‹ Henri IV et l'EgliseChapitre 30 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

J" accuse mes prédécesseurs d'une grande làcheto d'avoir laissé perdre ce beau titre d'être le pilier du clief de l'Eglise et la première nomination qu'ils avaient anciennement du Saini-Père à Rome; mais J"ai bonne envie de la recouvrer et de ne rien laisser perdre de notre autorité française. (Discours, déjà mentionné, de Henri 1\ aux députés de Beauvais en août 159^.)

HENRI IV V£LT BECOiNQLÉRlR, A ROME, LA LÉGITIME INFLUENCE QUI APPARTIENT A LA FILLE AÎNÉt; DE L ÉGLISE.

f. Mort de Clément VIll et agissements en vue du conclave. ff. Conclave pour l'élection de Léon XI.

Iir. Conclave pour l'électior. de Paul V et réflexion .sur les deux conclaves.

IV. La Franco travaille à conserver l'influence acquise à Rome.

Philippe II, au nom de la catholiriuo Espagne, .s'était ouvertement déclaré le protecteur de l'Eglise. En présence des forces du protestantisme, il y avait là assurément une grande idée et une noble résolution. Malheureusement, les vues ne se montraient pas toujours désintéressées : on ne

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craignait pas d'exiger en politique ce qu'on croyait accorder sous le rapport religieux; et, plusieurs fois déjà, nous avons été à même de le constater. Un moyen s'offrait de lui-même pour arriver plus sûi'emeuL à ces fins : c'était de travailler à ce qu'on choisit des papes parmi les cardinaux favorables à l'Espagne. De là, la pression que celle-ci avait cherché à exercer sur les conclaves. La France, à cause de ses troubles, avait fîiù par perdre toute influence. Mais, la paix rendue au royaume, elle devait vouloir reprendre à Rome le rôle qui convenait à une grande nation catholique en s'appliquant à détruire la prépondérance espagnole. C'est ce que comprit paifaitement Henri IV^, et ses agents ou représentants le secondaient entièrement dans cette œuvre : nous nommerons, '3n particulier, le cardinal d'Ossat, dont nous connaissons le zèle et l'habileté, et l'ambassadeur Philippe de Béthune, sur lequel Duperron écrivait plus tard au roi : h La douceur, (( courtoisie et affabilité l'ont fait aimer; sa prudence, intelli- « gence et dextérité l'ont fait estimer; et sa force, vigueur ei «1 fermeté de courage, là où il en a été besoin, l'ont fait révé- «( rer et respecter plus qu'autre ambassadeur... en cette cour. (( Et de cela, le changement que les affaires de Votre Majesté « y ont reçu, durant le temps de sa légation, lui en peut servir (( de mille témoins (1). » Les événements allaient permettre au roi d'aiteindre complètement son but.

(1) Ainbasiad.(\u cai-J. du l'orron, lettre du 12 juillet 1605. p. ^76.

Au mois d'août 1604, ayant eu connaissance de la maladie qui menaçait plus ou moins prochainement les jours de Clément VIII, Henri IV avait ordonné aux cardinaux de Joyeuse et de Sourdis de se rendre à Rome. Le cardinal de Givry y était déjà, le cardinal Séraphin y résidait, et du Perron allait en prendre le chemin pour la réception du chapeau cardinalice et peut-être, à la fois, en vue d'une autre mission (1) sur laquelle nous aurons à dire quelques mots dans un autre chapitre.

En prévision de la mort de Clément VIII, Henri IV adressait, le I^ octobre, au cardinal de Joyeuse, toujours chargé du protectorat des affaires de France, une lettre particulière qu'il accompagnait de deux autres dépêches, l'une aux cinq cardinaux, et l'autre à son ambassadeur qui était toujours Phihppe de Béthune, relativement à la conduite à tenir dans les complications qui surgiraient nécessairement. Les deux dépèches étaient cachetées et ne devaient être ouvertes qu'à la mort du Pape (2).

(1) Si nous en croyons le Perronia, il aurait été « principalement '< envoyé à Rome pour le fait d'Angleterre, pour aviser aux moyens « d'amener le roi d'Angleterre à la religion catholique. »

(2) Li volonté royale fut respectée : c'est tout ce que nous savons des dépèches (Amha.s^ad., p. 313). Mais ne pouvant être diflërentcs des instructions que nous allons résumer, elles devaient probablement contenir des conseils pratiques.

Touielois en attendant, le roi précisait, le 2S octobre, ses instructions après avoir ainsi exprimé ce qu'il estimait pour lui un devoir : « Gomme... je suis obligé, disait-il (1), tenant « en la chrétienté le rang auquel Dieu m'a colloque, d'avoir (t soin, advenant le trépas de Sa Sainteté, de procurer que « son successeur en la chaire de Saint-Pierre soit, comme « fidèle pasteur et vrai père de tous les chrétiens, imitateur '( de la piété, équanimité et débonnaireté de Sa dite Saiii- « teté, j'ai estimé vous devoir déclarer et faire savoir par la « présente ce que j'entends et veux que vous fassiez, quand f( telle occasion écherra, afin que, par faute d'en être «( adverii à temps, vous ne vous trouviez en peine et doute de « ce que vous auriez à faire... n En conséquence, il ordonnait aux cardinaux français de demeurer parfaitement unis, et exprimait le désir qu'on fît choix d'un sujet qui se proposât uniquement n la gloire de Dieu et le bien de l'Eglise, » parce, s'il en est ainsi, continuait-i!, « il affectionnera la prospérité (( de mon royaume et m'aidera à y restaurer la religion, en « préférant, comme vrai père commun, le bien universel de « la république chrétienne à toute autre considération. » De là, des distinctions à faire parmi les prétendants ou, du moins, parmi ceux qu'on croyait ou qui pouvaient être prétendants à la papauté. Le roi établissait donc trois catégories :

r Les cardinaux à l'élection desquels il était opposé: ainsi

(I) L' lires m/ss/jw, tom. VI, p. 31."): A idos cousins les cardinnux de Joyeuse, de Givry,.de Sourdis, Séraphin et du l'erron.

de Côme, de l'évêque d'Ascoli, Jérôme Bernieri, de l'évêque de Palesirina, Grégoire Pétrochi, plus connu sous le surnom de iVlontelparo, surnom qu'il tirait du lieu de sa naissance, de Bianchetti ([ui avait accompagné en France le légat Cajétan, et enfin de Spinelli ;

"2° Les cardinaux dont l'élection lui serait très-agréable : ainsi de l'ancien légat dans le royaume, le cardinal de Florence, de l'archevêque de Vérone, Augustin Valerio, de l'évêque d'Ostie, Sauli, de l'archevêque de Gosenza, Paloti, de Tévêque de Camerino, Bufalo qui avait été nonce en France, ' du célèbre annaliste Baronius ; et à la suite de ces noms venait se placer également celui de Séraphin ;

3" Les cardinaux à l'élection desquels le roi n'avait aucune raison de s'opposer • : parmi eux nous citerons surtout : Borghèse, Saint-Glément et Saint-Marcel.

Telles étaient les instructions royales dont il n'était permis de se départir « pour aucunes causes et considérations quelles qu'elles puissent-être. » Et, ajoutait le roi, « comme vous, « mon cousin le cardinal de Joyeuse, êtes le plus ancien de (t tous et avez aussi la piotection de mes affaires à Rome, je (( vous charge aussi par la présente de prendre garde et « faire que ma volonté soit effectuée sans aucun contredit et <( manquement. »

Ce langage était un peu trop absolu. La volonté souveraine s'y affirmait de façon à pouvoir créer des difficultés.

Henri IV le comprit; et, le môme jour, il écrivait aux car-

dinaux irançais pour leur accorder plus de latitude, car, disait-il (1), « j'ai telle confiance en vos loyautés et en Vaf- « fection que vous me portez et au bien de mon royaume, f( que je vous dispense et permets de favoriser et promouvoir, « en cette élection, tels des autres cardinaux du sacré-col- < lége qu'en vos consciences et en la connaissance que vous « avez du progrès du conclave, vous adviserea et jugerez « tous ensemble devoir être approuvés et favorisés par nous. » Clément Vlll vécut encore plusieurs mois. Mais, le 3 mars, il rendit à Dieu sa sainte et grande âme. Au jugement de Thisiorien prolestant, Rancke, il avait su apporter dans l'exercice de sa dignité « l'activité la plus exemplaire » et dans sa vie privée la plus grande fidélité aux « devoirs religieux » comme aux œuvres de pénitence qu'inspirent « d'austères habitudes? » Pour la France, elle n'oubliera jamais que c'est à la fermeté et à la prudence de ce Pape qu'elle a dû peutêtre, par l'absolution de Henri IV, la gloire de demeurer la fille aînée de l'Église.

Deux partis se trouvaient nécessairement en présence pour l'élection du successeur de Clément VIII, le parti de la France et celui de l'Espagne. Vu les circonstances, il ne pouvait y avoir de place pour un parti neutre. Donc, d'un côté, un comptait, outre les cardinaux Irançais, Alilobrandiu, dont

(i) LeUres missives, toin. Vi, p. 320.

(2) IJi^loire de la papauté penlant les nizième cl ilix-sepiième siècles, Inr. VI, § V, tntduct. dé M. Haiher.

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l'autorilé devait être grande en sa quaJité de neveu du dernier Pape et surtout de carmerlingue, liaronius (1), Tosco, Saint- Marcel, Saint-Clément. De l'autre, figuraient, avec les cardinaux espagnols, ceux qui étaient méconients d'Aldobrandin, Farnèse, Sforce, Montalte, Sfondrate, Aquaviva. On s'agitait de part et d'autre en vue du conclave.

Baronius paraissait devoir réunir le plus de suffrages. Mais l'Espagne commençait dans l'ombre et d'une façon déloyale la guerre qu'elle allait bientôt déclarer ouvertement. f Du cardinal Baronius, écrivait du Perron au roi (2), je n'en <( dirai autre chose à Votre .Majesté sinon que, mercredi « au matin, les Espagnols voyant la partie française si forte « pour lui, qu'ils se défiaient de pouvoir y résister, s'avisè- (( rcnt de lui jouer un plaisant stratagème, qui fut que le car- « dinal de Côme présenta en la congrégation des lettres du '< vice-roi de Sicile, adressées au collège des cardinaux pour -( les prier d'intercéder envers le Pape à co qu'il fît raison au (i roi d'Espagne et à ses ministres des livres (3) du cardinal (1 Baronius, par lesquels il avait attaqué Sa Majesté catholique

(1) Le cardinal du Perron raconte de lui ce trait particulier dans une lettre au roi, du 25 janvier 1605 : « M'estant venu voir chez « raonsieur le cardinal de Joyeuse, où estoit en mon antichambre le « portrait de Vostre Majesté, il s'écria par plusieurs fois,, en présence i( de toute l'assistance : Vive le Roy! vive le Uoy! vive le Roy! » {Amhass., p. 275).

(2) Lettre du il mars. {Ambais., p. 292.)

(3) Il se serait at:i de ses Anna/es. {Ambais., lettr. du cardinal de Joyeuse au roi, p. Cl 9).

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« et ses ofliciers sur le fait de leurs procédures aux affaires ec- « clésiastique du royaume de Sicile, et eu avait parlé dure- « ment et licencieusement ; et accompagnées de la copie d'une « autre lettre fort longue qu'il disait avoir écrite au Pape sur « le même sujet. Mais la mine retourna tellement contre eux « que, si c'eût été lors le temps de l'élection du Pape, le cir~ (( dinal Baronius était Pape tout à l'heure même. Car outre a ce qu'il se défendit avec une merveilleuse constance et vi- « gueur, il montra que ce qu^il en avait fait avait été pour la « défense de la liberté de l'Eglise et pour la manutention de « la vérité pour laquelle il était prêt à soulfrir le martyre, « voire le désirait (1)...k Une enquête fit découvrir qu'il n'y avait là qu'une intrigue plus ou moins habilement ourdie. (( De manière, continuait le cardinal, que toute la tragédie des « Espagnols se convertit en une farce qui leur couvrit le vi- « sage de honte et de confusion, chacun croyant que c'étaient « lettres forgées à Rome pour mettre sur le front du cardinal « Baronius cette exception que, comme partial et ennemi déc( claré du roi d'Espagne, il n'était pas propre à être père ^ commun ni par conséquent à être Pape. » Cet incident s'était produit dans une des congrégations générales que tiennent les cardinaux avant l'ouverture du conclave: on saitqu à la mort d'un Pape l'administration passe entre les mains du

(I) Et d'ailleurs, ii avait écrit cela w par le réitéré commandenK-nt du iMpc-. n {Ibid.)

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cardinal-camerlingue agissant de concert avec le sacrécollége.

Dans uiie autre congrégation, le sacré-collége avait eu à statuer sur un cas assez extraordinaire. D'après un usage, déjà ancien à l'époque, le Pape, dans le premier consistoire où ils assistent, ferme la bouche aux cardinaux, c'est-à-dire leur interdit d'avoir voix tant en consistoire qu'en congrégation, et la leur ouvre au consistoire suivant (1). Or, un cardinal, du nom de Conti, avait eu la bouche fermée par le Pape, qui avait même ajouté aux paroles ordinaires la défense spéciale d'avoir voix au conclave, s'il y avait vacance du siège apostolique. Clément VIII était mort avant d'avoir procédé à l'ouverture de la bouche du susdit cardinal. Celui-ci devaitil être admis au conclave? On nomma une commission dans laquelle Baronius opjna pour la négative surtout par respect pour la parole pontificale. La commission se prononça dans le sens contraire et le sacré-collége se rangea à l'avis de la commission (2).

Quand les dix jours prescrits par le droit en faveur d^-s cardinaux absents furent écoulés (les neuf premiers, comme

(1) « In secundo consistorio aut tertio, » dit le Cérémonial.

(2) Ambas!,a'J., lettre du cardinal de Joyeuse au roi, p. 315 et 322.

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]e veut encore le droit, avaient été consacrés aux cérémonies des funérailles du Pape) (1), on se rendit au conclave.

Tout était réglé dans les plus petits détails par la bulle de Pie IV pour assurer aux cardinaux une sainte et nécessaire liberté, en les préservant de toute influence du dehors. Les choses se passaient à peu près comme aujourd'hui, car la bulle de Grégoire XV, en développant et précisant le mode d'élection, n'a fait que confirmer et étendre en quelques points les prescriptions sous le rapport de la liberté du conclave,

A cette époque , comme aujourd'hui, les cardinaux se voyaient assigner chacun une cellule ; les portes et les fenêtres extérieures devaient être murées à l'exception de la porte par où entreraient les cardinaux retardataires; toute communication avec le dehors se trouvait aitisi interdite ; aucune lettre ne franchissait le seuil, qu'elle vint de la ville ou fût écrite dans le conclave ; un tour livrait passage, mais après exauien, aux aliments nécessaires; les ambassadeurs ou ministi souverains n'obtenaient eux-mêmes audience que quand des circonstances impérieuses l'exigeaient (2). Les membres du

(1) La bulle de Pie IV, du 9 octobre 1562, contient ces mots: « Stutulnius et dt'îclaranius, ut, cuin poiitificem de hac vita inigrare « coniigerii, cardinales présentes decem tantuin modo dielius, « juxtadicti (ircgorii praedecessoriscoiistitutionein inConcilio F^ugdu- « nensi cditam, cardinales absentes expectare teiieantur, et intérim u soiitas novem contitiuuruni dicrum exequias on)iiiiio peragant, nec « uUii i)raHextu ulterius difleraiit. » La bulle de Grégoire XV devait rappeler la môme règle.

(2) Clauso rondavi, tiulli ad collofjuiutn etiain extra, porlam eonclavù.

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conclave étaient ainsi, autant que faire se pouvait, soustraits aux influences de l'intrigue et placés uniquement en face de leur conscience et sous le regard de Dieu.

Le 14 mars, après la messe du Saint-Esprit et le discours qui doit y être prononcé , les cardinaux reçurent .dans leurs cellules les ambassadeurs et autres personnes qui voulurent les visiter. La fermeture du conclave s'opéra le lendemain. La France désirait, avant tout autre, le cardinal de Florence ; telles étaient les nouvelles instructions du roi (i). Mais, s'il fallait prendre parmi les patronnés d'Aklobrandin, la France se rallierait volontiers à la candidature de Baronius. Aldobrandin, lui, eût préféré Saint-Marcel ou Saint- Clément.

Cette candidature était plutôt posée par les amis de Baronios que par Baronius lui-même : « Je fus voir, dit le caidirt nal de Joyeuse, le cardinal Baronius en sa chambre, à qui (( je n'avais jamais osé parler de son affaire, tant s'en faut « qu'il mendiât les vœux et qu'il s'aidât à être Pape, comme « plusieurs autres (2) . •>

On sait que depuis Alex;uidre 111, qui dans le ti'oisième

etiam princi/tum oralures, ni>i nx magnn et vigenti caum a mnjvii parte coUegiiapftrubaiida^admittaiitiir. (Bulle de Pie IV.)

(1) Henri IV avait écrit le 16 mais au cardinal de Joyeuse :« Je vuiis u recommande sur toutes choses le cardinal de Florence et aprt's <i luy ceux sur lesquels vous sçavés que nous avons jeté les yeux. » {Lettres misives, tom. Vl, p. 37(5.)

(2) Amb(iss., p. o25.

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concile de Latran léserva aux cardinaux rélection des papes, il faut les deux tiers des suffrages.

Il y eut, le 2A, un premier tour de scrutin. Baroniiis obtint 23 voix. Les partisans de l'Espagne en furent consternés et, réunis chez le cardinal d'Avila, protecteur des affaires de ce royaume, ils jurèrent une seconde fois l'exclusion de l'illustre historien. Le lendemain, cependant, U nouveaux suffrages s'ajoutèrent aux 23. De là une certaine irritation parmi les adversaires. Le 27, à un troisième scrutin, les suffrages s'élevèrent jusqu'à 31. Devant un semblable résultat, le protecteur des affaires d'Espagne s'oublia jusqu'à dire que c'était mal traiter un roi que d'accorder tant de voix à un ennemi. Néanmoins, il paraissait bien que, en présence d'une opposition si accentuée, Baronius ne réunirait jamais le nombre nécessaire de voix. Deux autres scrutins lui en donnèrent 30 et 32.

Il n'y avait qu'un moyen de sortir de là : c'était de mettre en avant un autre nom qui, obtenant, d'un côté, les mêmes sympathies, susciterait moins de résistance, de l'autre. Nos cardinaux estimèrent le moment venu de travailler en faveur du cardinal de Florence. On était déjà arrivé au M mars.

Le môme jour, vers trois heures de l'après-midi, il y eut émoi dans le conclave : l'ambassadeur d'Espagne demandait audience pour une affaire importante, et l'on se trouvait convoqué en congrégation générale. Etait-ce l'exclusion de Ba-

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lonius qui allait èive dénoncée (1), ou des plaintes qui se l'eraient entendre contre Aldobrandin? L'ambassadeur se présenta. Ceux qui l'accompagnaient se retirèrent, et les conclavistes eux-mêmes en firent autant. Or, il avait reçu du comte de Fuentès avis que 500 jeunes Anglais, étudiant à Padoue, devaient venir, sous le costume de pèlerins, piller Notre- Dame de Lorette. « De toutes les impertinences que je vis a en ma vie, disait encore à Henri IV le cardinal de Joyeuse, <( celle-là est la plus solennelle (2). » L'ambassadeur ajouta, ce qui était une seconde «impertinence (3) >* , selon le mot du même cardinal, qu'une lettre du roi d'Espagne, adressée à ce dernier, n'avait pas été remise par oubli en même temps que les autres.

Le 1" avril, un nouveau scrutin demeura également sans résultat. Joyeuse engagea Aldobrandin à se déterminer en faveur du cardinal de Florence ; les autres cardinaux français travaillèrent, de leur côté, dans le même sens; on jugea que f affaire pressait et, sans remettre au lendemain, on résolut de procéder immédiatement à l'élection. La convocation se fit. Les partisans de l'Espagne s'agitaient, mais ce fut en vain : d'Avila lui-même, qui avait crié à la trahison, crut de son

(1) L'usage accordait ù l'empereur d'Allemagne, au roi de Trance et à celui d'Espagne un droit d'exclusion dans le conclave, c'est-àdire un droit en vertu duquel ils pouvaient réclamer l'exclusion de tel ou tel cardinal.

(2) Ibid., p. 3/i0.

(3) Ibid.

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devoir défaire des excuses, en alléguant qu'il avait reçu ordre de faire de l'opposiiion. A la chapelle, le cardinal de Florence fut « élu d'un comiDU!) consentement (1), » et prit le nom de Léon XL

A Rome, on acclama l'élection aux cris de: France a vaincu ! Soient bénis les Français ! vive France et Florence (2) ! En France, un Te Dertm fut chanté, le canon salua l'heureux événement , des feux de joie furent allumés. (t Mon cousin, écrivait le 16 avi'il le roi au cardinal de <t Joyeuse (3) , je vous confesse que j'ai été si surpris et ravi de (( joie de l'advis du bon Pape que Dieu nous a donné, que je (i me suis laissé emporter à des démonstrations et signes d'al - « légresse et des actions de grâces à Dieu, non telles que je « devais, mais toutes autres qu'ont été celles qui ont été pra- « tiquées en cas semblables par les rois, mes prédécesseurs, « non -seulement à Fontainebleau où j'étais, mais aussi en « toutes les provinces et villes de mon royaume, et spéciale- '( ment en celle de Paris où la ressouvenance de la bonté et « des vertus de notre bon père s'en trouvait encore si fraîche «I et entière aux cœurs de tous les citoyens de toutes qualités, '( que; chacun s'est acquitté de ce devoir à l'envi l'un de (( l'autre. :> Do cela, du reste, le roi suivait l'avis des cardi-

(1) Amhassail., p. SZi'i. C'est cette lettro du cardinal de Joyeuse que nous avons suivie dans l'Iiisturique du conclave.

('2) At/ihii.s^ad., p. 303, lettre du cardinal du l'erron au roi, du 8 avril 1605.

(3) Lettres missives, tom. VI, p. iOl.

naux qui, dans une lettre commune, l'avaient prié « de faire « paraître non-seulement en sa personne et en sa cour, mais (i même en tout son royaume les plus grands témoignages (t de joie et d'allégresse de ce succès (1). » C'était, en elFet, une véritable victoire pour îa France. Aussi, ne pouvant supporter la home de la défaite, l'ambassadeur d'Espagne avait -il quitté Rome, en disant qu'il y avait perdu '< sa femme, son argent, sa réputation (2). »

Mais ce n'est pas assez de vaincre : il faut savoir profiler de la victoire. Les cardinaux français, par l'organe de du Perron (3) , exposèrent au roi leurs vues sur ce point. Sa Majesté devait répondre promptement et dans les termes les plus aflectueux aux lettres du Pape, puis envoyer un prince ou un grand seigneur pour rendre l'obéissance à Sa Sainteté. Il fallait aussi conserver et même augmenter l'influence française parmi les cardinaux. La chose était facile : on se détachait de l'Espagne et plusieurs se montraient disposés à se tourner vers la France. Aussi, ajoutaient les cardinaux à la fin de sa lettre : « Votre Majesté a un beau champ, s'il est

(1) Ambassad.f p. 298 : .tu roy Henry In Grand.

(2) Ambttssnd., p. 303. On iui aurait apporté de \aples 60,000 écus pour être distribués aux partisans de l'Espagne. (Ibid.)

(3) Ambussad., p. 298 et suiv.

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c. bien cultivé, pour acquérir une merveilleuse autorité en « cette cour. »

Lorsque le Pape prit possession de sa cathédrale, la basilique de S:ùnt-Jean-de-Latran (l), les bonnes dispositions à l'égard de la France s'aflirmèrent de nouveau publiquement. Au pont Saint-Ange, un superbe arc de triomphe portait en latin cette inscription : A Léon XI de Florence^ très-bon et très-grand Pontife : les blorentins pour témoigner leur joie, leur confiance^ leur allégresse. Aux bases de l'arc, apparaissaient fjuatre statues avec ces quatre autres mots également en latin : Libéralité, justice, magnanimité, magnificence. A l'intérieur et se faisant face, se présentaient deux tableaux d'une hauteur de 15 à 20 pieds : sur l'un on voyait Hemi IV peint en pied et legardant le Pape sous le costume de cardinal, ce qui rappelait la légation de ce dernier en France ; sur l'autre Sa Sainteté avait la mitre en tête et le roi jurait la paix (2).

(1) Cette prise de possession a lieu quelques jours après le couronnement. Voici du reste les quatre choses principales qui s'observent à la création d'un pape : 1* l'élection ; T la première adoration qui se fait imm<;diatement après et dans la même chapelle, cérémonie qui consiste à i)aiscr les pieds et les mains du nouvel élu et à recevoir de lui le baiser de paix; :i* le couronnement qui a lieu à Saint-Pierre et ordinaire nent un jour de dimanche ou de fôte, cérémonie, comme son nom l'indique, dans laquelle on place sur la tète du nouveau pape la tiare ou la tri|)le couronne d'or; Zi' enfin la prise de possession dont nous parlons.

('!) Ambn<<s., p. AOl : lettre du cardinal du Perron au roi, du 18 avril.

Toutes ces belles espérances ne furent pas longtemps à disparaître pour faire place à de nouvelles inquiétudes. A la prise même de possession de Saint-Jean-de-Latran, le Pape gagna la maladie qui l'enleva peu de jours après, le 27 avril. Son pontificat n'avait donc été que de vingt-sept jours.

En même temps que ce coup attiistait la France, les Espagnols ne se donnaient pas la peine de dissimuler leur joie. Ceci était plus que malséant, c'était intempestif. Un sbupçon pesait sur eux, d'après lequel ils n'auraient pas été étrangers à la mort de Léon XI : certains propos qui avaient circulé auparavant, l'avaient fait naître, et la manifestation de leurs sen-

timents portait encore à croire à la réalité du cnme. Si

l'histoire enregistre de semblables bruit-^, c'est pour les apprécier à leur valeur. Or, ici, ils ne reposaient pas sur la vérité : la mort du Pape venait d'une pleurésie et non d'un empoisonnement.

La grande aflaire était l'élection d'un nouveau Pape. Les mêmes partis allaient se retrouver en présence et recommencer la lutte. La France obtiendrait-elle une nouvelle victoire, ou bien l'Espagne prendrait-elle sa revanche? Il fallait se compter et travailler prudemment à préparer les choses et à gagner les hommes.

A cause de son grand âge, le cardinal de Gondy ne s'était pas rendu au dernier conclave. Du Perron écrivit au roi, au nom de ses collègues oa, au moins, pour exprimer un avis commun, qu'il serait bon, cette fois, que le susdit cardinal

s'acheminât vers Rome : il rappelait le fait d'un cardinal de la maison de Bourbon qui avait entrepris le voyage pour le luême motif, à l'âge de soixante-dix-huit ans ; la saison, du resie, était favorable et les moyens de transport assez faciles; car on pouvait aller de Paris à Lyon en litière et de Lyon à Rome par eau (1). On se préoccupait surtout de l'attitude que prendrait Aldobrandin. Ce dernier n'avait pas eu beaucoup à se féliciter du dernier pontife qui l'avait tenu à l'écart et avait même songé, dit-on, à lui imposer sa démission de l'archevêché de Ravenne ou du camerlingat. Continuerait-il à demeurer avec les Français, ou finirait-il par se ranger du côté des Espagnols qui chercheraient eux-mêmes à le gagner? Cependant, le jour même de la mort de Léon XI, il avait exprimé la volonté de ne point changer de parti, en demandant à nos cardinaux de lui rester également unis. ♦

On tenta de rompre ou d'empêcher l'union. Farnèse, Montalte, Storce, Aquaviva, Sfondrate, s'étant ligués contre Aldobrandin, aviiient voulu persuader la neutralité aux cardinaux français, ce- qui permettrait à ceux-ci de se joindre, selon les circonstances, à tel ou tel pai*ti et les rendraient ainsi maîtres de la situation. Pour bien des raisons, ce conseil fut jugé impraticable. Une difficulté restait encore à lever. Parmi ceux à qui Henri IV avait dwiné ses pré-

ci) Ambn'^s., p. 310 et 311 : lettre du 27 avril, lo jour même do la mort (In l'ape. — Gondy ne put cependant accéder au désir de ses cullègues.

férences, se trouvait Sauli; or Aldobrandin se déclarait ouvertement i>our l'exclusion de ce cardinal. La prudence conseilla de sacrifier Sauli à l'amitié d' Aldobrandin. Le roi était lui-même de ce sentiment, ainsi que nous l'apprenons par une lettre adressée, le 22 mai, au cardinal de Joyeuse, par conséquent après l'élection de Paul V qui n'était pas encore connue à la cour : '.: Ayant su par les dernières lettres que le (I cardinal du Perron et mon ambassadeur m'ont écrites, que " M. le cardinal Aldobrandin, avec lequel il importe à mon <( service et à la réputation de mes affaires que nous demeuu rions bien unis, s'oppose ouvertement au cardinal Sauli.... (i j'ai voulu vous advertir parla présenté, que je vous envoie, (1 par ce courrier exprès, que je désire que vous vous unissiez (i avec ledit cardinal Aldobrandin, autant qu'il sera néces- « saire de le faire, pour y former et assurer l'exclusion d'icen lui, tant pour obliger davantage à nous ledit Aldobrandin, « que pour ne tomber entre les mains et à la discrétion d'une « personne que l'on reconnaît notoirement si affectionnée au « parti d'Espagne (1). »

Ainsi, trois partis se dessinaient dans le sacré-coIlége : le parti formé par les Français, Aldobrandin et ses adhérents, celui de la ligue (telle était l'expression d'alors) contre Aldobrandin, et eniin celui des Espagnols.

Le conclave se tenait déjà depuis plusieurs jours et on

(l) Lettres mUsives, tom. VI, p. 633, /loi.

n'avait pu se fixer sur un nom qui eût chance de réunir le nombre nécessaire de suffrages. On était au 16 mai. Aldobrandin résolut de tenter, ce jour-là même, l'élection de Tosco. 11 fit part de son projet aux cardinaux français qui s'y rallièrent, se voyant dans l'impuissance de faire mieux. Après opposition, Montalte. le plus influent, sinon le chef de la susdite ligue, se montrait favorable, et on s'acheminait vers la chapelle où devait se faire l'élection, quand Baronius se présenta.

Ce dernier avait toujours aflirmé à Aldobandrin qu'il n'irait jamais que le dernier à l'adoration d'un tel pape. Cette fois, il éleva la voix, en demandant que ces paroles fussent connues de la postérité, et il se servit même de cette phrase du Psalmiste : Scribantur hœc in i/eneratione altéra : que cela soit écrit pour une autre génération (1) : c'était pour déclarer que celui qu'on allait élire, n'était pas digne du pontificat, que ce serait une grande plaie pour l'Eglise, que lui-même ne ferait pas de schisme, mais, répétant ce qu'il avait déjà dit en particuliei-, qu'il n'irait que le dernier à l'adoration.

Ce Tosco, en effet, autrefois militaire, avait conservé de son premier métier, des manières et un langage qui ne convenaient point non- seulement au chef de l'Eglise, mais même à une personne un peu bien élevée.

(1) l's.iiim. cr, 1<».

Devant cette déclaration de Baronius, Montaltese tourna vers Aldobrandiii pour lui dire : Faiso?is ce samt homme pape qui parle avec tant de zèle (1). Aussitôt le cardinal Justinien se mit à crier : Baronio^ nom que plusieurs voix répétèrent. D'autre part, on criait également : Tosco. Pendant que le conclave ne retentissait plus que de ces deux noms, les cardinaux, s'agitant avec ardeur, se prononcèrent les uns pour Baronius, les autres pour Tosco, et les conclavistes eux-mêmes, abandonnant la réserve qui leur était commandée, se taisaient bruyants prosélytes soit pour l'un, soit pour Tautre. Dans le même moment, on emportait Baronius vers la chapelle Pauline, malgré sa résistance et ses cris : il essayait de s'accrocher aux colonnes et aux portes et ne cessait de répéter avec force : Je ne veux point être Pape; faites un autre pape qui soit digne du Saint-Siège (2) ! Surpris de la soudaine acclamation en faveur de Baronius, Aldobrandin, les cardinaux espagnols et quelques autres, au nombre de trente-huit, se rendirent avec Tosco dans la chapelle Sixtine et l'y reconnurent Pape.

Les cardinaux français qui naturellement avaient pris le chemin de la chapelle des élections, ou Pauline (3) , y étaient, n'ayant pu en sortir, depuis une demi-heure, témoins bien

(1) Ambass., p. 'àbU, lettr. du cardinal de Joyeuse au roi sur le second conclave, du 19 mai.

(t2) Ambass., p. 35Z|, lettr. du cardinal de Joyeuse au roi.

(3) Aujourd'liui les élections se font dans la chapelle Sixtine(yoi/(/^e en Italie, par do la Lande, tom. VI, ch. m).

30f) ni:ix conclaves

étonnés de la confusion qui y régnait, lorsqu'Aldobrandin y pénétra avec émotion pour se plaindre à Montalte de ce qu'on retenait des cardinaux contre leur volonté. iMontalte ayant répondu qu'on en faisait autant dans l'autre chapelle, on s'échauffa des deux côtés et des paroles assez vives furent échangées. Un pareil tumulte ne permettait pas de procéder à l'élection. Aldobrandin le comprit et proposa de différer jusqu'au lendemain. L'engagement fut pris devant le cardinal de Joyeuse qui en était constitué le gardien. Du Perron fit remarquer, à ce sujet, que l'engagement était sérieux et que les cardinaux français y demeureiaient constamment fi lèles, fût- il même question de Baionius.

Le délai consenti d'un commun accord et maintenu par l'énergie des cardinaux français eut un heureux résultat. On ménagea l'exclusion de Tosco que rejetaient les consciences les plus droites. La chose la plus difficile était d'amener Aldobrandin à cette résolution. Du Perron fut jugé comme celui qui pouvait le mieux conduire l'affaire à bonne fin. 11 réussit en grande partie et Joyeuse compléta le succès. Aldobrandin et Montalte avec leurs adhérents et d'accord avec les cardinaux français arrêtèrent leur choix sur St-C.lément dont on avait déjà parlé au dernier conclave. O.i n'avait plus qyïii se séparer pour se retrouverle lendemain et convertir en fait la résolution de la veille. Joyeuse donna l'exemple de la retraite.

Cependant un virement d'opinion s'opérait et un autre nom allait réunir les sulFiages requis pour le pontificat. Il y

nFX'X CONCLAVES 307

avait peu de temps que Joyeuse était rentré dans sa chambre, lorsque Aldobrandin le vint trouver pour lui proposer le cardinal Borghèse, disant qu'il abandonnait lui-même Saint- Clément, parce que ce nom suscitait trop de mécontenleinent, et ajoutant que celui de Borghèse, au contraire, était sympathique à tous et particulièrement à Montalte, mais que celuici n'avait voulu rien faire sans avoir connu d'abord la volonté des cardinaux français. Du Perron était présent à l'entretien. Joyeuse envoya prier ses autres collègues de France de venir. Il fallait s'entendre avant de rien décider.

Borghèse ne pouvait ne pas être agréable à la France. La famille de ce prélat était française; son père, gentilhomme de Sienne, avait pris parti pour nous contre Charles-Quint et, à la prise de la ville, en était sorti avec toute sa famille pour se retirer à Rome, préférant la perte de tous ses biens au joiig des Espagnols. C'était pendant cet exil volontaire qu'avait vu le jour celui qui devint le cardinal Borghèse et qu'on voulait porter au pontificat. ïrès-aiïectionné par Clément VIII, il fut nommé par lui vicaire de Rome. Il se montra favorable à la cassation du mariage du roi et, si l'on avait déféré aux désirs de d'Ossat, on l'eût envoyé, de préférence à Aldobrandfn, en qualité de légat au moment des affaires de Savoye. Il avait rempli, il est vrai, une nonciature en Espagne et reçu quelque temps une pension de ce royaume. Mais, outre l'ancienneté des faits, tout cela ne pouvait pas contrebalancer les titres qui devaient le rendre cher à la France.

308 liKlX C.ONf.LAVKS

Aussi, nos cardinaux s'empressèreiii-ils de donner leur assentiment. L'accord s'étant fait, les parties se trouvaient libérées de l'engagement de tout à l'heure. On se dirigea donc, le soir même, vers la chapelle Pauline. Les partisans de l'Espagne qu'on avait tenus à l'écart, pouvaient demander avec mécontentement où l'on allait. Ils ne tardèrent pas à l'apprendre, et le cardinal Borghèse l'ut élu « du commun consentement de tous " (1). Il prit le nom de Paul V.

Comme il l'avait fait touchant le précédent conclave, lecardinal de Joyeuse traça pour le roi l'historique de ce qui s'était passé avant d'arriver au résultat. 11 considérait le rôle des cardinaux français comme providentiel, car, disait-il, ils avaient été « les instruments de la volonté de Dieu, pour empêcher « que le Saint-Siège n'ait été rempli d'autre personne afin de « le réserver à lui (le cardinal de Borghèse), à qui Dieu l'a- « vait destiné pour le bien et service de son Église. » Mais, en même temps, leur rôle avait été très-patriotique, ce dont il devait également « témoigner » à Sa. Majesté (2).

En résumé, on se trouvait en droit de considérer cette élection comme un second triomphe de la France, car c'était au jugement de la France que, dans la personne de ses cardinaux, l'on avait soumis définitivement l'alïaire, quand l'accord se fut opérée entre Aldobrandin et Montalte. Le jour

(1) Ambass., p. 359, lettre du cardinal de Joyeuse au roi.

(2) Ibid., ]). 359.

nKix r.ONci.AVEs 309

même de l'élection, Paul V exprimait au cardinal de Joyeuse ses bonnes dispositions à l'égard de ce royaume (1). Dès lors, les Français étaient proclamés les gardes et dépositaires de la foi du collège ^ les arbitres du conclave, les libérateurs du siége^ apostolique, les protecteurs de l'honneur de l'Eglise, vindices Ecclesiœ, lès faiseurs ou dé faiseurs de Papes (2).

Henri IV accueillit avec satisfaction l'élection de Paul V. Il écrivait au cardinal de Joyeuse : «Si vous m'aviez bien servi <( au premier conclave, vous l'avez fait encore plus honorableu ment et heureusement en ce dernier, auquel je reconnais « que Dieu et son Saint-Esprit vous ont conduit, comme <( par les mains avec le cardinal du Perron, assistés de mes (1 autres serviteurs, pour donner à l'Eglise de Dieu un pasce teursi saint, si vertueux et digne d'une telle charge... ■> (3). Sur la demande du roi, un Te Dewn fut chanté dans toutes les cathédrales du royaume. Comme on ne voulait pas établir de précédent, il n'y eut point de feux de joie et le canon ne se lit point entendre : on s'en tint aux cérémonies ordinaires. Si on avait été au-delà en faveur de Léon XI, il y avait, le roi le rappelait, une raison assez plausible à alléguer : Léon XI était parent de la reine (A).

(1) Ambass., p. 359, lottre du cardinal de Joyeuse au roi.

(2) Amha-is., p.Jiôo, lettre de du Terrou au roi, du 18 mai.

(3) LeUres missives, tom. VI, p. ^Z|3. Il paraît cependant que le roi fut ircs-mécontent de la conduite du cardinal de Sourdis {lOid., p. UU6.) dont le principal titre au cardinalat avait été sa parenté avec (iabrielle d'Estrées.

(/j) Lettres missives, tom. VI, p. 637, lettre à M. de Ilosny, du 26 mai.

L'on aura peut-être été surpris de voir surgir des compétitions si ardentes et de les entendre si ardemment soutenir dans les deux conclaves auxquels nous venons d'assister. En ce cas, l'on aurait oublié que l'élément humain demeure avec sa force et ses tendances au sein de l'Eglise où les choses, en effet, s'y discutent, s'y traitent et s'y conduisent jiis(iu'à l'intervention divine, humano modo^ ainsi que s'exprime la théologie. C'est là que se réalise dans la plénitude de son sens cette parole souvent répétée : L'homme s'agite et Dieu le mène. L'assistance d'en haut, qui ne fait jamais défaut à l'épouse daJésus-Ghrist, n'a vraiment pour objet que de la préserver des écarts et de la conduire sûrement au but qui Jui est assigné. Vcilà bien ce qui se remarque en tout temps et en toutes choses, sans excepter les solennelles assises de la catholicité, les conciles généraux, depuis celui de Nicée où l'on discuta avec une grande liberté de langage et d'opinion les dogmes à délinir comme les lois à porter, jusqu'à celui du Vatican où l'on semblait être si divisé sur l'opportunité du magistère infaillible du souverain-pontife. Ainsi envisagée, l'histoire de l'Église, loin d'olfrir rien qui puisse étonner, se comprend, ^'explique, ik us ajouterons môme qu'elle ne se comprendrait ni ne s'expliquerait autrement, car le phénomène, sous sea divers rapports, de l'existence d'une pareille société est des plus étranges, s'il n'est divin.

DErX CONCLAVES • 311

La France devait travailler à conserver l'influence acquise à Rome.

Le cardinal de Joyeuse, transféré de l'archevêché de Toulouse à celui de Rouen, quittait Rome pour prendre possession de sa nouvelle Eglise. Philippe de Béthune en faisait autant pour céder sa place à d'Alincourt : le frère de Sully avait pour successeur le fils de Villeroy, nouvelle marque de la constante rivalité entre ces deux hommes d'Etat.

Le cardinal de Givry, comme le plus ancien des cardinaux français, devait être chargé officiellement de l'intérim du protectorat des affaires de France. Mais le roi s'en remettait à la prudence consommée du cardinal du Perron, dont le 'séjour devait se prolonger dans la ville éternelle tant à cause de sa mission inachevée (1) qu'en vue de questiojis importantes qui pouvaient surgir, et même des instructions à donner au nouvel ambassadeur (2).

IL'iiri IV ne se trompait pas en plaçant ainsi sa confiance dans la « suffisance et fidélité accoutumée (3) >> de du, Perron.

Celui-ci, en effet, profitait de toutes les circonstances pour

(1) Outre les affaires d'Angleterre dont il s'occupait, il avait encore été nommé membre de la célèl)re congrégation De auxilm et de celle de riinpre.ssion des livres.

(2) Lettres missives, tom. Vf, p. Zi^6.

maintenir et accroître les bonnes dispositions du Pape à l'égard de la France. Voilà pourquoi, dans une des premières audiences obtenues après le conclave, il rappela à Sa Sainteté ce qui avait porté le roi à désirer son élection et les cardinaux français à y concourir, insista sur la facilité d'autant plus grande d'entretenir les bonnes relations avec la France, que Henri IV, à la différence de bien d'autres souverains, se proposait toujours la grandeur du siège apostolique; car, ajoutait le cardinal, pour prouver l'assertion, « les armes des prédéces- 'i seurs de» Sa << Majesté n'avaient jamais passé en cette pro- (1 vince pour opprimer, persécuter et captiver les papes, comme « avaient fait celles des autres princes, mais seulement pour '< les secourir, restituer et agrandir lexempleque» Sa « Majesté '« ensuivrait toujours d'autant plus volontiers que ce que ses « prédécesseurs avaient fait par seule dévotion, elle se sentait « obligée de le faire par dévotion et par gratitude (1). »

Heureux de voir la papauté affranchie des volontés prépondérantes de l'Espagne, Paul V ne voulait pas assurément lui voir subir le même sort sous d'autres influences. C'était l'indépendance du Saint-Siège qu'il travaillait à maintenir.

H entendait demeurer libre de choisir le> hommes qu'il croyait aptes au maniement des affaires ou dignes des charges et honneurs publics. Et, quand l'Espagne paraissait vouloir reprendre son ancien rôle ou même tenter de quelques moyens

(1) Afiihassafl., p. 362, lettre de du Perron au roi, du 3 juin 1605.

DEUX r.ONCI~\VES 313

à cet effet, il savait trouver un langage ferme et énergique : un jour que l'ambassadeur d'Espagne était venu lui offrir pour ses propres frères des fiefs dans le royaume de Naples, il en reçut cette réponse que Paul V n'était pas Pape poKv vendre le pontificat (1), et ce dernier ajouta devant d'autres personnes que les Espagnols se trompaient beaucoup, s'ils pensaient qu'il se constituerait leur esclave (2).

Gomme la France, elle, ne semblait poursuivre que le maintien de l'influence à laquelle elle avait droit en sa qualité de fille aînée de l'Eglise (3), Paul V avait parfois pour elle, dans la personne de ses représentants, des égards inaccoutumés : c'est ainsi cjue l'ancien ambassadeur, Philippe de Béthune, fut défrayé, à son retour en France, dans les Etats ecclésiastiques et reçu splendidement partout, comme jamais ambassadeur, pas mèaïc le duc de Sessa dont Clément VIII avait teim pourtant à honorer le départ après une si longue ambassade; c'est ainsi, encore qu'on agit avec autant de munificence pour le moins à l'égard du nouveau re-

(1) Ainbassad., p. 307, lettre de du Perron au roi, du l/i juin 1605.

(2) Ibid.

(3) Un ancien historien, Dupleix, dit de Henri IV : « Il avoit résolu, « si Dieu luy donnoit un quatriesme fils, de le faire homme d'Eglise, « et disoit qu'après qu'il seroit cardinal, il vouloit qu'il fit sa rési- 1 dence à Rome, et que sans toucher à ses finances il lepourvoiroitde <( tant de Ijénéfices qu'il pourroit entretenir un plus magnifique train « que nul autre du sacré-collège, et fortifier le parti françois contre « les ennemis de la France. » {Hiiloire de llennj le (irund, l'aris 1635,

p. un.)

présentant du royaume, d'Alincourt. Un jour qu'on parlait précisément h ce sujet des susceptibilités espagnoles, le Pape s'empressa de repartir qu'il « ne se souciait pas de ce que les « Espagnols en pensaient, et qu'il voulait bien qu'eux et tous « les autres apprissent par ces démonstrations publiques '< combien il aireciionnait et honorait (1) h le roi de Frai. ce i2).

(I) A)7ibassivJ., p. 375, lettre du ir.ùme, du 12 juillet 1605. Ci) Voir Noies et dûcumenfs II.

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