsi de vous et vous recommande la vôtre, afin qu'à votre arrivée nous puissions faire un bel enfant qui fasse rire nos amis et pleurer nos ennemis » (Princesse de Toscane, 24 juillet 4 GOO); on le passerait peut-être s'il écrivait à sa femme ; mais il écrit à sa fiancée. Voici une expression un peu sensuelle, mais qui reste agréable parce qu'elle est mesurée: «Dormez bien, mes belles amours, afin d'être grasse et fraîcbe à votre arrivée. Pour moi j'en fais provision. » Mais la mesure n'y est pas toujours; je pourrais citer une dizaine de pbrases, si je ne craignais de tomber dans le même défaut que Henri TV. Quand il écrit à sa royale fiancée : «S'il était bienséant de dire qu'on est amoureux de sa femme, je vous dirois que je le suis extrêmement de vous; mais j'aime mieux vous le témoigner en lieu où il n'y aura témoin que vous et moi » (Marie de Médicis , 3 septembre >I600); il a une singulière façon de joindre l'exemple au précepte. Et quand plus tard il écrit : « Ceux qui font courre le bruit que nous sommes mal ensemble le désireroient peutêtre ; mais nous les éloignerons bien de leur compte. J'ai vu aussi ce que me mandez de cette dame jaune et maigre; ce n'est plus marcbandise pour ma boutique; car je ne me fournis que de blanc et gras» (49 octobre W 4C05) ; ce français-là est encore bien gaulois : il lui manque le bon ton et le bon goût. Le langage de la société polie n'est pas créé; et ce sera le travail des Précieuses.
Viennent donc l'hôtel de Rambouillet, et Balzac, et
l'Académie, et ce travail judicieux d'où sortira la double apparition du Discours sur la Méthode et du Cid. Nous pourrons du moins, [jrace à Henri IV, découvrir ce que la langue nationale avait déjà pris, pour ses besoins, des richesses de la langue littéraire, avant qu'un choix studieux ne vînt fixer et établir; ce qu'elle avait fait par elle-même, naturellement. Nous chercherons dans ces lettres, non seulement les idées du prince et du roi, les sentiments de l'homme, non seulement les heureux mouvements de son style, mais encore l'état de notre langue a son époque décisive ; étudiant dans chaque phrase, dans chaque tournure, la trace du progrès universel des esprits; et nous souvenant que l'écrivain qui nous offre cette étude est l'homme même qui, en maintenant l'unité de la nation, a préparé l'unité de la langue.