‹ Henri IV, considéré comme écrivain. Par Eugène JungChapitre 7 sur 10 · DU STYLE · texte numérisé non relu

DU STYLE

Le style de Henri IV est incorrect. Il improvise en écrivant et ne prend pas la peine de relire. Aussi met-il quelquefois des singuliers pour des pluriels et des pluriels pour des singuliers : « Le désordre qu'a porté à mon pays les levées qui se font » (Saint-Geniès, vers le ^0 janvier 1586). — « A quoi servira bien , pour les empêcher et jeter dedans, les Gascons qui sont allés trouver mon cousin le duc de Bouillon» ( Mme de Nevers , 29 août 4595). — « Je n'ai manqué à vous écrire tous les jours. La date des lettres que vous aurez reçues vous en feront ïoi » (Marie de Médicis, 22 octobre IP >I605). Être prend la place d'avoir : « Il nest pas voulu partir sans lettre de moi» (Marie de Médicis, 24 octobre 4601). Philamente sans doute ne pensait pas à Henri IV, lorsqu'elle exaltait

La grammaire qui sait régenter jusqu'aux rois Et les fait la main haute obéir à ses lois.

Il écrit : « Je m^en vais avec mon arme » pour mon armée (Ste-Colombe , fin d'octobre \ 579. Arch . de M. le comte de Montesquiou), ou : « Nous oirrons s'il a du sang au bout des ongles» pour nous voirons (verrons)

(Mme de Grammont, ^5 juillet Iï« ^590). Quelquefois une phrase déjà écrite se répète un peu plus bas. Les mêmes mots reviennent dans la même phrase : « Mon cousin, encore que je vous ai écrit par ci-devant pour Guérin, en ma judicature de Creyssel , afln de le faire sortir des mains du sieur de Saint-Guiraud, qui le détient injustement, je vous ferai encore la présente pour vous prier encore bien fort de faire cela pour l'amour de moi. Et outre le plaisir que vous me ferez, vous ferez de plus en plus connaître que vous désirez Tobservation de Tédit ^) (Dampville, 1\ mai ^578). — « Je vous prie, mon cousin, que je sois remis en mes maisons, et ne me mettre point en peine de m'y remettre. On ne doit, ce me semble, me mettre au désespoir» (Matignon, vers la fin de septembre rM585). — « Sans ce mauvais temps, je me fusse déjà acheminé au port d'Albret. Aussitôt qu'il fera plus beau , je partirai pour y aller; et de là prendrai le chemin de Nérac pour y aller i^ (Matignon, novembre II' \ 584 j . Les tournures se répètent comme les mots : «Monsieur de Saint -Génies, y 'aî mandé au sieur de Castelnau de quitter les contributions qu'il prend sur le pays de Soûle. Je lui mande aussi de me tenir son régiment prêt, pour l'amener à la fin de mars. Je lui permets de prendre des Béarnais et d'en mettre à son régiment. Je vous prie y tenir la main ; car je désire qu'il y en ait, et ne vois pas qu'il y ait à présent aucun danger d'en tirer, décris à Salles et vous envoie les lettres. Adieu » (Saint-Geniès, fin de février l'« >I580).

On trouve assez souvent ledit sieur, lesdites commis^

sionsy sans que Henri IV ait parlé dç ce siçur ou de ces commissions.

Quelquefois les pronoms remplacent des mots qui ne sont là qu'en idée ou par procuration, par exemple, un substantif, un adjectif représentés par leur verbe : «11 fait gloire d'avoir atteint la perfection de dissimuler ; je lui rabats cette opinion tant que je puis : il ne faut /'être qu'en affaires d'Etat ; encore la faut-il bien accompagner de prudence » (Mme de Grammont, mars FM 588).

Les constructions ont des revirements inattendus : « Vous ne montrerez cette lettre ni ne parlerez h personne de cette affaire, auquel vous vous conduirez avec toute la prudence et discrétion qui y est requise , afin que le bonhomme de M. de Cbavigny ne s'en offense, et ne lui empêche d'achever en repos le peu de jours qui lui restent encore à vivre» (Soissons, 27 septembre 1'^ ^598). Voici une phrase qui reste en chemin , et cependant il écrit à un grand personnage, à Catherine de Médicis : a Mais quoi? soit que nous mettons peine, M. votre fils et moi, de remettre toutes choses en bon état , à quoi-l'on peut beaucoup par delà, rendant aux sujets du roi, d'une commune main, le bien qu'ils espèrent d'une bonne paix. M. de Villeroy vous dira de quel pied nous marchons, etc.» (Mars ilM 584).

Jusqu'à présent ces libertés n'ont pas grand inconvénient; mais quelquefois la phrase devient inintelligible, et il faut deviner. 11 envoie Frontenac à Marie de Médicis pour lui déclarer son amour (elle n'était encore que sa fiancée) : o 11 vous découvrira mon

cœur, et que vous trouverez non moins accompagné d'une passionnée volonté de vous chérir et aimer toute ma vie comme maîtresse de mes affections, mais de ployer dorénavant sous le joug de vos commandements celui de mon obéissance comme dame de mes volontés » (24 mai P ^600). Il est vrai qu'alors Marie de Médicis savait peu le français; et pour comprendre cette phrase, la connaissance du français ne peut qu'embarrasser.

La phrase suivante s*égare et se perd dans le labyrinthe des incidentes, inextricahills error : «Je vous écrivis ces jours passés par le sieur de la Roque que j'ai envoyé devers Monsieur, pensant que fussiez auprès de Son Altesse, et ayant entendu qu'étiez de retour chez vous, et que je m'en vais a présent faire un tour jusqu'en Béarn et aux Eaux-Chaudes, à cause de l'indisposition en quoi je me trouve , comme je l'écris à M. de Montpensier mon oncle par Armagnac que je dépêche exprès devers lui et vous, de l'amitié de qui je fais tant d*état qu'il n'y a personne au monde qui désire plus de vous en rendre preuve que moi » (Prince dauphin , François de Montpensier, 24 avril 4582).

Dans une lettre à la reine Elisabeth du 25 avril! 59G, on trouve une phrase de dix lignes qui ne possède pas moins de quatorze que et quelques relatifs.

Partout l'idée emmèae la phrase, sa compagne, sans se soucier de ses destinées ; la phrase suit comme elle peut, et trébuche assez souvent ; mais l'idée n'y prend pas garde. Celte né{;ligence n'est pas sans agrément dans une correspondance. Rien au contraire n'y

est plus insupportable que l'apprêt et le travail. On cherche des confidences^ et c'est un grand mécompte que de trouver des dissertations. Je ne demande au style épistolaire d'autre mérite que l'abandon et la vivacité de la pensée à sa naissance. Si l'auteur a réfléchi, je n'ai plus que ce qu'il veut me donner; s'il s'est miré dans sa lettre avant de l'envoyer, il y a peutêtre quelque coquetterie. Je me méfie du second mouvement, quand j'espérais trouver le premier; me voilà sur mes gardes, quand je cherchais un homme qui ne fut pas sur les siennes 5 et moi qui voulais surprendre, je crains d'être surpris.

Le style épistolaire n'est autre chose que la conversation. Il n'en a pas moins d'importance. Tel qui parle bien écrit mal ; tel écrit bien qui parle mal. Il faut donc, pour bien parler, des qualités d'esprit particulières; et ce sont, sinon les plus solides, du moins les plus aimables : l'esprit vif, la prompte répartie, le tact, l'à-propos, l'entrain. Quand vous vous engagez dans une lecture, l'auteur vous introduit, et vous salue sur le seuil sous forme de préface ; tout est rangé avec soin, disposé avec art : vous êtes reçu comme un hôte attendu. Si vous écoutez la conversation d'un homme d'esprit, tout y est imprévu, rien n'est préparé à loisir ; les sentiments , les pensées viennent, éclatent comme l'occasion les éveille, et, à mesure qu'ils naissent, se revêtent de paroles. Il y a peut-être un peu de désordre, absenca de symétrie, moins de mesure; Tidée première court un peu au hasard, se transforme; à la fin on ne sait plus par où Ton avait commencé. La composition est la règle du

style; Taventure est celle de la parole : Tétude, la méditation pour le premier ; la négligence et ses grâces pour la seconde. Les défauts de l'un sont les qualités de l'autre.

Quelques-uns ne savent pas causer, et écrivent de jolies lettres, parce que, devant leur bureau, la timidité disparaît, ou que les mots ont le temps d'arriver. Ils retrouvent leur esprit dans leur cabinet, comme Nicole des arguments au bas de l'escalier. Mais ils causent sur le papier comme ils causeraient dans un salon avec plus de hardiesse ou de vivacité. Le commerce épistolaire est, il est vrai, la causerie écrite; mais c'est encore la causerie.

Qui ne désirerait assister à la conversation d'un homme remarquable? Si les distances du temps, du lieu ou du rang nous privent de cette bonne fortune, ses lettres, quand elles se contentent d'être des lettres, nous en donnent du moins une idée.

Ne regrettons pas les négligences du style de Henri IV ; sa correspondance y gagnera. Voudrait-on changer, pour faire plaisir à la grammaire, cette tournure qu'elle ne saurait approuver, et dont l'incorrection n'est pas désagréable : « M. de la Force, je vous fais ce mot par le sieur Loppez pour vous prier ne faillir de vous rendre auprès de moi au commencement de votre quartier, conmie chose que je désire pour des raisons que vous apprendrez lorsque vous y serez, et, par celle-ci, que mon fils est ici avec toute sa suite, qui me donne bien du plaisir, et pour fin (|ue je vous aime bien. Adieu , M. de la Force » (8 bepleuibre 4G04). Nous ne sommes pas eu fuce

d'un homme qui écrit, mais d'un homme qui parle. Nous l'entendons , nous le voyons quand il dit : « Mon cousin, ce sont choses à la longue insupportables, et que les plus petits ne voudraient, ne pourraient souffrir. Il me fâche fort que je sois seul à rentrer en ma maison et à jouir de l'édit, et même après avoir fait tout ce qui restait à faire du coté de ceux de la religion, et que je sois si longuement entretenu en paroles et longueurs. De quoi je serai à la fin contraint de me plaindre à bon escient » (Matignon, vers le mois de septembre ^585). — « Je vous prie mander à La Broue de m'envoyer six cents livres pour un demi-mois pour Lectoure. Vous n'aviez dit que cinq cents, si bien m'en souvient : ce seront six cents, pour Famourdemoi » (Le même, vers la fin de septembre II® ^ 585). — « Je vous prie de faire prendre ce trésorier prisonnier et lui faire faire justice; mais je vous en prie, mon compère » (Le Connétable, ^8 avril IV ^597). Cette lettre- ci n'est-elle pas bien d'un homme qui commence à s'irriter, qui le sent, et qui se retient : « Mon cousin, je vous ai mandé ma volonté par Escure. Vous désirez parler à moi, devant que j'achève cet office. Je le veux ; venez donc me trouver, bien résolu de suivre mes volontés ; car le serviteur qui veut être aimé de son maître lui témoigne toute obéissance. Votre lettre est d'homme en colère ; je n'y suis pas encore : je vous prie, ne m'y mettez pas. Escure vous dira le surplus ; croyez-le. Ce XXF mai a Fontainebleau » (^605, au ducd'Épernon).

Ai-je besoin d'ajouter que le style de Henri IV est naturel? Il ignorait, fort heureusement, la règle qui

prescrit l'emploi des termes généraux pour atteindre la noblesse. Il se présente à nous, comme à cette députatiou de Bordeaux, en pourpoint, en veste grise. II ne craint pas de prêter à rire en racontant : « J'ai reçu un plaisant tour à Féglise : une vieille femme âgée de quatre-vingts ans m'est venu prendre par la tête, et m'a baisé : je n'en ai pas ri le premier » (Gabrielle d'Estrées, ^ 8 décembre ^ 594).

Quoi de plus agréable que les passages suivants : « (Je suis) à présent du tout hors de fièvre, Dieu merci. Mais je neveux ouïr parler d'aucune affaire. Cela est causeque j'ai commandé à tous ceux qui sont ici de s'en retourner à Paris et dé ne venir de huit jours; «l'autant qu'ils ne se peuvent empêcher de me parler de leurs affaires, et cela me met en mauvaise humeur. C'est pourquoi, pour me réjouir, je vous prie au plus tôt de me venir trouver; et amenez avec vous peu de train, afin qu'étant ici ensemble nous nous puissions tous deux réjouir » (Le Connétable, \" novembre

« Mon cousin, la dernière fois que je vous ai vu au Louvre, je vous dis, en la présence de ma femme, que je commençais à sentir quelque défluxion sur un pied: mais, à mon arrivée ici, le plaisir qiie j'eus de voir mes enfants fit que je passai ce jour-là sans m'en sentir beaucoup. Hier malin, je voulus aller courre un cerf, pensant que le plaisir que j'aurais à la chass'e ferait passer ma douleur; mais ayant été à demi-lieue d'ici, il m'a fallu retourner tout soudain, quoique j'éilsse fait coujKîr ma botte par dessus, à cause des cruelles douleurs que je sentais, et telles, que quand

bien il irait de la perte de la moitié de mon Etat, je ne serais capable de rien écouter, ni même prendre une bonne résolution. C'est pourquoi, etc. » (Rosny, A A juin>l(>05).

Nous pénétrons dans ses conseils, dans le travail de son esprit, dans le mouvement de sa pensée, dans ses joies et ses tristesses, ses succès et ses écbecs. Nous avons jour quelquefois sur ses sentiments cachés. Il annonce à Mme de Grammont la mort du prince de Condé : « Il m'est arrivé Tun des plus extrêmes malheurs que je pouvais craindre, qui est la mort subite de M. le Prince. Je le plains, comme ce qu'il me devait être, non comme ce qu^il m'était.,. Ce pauvre prince (non de cœur), etc. » (40 mars 4 588). Quand il apprend la maladie de Catherine de Médicis, il est assez réservé avec M. de Ségur, homme austère : «J'ai vu des lettres qu'un courrier portait par lesquelles celui qui écrivait mandait qu'il avait laissé la reine-mère qui se mourait. Je parlerai en chrétien : Dieu en fasse sa volonté ! » (25 décembre 4588). Mais avec sa maîtresse, il y met moins de façons : a Je n'attends que l'heure de ouïr dire qu'on aura étranglé lafeue reine de Navarre (4). Cela, avec la mort de sa mère, me ferait bien chanter le cantique de Siméon ! » (4" janvier FM 589).

Aussi, quelque sujet que traite Henri IV, son style n'est jamais sec, aride ou ennuyeux. La partie purement administrative est intéressante, même à côté de celle qui parle de combats, de plaisirs, d'amitié

(1) Marguerite, sa première femme, dont il était séparé.

ou d'amour : Il y a toujours quelque mouvement de Fâme qui anime même les questions de simple politique : « Monsieur de Bellièvre, je sais assez raffection que vous portez au bien du public, et, ce que vous y pouvez, employez-le, je vous prie, à faire qu'on exécute la paix en mon endroit, qu'on me rende mes maisons, qu'on fasse punition de l'attentat de Périgueux; car de mon côté j'ai fait et fais tout ce que je peux. Le différer accroît les déûances, et les défiances occasionnent beaucoup de personnes à faire du mal. Je vous prie encore un coup, tenez la main qu'on remédie aux affaires de cette province: et adieu » (vers le commencement d'août rM581).

Si le style est naturel, c'est-à-dire, s'il n'est que l'expression la plus exacte et la plus simple du sentiment et de ridée , il aura une variété aussi diverse que celle même des sentiments et des idées ; selon les circonstances, familier, tempéré ou grave; rapide, tranquille, ou noble et digne. Le familier ne manque pas, et le roi est quelquefois un joyeux compagnon. Sully nous le représente passant ses doigts dans les siens, et causant et se promenant ainsi dans son jardin. Mais il est plus familier encore avec d'autres amis plus avenants que Sully. MM. de Lestelle, de Souvré, de Vitry, de Batz, du Faget de Ste-Colombe, de Harambure, ont l'honneur du tutoiement, quoiqu'aucun d'eux ne l'obtienne d'une façon continue : cela dépend de leur conduite. Il leur donne même des surnonïs : M. de Batz s'appelle mon faucheur et grand damné; M. du Faget de Ste-Colombe, grand pendu; M. de Lestelle, crapaud; M. de Harambure, ayant

perdu un œil dans un combat, s'appelle borgne; M. de Souvré change de sexe et passe du féminin ; il rappelle L« Godeei m'amie, « Grand pendu, écrit-il à M. de Ste-Colombe, j'irai tater de ton vin en passant » (fin d'octobre ^579). Et à M. de Lestelle : « Crapaud, que voulez-vous dire? il n'est pas temps peut-être de venir. Votre frère dit que si ; et Laverdin est aussi gros que vous, pour le moins. Laissons raillerie. Ne vous excusez ; ce n'en est pas la saison. Mais si vous m'aimez et si vous voulez que je le croie, montrez Texeniple aux autres. Je te prie, crapaud, viens-moi trouver, et amène ce que tu pourras ou ce que tu voudras ; car en quelque façon que je te voie, tu seras le bien venu » (49 avril 4589).

Il adopte les surnoms usités : M. de Bellegarde est feuille -morte; il s'en donne un à lui-même, et s'appelle le saumon, La fièvre qui le menaçait sans cesse et ne le quittait jamais pour longtemps s'appelle la voisine. Quelquefois le surnom couvre si bien le surnommé qu'on ne le reconnaît pas.

Il a été le parrain d'un des enfants du connétable de Montmorency ; de ce jour le connétable de Montmorency s'appelle m(?n compère, et madame !a connétable ma commère. Quant à Marie de Médicis, elle s'appelle tout simplement ma femme,* et l'un de ses enfants mon petit ; le petit homme.

Quand il ne s'agit que d'affaires et de mesures à prendre, le style est d'une remarquable simplicité : « Mon cousin, je vous envoie le sieur de Merle pour vous dire comme je pars cejourd'bui pour aller voir M. le Prince qui s'avance à Montguyon, avec lequel

je ne demeurerai qu'un jour. Si votre commodité vous pouvait permettre de venir à Libourne. je vous verrais à mon retour, et crois qu'il en réussirait beaucoup d'ulilité au service du roi. Vous me manderez, s il vous plaît, de vos nouvelles par ce gentilhomme. Je suis averti de bonne part que, depuis le parlement de M. de Cornusson, les affaires ne se portent pas si bien à Toulouse; que les ligueurs y parlent librement, et que l'un des plus apparents a tenu des propos fort suspects. II seroil besoin que le roi y pourvût. Je remets le surplus sur la créance duf dit sieur de Merle » (Matignon, 1585).

Quand il écrit pour donner des nouvelles et des renseignements, les phrases sont courtes, pressées. Il est avare de mots. « J'attends votre fils qui n'est loin. Toutefois ce qu'il a à faire est le plus dangereux. 11 s'accompagnera de quelques troupes qui me viennent. Nous sommes devant Pontoise, que je crois que nous ne prendrons pas. L'on l'a attaqué contre mon opinion : les plus vieux ont été crus. J'ai peur qu'ils revoyent (s'en reviennent). Hautefort fut tué hier, qui est perte pour la Ligue. Les ennemis et nous avons été en bataille tout ce jourd'hui, péle-méle, la rivière entre deux. Leurs troupes ne sont pas égales aux nôtres, ni en nombre, ni en beauté. L'isle-Adani s'est rendu en nuit (cette nuit), qui est un pont sur la rivière d'Oise. J'y vais loger demain. 11 n'y a plus d'eau entre M. du Maine (Mayenne) et moi : il est o Saint-Denis. Nous nous joindrons aux Suisses dans six jours. MM. de Longueville et de Lanoue les mènent, etc. » (Mnïe de Grammont, 44 juillet 458D). ^

Mais si le moment est grave et solennel, la phrase s'allonge, la période se développe, les incidentes s'enclavent dans la proposition principale, les expressions se redoublent : Henri IV devient presque cicéronien. Son exemple prouverait au besoin que le style périodique est aussi naturel que le style coupé, et que tous deux sont bons selon l'occasion, ou plutôt selon l'idée. «Monseigneur, encore que, depuis le commencement de ces troubles, je me sois contenu sous l'obéissance des commandements de Votre Majesté, lui gardant la fidélité que je dois, et que, sous l'assurance qu'elle m'a donnée de ne rien faire à mon préjudice ni de ses édits , je n'aie rien entrepris contre ses ennemis, afin qu'elle eût plus de moyen de discerner leurs prétextes, comme il lui a plu m'écrire ; toutefois, nonobstant les très humbles remontrances qui lui ont été faites et réitérées, comme si on vouloit condamner quelqu'un sans l'ouïr, j'entends. Monseigneur, qu'on a fait la paix et sans moi et contre moi » (Henri III, ^0 juillet ^585, 1").

A propos de l'affront que son ambassadeur reçut à à la cour d'Espagne, il adresse au pape ces paroles empreintes d'une modération noble et élevée : « Je la supplie (Votre Sainteté) de considérer que comme les princes grands et puissants sont à bon droit très jaloux de leur dignité, aussi doivent-ils être très circonspects et respectueux les uns envers les autres, afin de servir d'exemple aux moindres et éviter les rencontres et accidents qu'une offense précipitée et non réparée tire après soi, comme Votre Sainteté peut le mieux connoître que tout autre par sa singulière prudence, au

jugement de laquelle déférera toujours grandement votre plus humble et dévot fils » (^ 3 décembre \ 60^ ). Nous sommes loin de l'histoire de la vieille.

On retrouverait aisément le caractère de chaque correspondant d'après le ton des lettres qu'il reçoit. M. de Ségur était un protestant austère et convaincu. Le roi de Navarre loue son « zèle à l'avancement de Ja gloire de Dieu . (vers la fin de ^585, VIIIO- H place au premier rang, en s'adressant à lui, « la délivrance des églises réformées. » Il lui annonce en ces termes la défaite des reîtres par le duc de Guise : « Nous avons vu de grands jugements en la dissipation de notre armée étrangère. Nous y avons mis trop de confiance, et crois que^ tout ainsi que le commencement en étoit mauvais. Dieu a permis que la fin en ait été telle que nous avons vu (vers la mi-novembre >l 587).

M. de la Boulaye devait être un jeune homme gai et étourdi, si l'on en juge par cette lettre : « L'enfant, je vous envoie vos gouverneurs pour vous soulager. Si le siège vient à Marans, résolvez-vous de venir avec une bonne troupe pour lesfavorir (favoriser, aider). Votre dame a gagné son procès ; elle vient. Si je vous vois, je vous en ferai des contes qui lèveront la paille. Adieu, petit fou. » La suscription elle-même portait : Au petit enfant (vers le mois de juin ^586).

Il savait parler aux femmes. Quelle respectueuse tendresse il a pour Mme d'Uzès qu'il appelle sa mère, la priant d'aimer celui qui est et sera toujours son bien affectionné fils I (fin d'octobre V67H). Mais s'il écrit à Mlle de Bourbon, que la mort du prince de

Condé venait de rendre orpheline, à râ(je de quinze ans, on voit qu'il parle à une enl'ant : «Vous ne pouvez être en lieu plus sûr, pendant ce misérable temps, vous ne pouvez élre plus honorée ni en meilleure compagnie qu'au lieu où vous êtes avec votre cousine, Mlle de Bouillon. Pour cet effet, j'écris à votre oncle, M. le cardinal de Vendôme, qu'il ne vous laisse chômer de rien qui soit nécessaire pour votre entretenement.S'il y fait faute, nous aurons querelle ensemble. Croyez donc, ma nièce, mon conseil plus que nul autre, étant celui qui vous veut à présent servir de père » (Vers la fin de mars il® 4588). Écrivant aux femmes de son âge, il joint la gaieté à l'amabilité : « Ma cousine, si vous êtes honnête femme, vous viendrez à Tours voir votre cousin^ pour y passer une partie de f hiver ; et là nous rirons à bon escient, et passerons bien le temps. Faites cela, je vous prie » (Duchesse de Nevers, ^6 décembre F® >I589). 11 aiguise ses compliments d'une pointe de galanterie : ff J'ai enfin dépêché ce porteur et proteste à mon cousin votre mari que je ne vous retiens plus, afin qu'il ne s'en prenne pas à moi. Toutefois je ne perds pas encore l'espérance d'avoir ce plaisir de vous voir avant que vous partiez... Vous me voudrez mal du souhait que je fais, que vous fussiez déjà où est mon cousin votre mari, et qu'il fût où vous êtes... Je ne dis pas encore ici le grand adieu ; car si je ne le puis porter moi-même, je le vous enverrai par le sieur du Piessis. Cependant je me recommande à votre bonne grâce »(Duchesse deMontmorency, 9 décembre à 589) . Il y a un peu d'exagération et de mièvrerie dans ses

lettres à ses maîtresses. Ce défau t est inévitable aux époques où l'on fait du style galant un slyle particulier, quand il a son école et son académie (c'était alors le Louvre), ses écrivains de profession, et surtout quand il cherche ses exemples et ses inspirations dans une langue étrangère. On trouve dans cette partie des lettres unvéritable luxe d'appellations extravagantes et enfantines : mon âme, mon cœur, le cœur à moi, ma vie, mon souverain bien, mon tout, mon menon , mon bel ange, ma chère st)uveraine^ mes belles amours, mes chères et très chères amours, les chères amours à moi. Lui-même s'appelle Petiot. H fait ce tendre reproche : «Vous avez oublié de m'appeler mon cœur.» La signature entrelace les deux initiales entourées de petits dessins coquets. C'était la mode de mêler le tu et le vous^ la tendresse et le respect, ce qui exposait à écrire des phrases telles que celle-ci : « Je te prie de trouver bon, si le malheur voulait que M. deTurenne mourût, que je ne donne l'état que demandez à votre fils» (Mme de Grammont, U maillM590). Il célèbre leurs attraits : « vos beaux yeux, vos belles mains, vos blanches mains, les verlus et perfections qui reluisent en vous et vous font admirer de tout le monde. » Et quel malheur que d'être absent de sa déilé ! il en est au grabat. Qu'il voudrait passer sur les ailes d'Amour pour aller manger les mains de celle à qui il baise un million de fois les pieds 1 Si la guerre le retient ou enipêche les relations épistolaires : a Constance a été orrélé par le duc de Savoie; je ne sais s'il me le renverra. J'ai bien de quoi le lui faire rendre, mais non de quoi me revancber de m'avoir priv^

huit jours de vos nouvelles. — Le porteur vous dira Je déplaisir que j'ai de ne vous avoir surprise sur le chemin de Lyon comme était mon intention. Si, parmi mes prospérités, il n'arrivait des obstacles à mes contentements, je serais trop heureux. Cette punition est certes une des plus rudes que le ciel me pouvoit départir que de me retarder encore huit jours de vous voir. » Les maladies, les ennuis seront dissipés par la vue de celle qu'il aime : « J'ai eu deux accès de fièvre qui m'ont contraint de prendre médecine en nuit (cette nuit); je ne me trouve guère bien encore : votre vue me guérira. — 11 fait fort fâcheux à Paris ; mais que- vous y soyez^ il ne me fâchera pas tant ; car je vous mènerai partout. » C'est un fidèle serviteur, un esclave, un serf, un fidèle esclave jusqu'au tombeau. On trouve aussi les armes, les victoires, les conquêtes des yeux sur les cœurs, et tout l'arsenal du vocabulaire guerrier fournissant des métaphores aux amoureux. Il est vrai que l'amour et la guerre se touchent encore, et les traditions chevaleresques n'ont pas péri : « Résolvez-vous, ma belle maitresse, de me faire faire une faveur : car de vous seule en veux-je porter à cette guerre. — Je vous remercie, ma belle maîtresse, du présent que vous m'avez envoyé ; je le mettrai sur mon habillement de tête , si nous venons à un combat, et donnerai des coups d'épée pour l'amour de vous. — Je n'ai que deux cents chevaux contre trois cents ; niais je vais voir s'ils veulent se battre ; s'ils le font, je donnerai un coup de pistolet pour l'amour de vous. » Mais comme l'expression se guindé un peu, elle fait parfois de petites chutes :

« Vous verrez un cavalier qui vous aime fort, que l'on appelle roi de France et de Navarre, titre certainement iionorable, mais bien pénible. Celui de votre sujet est bien plus délicieux. Tous trois ensemble sont bons, à quelque sauce qu'on les puisse mettre, et n'ai résolu de les céder à personne. » Cependant il faut reconnaître que dans ses lettres d'amour, Henri IV est plus simple que ses contemporains. Il est vrai qu'ils étaient bien recherchés.

On voit que tous les tons se mêlent et s'entrecroisent dans cette correspondance ; mais une qualité domine et explique cette diversité. Henri IV avait, dit d' Aubigné, « une vivacité et promptitude merveilleuse et par delà le commun. » La promptitude est la faculté de penser et de sentir vite et juste. Le style de Henri IV est cette faculté en action. Comme l'esprit saisit du premier coup d'œil les rapports des choses, la plume les exprime du premier mot. La parole est soudaine et depremière venue. Qui ne sait, pour peu qu'il ait écrit, combien les mots sont parfois des sujets intraitables, obéissant mal, pliant mal, se dérobant à la recherche? Souvent il y a lutte de Henri IV contre les mots; lutte courte et de succès divers, où il cède dès qu'il ne l'emporte pas de vive force (il n'a pas le loisir de vaincre), mais d'où sortent d'heureux effets. Otez quelquesembarras de construction, quelques phrases qui se tirent d'alfaire maladroitement, quelques longueurs qui auraient disparu s'il avait pris le tenq)S de faire court, le style va tout d'abord à l'expression juste, au cœur même du sujet, sans s'arrêter à l'écorce. L'idée , en dépit des termes employés, est toujours nette et pré-

cise. Le style est concis; les développements sont sobres; ils deviennent inutiles, l'expression juste une fois trouvée: peu de mots suffisent quand ce peu de mots exprime tout. Il jette sa pensée et court à une autre, sans songer à ménageries transitions, à adoucir les brusqueries de tournures. Il fait même des ellipses dont la hardiesse ne redoute pas Fobscurité : «Il n'y a eu que trois soldats blessés, tous de ma garde, dont les deux nest rien » (Mme de Grammont, \" mars -iëSS). — «J'attendrai ce que vous aurez appris avec impatience, mais non telle que votre venue , que je vous sup[)lie ne vouloir différer » (Gabrielled Estrées, 45 avril \Y ^595). Il écrit à Marie de Médicis, alors enceinte pour la première fois : «Je suis bien en peine de notre fils; » ce qui veut dire : « si nous aurons un fils» (5 septembre ^ 604).

L'allure du style est toujours rapide : « Monsieur de Ségur, j'ai su que vous aviez été en Saxe, où vous avez été bien venu. Parachevez l'œuvre que vous avez commencée; hâtez, hâtez, hâtez; passez par-dessus tous empêchements ; le retardement nous ruine. Vous savez combien je vous ai toujours aimé et confié de vous; je ne vous dirai autre chose, sinon qu'il faut si bien faire à ce coup qu'on n'y retourne plus » ( 29 avril 4586). Il n'aime ^d^sX^ retardement^ c'est-à-dire les mots inutiles ; le lecteur est sur de ne pas languir , ni d'être bercé par la monotonie. Il vient d'annoncer la victoire d'Ivry au duc de Longueville : « Votre frère (le comte de Saint-Paul) a fait paroître qu'il craignoil aussi peu les Espagnols que moi; il a très bien fait. Ils ne s'en retourneront pas tous. Nous avons

presque tous les drapeaux et ceux des reitres; il est demeuré douze ou quinze cents hommes de cheval. MM. d'Humières etdeMouy sontarrivés àla première volée de canon. Dedans deux jours je vous enverrai les particularités, -^ Le courrier rapporte que le duc de Mayenne s'est sauvé dedans Mantes » (44 mars W >I590).

Cette brièveté devient dans certains cas une sobriété pleine de mesure et de goût : a Ma chère sœur, vous aurez les premières nouvelles de T heureux succès que Dieu m'a donné aujourd'hui. 11 éloit venu mille chevaux des ennemis, conduits par tous leurs vieux capitaines, pour reconnoître le logis de leur armée et le moyen de secourir Amiens. Avec deux cents chevaux etcinquante carabins, je les ai défaits, n'ayant perdu que deux arquebusiers à cheval. Il y a trois cents ennemis morls, et plus, deux cornettes prises. Les noms des prisonniers ne se peuvent savoir que demain. II est minuit et ne lais que venir. Faites part à mes bons serviteurs de ces bonnes nouvelles » (Madame Catherine, 50 août 4597). César, guerroyant dans les Gaules, devait écrire sur ce ton à ses amis de Rome.

Cette qualité de ne prendre que les points principaux des ciioses et de négliger l'accessoire, de bien marquer les faits sans alanguir le récit, lui donne un talent qui n'appartient d'ordinaire qu'aux écrivains exercés : celui de raconter. Les récits d'escarmouches et de batailles sont fréquents; ils sont tous vifs, courts, saisissant I imagination et presque les yeux. « Hier le maréchal et le grand-prieur vinrent nous présenter

la bataille, sachant bien que j'avois congédié toutes mes troupes : ce fui au haut des vignes du côté d'Ageu. Us éloient cinq cents chevaux et près de trois mille hommes de pied. Après avoir été cinq heures à mettre leur ordre, qui fut assez confus, ils partirent, résolus de nous jeter dans les fossés de la ville; ce qu'ils dévoient véritablement faire : car toute leur infanterie vint au combat. Nous les reçûmes à la muraille de ma vigne, qui est la plus loin, et nous retirâmes au pas, toujours escarmouchant, jusqu'à cinq cents pas de la ville, où étoit notre gros, qui pouvoit être de trois cents arquebusiers. L'on les ramena de là jusques où ils nous avoient assaillis. C'est la plus furieuse escarmouche que j'ai vue » (Mme de Grammont, A^^ mars ^588). Les bulletins des grandes victoires ont une concision qui n'exclut pas une certaine ampleur. Il envoie la nouvelle de la bataille d'Ivry : « Monsieur de La Noue, Dieu nous a bénis. Ce jourd'hui, quatorzième du présent mois, la bataille s'est donnée. Il a été bien combattu ; Dieu a montré qu'il aimoit mieux le droit que la force ; la victoire nous a été absolue : l'ennemi tout rompu, les reitresen partie défaits, rinfanterie rendue, les bourguignons mal menés, la cornette blanche elle canon pris, la poursuite jusqu'aux portes de Mantes» (14 mars IV® ^590). On pourrait presque dire de Henri IV comme de Tacite qu'il abrège tout parce qu'il voit tout.

On demandait à Aristote si une narration doit^étre longue ou courte : « Quand tu commandes une paire de souliers, répondit-il, dis-tu nu cordonnier de la faire longue ou courte? — Je lui demande qu'elle soit

juste. — Eh bien! une narration est comme une paire de souliers; elle doit être juste. » Aristote aurait été contentdesnarrations deHenrilV. Rien n'y estinutile; rien d'importantn' est oublié : tout frappe etatteinl son effet. Un historien^ voulant raconter la mort du prince deCondé, ne saurait mieux faire que de citer Henri IV : « Ce pauvre prince, jeudi, ayant couru la bague, soupase portant bien. A minuit lui prit un vomissement très violent, qui lui dura jusqu'au matin. Tout le vendredi il demeura au lit. Le soir il soupa, et ayant bien dormi, il se leva le samedi matin, dîna debout, et puis joua aux échecs. Il se leva de sa chaise, se mit à promener par sa chambre, devisant avec Tun et Fautre. Tout à coup il dit : « Baillez-moi ma chaise; je sens une grande foiblesse. » 11 n'y fut assis qu'il perdit la parole, et soudain après il rendit l'ame, assis. Les marques de poison sortirent soudain » (Mme de Grammont, ^0 mars ^588).

Et voyez comme il réserve le détail le plus effrayant, pour nous laisser sur une idée qui prolonge l'émotion dans l'âme quand les mots ne frappent plus l'oreille : « M. du Maine (Mayenne) a fait un acte de quoi il ne sera guère loué. 11 a tué Sacremore, lui demandant récompense de ses services, à coups de poignard. L'on me mande que ne le voulant contenter, il craignit qu'étant mal content, il ne découvrit ses secrets, qu'il savoit tous, n)éme l'entreprise contre la personne du roi, de quoi ilétoit chef de Texécution. Dieu les veut vaincre par eux-mêmes; car c'étoit le plus utile serviteur qu'ils eussent. Il fut enterré, qu'il n'éloit pas encore mort » (la môme, ^^ janvier 1588). ''*? ^

Le style vise toujours à la précision. La précision veut tout indiquer; la concision veut indiquer en peu de mots; de là des phrases où les deux qualités se mêlent comme celles-ci : « Je commence à me lasser de ma diète , et ai délibéré de commencer à l'adoucir lundi prochain, afln de, quelque heure, le jour, pouvoir prendre l'air, et continuer de cette façon environ quinze jours (Matignon , commenc. d'avril IP ^585). — Mon cousin , je suis arrivé en ce lieu , il y a un jour ou deux , avec un extrême désir de vous voir; ce qui m'a fait dépêcher La Roche, présent porteur, vers vous, pour vous prier, si vous êtes encore à Beaucaire , comme nousavons entendu, vous vouloir approcher à Béziers, afin d'aviser, à son retour, du lieu où nous nous verrons, soit avec ou sans M. de Bellièvre , pour par notre vue et abouchement confirmer et élreindre, en présence, de plus en plus, et par un lien indissoluble, notre amitié, laquelle, comme je vous ai promis, sera perpétuelle et inviolable» (Montmorency, vers la fin de ^585 P).

Souvent il trace, à un moment donné, l'état des cliQses et de ses affaires ; il résume vivement, en quelques mots, avec clarté et justesse. La guerre va lui être déclarée par Henri 111 et la Ligue : « Nous vivons en incertitude, attendant la résolution de la guerre ou de la paix, et toutefois bien assurés que l'un et l'autre ne nous peuvent apporter que du mal. Le maréchal de Matignon ne s'avance guère. Ceux d'Agen commencent à courir. Ma femme dit qu'étiez venu à Nérac, exprès pour l'enlever et mener prisonnière à Pau, avec plusieurs autres propos de même.

M. et Mme de Duras triomphent, et ne croiriez les insolents propos dont ils usent. Notre patience dure tant qu'elle peut: Dieu veuille qu'elle puisse continuer! » (Ségur, 28 juin ^585). — «Pour mes nouvelles, vous les saurez par le sieur Hespérien , et que M. de Bouillon fait de mal en pis et corne la guerre partout ; que, au demeurant, toutes choses vont assez bien par deçà; que ma femme, mon fils, ma fille et moi nous portons bien; que Tarchiduc commence à dresser son armée pour mettre aux champs» (La Force, ^2 mai 'iOOo).

Le raisonnement est ferme, net, serré. Il conseille à Henri III de mettre partout la résistance et de concentrer Tattaque sur un seul point : a Je dirai que .Votre Majesté doit avoir un chef aux provinces où il n'y en a point, avec ce qu'il lui faut seulement pour conserver ce que vos serviteurs tiennent, et faire que ce qu'il y aura de plus vienne tout à vous. Car, rabattant l'autorité du chef, les membres ne sont rien. Ceux que vous envoyez aux provinces veulent tous vous acquérir quelque chose, et par là se rendre recommandables. C'est un juste désir, mais non propre à votre service à cette heure. Trois mois de défensive par vos serviteurs (et vous employez ce temps à assaillir) vous mettent non du tout hors de peine, mais vos aliaires en splendeur et celles de vos ennemis en mépris, grand chemin de leur ruine... L'on dira : mais ils ont les capitales villes. Ce sont les aspics qu'ils nourrissent en leur sein, qui les tueront, si ce que dessus est fait ; mais si on leur donne loisir^ ils ruineroal et vous et eux » (6 juin ^580).

La justesse de l'esprit fait la décision du caractère. Les gens irrésolus sont les hommes h idées vagues et flottantes. Rien de plus délibéré que les idées et le style de Henri IV. Il n'y a pas loin, pour un gascon, de la résolution à la forfanterie : Henri IV compte si bien sur le succès qu'il Tannonce volontiers. Le cœur lui dit toujours « qu'il fera quelque chose de bon » (Gabrielle d'Estrées, 9 février IP 4595). « Les ennemis ont pris l'Ile de Marans devant mon arrivée, de façon que je n'ai pu secourir le château , ce que j'y amenois de Gascogne n'étant arrivé. Vous oirrez dire bientôt que je l'aurai repris , s'il plaît à Dieu » (Mme de Granmiont, \2 mars 4587). — « J'ai envoyé M. deTurenne par delà, et eusse bien désiré y pouvoir accourir moi-même, afin d'arrêter un peu ceux qui s'avancent si avant dans notre terroir... Et qu'on joue des mains en attendant que j'y arrive » (Vivans, 54 mars 4 587) . — « Je vais monter à cheval avec trois cents chevaux et donnerai jusqu'à la tête de leur armée. Ce sera grand cas si je n'en fais quelque chose » (Mme de Grammont , 25 février 4 588). — « Les ennemis sont près de nous. M. de Nevers se veut faire battre » (Sainte-Colombe, vers la mi-décembre P 4588). — « Je m'en vais à Saint- Jean assembler mes troupes pour visiter Mons' de Nevers et lui faire un signalé déplaisir, non en sa personne, mais en sa charge (prendre la ville de Niort). Vous en oirrez parler bientôt» (Mme de Grammont, 22 décembre 4 588). — « J'espère, devant la fin du mois, que vous oirrez parler de moi. L'on se bat à Orléans... à Poitiers.... Si le roi le vouloit, je les

mettrois bien d'accord » (La même, V janvier I" ^589). — «Nous ne sommes qu'à six lieues de l'armée du roi. Si c'étoit celle de la Ligue, elle eut déjà fait le saut » (Saveylles, 5 mars ^o89). — « La Forêt de Saivre s'est rendue. Les autres petits forts font les mauvais. Je les écarterai bien avant qu'il soit quatre jours » (Duplessis, 25 mars ^589). — « On dit que Mons' de Mayenne tire en deçà. S'il vient à nous, nous ferons une partie du cbemin» (Le même, V septembre ^589). — « Nous travaillerons de telle façon que j'espère rendre la peine desdits ennemis inutile , et vous ferai voir, mais que je vous voie (ce que je vous prie qui soit le plus tôt que vous pourrez), que je suis et bon capitaine et bon pionnier» ( Le Connétable , 29 novembre ^595). — « J'ai une extrême envie de faire un tour en Anjou et Bretagne, pour ranger ce duc de Mercœur à la raison » (Mme de Grammont , 2i septembre 11* >I597). — «Ceux du cbateau font les mauvais; mais j'espère, avec l'aide de Dieu , en avoir bientôt la raison » (Le Connétable , 20 août r* ^600). Et quand il réussit, il se défend mal de quelque orgueil. Il écrit à la princesse d'Orange après la prise de Sedan : « Vous pouvez maintenant dire si je suis véritable ou non, ou si je savois mieux l'état de cette place que ceux qui me vouloient faire croire que je ne la prend rois de trois ans » (2 avril 1" ^ 606).' Il ne croit guère à l'iiabilelé ou au courage des autres, et il est tombé dans cette inconséquence commune aux vantards, de déprécier ses ennemis et de nier la difûcullé du succès. De là le dédain , et du dédain la raillerie, qui en est l'expression : « Si ceux

de la Ligue ne font mieux que ce qu'ils ont fait jusqu'ici, je leur conseille qu'ils ne s'en mêlent point » (Meslon, 4 juillet I" -1585). — « Avec l'aiiie deDieu et la diligence, nous ruinerons nos ennemis. C'e&l pitié que de voir leurs troupes w (Vivans, -18 marsj ^586). — « Le duc de Mayenne avait assiégé Cba^ teau-Renaud ; sachant ma venue, il a levé le siège, sans sonner que la sourdine» (Duplessis , 50 avril 4589). — a Les Espagnols se joindront mardi prochain au gros duc (Mayenne) ; nous y verrons s'il aura du sang au bout des ongles » (Mme de Gram-f mont, >I5 juillet 11^ 4590). A propos du siège de Char" très : « Ceux du dedans sont entrés en composition de me rendre la ville, si dans huit jours il ne vient armée qui me fasse lever le siège. Celui auquel ils s'en sont attendus (Mayenne) n'a pas montré grande résolution de le vouloir entreprendre ; car étant venu jusqu'à Paris, il tourna arrière aussitôt , et, pour voiler son reculement, il est allé assiéger Château- Thierry» (Elisabeth, 44 avril P 4 591). — «Quatre jours après votre départ, et Fendemain que nous ve^ nions d'investir Chartres, M. de Grainmont y arriva avec une compagnie de chevau-lègers, arquebusiers à cheval ; ce qui a un peu rassuré ceux de la ville, et les fait chanter plus haut; mais nous avons de quoi chanter plus haut qu'eux : c'est de quoi tirer plus de trois mille coups de canon, que M. de Lubersac a ramené de Normandie, sous Tescorte de sa compagnie, non sans s'alléger du poids en route. Ce ne sera besoin de toute cette musique pour leur ouvrir Toreille » (Briquemaut, 28 février 4594).

Vienne le tour du cardinal d'Autriche : les railleries ne le ménagoront pas : « Il (sir Edmonds) vous dira en quels termes il me laisse, attendant le cardi-^ nal qui, je crois, avoit choisi celte sainte semaine pour nous venir voir, exprès pour nousconfesser et absoudre de tous nos péchés : car il est plus propre à cela qu*à nous faire fuir. Toutefois, s'il ne se présente bien instruit, j'espère lui faire chanter rÉvanjjile devant Tépître, quoi qu'il ait » (Elisabeth, 7 avril W ^596). — «Le cardinal d'Autriche n'ayant eu le courage de nous venir voir et nous donner l'absolution...» (La Force, 14 avril ^596), que fit-il? Il envoya de Rosne assiéger Calais; el Calais fut pris. Dépit de Henri IV : « Si toutes les villes en font de même, il ne faut plus parler de rien faire: ils n'ont pas enduré un assaut et se sont contentés des brèches » (Le Connétable, 48 avril ir 4 59G). L'année suivante , le cardinal surprit Amiens; mais Henri IV le reprit, et continue à se moquer de lui : a S il est venu en soldat, il s'en est retourné en prêtre (4). Ce fut le 45 qu'il arriva, et n'attendit le \6 pour s'en retourner. J'ai volontiers donné six jours de temps aux assiégés pour l'aller quérir ; car je désirerais fort qu'il voulût revenir pour décider en un coup toutes vos querelles €t les niieanes » (Elisabeth, 49 septembre 4597). Et il écrit à Crillon : « Le cardinal nous vint voir fort furieusement, mais il s'en est retourné

(1) On opposait volontiers les mots prêtre et soldat; prêtre voulait dire mauvais soldat : • Le lieutenant et l'ens<»igne sont de pauvres prêtres, el ne sont pas de ceux qui mènent bien arquebusiers • (Gabrielie, 15 juin 1593). » ^U^u•l

fort honteusement (^) » (20 septembre 4597). Le duc de Savoie arrive sur la scène en -1600, lorsqu'il s'exposa à la fois aux coups d'épée et aux moqueries de Henri IV : « Si dans huit jours il ne me satisfait, la première lettre que vous recevrez de moi sera datée de Chamhéry » (Marie de Médicis, 24 juillet). — «Nous avons attaqué La Charbonnière qui est une très bonne place. L'on m'assure que dans deux jours ellesera réduite... Cela fait, Mons^ de Savoie peut bien faire le si|{ne de la croix surledos àMonlmélianet à tout le duché de Savoie» ( Le Connétable, 54 août).

— (( Le prince de Conli, le comte de Soissons, le comte d'Auvergne, Mons*^ d'Epernon sont arrivés : bref, toute la France court à moi : il ne nous manque que des ennemis » (Marie de Médicis7 46 septembre IP).

— « Le duc sans Savoie a vu le comte de Fuentès et est de retour à Turin avec un visage qui témoigne du mécontentement. Il ne donne nul ordre à ses affaires : ce que voyont , je lui sers de tuteur» (La même, 22 septembre). Le duc de Savoie marcha au secours de Montmélian, cequi retarda la capitulation de la place : a C'est encore une addition aux autres sujets qu'il m'a donnés de ne l'aimer guère ; si il a le courage de venir , je lui paierai toutes ses dettes en un coup » (La même, 22 octobre P). — « Vous saurez aussitôt le gain de la bataille que la prise de Montmélian » (La même, 2 novembre F'). — « Tout le

(1) En dépit de Molière, les deux adverbes joints ne font pas toujours mauvais effet. Qui n'admire et ne sait par cœur ce mot de Bossuet : « Un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli?»

monde a tant crié après mons^ de Savoie, qu'enfin il est venu » (La même, ^\ novembre ^^). — «La neige a sauvé mons' de Savoie et son armée » (La même, 24 novembre).

Les ennemis domestiques ne sont pas mieux traités. Sa première femme Marguerite avait tous les droits à ce titre ; elle avait même fini par lever une petite armée à Agen et par guerroyer contre son mari. Voici en quels termes édifiants son mari parle d'elle: «U est venu un homme, de la part de la dame aux chameaux, me demander passe-port pour passer cinq cents tonneaux de vin sans payer taxe , pour sa bouche : et ainsi est écrit en une patente. C'est se déclarer ivrognesse en parchemin. De peur qu'elle ne tombât de si haut que le dos de ses bêles, je le lui ai refusé. C'est être gargouille à toute outrance; la reine de Tarvasset n'en fit jamais tant» (Madame de Grammont, 7 décembre ^585). Et plus tard , quand Marguerite mène en Auvergne une vie d'aventurière : « Le roi m'a parlé de la dame d'Auvergne : je crois que je lui ferai faire un mauvais saut » (La même, \S mai 4589).

La confiance donne aussi la gaieté , et le succès l'entretient : comme Bfenri IV, sauf deux ou trois grandes victoires, n'est arrivé que par une suite continue de réussites habiles, la gaieté est perpétuelle; elle ne diminue graduellement que par l'effet de Tage; mais elle paraît encore au déclin. Quand il est vainqueur, il ne cache pas sa joie, et n'affecte pas cet orgueil suprême de paraître maître de soi et grave, même dans les bonheurs soudains : « M. de

Larcbant, ce mot sera pour vous dire la fâcheuse nouvelle de la prise de Louviers, de laquelle je m'assure que vous ne pleurerez pas... Je baiserois les mains à madame de Larchant; mais je crains que vous ne soyez jaloux. On m'a dit qu'elle pleure quand il arrive quelque bon succès en mes affaires : ditesmoi si c'est de joie ou de fâcherie. Bonjour » (8 juin ^59^). — « Ma cousine, je dirai comme fit César : Veniy vidi, vici, ou comme la chanson :

Trois jours durèrent nos amours, El se finirent en trois jours, Tant j'étais amoureux

de Sedan » (Princesse d'Orange, 2 avril T" -1606).

Il est gai et il plaisante même pendant la maladie, même sur la mort qui a manqué le saisir : « Je ne puis guère écrire. Certes, mon cœur, j'ai vu les cieux ouverts; mais je n'ai été assez homme de bien pour y entrer. Dieu se veut servir de moi encore. En deux fois vingt-quatre heures, je fus réduit à être tourné avec les linceuils. Je vous eusse fait pitié. Si ma crise eût demeuré deux heures à venir, les vers auroient fait grand'chère de moi. » Il est facile de rire du danger, quand le danger est tout à fait passé ; mais Henri IV n'était pas rétabli : car il finit « parce qu'il retrouve mal » (Madame de Grammont, vers la mijanvier -1589). Ailleurs il plaisante sur sa goutte. Elle commença à le prendre vers 1602 : « Je séjourne ici huit ou dix jours, pour faire une diète que mes médecins m'ont ordonnée, pour me délivrer d'une fluxion qui m'est tombée sur la jambe, laquelle avec

le temps pourroit mériter le nom de goutte» (Rosny, 26 avril). Elle le mérita en effet. « M. de Fresne, écrit-il au Connétable, m'a dit que vous aviez eu quelque ressentiment à un pied ; de quoi il n'a pas été beaucoup marri, comme ne Font été ceu^ de la confrérie, et entre autres le maréclial de Laverdin qui n'ayant jamais eu la goutte l'a eue cruellement ici » (25 juillets 604).

Mais comme tout ne peut aller toujours au gré de nos désirs, les événements fâcheux, les revers accidentels changent parfois cette gaieté en tristesse : « J'ai l'ame fort traversée , et ncm sans cause. » — « Envoyez-moi Licerace. Je vous manderai par lui les extrêmes peines où je suis. Je ne sais comme je les puis supporter» (Madame de Grammont, 8 décembre ^ 587 et 22 janvier 'l 588). — «Le diable est déchaîné. Je suis à plaindre, et est merveille que je ne succombe sous le faix. Si je n'étois huguenot, je me feroisTurc... Toutes les géhennes que peut recevoir un esprit sont sans cesse exercées sur le mien. Je dis toutes ensemble. Plaignez-moi, mon ame, et n'y portez point

votre espèce de tourment Mon tout, aimez-moi.

Votre bonne grâce est l'appui de mon esprit au choc des afflictions. Ne me refusez ce soutien » (Madame de Grammont, 8 niars ^588). Et à propos de la mort du prince de Condé : « Je suis à cette heure la seule butte où visent toutes les perûdies de la messe. Ils Tout empoisonné , les traîtres I Si est-ce que Dieu demeurera le maître , et moi , par sa grâce,

Texéculeur Je me vois en chemin d'avoir bien

de lu peine. Priez Dieu hardiment pour nioi. Si j'en

échappe, il faudra bien que ce soit lui qui m'ait gardé. Jusqu'au tombeau, dont je suis peut-être plus près que je ne pense, je vous demeurerai fidèle esclave. » — « Mon âme, je me porte assez bien du corps, mais fort affligé de l'esprit. Aimez-moi et me le faites paroître : ce me sera une grande consolation pour moi » (La même, 40 et 45 mars 4588). Mais ne le croyez pas découragé. Quelques jours après il écrit à M. de Ségur : « Les accidents et inconvénients passés ont redoublé en moi le courage , le zèle et la diligence. Chacun est bien résolu ; et si en notre armée étrangère, il y eût eu tant soit peu de conduite, d'union et de magnanimité, les affaires des ennemis de Dieu et nôtres eussent été en très mauvais état» (4avriM588). Cette armée étrangère, c'étaient les reîtres, que Henri III avait empêchés de passer la Loire et forcés de capituler. Presque tous les gentilshommes français qui étaient avec eux refusèrent la capitulation ; et Henri IV écrit à madame de Grammont (ses maîtresses ont été ses plus intimes confidentes) : « Bref il ne s'est rien perdu qui ne se retrouve pour de l'argent... Je ferai peut-être quelque chose de meilleur bientôt^ s'il plaît à Dieu » (44 janvier 4588). Et à M. de Ségur : « Je vous prie tra- ; vailler à ce coup et remuer toutes pierres à ce que nous soyons secourus ; vous assurant que si Dieu nous donne des forces , je donnerai ordre qu'elles seront si bien menées et conduites, qu'il en réussira de bons et notables effets» (fin janvier 1588). Le lendemain du jour où Catherine de Médicis concluait l'union publique de Henri III avec la Ligue, et le

ipp

laissait seul aux prises avec la France presque entière, il écrivait à ce même Ségur : « La hâte de nos ennemis est aussi grande à nous nuire que leur perûdie et méchanceté. Vous loueriez beaucoup notre résolution, si la voyiez; nous sommes prou pour nous défendre : amenez-nous de quoi les battre » (8 juillet ^585).

La gaieté et l'ironie , se mêlant sans affectation et

sans recherche , voilà le trait particulier des saillies

de Henri IV. L'ironie est adoucie par la gaieté, et la

gaieté est aiguisée par une pointe d'ironie : « Les

ennemis sont devant Montaigu, où ils seront bien

mouillés; car il n'y a couvert à demi-lieue autour »

(Madame de Grammont , 50 novembre ^588). —

a Je suis à l'endroit des ligueurs de l'ordre de

Saint-Thomas» (Gabrielle d'Estrées, 25 juillet 1593).

— «Je vous prie me venir trouver incontinent en ce

lieu, où vous me verrez en mon char triomphant »

(de Dunes d'Entraguet , 26 mars II' ^595). — «J'ai

une querelle, écrit-il au Connétable, avec M. Damp-

ville (son frère) pour l'amour de vous : de quoi rirez ;

mais prenez-vous garde de le faire, de peur qu'il ne me

laisse pour s'adresser à vous» (20 décembre ^M 596).

Pendant qu'il assiégeait Laon, les ennemis parvinrent

à introduire quelques vivres dans la place. Il rassure

ainsi le Connétable: «Croyez que ce qu'ils ont eu

n*est pas pour un déjeuner » (>I6 mars I'" ^596). Le

ton est un peu léger à propos de malheureux assiégés

qui meurent de faim. Ailleurs le trait satirique sent

un peu l'ingratitude. M. de Bouillon « n'avoit dans

sa place (Sedan) que trois ou quatre cents soldats

étrangrei's, tant lansquenets, suisses ou autres. Ce sont là des secours des princes d'Allemagne » (La Force, 5 avril P >I606).

Les plaisanteries sont naturelles, et dites comme elles se présentent à Tesprit. Le duc de Lévis, petitfils du connétable, âgé de quatre ans, était évéque de Lodève : «Je ferai la Toussaint où je me trouverai; M. de Lodève est mort confesseur: jugez si j'aurai l'absolution à bon marché » (Marie de Médicis , 24 octobre \" >I605). Eric de Lorraine, frère de Louise de Vaudemont, évéque de Verdun , « transporté de fureur amoureuse ou plutôt abandonné de Dieu » , dit une dépêche, avait épousé mademoiselle de Vatan : « Je vais monter h cheval pour aller coucher à Vatan, où je verrai la femme de l'évéque de Verdun, qui sera la première princesse ecclésiastique que j'aie jamais vue » (La même, 28 octobre 4605). W était peut-être assez facile d'aiguiser la plaisanterie : mais Henri iV d'ordinaire ne vise pas à l'esprit, et le rencontre sans effort, comme dans la conversation, sans en faire une chose de vanité et d'amourpropre.

D'ordinaire , ai-je dit : quelquefois , il faut l'avouer, l'esprit ne semble pas très naturel. C'est quand, les idées et les mots changeant de rôle, ce '«ont les mots qui évoquent les idées. On remarque souvent que Henri IV pense à mesure qu'il écrit ; un mot qu'il rencontre au commencement de la plirase en fait naître la un. S'il écrit à M. de Harambure, qui est borgne: « Le chancelier des Quinze- Vingts vous baise les mains, » il ajoute aussitôt :

« Gare l'œil: car vous seriez aveugle» ( 29 août ir >I590). Mnis cette habitude (je me garde bien de dire ce procédé) n'est pas toujours heureuse. 11 écrit à Duplessis-Mornay : « Vtnez-vous en, je vous prie, aussi vide de passion que vous êtes plein de vertu» (vers le mois de septembre ^1584). Etait-ce une façon détournée de flatter Duplessts, en imitant les recherches de son style? « Mon compère, je vous ai ci-devant mandé que les ennemis avoient donné leur rendez-vous pour venir à nous au X* du mois , mais non pas que je désirasse être si longtemps sans X'ous voir: car, si ce n'est à cause des ennemis^ il le faut pour les amis^ lesquels j'appelle Tétat des garnisons et de la gendarmerie, qu'il nous faut faire devant la fln de cette année» (Le Connétable, 5 décembre ^595). Il est clair qu'un état de gendarmerie ne fut jamais devenu son ami^ si le mot ennemi ne s'était trouvé à côté. « Je ne vous ai encore rien dit sur la perte que nous avons faite de feu votre frère , parce que je sais que ce n'est qu'aigrir votre douleur, à Inquelle si je cède^ je vous assure que je ne céderai à aucun autre qui Tait plus pleuré et regretté que moi, qui le regrette encore davantage... » 11 s'embarrasse dans sa ph?*ase ; et ce n'est que justice.

En écrivant aux femmes, on est tenté de se faire valoir, de montrer son esprit; et le désir de briller vous décide quelquefois à mettre de faux diamants. Là Henri IV nest pas toujours exempt d'affectation. « Sera-l-il bien possible (ju'avec un si doux couteau j'aie coupé le filet de vos bizarreries ? » (Madame de (rrammont,2^ octobre 4588). A nnoiiçfiiit ù madame

de Grammont la défaite et la mort du comle de Raiidaii en Auvergne: « Dieu me donnera-t-il aussi victoire sur votre cœur? » (5 avril ^590). — « La dépêche de La Varenne vous aura fait hâter à mon avis. Jésus! je vous verrai après-demain! Quelle joie! Certes mes discours sont bien coupés ; aussi l*est moname» (Gabrielled'Estrées, >I9 avril >I595). Mais il faut pardonner quelque chose à un homme si heureux. « Vous me conjurez, mes chères amours, d'emporter autant d'amour que je vous en laisse. Ah! que vous m'avez fait plaisir! car j'en ai tant, que croyant avoir tout emporté, je craignais qu'il ne vous en fut point demeuré. Je m'en vais là entretenir Morphée ; mais s'il me représente autre chose que de vous, je fuirai à tout jamais sa compagnie » (La même, 29 octobre 1598). — « Vous l'avez encore voulu étreindre (notre amitié) du noble et aimable jarretier de votre ordre » ( Elisabeth, 25 octobre rM596).

L'affectation n'est pas toujours la recherche. Sénèque écrit quelque part à Lucilius : « Vous vous plaignez que mes lettres ne soient pas assez soignées : mais soigne-t-on sa conversation, quand on n'y met pas d'afféterie? Si j'étais assis près de vous, si nous nous promenions ensemble, ma conversation serait négligée et facile : je veux que mes lettres lui ressemblent, et qu'elles ne sentent ni la recherche ni le travail (^).» Cependant ses lettres sont remplies d'effets de mots, de traits, d'antithèses, « de défauts sé-

(1) Lettre LXXV.

duisants ». 11 confond ici la négligence avec le naturel. Il était de ceux qui parlent sans peine un langage prétentieux, et qui auraient besoin d'effort pour revenir à la simplicité. On ne rencontre pas toujours du premier coup l'expression naturelle ; et le premier mouvement de l'esprit n'est pas toujours le bon. «Je fabrique à force de temps, » nous dit le plus naturel des écrivains, Lafontaine. « Pascal, dit M. Cousin, est Técrivaln peut-être du dix-septième siècle qui a le plus travaillé son style, mais seulement pour lui faire dire ce qu'il avait dans l'esprit et dans Tame. » Henri IV n'est affecté quelquefois que par négligence : il ne prend pas le soin de choisir avant d'écrire , ou de revoir après avoir écrit.

Quand il réfléchit et pèse ses paroles, son goût est irréprochable, même quand l'affectation est dans les idées. Rien de plus piquant que la lettre à Elisabeth (vers 1594) où il se tient avec une si heureuse justesse sur les limites de l'amabilité et de l'ironie. La reine d'Angleterre avait envoyé son portrait à Mme Catherine, sœur du roi ; Henri IV l'intercepte : a Madame, je ne sais si je me dois excuser envers vous, et vous demander pardon con)me d'un péché commis contre votre volonté, d'avoir retenu le beau portrait que l'on m'a voulu faire croire que vous envoyiez à ma sœur ou vous remercier comme d'une faveur particulière qui m'était destinée en votre cœur. Si j'ai fait faute, je me promets que vous en êtes la principale cause; car la représentation d'une si grande beauté est une trop forte tentation à qui en aime et révère le sujet, pour préférer le plaisir d'autrui au sien : ce que aussi

j'eusse d'autant moins pu permettre, que nul ne pouvant égaler l'alfeclion avec laquelle je vous honore et sers en mon ame, nul aussi ne pouvoit mériter cette grâce comme moi. Mais je laisserai ces excuses, pour la persuasion que je me suis faite en la contemplation de ce que Tart s'est voulu effoicer de rendre admirable à ceux qui n'ont eu l'heur d'en voir le naturel (en quoi je confesse avoir aussi commis le péché d'envie contre le peintre qui l'a portraiî), que le portrait, comme ayant quelque esprit divinement infus, a consenti à mon désir de n'en permettre la possession à un autre, et m'assure que vous n'en dédirez son opinion. Sur cette espérance, Madame, je vous remercie bien humblement d'une si singulière faveur qu'iTvous a plu me départir, que je tiendrai pour un gage bien cher, et objet continuel de l'amitié que je me persuade que vous me faites Thonneûr de me porter, et qui m'excitera d'autant plus à tâcher par tous les moyens qu'il me sera possible, de la pouvoir mériter. »

On a besoin d'un peu d'imagination pour se figurer qu'un portrait vous a parlé; mais Henri IV n'en manquait pas. Son style s'embellit sans cesse des images les plus variées. Ne disons pas trop de mal des métaphores : elles montrent l'objet; l'expression sèche et technique ne fait que l'indiquer. Quand elles sont justes, elles jettent sur l'idée plus de clarté. Les peuples primitifs ne comprennent qu'à l'aide de métaphores ; elles ne sont donc pas nuisibles au sens ; et, sans être primitif, doit-on se plaindre de ce qui, en parlant aux yeux, éclaire l'intelligence? Souvent elles sont

très naturelles : qiie de fois l'idée se présente du premier abord à l'esprit, toute parée de vêtements? Dans une correspondance familière, les images familières entrent de plein droit : « Dieu nous a fait bien reconnaître que c'est lui qui y peut tout : le premier échantillon de son ouvrage, qu'il a fait ces jours passés, nous fait bien espérer de toute la pièce» (Mlle de Bourbon, 4" janvier 11^ 1589). Le comte de Clermont est indocile : Henri IV prie M. deChananeiiles d'user de son crédit auprès de la comtesse; il sait « qu'elle peut beaucoup pour le résoudre, et tirer la bride à bien » (40 décembre 4 595). — a Ne vous embarquez au jubilé» (Henriette dEntragues, 45 octobre VP 4 601). Il conseille à M. de Balz d'élre sur ses gardes o pour ce que ne peut faillir qu'il n'ait bientôt du bruit aux oreilles » (vers les premiers jours de 4577, F^). A propos de la paix conclue à Lyon avec le duc de Savoie : « Vous aurez su nouvelles de la paix de Lyon, cette rhubarbe au cœur savoyard : mais, grâce à Dieu, la n)ain qui tient le gobelet est ferme, et le faudra vider tout entier » (St-Julien, vers la fin de janvier 4G0^). — « Rien ne nous presse ; il y a de la besogne taillée ailleurs, qu'il faut voir coudre premièrement» (Mme de Laval, ùi\ de mars 1588). — « Dans peu noqs aurons h découdre » (De Launey d'Entragues, 25octobre4588). — aQuantaux fortifications, je pense qu'il faudra perdre la basse-cour pour sauver la maison, à plus forte raison le village » (St-Geniès, avril 4585). — « Fervaques, à cheval ; car je veux voir |^ ce coup-<;i de quel poil sont les oisons de Normandie » '^vers le 40 mars 4590). Nous sommes dans la bassaq

cour : passons a la cuisine : « Je travaille plus qu*il n'est croyable à préparer des sauces à nos ennemis, que je m'assure qu'ils ne s'en lécheront point les lippes » (St-Geniès, fln de juillet -4585).

Voici deux métaphores réunies dans la même phrase, l'une noble, et Tautre basse : Nous ne pouvons « arrêter le cours trop violent de la bonne fortune de notre ennemi , si nous ne lui taillons de la besogne dedans les entrailles» (Le Connétable, A4 mars r 4597).

On trouve, ce qui est assez curieux, une imagée, pour ainsi dire, matérielle : o Je vous prie, mon cousin , d'écrire auxdites villes qui se sont ainsi alarmées sans propos , de bonnes lettres pour modérer les cerveaux qui sont ou montrent être plus violents qu'ils ne devroient être » (Matignon, 24 août 4585). Dans cerveau fêlé, cerveau creuXy cerveau garde son sens propre, et c'est sur l'épithète que porte la métaphore. Mais a modérer un cerveau violent, » c'est mettre la métaphore sur cerveau. Je n'ose, il est vrai, ajouler qu'elle soit bonne.

Voici une métaphore bien continuée et fortsimple : « Le bruit de ma mort, allant à Hajetmau, a couru à Paris » (Mme deGrammont, 4 4 janvier 4588). Celleci est gracieuse : « Je vous écris, mes chères amours, des pieds de votre peinture » (Gabrielle d'Estrées, vers la fin de 4594 IP). Et elle est fort juste, s'il est question du portrait de Gabrielle, qui est à Versailles, et qui la représente en pied.

On rencontre assez souvent des images belles et poétiques : « La reprise de Castillon a étonné nos

ennemis^ abattu leur gloire, et jeté leurs trophées par terre avec peu de coût» (Vivans, juillet ^580). — « Ils sont tous après à faire, boire cette injure au roi» (Saint-Geniès, vers le 25 juin ^588). — «Et ceux de la ville de Périgueux, au lieu d'avoir craint et révéré la face de la justice, l'auront désormais en plus de mépris » (Matignon, vers la fin de 4584 W). — « (Je suis) bien aise qu'ayez si bien profité de votre voyage, d'avoir si vivement pénétré au travers de la nue. J'espère que la chaleur du soleil la dissipera avant que l'été se passe» (Mme de Soissons,45 mars IIP >I587). Remontons des effets à la cause. Henri IV était capable d'enthousiasme. Il aimait la gloire, surtout celle qui alors avait le plus de prestige, la gloire militaire. Ecoutez le jeune général, inaugurant une guerre longue et difficile, mais déjà fier de son titre et de la renommée future : « Les Espagnols envoient les bisongnes (conscrits) aux garnisons pour les dresser : mais moi, à ce commencement, j'ai affaire des meilleurs hommes pour les promener par la Guyenne » (Saint- Geniès, fin juillet >I585). Quand Elisabeth lui envoie quelques secours : « A ce coup, Madame, vous avez humainement rendu la vie à nos Eglises ; à ce coup, vous m'avez aussi mis en la main (et croyez que je le ferai valoir) de quoi mettre à la raison vos ennemis et les miens. Vous aurez ouï, Madame, le grand bruit de leurs armées. Jusqu'ici ils n'ont osé se prendre à une bonne place; et puis dire avec vérité qu'en tous les endroits où ils ont combattu, ils ont été battus. Dieu sans doute est protecteur des justes causes • (\evs lu mi- février II* 1586^.

IlenipruntederargentàM.deLauneyd'Entragues : voyez quelles garanties il lui offre : « Sans doute vous n'aurez manqué, ainsi que vous l'avez annoncé à Mornay, de vendre vos bois de Milezac et Cuze, et ils auront produit quelques mille pistoles. Si ce est, ne faites faute de m'en apporter tout -ce que vous pourrez : car de ma vie je ne fus en pareille disconvenue. Et je ne sais quand, ni d'où, si jamais je pourrai vous les rendre ; mais je vous promets force honneur et gloire; et argent n'est pas pâture pour des gentilshommes comme vous et moi » (25 octobre 4588).

Son courage, qui allait à la témérité , était la joie du danger et le plaisir de s'en tirer. Il dit lui-même que la bataille est une fête, et les apprêts de la bataille excitent son ardeur et sa gaieté : « C'est à cette heure qu'il se faut évertuer» (Saveylles, 5 mars >I589). — « C'est à ce coup qu'il faut que tout le monde marche. Le roi se veut servir de nous et nous a baillé le pont de Ce, passage sur la rivière de Loire, afin de faire la guerre à messieurs de la Ligue. Je m'assure que vous ne seriez pas bien aise de demeurer à la maison, tandis que nous serons aux mains avec ces messieurs-là » (La Chèze, 8 avril ^589). Il éprouve bien quelque dépit si ses offres pacifiques sont rejetées : « M. de Ségur, j'ai fait tout ce que j'ai pu, suivant l'avis que m'avez donné, potir essayer de retenir ou prolonger la paix ; et plus je me suis soumis à tout ce qui pouvoity aider et servir, et plus je me suis mis à la raison, plus on s'en est éloigné, et au même temps on a fait avancer l'armée et les forces contre moi ,

pour donner plus de moyen et autorité aux étrangers contre les enfants de la niaison» (octobre ^1587). Mais les regrets de sa raison s'effaçaient devant les désirs de sa bravoure. « Les églises de mons' de Montmorency m'ont fort pressé de les assister de mes troupes, et pour m'y convier, m'ont assuré que l'ennemi est résolu de donner plutôt une bataille que quitter le siège. Mon devoir et ce mot de bataille m'ont fait résoudre à y aller » (Mme de Grammont , 22 janvier -^588). Même dans son âge mur il aime à « refaire le roi de Navarre, » et ses sens s'émeuvent d'activité guerrière : « Ceux d'Auviller sont venus ce matin, tous braves et francs Picards, bien portants et bien voulants, qui nous seront de bonne aide et dont je vous remercie grandement. Ils sont à cette heure mis à la pioche, où ils font rage^ se mêlant volontiers aux soldats. Tâchez de m'en rabattre de pareils le plus que possible par delà Montdidier. Secouez un peu cette noblesse pour qu'elle en fasse à votre exemple. Les ennemis nous arrivent grand train, la bataille avec. Hâtez-vous pour y être » (Tartigny , 20 août IP ^597).

On sait qu'alors la noblesse faisait la guerre à ses dépens, c'est-à-dire à volonté; souvent un gentilhomme allait se reposer au moment le plus laborieux; et l'honneur n'était pas une pâture qui les rendit infatigables. Henri IV est souvent obligé de réveiller quelque paresaeux ou de hâter quelque retardataire. Un grand nombre de lettres sont des invitations à la bataille. ElU»s sont les plus animées, les plus chaudes, les plus entraiaantes : il y dépense toute sa verve.

Tantôt c'est un appel fait au courage, à la passion du péril: «Mon cousin, c'esià ce coup qu'il se faut apprêter pour aller recueillir nos reîtres. Je vous prie avertir tous les compagnons qui sont par delà : ils ont assez joui du repos de leurs maisons pour être sans excuse. J'aurai trop de regret si vous n'êtes de cette partie » (Miossens, vers le mois de juin >I587 111^). — « Faget, puisque les ennemis ont attaqué Maillezais, j'ai résolu de le secourir avec ma cavalerie. Pour ce, venez-vous-en avec vos armes, et amenez aussi Bonnyères, afin d'être de la partie » (Sainte-Colombe, vers le 20 mars P^ 4587). — « Harambure, pendez-vous de ne vous être trouvé près de moi en un combat que nous avons eu contre les ennemis où nous avons fait rage... Et me venez trouver au plus tôt, et vous hâtez, car j'ai besoin de vous » (4 5juin4o95). Tantôt il invoque l'amilié : « Je le renonce si tu ne viens, mais je dis bientôt; car il ne se présenta oncques de plus belles occasions. Adieu, Faget; si vous ne venez, je vous pendrai » (vers la mi-décembre rM588). — « Brave Grillon, ce serait trop de n'avoir été au siège d'Amiens, et faillir à celui de Nantes. Le sieur dePilles, qui a vu le premier, vous témoignera ce qui s'y est fait et comme je vous ai désiré : que si vous manquez au second, il n'y a plus d'amis » (28 janvier P 4598J. — «Messieurs les colonels, mes amis, c'est à ce coup qu'il faut que vous me fassiez paraîtreque vous m'aimez ; car les ennemis se résolvent de v#nir à nous. Je m'assure que vous auriez trop de regret qu'une si belle occasion se passât sans vous, et de m'avoir abandonné à ce besoin. C'est pourquoi je vous en fais ce mot de

ma main, pour vous prier, sur tant que vous m'aimez et le bien de la France, que vous avanciez à ce coup, étant assurés que vous me ferez en cela un signalé service, et que je m'efforcerai de reconnaître en toutes occasions qui se présenteront. J'ai tant de confiance en votre affection, outre ce qu'il y va de Flionneur, que je ne pense être besoin de vous en dire davantage » (Galaly et Baltasar, 27 novembre 1'' ^595). Ailleurs il mêle en quelques lignes l'entrain, l'affection, l'entliousiasme : « Mon faucheur, mets des ailes à ta meilleure bête; j'ai dit à Montespan de crever la sienne. Pourquoi? tu le sauras de moi à Nérac. Hâte, cours, viens, vole ; c'est l'ordre de ton maître, et la prière de ton ami » (Batz, ^2 mars ^586).

Il savait communiquer son ardeur à ces combattants volontaires, et l'héroïsme était ordinaire dans son armée : « Canisy leur est tombé sus de telle furie qu'il les a couchés tous à plat. C'eût été un triomphe complet s'il ne l'avait payé d'une seconde balafre en la bouche; ce qui n'empêche pas son brave langage ; mais bien disait-il à La Noue de ne le plaindre point, puisqu'il lui en restait assez pour crier Five le roi quand nous serons dedans Paris » (Mme de Grammont, 5 avril ^590).

Ces billets faisaient parfois des cures merveilleuses. M. de Lubersac était blessé. Henri IV lui écrit avec cette chaleureuse estime qui est la plus belle forme de l'amitié, ces mots où se reflète dans sa grandeur toute la beauté du courage militaire : < J'ai entendu par Boisse des nouvelles de votre blessure, qui m'est un extrême deuil dans ces nécessités. Un bras comme

le vôtre n'est de trop dans la balance du bon droit ; bâtez donc de Ty venir mettre et de m'envoyer le plus de vos bons parents que vous pourrez. D'Ambrujac m'est venu joindre avec tous les siens, châteaux en croupe s'il eût pu. Je m'assure que vous ne serez des derniers à vous mettre de la partie; il n'y manquera pas d'honneur à acquérir, et je sais votre façon de besogner en telle affaire. Adieu donc, et ne tardez; voici l'heure de faire merveille » (vers le >I0 avril 4587). M. de Lubersac rejoignit l'armée le lendemain même : quelques paroles l'avaient guéri.

Le beau, sous toutes ses formes, lui plaisait et l'attirait. Sans avoir poussé fort avant son instruction littéraire , ni achevé, dans son adolescence, la traduction des commentaires de César, il avait gardé des lettres antiques ce spiritus dont parle Horace ; et au besoin il retrouvait , dans son âge mûr, quelque vers latin à citer. Plu ta rque était alors, grâce à la traduction d'Amyot, l'éducateur universel des nobles esprils. 11 le lisait sans cesse; il en parle en style de maître dans une lettre admirable : « Vive Dieu 1 Vous ne m'auriez rien su mander qui me fût plus agréable que la nouvelle du plaisir de lectures qui vous a pris. Plutarque me sourit toujours d'une fr/iîche nouveauté; l'aimer, c'est m'aimer ; car il a été l'instituteur de mon bas-âge. Ma bonne mère, à qui je dois tout, et qui avoit une affection si grande de veiller à mes bons déportements, et ne vouloir pas, ce disoit-elle, faire de son fils un illustre ignorant, me |,«iit ce livre entre les mains, encore que je ne fusse à peine plus un enfant de mamelle. Il m'a été comme

ma conscience^ et m'a dicté à l'oreille beaucoup de bonnes honnêtetés et maximes excellentes pour ma conduite et pour le gouvernement de mes affaires » (Marie de Médicis, 5 septembre 4 604).

Sans doute cette lecture profita à son habileté politique; et il est heureux qu'elle ait remplacé entre ses mains le Prince de Machiavel. Elle lui donna , ce semble, l'habitude de résumer ses observations en maximes, en principes qui devenaient ses guides. Il est rare qu'il ne relève les détails particuliers par quelque vérité générale, acquise par l'expérience attentive. Quelquefois la maxime n'a pas été rigoureusement appliquée par lui-même : «S'il faut être ménager, ce n'est pas à l'endroit de ceux qui font bien » (Bellièvre, vers le milieu de 4 582). Mais d'autres ont imprimé, ce semble, une direction à sa conduite. « 11 faut continuer et persévérer qui veut être sauvé» (Duplessis, 4 mai 4596). — « En extrêmes nécessités il faut user d'extrêmes remèdes» (Le Connétable, 47 août 4596). — « Comm^ toutes choses ont leur temps, c'est la maîtrise de choisir et rencontrer l'opportunité de les bien exécuter » (Elisabeth , 48 septembre 4602). « Ce n'est faute d'user de confiance avec les gens d'honneur, quand bien ils seroient égarés» (De Iloudetot, vers la mi-juin 4586). Mgis Plularque, en racontant l'histoire des grands hommes^ ne parlait pas seulement à sa sagacité, mais à son âme : on n'use j)as d'un pareil langage envers un livre qui n'est qu'utile.

il lut sans doute aussi les Essais de Montaigne^ avec qui il était lié, et y aiguisa la Cnesse de son es-

prit. Faut-il en chercher une preuve dans cette phrase « Plutarque me sourit toujours d'une fraîche nouveauté , » qui semble prise de cette phrase de Montaigne : « Les lieux et les livres que je revois me rient toujours d'une fraîche nouveauté?» Peut-être étaitce alors une locution en usage, toute gracieuse et élégante qu'elle soit ; cependant il est douteux que Montaigne se servît de phrases toutes faites (^ ).

Il avait sans doute lu les mémoires de Montluc , puisqu'il les appelait « le bréviaire du soldat. »

On sait qu'il se faisait lire TAstrée par Bassompierre, et qu'il donna à François de Sales l'idée, le plan même de l'Introduction à la vie dévote.

Cet homme de guerre et d'affaires avait encore des yeux pour regarder la nature. Mais il n'aimait pas la solitude; il voulait des hommes et du mouvement au milieu des arbres, et que la vie humaine animât le paysage. Il est surprenant que ni ses belles Pyrénées, rude école de son enfance , ni les splendeurs des Alpes savoisiennes ne sollicitent en lui cet incurable amour des montagnards pour les montagnes. Il vante cependant, quand il est dans la vallée de Chambéry « la beauté du pays et la plaisance qu'il y a en la demeure » ( Marie de Médicis , 22 octobre r® 4 600). Mais il préfère évidemment la campagne fraîche et peuplée des environs de Paris et les «délicieux déserts de Fontainebleau » (Gabrielle, 42 septembre 11^ 4598). Surtout il n'aime pas le

(1) On regrette de ne pas trouver dans la correspondance de Henri IV des lettres à Montaigne et à d'Aubigné, quoiqu'ils nous apprennent qu'il leur en a adressé.

Limousin. Il écrit à Marie de Médicis en revenant de Limoges : « Le cœur commence à relever à tout le monde de sentir le visage tourné vers la douce France. Ce malheureux pays et les importunités nous Tavoient tout abattu» (24 octobre IIM 605). Nous sommes loin du temps où il traitait les habitants de Tile de France de « peuples bizarres » (Saint-Geniès , ^i août ^589). Il ne dédaigne pas d'aller en mer, et de « courre une bordée par le doux temps » (Marie de Médicis, 5 septembre ^60^) ; mais il aime mieux les rivières, les îles, la vie, et la petite navigation parmi les maisons et les bois : « J'arrivis hier soir de Maran, où j'élois allé pour pourvoir à la garde d'icelui. Ah! que je vous y souhaitai! c'est le lieu le plus selon votre humeur que j'aie jamais vu. Pour ce seul respect, je suis prêt à l'échanger. C'est une île renfermée de marais bocageux, où de cent en cent pas il y a des canaux pour aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante; les canaux de toute largeur; les bateaux de toute grandeur. Parmi ces déserts mille jardins où l'on ne va que par bateau. L'île a deux lieues de tour, ainsi environnée ; passe une rivière par le pied du château, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu de maisons qui n'entre de sa porte dans son petit bateau. Cette rivière s'étend en deux bras qui portent non-seulement grands bateaux : mais les navires de cinquante tonneaux y viennent, il n'y a que deux lieues jusqu'à la mer. Certes, c'est un canal, non une rivière. Contre mont vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues; infinis moulins et mé-

lérics insulées; tant de sortes d'oiseaux qui chantent ; de toute sorte de ceux de mer. Je vous en envoie des plumes. De poissons, c'est une monstruosité que la quantité, la grandeur et le prix ; une grande carpe, trois sols , et cinq un brochet. C'est un lieu de grand trafic, et tout par bateaux. La terre très pleine de blés et très beaux. L'on y peut être plaisamment en paix , et sûrement en guerre. L'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime, ai plaindre une absence (1). Ah ! qu'il y fait bon chanter 1 » (Mme de Grammont, 47juin 1586).

(t) Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.

(La Fontaine.)

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