V. Levée des censures
■Eli l'aiiiiLc 1603, au mois de janvier, le sénat de Venise avait anCtù que désormais on n'établirait, sans l'autorisation
(1) Sources générales de ce chapitre :
B. N., Funds Françaù, ms. 16082, fol. 59, rapport original du cardinal de Jo3euse au roi, en date du '23 avril 1607, sur les affaires de Venise;
Lettre du cardinal du l'erron au roi sur Vestat des affaires de Venise, eu date du 5 avril 1607, dans Diverses œuvres, p. 872;
Ambassades du cardinal du l'erron, p. 6'i-. ù92 et de Zi98 à 620 : presque toutes les lettres, contenues dans ces 12> pages, traitent des affaires de Venise ou du moins y ont rapport par quelque endroit;
Ij tires et ambassade de Kresne-Canaye, I>aris 16oo-1636, tom. lil,
du pouvoir civil, ni églises ni monastères ni hôpilaux. Li défense, limitéo d'abord à la capitale, s'éleiidit ensuite à toutes les possessions delà république ; et elle était édictée avec la peine, pour les contrevenants, du bannissement perpétuel, de la confiscation des édifices et du fonds sur lequel les édifices auraient été construits. Deux ans plus tard, au mois de mars 1605, pendant la vacance du siège apostolique, le même sénat décida que l'ordonnance de 1536, restreint aussi dans le commencement à la capitale, serait également appliquée à l'Etat entier, ordonnance en vertu de laquelle il était défendu de donner eu de vendre des biens séculiers à des personnes appartenant à l'ordre ecclésiastique ou religieux. Le décret ajoutait deux clauses : la première, que les biens déjà légués ou aliénés contrairement à l'ordonnance seraient vendus dans l'espace de deux ans et le prix donné aux possesseurs, à titre de compensation ; la seconde, que, à l'avenir, il faudrait l'autorisation du pouvoir civil et que ces transmissions s'opéreraient dans les mêmes conditions que pour les laïques, sôus peine de voir l'acte annulé, l'immeuble confisqué et le notaire j)uiii. Le (fécret se serait appuyé sur les plaintes de plusieurs villes qui prétendaient ne plus posséder assez pour supporter les charges de l'Ktat. La ville de Padoue, entre autres, aurait
|). 13, IG. 35, 38, 85, 141, 205, 28'i, 327, ;^31, 363, /i2l, 630, 65'., 'j56. UGIi, 531 ;
iMtns missives, toui. M, p. ('t'2'i ot G'jr», lom. VII, passirn, de la pape 5 ù la page 161 ;
De Tliou, Jltstor., Iil>. C.WWII.
CONFLIT KNÏRK VKMSK KT ROME 317
allégué que, sur ses 800,000 arpents de terre, l'Eglise en possédait 300,000, que, partant, il en restait seulement 500,000 pour acquitter les redevances publiques.
Quelques mois après, le conseil des dix avait fait emprisonner deux ecclésiastiques, Scipion Sai razin, chanoine de Vicence, et Brandolin Valdemarin, abbé de Nerveze. Le premier s'était rendu coupable à l'égard de l'autorité souveraine, en brisant le scellé que le podestat avait apposé sur la chancellerie épiscopale, pendant la vacance du siège, et avec cela on l'accusait d'un crime contre les mœurs; sur le second pesaient des accusations plus graves encore , car aux attentats d'immoraUté venaient se joindre des crimes d'empoisonnement et de magie.
Les décrets du Sénat plaçaient, d'une part, l'Eglise en dehors du droit commun qui recunp.aît à tous la faculté d'acquérir, et, de l'autre, ils se montraient attentatoires aux immunités ecclésiastiques, puisqu'on refusait la possession d'immeubles pour n'être pas lorcé de reconnaître l'exemption des impôts. Les procès étaient un empiétement sur la juridiction ecclésiastique de qui relevaient, pour les délits comme pour autre chose , les personnes qui appartenaient à la hiérarchie sacrée. Nous raisonnons au point de vue du droit canon qui faisait partie de la législation même* des nations catholiques.
Clément MU avait cru devoir garder le silence sur le premier décret, attendant probablement qu'une circonstance fa-
318 CONFLIT F.NTRi; vi:ni5;e i:t rome
vorable iui permît de parler avec fruit ou du moins sans inconvénients. Mais, en présence des nouveaux empiétements, il était impossible que Paul V n'élevât point la voix.
Vers la fin d'octobre de la même année 1605, il ariicula ses plaintes à l'ambassadeur de Venise. Elles eurent, d'abord, pour objet la défense d'ncquérir portée par le Sénat. Si quelques conciles avaient autrefois parlé dans ce sens, leur langage n'avait plus de force devant celui du concile de Trente qui n'apportait aucune restriction au droit dont il s'agissait. Les saint-^ canons annulaient le décret, el lui, Pape, entendait et voulait qu'il en fût ainsi. Il chargeait immédiatement l'ambassadeur d'écrire, à ce sujet, au gouverneur de la sérénissime république.
Au bout de quelques jours, l'ambassadeur revint avec une réponse dans laquelle on s'efforçait de justifier le Sénat : le pouvoir civil avait uniquemeni statué sur les choses temporelles où il ne reconnaissait de supérieur que Dieu ; d'ailleurs, on ne faisait aucun tort à l'Eglise, puisqu'on lui restituait le prix des immeubles expropriés; l'intérêt de l'Etat avait conseillé, imposé même cette mesure, autrement il devenait impossible de répartir les imjjôts. Après avoir exposé ces raisons, l'ambassadeur chercha à les fortifier par des faits historiques : Valentinien, Valens, Gralien, dans les premiers âges du christianisme, Charlemagne, saint Louis, plus tard, furent autant de noms qui rappelaient des faits semblables; et, à l'époque même ou l'on se trouvait, le duché de Milan et l'Etal
CONFLIT KNTHlî VENISE ET ROME 319
de Gênes n'agissaient pas différemment. Le Pape ne se montra pas satisfait. 11 fit, au contraire, entendre la menace de l'envoi d'un monitoire à Venise, et il présenta l'excommunication déjà imprimée qu'il allait fulminer contre les Génois semblablement coupables. Puis il entama la question de l'emprisonnement des deux ecclésiastiques. Si les Vénitiens avaient des privilèges relativement à celte discipline de l'Eglise, ils devaient les exhiber.
Quelques jours s'étaieni à peine écoulés, quand l'ambassadeur de Venise revint avec deux brefs pontificaux, l'un de Clément Vil, l'autre de Paul III, qui autorisaient la juridiction du gouvernement de la république sur ceux qui relevaient de l'Eglise par l'ordination ou l'état religieux. Le Pape répliqua que ces concessions se trouvaient révoquées par la bulle In CŒiia Domini. L'ambassadeur insista : de temps immémorial la république exerçait ce pouvoir sur les personnes ecclésiastiques ; dans le cours des âgeâ, le Sénat avait bien voulu s'en dépouiller par rapport aux moindres délits, mais il avait eu soin de toujours se réserver la connaissance des plus graves, ce qui, du reste, avait été confirmé par les bulles de plusieurs Papes; et, quand d'autres constitutions apostoliques avaient tenté de modifier cet ordre de choses, la république n'avait cessé d'opposer la résistance; enfin, la France, le plus ancien des royaumes chrétiens, l'Espagne au catholicisme si ardent avaient aussi apporté des limites à ces immunités.
.'{JO coNri.iT i;ntre vknisk et homk
Le Pape persista dans ses premières lésolulions : il fallait annuler les décrets de 1603 et de 1605 et reconnaître que la juridiction qu'on s'attribuait dans l'église était poussée trop loin. Tels étaient les deux points sur lesquels il demandait une entière et prompte satisfaction.
Deux brefs furent bientôt expédiés de Rome à Venise, l'un prononçant la nullité des deux arrêts, ordonnant de les révoquer sous peine d'excommunication A//^ sententiœ et avec menace de passer outre sans monition ultérieure, l'autre prescrivaut la mise en liberté des deux abbés. Les brefs devaient être portés en même temps, mais, par suite d'une négligence, le second demeura h. Rome et ne fut remis qu'un peu plus tard. Le gouverneur de Venisç, loin de se soumettre, opposa une double justification : sur le premier chef, il no reconnaissait point de supérieur; par rapport au second, il ne consentirait iani;iis à se dépouiller d'une juridictioti (|u'il exerçait depuis des siècles. Pour conjurer le coup dont il était menacé, en faisant inieux ressortir les raisons dont il invoquait l'appui, il (iivoya un ambassadeur extraordinaire que le Pape ne reçut que par complaisance et qui, dès lors, dut être bientôt rappelé.
Avant de lancer la bulle d'excommunication, le Pape voulut prendre l'avis des cardinaux. Dans un consistoire réuni à cet elfet, la bulle fut approuvée et même le cardinal Baronius fit
entendre des paroles dont l'enthousiasme était un peu belliqueux. « Pour moi, disait-il, je le confesse franchement, (( mon âme tressaille et ma joie surabonde. Il me semble voir {( sur la chaire de saint Pierre un Grégoire et un Alexandre, « ces deux fortes colonnes de la liberté chancelante de l'E- « glise. Originaires de Sienne (1), comme Votre Sainteté, (( ils ont été appelés à la chaire de Pierre et ils ont su, l'un K combattre avec succès Henri, le plus pervers dos empe- (( I eurs, et l'autre par son admirable constance triompher de (t Frédéric. Vous avez à livrer les mêmes combats. Relevez la <i liberté ecclésiastique ébranlée et presque à terre. Courage, (( la victoire vous attend, car Dieu est avec nous. Le Christ « l'a dit, les portas de l'enler ne prévaudront point contre (( l'Eglise... Souvenez-vous que vous êtes posé dans l'Eglise « comme une pierre contre laquelle viendront se briser tous (( les efforts ennemis... (2) »
La bulle fut publiée le 17 avril 1606. Elle frappait le doge, les sénateurs, leurs conseillers et autres personnes qui avaient pris ou prendraient part aux actes incriminés ou bien y ;idhéleraient. Elle réservait formellement au Souverain -Pontife l'absolution de la censure. Vingt-quatre jours, à dater de la pubhcation, à Rome, de l'acte pontifical, étaient accordés
(1) C'est une erreur quanti Grégoire VLl qui est iv'i ù Sovana ou Soana.
(2) Le text(3 latin est cité dans VBistuire de Venise, i)ur M. Daru, Paris 1819, toni. IV, p. 207, note; la source' d'où l'historien l'a tiré, est indiquée tom. Vi, p. Zi78.
.lii CONFLIT ENTRÉ VENISE ET ROME
pour revenir sur les faits altentaxoires à la juridiction ecclésiastique ; et, si la république s'obstinait à ne pas obéir, un interdit était de fait, trois jours plus tard, jeté sur tout l'Etat (1).
La république se disposa à soutenir la lutte. On délendit au clergé et aux religieux de recevoir et de publier la bulle, et on ordonna aux citoyens de remettre aux magistrats les exemplaires qui tomberaient entre leurs mains. Le doge fit afficher partout une protestation contre l'acte pontifical qu'il déclarait nul et de nul effet ; et, en conséquence, il comptait bien que la célébration des offices divins continuerait comme à l'ordinaire (2). Le sénat éleva la voix pour justifier les faits accomplis (3). Enfin, le conseil des dix eut recours à des ordres formels dont les transgressions seraient sévèrement punies (4).
Les jésuiies, les capucins, les minimes et les théatins quittèrent le territoire do la république. Les autres religieux et le clergé, en général, courbèrent la tête devant de pareilles injonctions qui ne devaient pas être une lettre morte, ainsi qu'on
1) Ambassnd. du card. du Perroo, p. 650 et suiv. où l'on a inséré la l)ulle en latin.
(2) Leonardi Donali, Ducis VeHCli, adversus sententinm Interdicti utque Excommuiiic'i(inim...,Pi«trst'iho ..,Gtnaii A». Hi06(Luuig, Co'hr fi„i:„ diphmaticas, totn. 41. Francfort 17:26, col. 2015).
(.i) SennlW' Veiicti Lilenr Pulcnland /(i/;'./mc Jiii/nibli'r Civiinl'< ot'^iic Cotmmunilnles, nb Senlentiam, .. de Anno 1606. {/bid., col. !2017.)
(li) De l'Yesae - Canay<% Lettres tt ambassade. Paris 1636-1636, totn. Ii[, p. 17.
i.ONFLlT ENTRE VENISE ET HOME 323
peut juger par ces deux faits que l' ambassadeur de France à Venise, de Fresne-Canaye, a inscrits dans une de ses lettres. Le grand vicaire de Padoue ayant répondu au podestat qu'il suivrait dans ces circonstances les inspirations de l'Esprit- Saint, le podestat se hâta de répondre que l'Esprit-Saint avait déjà inspiré à la république la volonté de le faire pendre, lui grand-vicaire récalcitrant, et qu'on s'en tiendrait alors à la première inspiration. Le second fait se résume dans cette parole d'un curé de Venise : « Je me résous qu'il y a moins « d'inconvénient d'être excommunié trente ans que d'être (1 pendu un quart d'heure, parce qu'enfin les princes se paci- (( fient et ceux qui vivent, jouissent du bénéfice de la récon- <( ciliation, mais les pendus en sont exclus (1). »
Les relations diplomatiques avaient été interrompues, l'ambassadeur ordinaire de Venise ayant été rappelé et, par suite, le nonce également. Celui-ci, à son départ, avait même entendu de la bouche du doge une menace d'une autre nature, la menace d'un schisme. « Vous nous exhortez à ne pas « nous exposer à de plus grands dangers: il en est un très- « grand que le Pape aurait à craindre, si la république, (c moins fidèle à ses principes, n'écoutait que son juste res- « sentiment : ce serait qu'elle se séparât elle-même de » l'obéissance du Saint-Siège, à l'imitation de tant de peu- '( pies qui en ont donné récemment l'exemple. Faites sentir
1^1) Lct7/c4 el ainbassade., toni. 111, p. 18.
« ce danger au Saint-Père; engagez-le à écouter des conseils « plus pacifiques : mon âge et mon expérience m'autorisent à « vous parler ainsi. » Ces paroles se lisent dans V Histoire de Venise (1), par M. Daru, qui n'indique point la source où il a puisé ; mais, nous avons ici toute raison de croire à la véracité de cet historien.
En effet, il n'est plus permis d'en douter aujourd'hui, on travaillait sourdement alors à introduire la réforme dans l'Etat de Venise. Le célèbre Fra Puolo ou Sarpi était l'âme du complot. On pouvait déjàcomptersurplus de douze ou quinze mille personnes toutes disposées à se séparer de l'Eglise romaine. Le doge lui-même était favorable au projet (2).
(1) Histoire de Venise. Paris 1819, tom. IV, p. 218.
(2) Duplessis-Mornaj', Mémoire^! et correspondance, tom. X, p. lui : Des affaires de Venise par le retour de M de Ligues qui feul à la fin de novembre 1605. Dans cette pièce, nous lisons, p. 1^5 : « Le (( père Paolo, bien que selon l'humeur de la nation,- avec beaucoup « de retenue, m'asseure que du peuple il pouvoit faire estât de plus n ue douze ou quinze mille personnes qui, dès la première occasion, « feront corps pour se retirer en tout et partout de l'Eglise romaine- » A la page suivante, nous voyons qu'il y a aussi des adhérents parmi la noblesse et que le « duc >• est du nombre. Un peu plus loin, les moyens de succès sont indiqués et examinés : les Flamands et les Grisons devraient commencer prudemment à se réunir pour accoutumer doucement le peuple à ces sortes d'assemblées ; ils devraient même alléguer que, vu leur longue absence, ils ne peuvent ue pas exercer les actes de leur religion; mais ce qui faciliterait surtout la réussite, ce serait que les princes protestants entretinssent à Venise des gentilshommes sous prétexte d'intérêts particuliers, mais en réalité pour surveiller et aider les affaires religieuses.
Nous rencontrons dans cette même pièce ces paroles du doge au nonce, paroles qui ont assez de rapport avec celles que nous avons ranscri tes d'après M. haru : « Ce sont toujours vos discours de parler
Pour le moment, à Venise, on s'en tint ouvertement à. la cause du conflit lui-même. Le Sénat demanda aux théologiens de le justifier, et naturellement le même Fra Paolo, entre autres, se rendit à l'appel, en écrivant et publiant ses Considérations sur les censures de Paul V.
Bellarmin et Baronius prirent, à leur tour, la plume contre les adversaires de la cour romaine. Pendant que les prétendus théologiens de Venise insistaient snr l'indépendance du pouvoir temporel, ce qui n'était pas la question, les défenseurs de Rome argumentaient, avec raison et justice, d'après le droit canon et la législation en vigueur dans la sérénissime république (1). , '
Mais, des deux côtés, on se préparait à une autre lutte : la guerre paraissait imminente.
Dès le mois de décembre 1605, le cardinal du Perron, qui était toujours à Rome, prévoyant les conséquences de ce grave différent, écrivit au roi : « Il me semble qu'en cette '( affaire, qui est pour produire de grands troubles en Italie,
« criîérésie, et n'en avés jamais rien prouvé. Une fois pour toutes, M sçachés que jusques-ici on n'a respondu à vos eflects que par « parole; mais ci-après nousrespoudrons et par parole et par effect. » {lbid.,p.i.Uli.)
(1) On peut voir dans les LeUra et ambassade de Fresne-Canaye, Avnnt-pro/jos du tome 111', la liste des divers écrits publiées de part et d'autre.
:( nons nous devons gouverner de sorte, en conservant le cré- « dit de Votre Majesté tout entier en l'esprit de Sa Sainteté et 0 ne lui laissant concevoir aucun soupçon de vouloir user de « partialité ou heurter à ce premier commencement contre « son intention, que nous réservions à Votre Majesté le lieu « de se pouvoir rendre, quand il en sera temps, médiateur n entre les parties (l). »
Le moment ne tarda pas h venir. Venise crut pouvoir exprimer les espérances qu'elle plaçait dans l'amitié déjà ancienne entre la sérénissime république et le royaume de France (2). Mais Henri IV fit entendre qu'il ne voulait qu'interposer ses bons offices. Il travailla donc activement et habilement par ses ambassadeurs de Rome et de Venise et aussi par les cardinaux français qui résidaient dans la ville éternelle, à une récoriciliation qui semblait ne devoir pas trop se faire attendre, lorsque le roi d'Espagne vint se mettre à la traverse. Le 9 juillet, Philippe lîl écrivit de sa main cette lettre au Pape : « Très-Saint Père, je suis profondément affligé du différend « qui s'est naguère élevé entre le Saint-Siège et Venise, et « j'eusse bien désiré qu'il n'advint rien de semblable; maisilne (( m'appartient pas de prononcer sur cette affaire. Cependant,
(1) Amhassad., p. 442.
(2) De l'Ycsno-Canayc, notre ambassadeur à Venise, «Scrivait à d'Alincourt, notre ambassadeur à nome : « Et jugeant ne pouvoir luy « donner (à rja Sainteté) le coutentemeiit qu'elle désire sans préjua dicicr grandement à leur souveraineté, ils (les Vénitiens) veulent, « s'ap|)uyer de raulhorité et faveur de .Sa Majesté. » {Lettres cl Amhassad., toni. III, p. 1. 2.)
« H ne m'est pas possible de voir votre autorité et celle du h siège apostolique en si grand danger, sans vous offrir, en f( fils vraiment soumis, et ma personne et toutes les forces de .( mon royaume. J'ai fait savoir mes intentions à l'a^bassa- (1 deur que Venise accrédite à ma cour, et donné ordre k tous t( mes vice-rois et lieutenants en Italie de les communiquer (1 à tous les princes qni relèvent de ma couronne. Le duc « d'Ascalona qui remettra cette lettre, fournira de plus am- <( pies renseignements. En attendant, je prie Votre Sainteté (I de bien se persuader que je suis toujours prêt à prendre sa « défense fl). » La pensée politique de cette lettre n'échappera à personne : il îailait, en se mettant bien dans l'esprit du Pape, travailler à reconquérir l'influence d'autrefois. Mais, tout en promettant du secours, Philippe III, on le voit, se gardait de condamner les Vénitiens. Il ne s'en tint pas là. Il en^•oya comme ambassadeur extraordinaire, à Venise, François de Castro, qui y fit son entrée avec magnificence, le A novembre. Le premier dessein du roi d'Espagne était évidemment d'enlever, en tout ou en partie, au roi de France la gloire de la réconciliation, si les deux puissances préféraient la paix k la guerre, quitte à prendre plus tard le parti que conseilleraient les circonstances.
La France, engagée dans l'affaire, n'aurait pu, d'ailleurs.
(I) De Tlioii, Hhloi ., lib. CX\\V|[, cap. ix. — Dans Vlli^loire du cardinal de Joyeuse, par Aubery, Paris 165^, p. 117, cette lettre seraii du 5 juillet.
;i28 CONFLIT KXTRE VENISE ET ROME
laisser libre cours ii l'influence espagnole : son histoire et ses intérêts s'y seraient opposés.
Henri IV jeta les yeux sur le cardinal de Joyeuse qui avait été nommé légat en France pour tenir le dauphin sur les fonts baptismaux, cérémonie qui s'était accomplie à Fontainebleau, le 14 septembre de cette même année 1606 (1). Il lui confia la mission de mener à terme la réconciliation commencée, mais déjà entravée par les Espagnols, et lui donna ces instructions : le cardinal s'acheminera vers Rome "comme devant rendre compte de sa légation et reprendre le protectorat des affaires de France, mais, en réalité, pour étudier sur les lieux les moyens les plus propres à mettre fin au conflit ; il suivra le chemin de Venise pour savoir de Fresne-Canaye l'état des négociations de Castro; s'il n'y arien à faire ou à espérer, il se dirigera sans retard vers Rome pour connaître les dispositions de cette cour ; et dans le cas où le Saint-Père demande que Henri IV se déclare contre les Vénitiens, il f ra comprendre que le roi de France sera plus utile dans la paix que dans la guerre {'2).
Le cardinal de Joyeuse se mit en route au mois de novembre. 11 eut, h. Papozzes, village du Ferrarais, un entretien avec notre ambassadeur de Venise, qui était venu l'y joindre : il se trouvait suspect et au Pape, en sa qualité d'ambassadeur
(1) RefjUlrc-Journal de Henri l\\ p. /|06.
(2) Instruction baillée audit*sieur cardinal de Joyeuse légat en France, retournant résider à Rome... diins Mémoires pour Thistnire du cardinal de Joyeuse, p. 399, à la fin de Vl/i^loirc du môme cardinal, par Aubery, Paris 10.') 'j.
d'un prince favorable aux Vénitiens, et aux Vénitiens euxmêmes en sa qualité de cardinal-légat. On résolut, dès lors, d'agir avec la plus grande prudence, en faisant autoriser par le Pape et agréer des Vénitiens le voyage de Venise. Le cardinal dut donc séjourner quelque temps à Ferrare.
Eu cet état, le roi intervint personnellement à Venise et à Rome. 11 disait à la sérénissime république que lecardinal était chargé de lui « représenter » , de la part d'un vieil allié, « quelques particularités » , autant dans l'intérêt de la république elle-même qu'en vue de la satisfaction personnelle du bien accompli (1), Il écrivait le même jour (2) au Pape pour lui exposer que, si une démonstration belliqueuse était nécessaire, il n'hésiterait pas à prendre ce parti ; « mais, ajoutait-il, comme « nous n'avons que trop d'arguments de nous délier du succès « de ce remède, étant les choses aux termes auxquels elles se reu trouvent, nous avons jugé devoir plutôt continuer, voire re- « doubler la négociation et poursuite que Votre Sainteté a eu u agréable que nous ayons commencées pour terminer les afa faires par la voie de la douceur. »
Lorsque le cardinal de Joyeuse eut reçu de Rome et de Venise la réponse qu'il désirait, il se dirigea vers cette dernière ville où il fut reçu, le 16 février, avec une pompe telle que les
(h Letires missives, tom. VH, p. 91, lettre du 1" février 1607. ('2) IbuK, p. 93.
anciens n'avaient rien vu de semblable depuis la réception de Henri III, à son retour de Poloiçne.
Les négociations s'ouvrirent sans retard. Malgré les instances du cardinal français, il fallut renoncer au rétablissement des jésuites que le gouvernement de Venise ne voulait concéder à aucun prix. Ce point écarté, l'accord s'établit sur les autres qui consistaient : à ne pas faire usage des décrets dont l'annulation avait été demandée, a remettre entre les mains du nonce les deux ecclésiastiques emprisonnés, à révoquer les lettres publiées contre l'interdit, à autoriser le retour des religieux qui étaient sortis. En revanche, l'on demandait au Pape de lever les censures et l'interdit, et de rendre son amitié à la république. Le cardinal et l'ambassadeur de France à Rome avaient qualité pour garantir à Paul V, au nom des Vénitiens, et par un acte signé de leur main, les articles dont on était demeuré d'accord ; ils devaient remettre cet acte au moment où le Saint-Père donnerait plein pouvoir pour lever l'interdit. Quatre semaines avaient été employées à ces négociations. Le cardinal quitta Venise le 10 mars.
On savait à Rome combien Paul V tenait au rétablissement des jésuites. Pour préparer un accueil aussi favorable que possible au cardinal de Joyeuse et aux i)i opositions dont il était porteur, du Perron engagea Baronius à voir le Pape squs un prétexte quelconque, liaronius, par ses paroles ardentes dans le consistoire où le Pape avait demandé l'avis des cardinaux sur la bulle d'excommunication, n'avait pas peu contri-
bué à envenimer la question. Il devait, cette fois, en faisant tomber la conversation sur l'arrivée de Joyeuse, laquelle aurait lieu le lendemain 22, prier Paul V de se prêter aux propositions que le roi de France croirait lui faire, caria médiation d'un si grand prince ne pouvait qu'être glorieuse.
Dans l'audience qu'il obtint le jour qui suivit son arrivée, le. cardinal de Joyeuse exposa à Sa Sainteté le point où les négociations, après bien des débats, étaient parvenues. Quant au rétablissement des jésuites, ajoutait- il, c'était une choseà décider plus tard ; d'ailleurs, il y avait un moyen infaillible de réussir, pour peu que Sa Sainteté voulût prêter la main. Cet expédient dont il fut donné connaissance, le lendemain , se résumait en ceci : le Pape remettrait au cardinal la bulle contenant la révocation de l'interdit et l'absolution des censures, et lui-même, en la montrant aux Vénitiens, les rendrait peut-être plus traitables à l'endroit des jésuites. L'expédient n'était pas digne du Saint-Siège : Paul V eut raison de le rejeter. jMais, en même temps, il se refusa à donner son adhésion à l'exil des jésuites, parce que, à ses yeux, il ne le ferait pas sans porter atteinte à l'honneur du siège apostolique qui ne pouvait sacrifier tout un ordre devant l'opiniâtreté d'un Etat, surtout lorsque cet ordre n'avait été expulsé que pour s'être trop fidèlement soumis à l'interdit pontifical. Déjà, dans la ville, circulait le bruit de la rupture des négociations.
Le soir même de cette seconde audience. Joyeuse et l'ambassadeur de France convoquèrent les cardinaux et quelques
autres notables personnages français, afin d'aviser aux moyens de lever les difficultés. Du Perron, malgré une indisposition qui durait depuis huit jours, se rendit à la réunion ; il fut désigné, séance tenante, pour se rendre auprès du Saint-Père et, dans uneaudience qu'il demanderait expressément, essayer (le le ramener aux propositions de Venise. La discussion se concentrerait évidemment sur lesjésuites, point capital auquel viendrait encore se mêler la question de lieu pour l'absolution des censures et la révocation de l'interdit.
Relativement au point capital, du Perron, c'est lui-même qui l'écrivit à Henri IV , représenta à Sa Sainteté qu'elle mettait en péril «l'Eglise et toute la religion chrétienne pour un ordre particulier » , dont, en définitive, le rappel n'était que différé; qu'elle devait rétablir «premièrement son autorité à Venise » , et qu'ensuite viendrait le rétablissement des jésuites ; que le roi de France, « qui les avait bien mis à «( Constantinople, les remettrait bien avec le temps à Venise; « que Sa Sainteté devait considérer qu'elle était maintenant (( dans la même crise, et au môme point auquel Léon X perdit u la religion en vVIlemagne, et auquel Clément VII la perdit '< en Angleterre, et aucjuel Clément VIII la sauva en France; '( qu'il était en elle de faire ou l'un ou l'autre en Italie par « l'acception ou refus des conditions » qui étaient dues à l'intervention de la France; que « se confier en la justice de la < cause, c'était une très-bonne et très-sainte confiance; mais « que Dieu avait encore voulu que ses disciples ajoutassent la
CONFLIT KXTRE VENISE ET KOME 333
« piudciice à la simplicité ; que la cause du pape Clément VII )) conire le roi Henri VllI d'Angleterre et celle du pape (' Léon X contre les protestants d'Allemagne avaient été très- (( justes, mais pour n'avoir pas étéj accompagnées d'autant de '( prudence que de justice, elles avaient attiré la perte et la (( ruine de plusieurs grandes provinces. » II ajouta que Sa Sainteté, en ne saisissant pas l'occasion qui lui était offerte, « allait planter tout d'un coup vingt Genèves en Italie; ;> que si elle se refusait à la paix, '(pour!' article des jésuites, » après avoir obtenu satisfaction sur tous les autres points qui constituaient le fond de l'affaire» recette guerre ne s'appellerait pas «'la guerre de l'Eglise, mais la guerre des jésuites. )> Du Perron rapportait ici un fait dont il avait été témoin : « Quand «j'avais eu l'honneur, dit-il, de venir traiter ici l'affaire de la « bénédiction h du roi mon maître « avec le feu pape Clément, '< les mêmes instances nous avaient été faites pour la restitu- « tion des jésuites, qui avaient été chassés et bannis de 'I France... Néanmoins, le pape Clément, voyant la difficulté « et impossibilité d'obtenir pour lors cet article, et ne voulant « pas ruiner une afiaire générale pour un point particu- « lier, s'était laissé persuader d'en différer l'instance à un « autre temps: ce qui lui aurait succédé trop plus heureuse- '< ment, que s'il s'y fût du premier coup opiniâtre (1). » Ces
(1) Divers, œuvres, p. 87û, 875, 876, lettre de du Perron au roi, du 5 avril 1007.
considérations et quelques autres déterminèrent le Pape à revenir sur sa résolution; mais il voulut alors l'insertion dans le traité d'une clause qui constaterait ses efforts en faveur de ces mêmes religieux.
La question de savoir où devait se faire l'absolution présentait presqu'autant de diflicultés ; le Pape exigeait que ce fût à Rome, prétendant qu'il y allait de l'honneur du siège apostolique. Mais le cardinal eut encore le bonheur de trouver des raisons assez puissantes pour obtenir de Sa Sainteté la concession désirée.
Les autres propositions furent également admises. Paul V allait consacrer la semaine pour prendre en particulier et successivement, mais sans engagement de le suivre, ra\is des cardinaux.
L^affaire paraissait donc toucher à une heureuse fin, lorsque les Espagnols vinrent encore susciter des obstacles. Lue lettre de François de Castro affirmait que, dans Je cas où on tiendrait bon, ou obtiendrait la rentrée des jésuites. Quelques cardinaux s'appuyèrent de cette lettre pour ébranler le Pape. Le cardinal de Joyeuse et l'ambassadeur de France prièrent du Perron de se rendre de nouveau près du Saint-Père, ce ([u'il accomplit avec empressement, et sa démarche fut couronnée d'un plein succès, car Sa Sainteté le « remercia par plu- '( sieurs fois de lui avoir parlé avec cette véhémence..., disant «( qu'elle s'en sentait grandement obligée, et qu'elle avait u besoin de tels remèdes pour la fortifier contre les puissantes
« oppositions dont on l'avait agitée et battue toute la semaine « précédente (1). »
Deux autres difficultés allaient surgir : le cardinal de Joyeuse pourrait absoudre et réhabiliter les religieux et les simples prêtres ; mais les évêques réfractaires devaient venir à Rome ; telle était la restriction que le Pape avait dessein d'apporter aux pouvoirs qu'il accorderait au cardinal français; d'un au'.re côté, on faisait courir le bruit que la remise des deux ecclésiastiques serait accompagnée d'une protestation, ce qui montrait bien le mauvais vouloir des Vénitiens. Il fallut l'ardeur, l'infeistance et la parole éloquente de du Perron qui revint une seconde fois à la charge, pour triompher de l'opposition et des indécisions de Paul V. C'est dans ces circonstances que ce Pape aurait dit à quelques-uns de ceux qui l'approchaient : « Prions Dieu qu'il inspire le cardinal du Perron, car il nous persuadera ce qu'il voudra (2). n
On essaya encore de mettre des entraves en demandant qu'on adjoignît au cardinal de Joyeuse le cardinal Zapata. Mais le premier s'y opposa formellement, et il fut seul chargé de l'importante mission (3).
(1) Divers, œuvres, p. 878.
(2) Ibid.^ Discours sommaire, p. 22.
(3) Le bref portait: « tenore praesentium committimus ipsuin
« Leonarduni ducem ac Senatuin Venetorum, Statutarios et eoruni « Goiisaltores, l-'autores et adb«rcJiU's pr^dictos, ab excoinniunica- « tionis sententia a nobis^. coatra eos lata et promulgata, in utroque « foro penitus, et oinnino, auctoritate Apostolica absolvas et liljores; « iiecnon Ecclcsiasticum interdictum pricdictum reniittas, toUas et
330 CONFLIT ENTKE VKNISE KT ROME
Le cardinal de Joyeuse aniva le 10 avril àVenise. Deux choses principales avaient été confiées à sa prudence : ne lever les censures qu'après avoir tenté de nouveau le rétablissement des jésuites, et n'accepter la remise des deux ecclésiastiques qu'autant qu'elle se ferait sans protestation.
Les tentatives en faveur des jésuites demeurèrent infructueuses (1).
Les deux ecclésiastiques furent remis chez le cardinal entre les mains de l'ambassadeur français qui les lui fit conduire sans répéter les paroles du secrétaire de la Seigneurie. Ce dernier,
« relaxes ac Sanctis Ecclesiae Sacrameiitis eosdem restituas, imposita Il sis pœnitentia, quai tibi videbitur, salutari... » (Bullarum, privileg. ac diplinnat. ampliss. culhclio, par Mayuard, toin. V, pars 3', p. 252, 25 J.)
(1) De Fresne-Canaye i^tom. IH, p. 523), et de Thou {Histor., lib. CXXXVII, cap. xni), rapportent que le cardinal français, après avoir plaidé avec chaleur lacause dos ji';suites, s'entendit faire celte réponse parle doge : besoin n'était pas, aurait dit ce dernier en i-iant, d'insistei' tant sur un article dont l'ambassadeur espagnol, françois de G;istro, avait depuis longtemps obtenu le désistement de la part du Pape. C'était une pure invention de l'ambassadeur, comme nous l'apprend (kl Perron dans sa réponse à de Fresne-Canaye qui s'était |)laint d'un pareil procédé de la cour de Home : « I^es vanités de don Francesco «' ne persuaderont pas à ceux (|ui ont des yeux ce qu'il ap|)rend. Car « pour le fait des Jésuites, tant s'en faut qu'il eust obtenu du Pape ce M qu'il dit, qu'au contraire il manda icy à Sa Sainteté, deux" jours u après l'arrivée de monsieur le cardinal de Joyeuse, que si elle vou- M loit tenir bon pour les Jésuites, il avuit dispo.sé les aflaires à Venise, " en sorte que sans doute ils seroient rétablis... « {Ambasad., p, 60;{j lettre du 21 avril. )
au nom du gouvernement, avait déclaré à l'ambassadeur que c'était là un acte de déférence, et qu'il ne devait préjudicier en rien au droit de juridiction sur les ecclésiastiques légitimement possédé par l'Etat. Mais, pour se conformer à la volonté du Saint-Père, le représentant de la France n'avait rien dit de cela au représentant de Rome (1). Il n'y avait plus qu'à lever les censures, «et premièrement — comme s'exprime le cardinal dans son rapport au roi — donner l'absolution au doge et au- « très compris en ladite excommunication, sur la forme de « laquelle Votre Majesté ne saurait croire comme ces gens (' ici s'étaient merveilleusement raidis, car c'était là-dessus « que les plus turbulents attendaient que l'aflaire se pourrait «rompre (2).» Il fallait pourtant procéder à l'absolution « selon les formes canoniques auxquelles — continue le cardinal — nous étions autant obligés qu'ils étaient aux leurs. Fi- « nalement, nous accordâmes que je la leur donnerais au (( collège en présence de M. du Fresne et de quelques-uns des .< miens, et qu'il serait laissé acte qui serait envoyé à Sa i; Sainteté (3). » C'est ce qui eut lieu, et la levée de l'interdit
(1) Le cardinal de Joyeuse écrivait au roi que la chose s'était accomplie « sans qu'il faut faicte aucune protestation, comme estoit. le désir « de Sa Sainteté, car ils (les oiliciersde la justice) se contentèrent dc^ « la faire à M. du Fresne auquel ils entendoient particulièrement « consigner les prisonniers. » {Fonds Français, nis. 1G082, fol. 59, ilapport original du 23 avril 1607.)
(2) Ibid.
(3) Ibid.
Nous nous en tenons au rapport officiel ; et nous n'essaierons point
338 CONFLIT EXTRK VEMSE ET ROME
fut également prononcée. Le doge remit immédiatement au cardinal le décret qui portait révocation de la protestation contre la bulle.
Malheureusement, le considérant du décret avait été rédigé de telle sorte que la cour romaine pouvait s'en froisser, car il y était dit : u Comme, par la grâce de Dieu, il s'est enfin « trouvé un moyen de faire connaître à notre Saint-Père le « Pape, Paul V, la sincérité de notre âme, la bonté de notre « cause et notre profond respect pour le Saint-Siège ; comme (i Sa Sainteté, convaincue par nos raisons, a bien voulu faire '( cesser la cause de tous les dilîérends, ce que nous avons (( toujours désiré et cherché avec ardeur, en fils très-soumis «del'iglise, c'est avec une grande joie que nous voyons « l'accomplissement de nos vœux légitimes (1). » A la lecture de ce document, qui arriva assez vite dans la ville éternelle, on fut en général très-mal impressionné, et le Pape,très-ému,
de savoir ce qu'il y a de vrai dans les relations faites apros coup touchant la manière dont l'absolution a été donnée : c'est ainsi qu'on, a t'îcrit que pour ne point froisser le sénat et le doge, le cardinal avait fait un signe de croix s(mis sa mosette. (Voir Oaru, Histuire de Venise. Paris 1S19, tom. IV, p. 2:>C^.Y
Les choses ayant pris une tournure pacifique, l'Espagne tint à se poser aussi en médiatrice. Mais, selon l'affirmation du cardinal de Jo5'euso, " pour ce qui est des choses essentielles, il (l'ambassadeur « espagnol) n'y a eu ny part ny quart; et pour ce qui est des appau renées, il n'en a eu aussi qu'autant qu'on luy en a voulu bailler et « qu'il a été jugi'î ni'îccssairc pour faciliter l'aflaire A Rome. » (Rapport original déjà cité.)
(I) Lronardi Donali, Vcmliarunt Diici<, Revocatio Protcftalionh.. . (I.unig, Co'lex Italien diphmatints, tom, H, col. 2019.)
envoya son secrétaire Lan franc exprimer à du Perron et à
d'41incourt sa juste indignation, sa profonde douleur et son
dessein de protester. On le pria, des deux. côtés, d'attendre le
rapport du cardinal de Joyeuse avant de prendre un parti.
Comme le rapport n'arrivait pas et qu'un consistoire était
proche, il fallait déterminer le Pape, malgré sa résolution
contraire, à ratifier devant les cardinaux ce qui avait été fait à
Venise. Du Perron se rendit auprès de Sa Sainteté et lui
exposa, entre autres choses, f<que tous les bruits et murmures
« de ces menus incidents et accessoires cesseraient et s'éva-
« nouiraient dans quinze jours; mais que la mémoire du gros
«. de l'aftaire demeurerait éternellement, avec une gloire infinie
« pour Sa Sainteté, d'avoir, en conservant ce qui est de l'es-
« sence de l'honneur du Saint-Siège, sauvé par sa prudence
H l'Italie et une grande partie de l'Europe d'un déluge de
'( guerres, -schismes et hérésies. >< Le Pape se laissa fléchir à
ces raisons et autres, et, le 30 avril, et en termes élogieux, il
rendit compte au consistoire de la mission du cardinal de
Joyeuse et en ratifia les actes (J).
Telle fut l'heureuse issue de ce grave conflit qui pouvait mettre à feu l'Europe.
La France avait repris franchement et suivait fidèlement ses vraies traditions. Successeur de Pépin, de Charlemagne et de saint Louis, Henri IV comprit qu'il avait à marcher sur leurs
(1) Ambassad., p. 605-608, lettre au roi, du 1" mai.
340 r.oNFLiT KNTni-: venise et home
traces. Allié de la république de Venise, mais fils aîné de l'Eglise, il adopta le rôle qui lui convenait, celui de médiateur ; et, malgré les espérances manifestées par la première, il ne consentit pas à se dépouiller de l'amour qu'il devait à la seconde. Sans cloute, il se proposait en même temps d'éliminer l'Espagne qui volontiers eût interposé ses bons offices, cherchait même à les interposer. Mais, loin qu'il y eût incompatibilité entre les deux choses désirées et poursuivies, elles se conciliaient parfaitement : l'intérêt politique s'associait intimement au devoir chrétien. Disons-le, il en a toujours été et il en sera toujours ainsi particulièrement de la France : la nation trèschrétienne voit providentiellement sa gloire et ses destinées unies à la tranquillité et à la grandeur du Saint-Siège ; et ce n'est pas impunément qu'elle veut se désintéresser de ce qui intéresse la Rome des Papes. INous nous croyons autorisé à ne pas voir une simple formule dans ces paroles de Henri IV à Paul V: « Comme nous n'avons eu auire visée ni dessein que « de nous acquitter du vrai devoir d'un prince très-chrétien, « premier fils de l'Eglise,... nous nous tiendrons aussi pour « dignement et suffisamment récompensé de la peine que nous « avons employée, si nous connaissons et apprenons que Votre « Sainteté en demeure satisfaite et que le public en recueille « le fruit que nous avons cultivé (1). •» Sous le rapport religieux, sans en avoir pleinement cons-
(I) fMlres missives, toiii. Ml, p. 'J17, lettre du 2 mai.
cience peut-être, Henri IV rendit encore un immense service : l'apaisement du conflit politico -religieux non -seulement écarta la questioodu protestantisme, mais ne permit pas qu'à l'avenir le projet pût être repris avec quelque chance de succès ; car, lorsque deux ans plus tard, en 1609, le mêmeFra Paolo poursuivait les mêmes intrigues, il dut se reconnaître trop faible devant l'opposition du Sénat lui-même (1).
(1) Voir Daru, Histoire de Venise, tom. IV, p. S'ji, 2!i6: et Ilohrbaclier, liistoim universelle, Paris 1842-1849, tom. X\[V, p. 10.