CHAPITRE YIl
/Le roi se rapproche des protestants, leur accorde lo temple de Charenton. — 1 004-1 OOd.
Richelieu nous a tracé de inain de maître le portrait du créateur originaire de sa fortune, qui fut son prédécesseur dans les affections de Marie de Médicis, du signera de Concini. Concini succédait lui-même à ces cousins de la reine, les Orsini, ses premiers cavaliers servants. Il rendit au roi le service de les supplanter. Un homme de sa condition était moins embarrassanl, et pouvait servir la reine avec moins d'éclat et de bruit.
Concini était né en pleine cour, hls du ministre dirigeant de Corne de Médicis, mais cadet, troisième cadet, d'une maison qui n'était pas riche. Il avait eu force aventures, prison,
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fuite et bannissement. Il avait été domestique du cardinal de Lorraine; mais c'était un homme charmant, nii rieur, un beau joueur, un élégant cavalier. La triste Léonora, si disgraciée de la nature, avait cependant osé regarder le brillant jeune homme. A leur départ de Florence^ elle l'aida de quelque argent; et l'usage qu'il en tit, ce fut d'acheter un cheval de deux mille ducats, qu'il eut l'impertinence de donner à Henri IV.
Ce petit fait peint l'homme de la tête aux pieds. Il n'était que vanité, folie, insolence. Il passait tout le jour au jeu comme un grand seigneur. Il plut d'autant plus à la reine, qui le maria à sa Léonora, afin de le pouvoir garder. Avec cet arrangement, Marie de Médicis put être sévère à son aise, jalouse de son mari, inexorable et terrible pour la régularité de sa maison. Une de ses fdles ayant, la nuit, reçu un amant qui se sauva en chemise, la reine exigea que le roi le fît condamner à mort (par contumace heureusement).
Léonora, modeste et sage, n'aurait visé qu'à l'argent. Mais Concini , un fat , un fou , avec ses goûts de grandeur, ne pouvait manquer de suivre le vent de la cour, qui était tout à l'Espagne. Le grand-duc de Florence, sou maître, s'était refait Espagnol. Marie de Médicis ne rêvait que le double mariage espagnol, qui était aussi
toute la politique de l'aucien ligueur Yilleroy.
Un commis de Yilleroy, qui déchiffrait les dépêches, c\\ donnait copie à Madrid. Concini communiquait par une voie plus détournée, par l'ambassadeur du grand- duc auprès de Philippe III; ses lettres passaient par Florence, pour être envoyées à Madrid.
Le roi avait ainsi l'Espagne tout autour de lui, chez lui. Eu avril 1605, il apprit l'affaire du commis, que Yilleroy laissa fuir, et qu'on trouva dans la rivière, non pas noyé, mais étranglé.
Et, au même moment, un coup plus sensible lui était porté. Les Espagnols avaient gagné Entragues, le père d'Henriette, et son frère, le comte d'Auvergne, déjà mêlé à l'affaire de Biron.
Elle-même était-elle .nnocente? Son père disait oui, son frère disait non.
La faute en était au roi, qui n'avait pas su prendre un parti avec elle, et l'avait exaspérée.
La reine, pour faire digérer son nouveau cavalier-servant, avait trouvé bon qu'Henriette eût un logement dans le Louvre. Mais celle-ci croyait qu'elle ne la souffrait là que pour la faire tuer un malin. Elle avait prié le roi de la marier, ou de la laisser partir. 11 ne faisait ni l'un ni l'autre, lui disait qu'il la marierait, et se dépilait contre elle quand elle cherchait un mari.
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II la relevait, il la rabaissait. 11 reconnaissait son lîls, qu'elle appelait mon Dauphin. Il ne pouvait se passer d'elle, et il employait l'homme le plus grave du royaume, Sully, à négocier avec elle dans leurs brouilleries. Une lettre d'Henriette à Sully indique que c'était justement alors qu'il était plus amoureux et d'une impatiente exigence. Elle était fière et révoltée d'avoir à se soumettre ainsi. De plus en plus, elle songeait à fuir en Espagne, et.elle entra dans les projets de son père et de son frère.
Qu'elle ait eu dès 1604 l'idée de tuer le roi, qu'elle ait su le fond du complot, je ne le crois pas. Mais certainement elle voulait enlever son fils en Espagne , et le constituer Dauphin contre le Dauphin avec Tappui des Espagnols.
Ceux-ci, qui n'en pouvaient linir avec le grand siège d'Oslende depuis trois années, avaient monté deux machines qui les auraient débarrassés des deux appuis de la Hollande, d Henri IV et de Jacques M.
Contre le premier, ils fomentèrent le complot (VEntragues.
Contre le second, ils accueillirent, encouragèrent rinferuale conjuration des poudres, qui commença en même temps.
Le roi, pour être plus ferme contre Henriette, dans ce procès, avait pris une autre maîtresse,
plus belle, mademoiselle de Beuil, qu'il dola, lilra à grand bruit, et fît comtesse de Moret. Mais celle-ci n'était qu'un corps. L'autre était une ame, maligne et méchante, il est vrai, mais une âme enfin. Et elle sentait sa puissance. Sju père, son frère, furent condamnés ; on menaçait de l'enfermer et de lui ôler ses enfants. Elle ne s'effiaya pas. Elle dit toujours bravement qu'elle avait promesse du roi, et que ses enfants étaient les seuls légitimes; que, du reste, n'ayant rien su, elle ne demandait que trois choses : pardon pour son père, une corde pour son frère, et justice pour elle, j, f Le roi gracia le père, enferma le frère, et elle, cTéloigna un moment. Mais il la fit revenir. Insigne imprudence. Humiliée, et subissant et celte grâce et cet amour, désormais insupportable, elle devint tout à fait perveise et trèsd.'mgercuse.
Dans cette cruelle affiiire, il avait senti au cœur la pointe du poignard espagnol. On l'avait pris par sa maîtresse. On chercha une autre ouverture, on entreprit de lui ôter sou grand seivi leur Sully.
Celui-ci venait de prendre une grave initiative. Il se voyait au plus haut dans l'amitié do son maître. Il avait reçu de lui comme un nouveau ministère, la surveillance des affaires élran-
gères et du très-suspect Yilleroy. {Lettres VI, 255. ) Il vit que le roi ne pouvait tarder à se^ mêler directement de la Hollande et du Rhin
pour la succession de Clèves : donc qu'il serait obligé de revenir aux prolestants. Lui-môme, qui les avait fort mécontentés, se rapprocha X d'eux. La mort de la Trémouille, celui de leurs chefs qu'aimait le moins Henri IV, permettait le rapprochement. Sully, maria une de ses filles à un prolestant illustre et le chef futur du parti, le jeune duc de Rohan. (15 février IGOo.)
Cela eut effet. Et un moine, chargé d'espionner les gens qui se rendaient au temjdc d'Ablon, d'espion se fit prosélyte, jcla le froc, et tout haut se déclara protestant.
De là un curieux duel entre Sully et Collon.
Colton lâchait de le noircir, et toute la cour aidait à la calomnie. On parvint à faire naître entre lui et le roi un petit nuage qui , heureusement pour la France, se dissipa au moment même. Lorsque déjà on croyait Sully disgracié sans remède, le roi lui ouvrit les bras. l\ faut lire dans les Œcmomies cette scène touchante dont on a tant parlé et qui a passé en légende.
Par représailles, Sully surprit, montra et publia une pièce secrète oii Cotton avait écrit les questions qu'il devait adresser au diable qu'une possédée faisait parler. Pièce qu'on trouva ridicule, mais
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que nous trouvons tragique, en y voyant certains noms qui vont se représenter à la mort du roi.
Sully, dès lors se constituant avocat des protestants, se rendit lui-même, comme gouverneur du Poitou, à leur assemblée de Châtellerault. La confiance se rétablit. Il leur dit que, s'ils tenaient à leurs méchantes petites places qui n'auraient pu se défendre, on les leur laisserait ({uelque temps encore. D'antre part, les protestants le reçurent à la Rochelle. Les portes lui en Turent ouvertes, quoiqu'il eût avec lui une petite armée, de douze cents chevaux. Ces excellents citoyens, et les meilleurs de la France, qu'on disait amis de l'Espagne, ne pensaient qu'à lui faire la guerre. Ils régalèrent Sully d'uncombat naval où vingt vaisseaux fleurdelisés battaient vingt vaisseaux espagnols.
Sully, désormais bien sûr qu'ils ne soutien- (haient pas Bouillon, donna au roi rexcellent conseil de venir lui-même en Limousin et en Ouercy. Il y vint avec une armée (sept. 1605), mais elle fut inutile. Bouillon avait donné ordre qu'on ouvrît les places au roi. Une enquête contre les agents de l'Espagne, qui voulaient lui livrer des villes. Marseille, entre autres, révéla des coupables, mais généralement catholiques. La grande masse protestante était loyale et dévouée. Revoir leur roi de Navarre après tant d'années, retrou-
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ver vieillie, Wanchie, la tèle chérie des anciens jours, le camarade des souffrances, des misères el des combats, ce fut un attendrissement universel. Les Rochelois vinrent lui dire qu'il ne passât pas si près sans les visiter ; qu'il vînt avec son armée ; que toutes les portes lui seraient ouvertes; que, si elles n'étaient assez larges, ils abattraient encore trois cents loises de mur. a Vous les entendez?)) dit le roi à toute la cour. Et alors il les embrassa par trois fois eu versant des larmes.
Second jour d'unanimité , dans ce pays si divisé. Je compte pour le premier jour, non moins mémorable, celui où l'armée dHenri III et celle d'Henri de Navarre, la réformée, la catholique, en juin 1589, s'étaient reconnues, embrassées.
Le roi avait pu reconnaître quels étaient véritablement ses amis, ses ennemis, et combien toutes ses faiblesses pour ceux-ci étaient inutiles. Il était à peine reveiui à Paris, qu'on appiit (novembre 1605) l'explosion la plus terrible, le complot le plus scélérat, dont il y ait eu jusque-là exemple, de mémoire d'homme.
Rien n'apaisait les fanatiques, nulle concession ne sulfisait. Us étaient divisés entre eux. Pendant que les doux, les patients, les rusés, vous caressaient, pendant qu'un François de Sales charmait et to'îchait le cœui\ un Parson, ou un
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Garnet, pouvait vous frapper par derrière.
Les percées hardies, \iolenles, que faisaient les impatients , trahissaient leurs souterrains. Leur Sigismond III (de Pologne) , emporté par les Jésuites, perdit ainsi la $uède. Leur jeune Ferdinand d'Autriche et les princes de sa famille poussaient les choses si vite, que, de Boliême, de Hongrie, de Moravie, on regardait vers la France, et Ton préparait un soulèvement. Venise se plaignait d'avoir une inquisition jésuitique, plus redoutable déjà que l'Inquisition d'Etat. De partout, un cri s'élevait : « L'Europe est minée en dessous. »
Ils protestaient. Plusieurs même , comme Colton , semblaient des simples, des crédules. Pendant qu'on en rit, la nouvelle se répand que ces doucereux personnages ont touIu faire sauter le roi d'Angleterre, sa cour, tout le parlement.
Les Jésuites jurèrent que la conspiration était puritaine. Il fallait, pour croire cela, tout le Parlement étant puritain, admettre que ses sectaires avaient conspiré pour se faire sauter euxmêmes.
Les puritains, grand parti, qui avaient pour arrière-garde tout le royaume d'Ecosse, et qui se voyaient désormais assurés dans le Parlement, n'avaient que faire d'un tel crime. C'était trop