A ENGAGEMENT CONTRACTÉ
OÙ le culte protestant était établi en vertu des traités précédents, n'accorderait qu'à des catholiques les gouvernements ([ui viendraient à vaquer, conserverait dans leurs charges et dignités tous les serviteurs du feu loi, se ferait instruire des dogmes du catholicisme, assemblerait, à cet effet, dans le délai de six mois, un concile national et, enfin, ne différerait pas au-delà de ce temps la convocation des Etats du royaume. Telle fut la Déclaration signée à Saint-Cloud, le !i août, par Henri de Navarre, dès lors Henri IV; et, le môme jour, les princes du sang, ducs, pairs, officiers de la couronne qui demeuraient fidèles, signèrent leur adhésion (1).
Ces derniers s'engageaient, en même temps, avec l'autorisation du roi, à rendre compte au Saint-Siège de leur conduite et à solliciter son concours pour le maintien de la religion catholique en France, le salut du royaume, la reconnaissance des droits du roi, à la condition, toutefois, qu'après s'être fait instruire, Henri de Navarre adhérerait à la foi catholique, car il ne faut jamais perdre de vue que pour les vrais catholiques, les prélats surtout, c'était là, selon les lois du pays comme selon les principes théologiques, une condition essentielle, indispensable (2).
(1) M. lsAmbert,Bcciuil général des ancicnves loù fnmçnùes,
(2) M. Isanil)ert, Hml. : u Attendant les Urcisions des conciles et « Estais généraux, ainsi qu'il est porté par ladite promesse de S. M.
PAR HENW IV 13
Frarçois de Luxembourg, duc de Piney, fut choisi pour cette mission diplomatique. Sixte-Quint venait de nommer légat en France le cardinal Cajétan. Le duc de Piney écrivit aussitôt au Pape pour leprier de ne point faire partir le légat avant que lui-même ait pu, à Rome, exposer la situation du royaume. Cette demande paraissait juste, et Sixte- Quint y eût probablement fait droit sans Lazare Coqueley (1), qui ne voulait voir là qu'un moyen d'embrouiller davant;ige les affaires. L'appréciation ou l'influence de ce dernier prévalut; et le légat quitta Rome vers la fin d'octobre.
Le légat devait étudier les hommes et les choses pour arriver à rendre l'unité de foi au royaume et à placer la France sous le sceptre d'un roi très-chrétien.
L'envoyé français, obligé de prendre le chemin de la Suisse, arriva assez tard en Italie. Il avait de plus reçu ordre de passer par Venise, Mantoue, Ferrare, Florence, pour présen-
M laquelle aura aussi agréable comme nous Ten supplions très-luim- « blement, que, de nostre part, soient délégués quelques notables 't personnages vers nostre Saint-Père le Pape, pour lui représenter a particulièrement les occasions qui nous ont mû de fait cette pro- « messe et sur ce impétrer de lui ce que nous connaîtrons nécessaire « tant pour le bien de la chrestienté, utilité et service de S. M. que « conservation de cet Estât et Couronne en leur entier... »
L'acto d'adhésion était signé : « François de Bourbon, llonri d'Or- « léans, François de Luxomhourg, Louis de Rohan, Biron, d'Aumont, « d'Inteville, Dangennes, Cbâteauvieux, Clermont, Manou, François u Duplessis, Charles Martel, François Martel, de Renty, Lacurée, « vicomte d'Auchy et infinis autres seigneurs et gentilshommes, » ajoute M. Isambert. {Ibi'L)
11) Il était conseiller au parlement de Paris et avait été envoyé à Rome par la Ligue.
16 ENGAGKMENT CONTRACTÉ
ter les hommages ou remettre Jes lettres de Henri IV aux gouvernements ou princes de ces Etats dont on voulait se ménager l'appui à la cour de Rome. Cet appui lut immédiatement nécessaire, car ce fut à l'intervention des ambassadeurs de Venise et de Florence autant qu'à la parole persuasive de l'ancien ambassadeur de Henri HI, le marquis de Pisany, resté depuis dans la ville éternelle, que François de Luxembourg dût de pouvoir entrer dans les Etats pontificaux et se diriger vers la capitale du monde chrétien, où il n'arriva que le 8 janvier de l'année suivante. On ne lui reconnaissait pas la qualité d'ambassadeur : on le recevait simplement à litre de prince. C'est à ce titre que, quelques jours après, il obunt une audience du Pape. Ce dernier désirait être parfaitement informé de ce qui se passait en France. Le duc parla de la Déclaration de Saint-Gloud pour en faire connaître les clauses et ressortir les raisons et la nécessité. Li sincérité CL la force de son langage, sa qualité de représentant des princes du sang, des maréchaux de France, des pairs du royaume, de tant de seigneurs catholiques qui avaient embrassé le parti du roi, tout cela fit une grande et heureuse impression sur l'esprit du pontife. Aussi Sixte-Quint déclaral-il tpi'il était résolu, autant que sa dignité et son devoir le permettraient, à ne pas s'éloigner de la voie qui venait de lui être indiquée (1). Mais il fallait que dans le parti royal les
(1) Dans l(; consistoire suivant, le 29 janvier, le Pape s'exprima « dans ce sens : « K' venyto da noi il Principe di Luxembourgli anibas-
actes fussent en rapport avec les paroles. Telle fut la réponse qu'il adressa par un bref aux princes et seigneurs de ce parti.
Cependant le légat, après être passé par Lyon et avoir séjourné un peu à Dijon, faisait son entrée à Paris dans ce même mois de janvier. Oubliant la teneur de ses instructions qui lui commandaient une prudente réserve, il prit ouvertement parti pour la Ligue. Un de ses premiers actes fut d'écrire aux archevêques et évêques de France pour leur défendre, en sa qualité de légat, de se rendre à Tours où quelquesuns avaient été convoqués en exécution d'une clause de la Déclaration de Saint-Cloud. Selon lui, Tinstruciion de Henri de Navarre ne demandait pas une assemblée de prélats : de simples docteurs sufliraient parfaitement à la besogne; et même Henri de Navarre ne savait-il pas personnellement à quoi s'en tenir, puisqu autrefois il avait foit profession de la religion catholique. Ce fut encore entre les mains du légat et
« ciatore de' lYincipi del sangue, e uoi l'abbiamo valentieri amniesso, « perché ci devova trattare délia conversione di Henrico già Re di « Navarra, speditoci apposta per questo fine. Ve lo facciamo sapere, H perché possiate rispondere a coloro, che altrimenti potessero inter- " pretare taie Ambasciata, mentre noi vi assicuriamo che in tutte le >i cose procederemo sempre con gran deliberatione. Noi certamentc « vogliamo ascoltar tutti, e devono essere indifferentemente tutti « ascoltati da noi, che siamo Padre di tutti e Vicario di Cliristo. Et « Dio volesse, che quella che si fa chiamare Reina d'Inghilterra, et il « Duca di Sassonia, et il Turco medesino doniandasscro a noi lo stesso, « non solo vorressimo ascoltarli benignamente, ma saressimo pronti « ad abbracciarli con tutta carità. » {Tempesli, Sloria délia vita e geUc di Sislo Quitito, i;ome 175'i, tome II, p. 279-280).
IS KNCiAGEMENT CONTRAI. TK
sur les E\ angiles dans l'église des Augustins, que le prévôt des marchands, les échevins, les colonels et capitaines de la bourgeoisie firent serment d'être fidèles à la Sainte-Union, de vivre et de mourir dans la soumission au roi Charles X et sous la direction de son lieutenant, le duc de Mayenne.
La manière d'agir de Sixte-Quint contrastait avec celle de son légat.
Si, pour remplir une promesse, le Pape avait fait parvenir à la Ligue, après la bataille d'Ivry, un secours de 50,000 écus, il se gardait bien de s'engager davantage. Non-seulement ' il ne voulait pas accorder cji' autres secours, mais il se montrait de plus en plus favorable au parti de Henri IV. Un jour qu'au sujet de la célèbre victoire d'Ivry et du siège de Paris qui en était la conséquence, François de Luxembourg faisait ressortir dans une nouvelle audience papale la vaillance et, tout à la fois, la bonté, la générosité de son maître, Sixte-Quint se prit à dire : « Je suis fâché d'avoir excommunié un tel prince ; « mais ce n'est pas moi qui l'ai excommunié : il l'était aupa- « ravant (1) » . Il donna même entrée et ensuite la parole dans un consistoire à Hugues de Lestre, orateur éloquent et latiniste distingué, qui avait accompagné l'envoyé français. Le discours de ce dernier eut pour effet de modifier en faveur de Henri de Navarre les sentiments de plusieurs cardinaux.
(1) Ckronohq. nown., liv. H, ]). 'i.'if) : « M'inoresco di l'aver scom- « miinicato essenilo di tai costunii: ma io ohe no l'ho fatto perche l'cra
« fatto. n
Tout cela déplaisait fort aux agents de la Ligue et contraria vivement l'ambassadeur d'Espagne. Olivarez (c'était le nom de ce dernier), crut devoir le prendre de haut. Il demanda l'interdiction pour le duc de Piney du séjour de Rome et l'excommunication des princes et seigneurs du parti royal. Les sentiments du Pontife, pas plus que sa dignité, ne lui permettaient de fléchir devant une pareille exigence; et, comme Olivarez s'était permis la menace de faire procéder à l'élection d'un nouveau Pape, Sixte-Quint se demanda, à son tour, s'il ne devait pas intimer lui-même à l'ambassadeur d'Espagne l'ordre de s'éloigner. Il assembla un consistoire pour prendre là-dessus l'avis des cardinaux ; et peu s'en fallut que la chose ne se fît. Mais il se borna, ce qui était plus dans les usages diplomatiques, à exiger le rappel de l'impertinent ambassadeur, qui fut remplacé par le duc de Sessa.
C'était un changement d'homme, mais non un changement dans la conduite à tenir : le nouvel ambassadeur avait ordre de renouveler les demandes de l'ancien. Sixte-Quint se montra aussi ferme que parle passé. Dans un consistoire, en déclarant qu'à l'égard de la France « il s'était toujours porté suivant u l'équité et la raison » (1), il indiquait assez clairement ce qu'il entendait faire désormais. Il paraît qu'il eût rappelé son légat en France, si la mort n'était venue le frapper lui-même au mois d'août de la même année.
(1) Chronol. noven., liv. U, p. 236.
20 ENGAGEMEKT CONTRACTÉ
Nous ne nous arrêtons pas au bruit d'empoisonnement qui a circulé alors et qui ne nous paraît pas assez fondé (1). Mais ce qui est certain, c'est que cette mort fut vue sans regret en Espagne et à Paris. Dans cette ville, où la nouvelle parvint le J 5 septembre, le curé de Saint-André disait du haut de la chaire qu'il fallait considérer « cette mort comme un des « grands biens et miracles, avec celui du siège, que Dieu (I avait fait entre les deux Notre-Dame, usant de ces mots : a Que Dieu ?)Ous avait délivrés dim méchant pape et poli- « tique (2) » .
La mort de Sixte-Quint rappelait à Rome, pour le conclave, le cardinal Cajétan qui effectivement quitta Paris, le "llx septembre 3), laissant, pour le remplacer en qualité de vice-
(1) Udd. : M Cette mort, advenue assez subitement, car il ne fut que « deux jours malade, ne fut pas sans soupçon de poison : quelques- « uns ont dit qu'il fut empoisonné en ouvrant une lettre venant d'Es- * pagne; d'autres d'une autre façon. » Mais de Thou, de son côté, raconte que des accrs de fièvre remontaient à quatre mois et qu'une sérieuse maladie se déclara plusieurs jours avant la mort. {Histor., lib. C, cap. Yiii.)
(2) Regiitrr- journal de Henri IV, p. Sli.
(3) Nous lisons dans l'Etoile : ■ Le lundi 2/i septembre, le légat « partie de Paris pour s'en retourner à Rome, où il trouva le l'ape, « son maistre, mort, et bien à point pour lui; car il lui eust fait « tranchf-r la toste. pour avoir, contre son cxpi-ès commandement et « volonté, allumé le feu de la sédition, au lieu de l'esteindre^ » t,Rei/istre-Journal de Henri IV, p. 35.) Ces paroles sont une exagération, mais elles viennent confirmer ce que nous avons dit.
— .«iource.s g(^n»^rales pour ce \" point ; taries historiens du temp-; se complètent les uns les autres :
Cayet, Chronol. >iot'f;i.,livr. il; De Thou, Biitor., lib. XCVII, XCVIII, XCIX, C; Refjitlre journal de Hairi IV, avec suppléments, passim, aux dates
légat, bien que le parlement de Paris lui déniât le droit de délégation, Philippe Séga, évèque de Plaisance en Espagne. Le duc de Piney quitta également la ville éternelle dans le même temps.
Il y eut une grande pression de la part de l'Espagne pour faire élire un Pape qui fût de son parti. On faisait circuler des billets portant : « Sa Majesté ne veut pas que N. soit Pape ; elle « consent que N. le soit ; elle veut que N. obtienne cette difi gnité (1). » Ce fut le cardinal de Saint-Marcel, Jean-Baptiste Castagne, qui fut élu le 15 septembre. Il paraît que cette élection, faite dans des conditions pareilles, n'avait pas été désagréable aux royalistes de France, parce que le nouveau Pape passait pour avoir beaucoup de modération et n'avait pas affiché jusque-là de préférences espagnoles. C'est tout ce qu'on peut dire sur Urbain VII, car son pontificat ne fut que de treize jours.
L'Espagne se remit à l'œuvre. Le duc de Piney, qui se trouvait encore en Toscane, et qui avait eu l'intention de revenir à Rome pour présenter ses hommages à Urbain VII, voyant que l'élection du successeur se faisait attendre, écrivit
Correspondantes ;
ïempesti, Storia délia vita e geste di Sisto Quinto, Rome 1754.
(1) Chronol. noven.^ liv. H,, p. 236 : « Su Magestad no quiere que N. sea papa; se holgara que N. lo sea ; quiere que N. lo tenga. »
22 ENGAGEMENT f.ONTRACTK
aux cardinaux réunis en conclave. Il leur marquait que les princes, seigneurs et magistrats s'étaient ralliés à Henri de Navarre dans l'espoir de le voir retourner à l'Eglise catholique, que Sixte-Quint, touché des résolutions du roi, voulait donner son concours à l'œuvre de la conversion. Il leur rappelait qu'il s'agissait d'un roi occupant le premier trône de la chrétienté : l'aigrir par une trop grande sévérité pouvait être dangereux, car ne savait-on pas ce qu'avait produit en Angleterre et en Allemagne un zèle imprudent? A l'entendre, cette liberté de langage se conciliait parfaitement avec le respect pour le Saint-Siège. Il concluait à ce qu'on nommât un Pape qui n'eût de préférences ni pour la France, ni pour l'Allemagne, ni pour l'Italie, mais qui sût se montrer d'une façon impartiale le père de la chrétienté. Cette lettre ne fut pas reçue et dès lors ne pût être lue au conclave.
Enfin, Nicolas Sfondrate, cardinal de Crémone, réunit les suffrages du sacré -collège, et prit le nom de Grégoire XIV. Cette nouvelle élection avait eu lieu, le 5 décembre. Simple cardinal de'Crémone, dans le moment même où il se rendait à Rome pour l'élection du successeur de Sixte-Quint, il aurait déclaré au duc de Piney « qu'il était nécessaire que le roi de (( France fût roi de France, et celui d'Epagne roi d'Espagne. t et que la grandeur de l'un servît comme de barrière à l'am- « bition de l'autre (1). » Mais devenu Grégoire XIV, il aurait
(1) Chronol. noven., liv. III, p. 271.-
TAR HKNni IV 2'\
fini par céder aux obsessions de l'Espagne et de la Ligue.
Le duc de Piney était à Venise, quand il apprit l'élection du nouveau Pape. Il lui adressa une lettre dans laquelle, après avoir exprimé les mêmes pensées et avec la même franchise que dans la lettre aux cardinaux, il priait Sa Sainteté de vouloir bien attendre, avant de prendre un parti, l'arrivée d'un ambassadeur que s'empresserait d'envoyer la noblesse française. Un gentilhomme que le duc avait laissé à Rome, était chargé de faire parvenir cette missive, qui fut réellement remise. Grégoire XIV en prit connaissance et promit une réponse qui se faisait toujours attendre.
On était déjà parvenu au mois d'avril de l'année 1591. Le roi, poursuivant la lutte contre la Ligue avec des alternatives de succès et de revers, faisait le siège de Chartres. C'est là que le duc de Piney vint le trouver. A ce moment même, couraient certains bruits qui ne laissaient pas de causer de 'inquiétude au parti royaliste. On disait que Grégoire XIV allait faire parvenir des secours à la Ligue et envoyer un prélat en mission en France. Avec l'assentiment du roi, l'ancien ambassadeur à Rome crut devoir écrire de nouveau au Pape pour lui remettre en mémoire ce qu'il avait déjà eu l'honneur de lui marquer, et aussi pour lui exprimer sa pensée sur la double résolution qu'on attribuait à Sa Sainteté. Le duc de Piney se refusait à croire à l'envoi de secours aux ligueurs, parce qu'en bonne justice on ne peut condamner sans préalablement instruire le procès. « Quant à la venue du prélat, disait-il, j'en loue