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CHAPITRE XIII

J.ouis XIII. — Régence. — navaillac et la dTscoman. 1610-161-4.

La terrible instabilité du gouvernement moiiaicbiqne éclate à la mort d'Henri lY. Ce qui succède, c'est l'envers de ce qu'il a voulu : la France retournée comme un gant.

Au dehors, tout ce grand système d'alliances, cette toile longuement ourdie , emporté d'un seul coup. Le double mariage espagnol (vraie cause de la mort d'Henri IV) va se faire. La Guerre de trente ans redevient possible, ■et la France espagiiolisée gravite en moins d'un siècle aux giandes guerres du grand roi, à la Révocation de l'édit de Nantes, à l'expulsion de six cent mille hommes, à la sublime banqueroute de deux milliards cinq cents millions.

Le trésor que Sully avait amassé, défendu, est gaspillé en un moment. Le domaine qu'il dégageait, est rengagé, les propriétés de l'État vendues. Tous les établissements de ce règne abandonnés, les bâtiments interrompus, les canaux délaissés. Les manufactures de soieries, de glaces, la Savonnerie, les Gobelins, fermés et les ouvriers renvoyés. Le Louvre, qui allait s'encanailler en logeant les grands inventeurs, le Louvre reste aux courtisans. Adieu le Musée des métiers et le Jardin des plantes; ces folies du roi, et mille autres, dorment aux carions de Sully.

Des Tuileries, de l'Arsenal, on arrache ses arbres chéris, les mûriers d'Henri IV. On eût volontiers jeté bas ses monuments. Mais on eut peur du peuple. Par un revirement inattendu, le peuple s'aperçut qu'il aimait Henri lY. La légende commence le jour de la mort ; elle ira grandissant par la comparaison de ce qui est et de ce qui fut.

Ce qui domina dans Paris, au moment, ce lut une terreur extraordinaire. On se crut perdu. Les femmes s'arrachaient les cheveux , moins de deuil encore que de peur. Il en fut de rncroe partout. L'horreur de la Ligue revint à l'esprit, et ou en frissonna. De là, un calme surprenant, je dirai effrayant. Car cette grande

sagesse tenait à une chose, c'est que la France, n'ayant plus ni idée , ni passion , ni intérêt moral, ne se sentait plus vivre. Elle était toute clans le roi, dans un homme qu'on avait tué. Et il en restait quoi? un marmot de huit ans, qui, le 15, remit le royaume à sa mère , et qui, le 29, eut le fouet. (Lestoile, p. 599.)

La royauté, nulle en 89, à la mort d'Henri ÏII, devant la vie forte et furieuse qu'avait alors la France, est tout ce qui reste à la mort d'Henri IV. On se demande ce qu'est cet enfant, au physique, au moral. Heureusement, son médecin nous éclaire parfaitement : ne le quittant ni nuit, ni jour, il a écrit (en six énormes volumes in-folio) le journal de ses fonctions, tout le menu de ses dîners, et chaque soir les résultats de sa digestion. Si le moral procède du physique, on peut étudier là-dessus. (Y. la iwte.)

La sagesse accomplie du peuple, son calme et son indifférence, l'aplatissement des factions, des anciennes fureurs, étonna bien l'Espagne. On avait cru tout au moins qu'il y aurait un petit massacre des huguenots, et ils furent avertis de fuir. l\ se trouva un Jésuite qui osa dire en chaire cette parole meurtrière : « Nous n'en aurions pas pour un déjeuner. » Mais rien

ne bougea. Au contraire, à Paris el partout, les catholiques disaient qu'ils protégeraient les huguenots.

Le roi fut tué à quatre heures. Jusqu'à neuf, on fit dire partout qu'il n'était que blessé. Mais, à six heures et demie, on avait proclamé le- Irangère (qui parlait encore italien), l'Autrichienne, petite-nièce de Charles-Quint et cousine de Philippe II. Et l'ennemi gouvernait au Louvre.

Les princes étaient absents. Et on eût peu gagné à leur présence. Soissons était un sot; et son neveu Coudé, que Soissons et tous les Bourbons disaient adultérin et fils d'un page gascon , avait l'esprit brouillon de la Garonne. la faim d'argent d'un cadet de Gascogne, tenu très - longtemps au pain sec. Il eût sucé la France à mort.

D'Epernon , qui avait rapporté le roi au Louvre, j^rit sa place en quelque sorte, s'y logea militairement, et donna tous les ordres, comme colonel général de l'infanterie. Les gouverneurs de province étaient à Paris , et tous très-maniables; la mort du roi les faisait rois. D'Epernon prit avec lui l'ombre de la Ligue, M. de Guise, le fils du Balafré, et l'homme le plus riche de France, du reste homme de peu, petit galant camus. Guise saluait de toutes ses for-

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CCS , mais personne n'y prenait garde , et les leinmes haussaient les épaules. D'Epernon, piaffant à cheval, rajeuni de dix ans, occupe par les gardes le pont Neuf et tous les abords du Palais de Justice. Il entre au Parlement avec Guise. Mais celui-ci se tint modestement debout. D'Epernon s'assied, prend séance, et, lurienx sans cause, se met à menacer les magistrats. Quoique Gondé y eût quelques amis, ces hommes de justice , très-agréablement flattas qu'on leur demandât la régence , et d'ailleurs serfs des précédents, n'avaient garde de s'élever contre la reine. L'heureuse régence de Gatherinc de Médicis frayait la voie à Marie de Médicis. Uue étrangèie ? d'accord, mais c'est l'essence même du droit monarchique. Le roi étant l'Elat, le salut corporel du roi est toiite l'affaire. Or la mèie et nourrice est la meilleiu'c gardienne de cet enfant qui contient t;ul.

A ces gens lout gagnés, le furieux, frappant sur son épée (son secrétaire l'assure lui-même), dit: « Elle est au fourreau... Mais, si la reine n'est déclarée régente à l'instant , il y aura carnage ce soir... » Cette éloquence éblouit le Parlement, qui déclara sur l'heure, envoya à la reine. La chose alla si vile, que les gardes non avertis arrêtèrent honteusement ces envoyés

au passage, constalant la captivilé du corps qui donnait la régence.

L'enfant royal ayant fort bien dîné le jour de la mort de son père, le lendemain matin, s'étant levé gaiement, bien déjeuné et bu un bon coup de vin blanc; alors (dit son médecin), intrepidus , il monta une jolie petite haquenée blanche, alla au Parlement, et donna à sa mère l'autorité que le Parlement lui avait déjà donnée la veille. Il ordonna, de sa petite voix, que sa mère serait régente pour avoir soin de son éducation; en d'autres termes, il commanda qu'elle lui commandât, l'éduquât, le cbâliàt. Le 29, il disait : « Du moins, ne frappez pas trop fort. »

Une chose, très-indécente, dans la séance royale, et qui fit voir où on était tombé, c'est iju'après les premières harangues Concini , qui était là avec son plumet et son importance , K)ubliant les horions dont il avait la marque , se met à dire d'une voix claire : « La reine doit maintenant descendre. » A quoi le premier président, octogénaire, Harlay, de sa voix creuse et du fond de son deuil, lui dit : « Ce n'est à vous de parler ici. » Chacun fut accablé en voyant à qui une femme étrangère et la moquerie de la fortune venaient de jeter la France.

Le peuple, dans les rues, criait en pleurant: « Vive le roi! » Ce qui eût fait pleurer bien

plus, ce fut de voir au Louvre Sully, qui, le

14, s'était tenu clos à l'Arsenal, mais qui, le

15, fut traîné à la cour par le duc de Guise, pour faire la révérence aux assassins du roi. Chose lamentable! pour sauver sa fortune, il lui fallut embrasser d'Epernon.

Celui-ci fut miraculeux de sang-froid, d'impudence. Il avait empêché qu'on ne tuât Ravaillac. Ce qui lui fit beaucoup d'honneur, et fort peu de danger; car ce terrible fou n'avait pas eu d'incitation directe; avec un homme si bien né pour la chose et si naïvement meurtrier, il suffisait de l'entourer de personnes bien pensantes, intelligentes, et de sermons indirectement provocants.

On l'avait trahie au Louvre et mis d'abord à l'hôtel de Retz, qui était conligu. Là, qui voulait venait le voir et lui parler. Cotton vint entre autres, et lui dit : « Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les gens de bien. » Ravaillac en rit, s'en moqua. 11 était d'un calme extraordinaire, comme un homme qui a peu à craindre et se sent bien appuyé.

Il semblerait pourtant que d'Epernon s'inquiétât et eiit peur qu'il ne jasât trop, et qu'il le mît chez lui, à l'hôtel d'Epernon. C'est de là qu'on le tira, le 17, pour le mener à la Conciergerie. (L'Estoile, éd. Michaud, II, 593.)

Dès le 17, on put voir que personne n'avait envie de s'exposer pour Henri IV, et qu'il n'y aurait pas de justice. Le comte de Soissons, qui avait dit, juré qu'il le vengerait, arriva à Paris, accompagné de beaucoup de gentilshommes. Mais, quand il vil d'Épernon si fort au Louvre, quand il eut parlé à la reine, qui lui ferina la bouche en lui donnant la Normandie, il avoua^ en sortant que c'était une grande princesse, et dÉpernon fut son

meilleur ami.

Le Parlement fut plus embarrassé. Le peuple était furieux, insensé de fureur, à mesure qu'il se rassurait. On le voyait devant la Conciergerie, où était Ravaillac, qui jetait des pierres au prisonnier à travers un mur épais de dix pieds. On examina d'abord à quelle torture il serait mis, et l'on écarta la plus dure. On ne chercha nul éclaircissement ni à Ângoulême, où on pouvait prendre les prêtres qui l'avaient armé de la vraie croix, ni à Paris, où on avait sous la main le soldat qui, d'avance, avait tout dit, jusqu'à la couleur de l'habit de Piavaillac. Le vieux Harlay eut l'idée de faire venir les parents de l'assassin, et il ne le fit pas, soit que le parlement y fût contraire ou que lui-même ait pensé qu'un trop grand éclat amènerait la guerre civile.

Les Jésuites, appelés par le bonhomme Harlay, setirèrentd'affairelestemenl, disant qu'ils ne se

souvenaient de rien, et que de pauvres religieux comme eux ne se mêlaient pas des grandes affaires. Leur unique affaire, c'était leur maison ; le jour même de la mort du roi, ils y mirent cinquante ouvriers pour l'agrandir et l'embellir, comme on la voit aujourd'hui (collège Charlemagne), avec un galant petit dôme; et, pour l'église, la façade à la mode, à trois étages de colonnes, avec consoles et pots de fleurs.

Ils ne tinrent pas quitte Henri IV. On lui tira son cœur, dont les Jésuites s'emparèrent. Dans je ne sais combien de carrosses, ils s'en allèrent le portant à la Flèche, peu rassurés pourtant et craignant que le peuple ne leur fit un mauvais parti. Pour cette cérémonie, ils prirent l'heure insolite de cinq heures du malin, et tous leurs bons amis de la noblesse montèrent à cheval pour les rassurer.

Cependant Ravaillac ne dénonçait personne. Il voulait mourir seul, et avait dit d'abord qu'il ne regrettait rien, ayant réussi. Plus tard, il parut ébi anlé et avoua que c'était un mauvais acte ; mais que cependant il l'avait fait pour Dieu, et qu'il espérait dans sa grande miséricorde. Il montra une extrême douceur, quand le Jésuite auquel il s'était adresse lui dit avec injures qu'il ne l'avait jamais vu. Au nom de sa mère, il pleura. Il dit qu'il avait fait la dépense de trois

voyages pour avertir le roi, et que, s'il avait pu lui parler, il eût échappé à la tentation.

On lui dit qu'on lui refuserait la communion, et il répondit : « J'ai agi d'un mouvement humain et contre Dieu. Je n'ai pu résister (l'homme ne peut s'empêcher du mal), mais Dieu me pardonnera, et il me fera participer aux communions que les religieux, religieuses, et tous bons catholiques font par toute la terre. »

Ce qui lui fut terrible, ce fut qu'on lui montra que ce petit reliquaire dont les prêtres l'avaient armé à Angoulême, en lui disant qu'il contenait un fragment de la vraie croix, ne contenait rien du tout, et qu'ils s'étaient moqués de lui. Il dit vivement : « L'imposture retombera sur les imposteurs. » (De Tliou.)

11 nia toujours que personne lui eût conseillé le meurtre. Mais pour les excitations indirectes, que devait-on croire? Il n'indiqua que les sermons. Du reste, l'extrait du procès-verbal qu'on a publié porte : « Ce qui se passa à la question est soîis le secret de la Cour. »

La chose ainsi limitée, circonscrite, resserrée sur une même tête, le Parlement combina un supplice pour satisfaire le peuple et soûler sa vengeance. Pour le crime de lèse-majesté au premier chef on avait un supplice horrible, l'écarlellement, précédé et assaisonné du tenaillement. On

s'en fût tenu là. Mais M. de Guesle, procureur du roi, un magistrat bavard et insupportable érudit, tint à orner ce jugement des petits agréments qu'il avait lus dans les vieux livres, ajoutant aux tenailles le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, et un ingénieux mélange de cire et de soufre. Le tout volé d'enthousiasme.

Si on eût laissé faire la foule, T homme aurait été mis en pièces à la porte de la prison. Ce fut une scène horrible, plus cuisante pour Ravaillac que le fer et le feu. Il s'éleva une si épouvantable tempête de malédictions, que le pauvre misérable, qui avait cru le peuple pour lui, tombant dans cette mer de rage, s'abandonna entièrement. Il vit à quel point on l'avait trompé. Sur l'échafaud encore, il se tourna lamentablement vers le peuple, demandant en grâce qu'on donnât à l'âme du patient qui allait tant souffrir la consolation d'une prière, un Salve Regina, Mais la Grève tout entière hurla : « Judas à la damnation! »

Les princes et tout ce qu'il y avait de grands personnages avaient des fenêtres et se montraient fort curieux. Ils n'étaient pas rassurés, l'usage exigeant qu'entre les toitures on lui demandât des révélations.

A l'un des entr'actes, ce spectre effroyable, qui n'était plus qu'une plaie, mais gardait une âme,

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déclara qu'il parlerait. Le greffier, qui était là, fut bien obligé d'écrire.

Quand on se remit de nouveau à écarteler Kavaillac, la chose allant lentement, un gentilhomme, envoyé sans doute pour abréger, offrit un cheval vigoureux qui, d'un élan, emporta une cuisse. Dès lors, le tronc tiraillé, promené de tous côtés, allait battant contre les pieux. Cependant il vivait encore. Le bourreau voulait l'achever, mais il n'y eut pas moyen : les laquais sautèrent la barrière, et, comme ils portaient l'épée, ils plongèrent cent fois ces nobles épées dans ce tronc défiguré. La canaille prit les lambeaux; le bourreau resta, n'ayant plus en main que la chemise. On brûla la viande à tous les carrefours. La reine put voir du Louvre les Suisses qui, sous son balcon, en rôtissaient une pièce.

Le procès, que devint-il ? Je l'avais cherché en vain aux registres du Parlement. La place v est vide. Une note des papiers Fontanieu (Bibl.), qu'a copiée M. Capefigue, nous apprend que le rapporteur le mit dans une cassette et le cacha chez lui dans l'épaisseur d'nn mur; que la feuille écrite sur l'échafaud fut gardée par la famille Joly de Fleury, qui la laissa voir à quelques savants, et que, quoiqu'elle fût peu lisible, on y dislinguait le nom du duc d'Epernon et même celui de la reine.

Les voilà tous bien rassurés. Ravaillac en cendres vole dans l'air, et pas un atome n'en reste. La curée peut commencer:

1° LEspagne eut le pouvoii*. L'ambassadeur d'Espagne avec le nonce, Concini et d'Epernon, forment le conseil secret qui dicte à la reine ce qu'elle dira aux ministres; on garde les vieux ministres d'Henri lY, Villeroy, Jeannin, Sillery;

2° Le trésor de la Bastille est partagé entre la bande. Guise eut deux cent mille écns ; Condé, deux cent mille^ livres de rentes, etc., etc.

3" Le mariage qu'avait le plus craint Henri lY, celui de Guise avec la grande héritière de France, mademoiselle de Montpansier, s'accomplit. Henriette d'Entragues cria, réclama; mais la reine, devenue sa meilleure amie, lui fit entendre raison;

4° Concini en prit de l'émulation. Il voulut donner sa lille au fils du premier prince du sang. Pourquoi pas?Yisil)lement, il succédait à Henri lY. Outre le marquisat d'Ancre, il s'étnit fait donner les places du Nord, les villes de la Somme, Péronne, Amiens, et il voulait au Midi avoir Bourg en Bresse, la barrière contre la Savoie. Ainsi le royaume n'avait rien perdu ; sous Lépée de Concini, au défaut de celle du roi, il pouvait dormir en paix.

Concini ne couchait pas, il est vrai, dans le ht du roi, mais il occupait un hôtel qui, par un pont

je'.é sur les fossés du palais, l'y faisait entrer à toute heure de nuit; les Parisiens, sans ambages, l'appelaient le pont d'amour. La reine avait eu la faiblesse d'accorder ce grand mariage qui eût proclamé sa honte et la royauté de Concini. Mais elle ne tint pas parole, soit qu'alors le beau Bellegarde eût fait du tort à Concini, soit qu'elle eût quelques remords et fût plus froide pour lui, ne lui pardonnant pas sans doute de l'avoir trop bien instruite du crime qu'on allait faire pour elle.

L'argent s'en allait si vite, que, pour ralentir un peu la débâcle, Villeroy lui-même proposa de rappeler le ^vanà refiiseur, Sully. A peine y fut-il que personne ne le supporta, moins la reine que tout autre. Elle voulait tirer de la caisse un million antidaté, comme dépensé par Henri lY. Cette fraude était habituelle. Et le chancelier employa cinq années durant le sceau du feu roi pour fausser les dates. Sully refusa le million et se retira chez lui, ne voulant couvrir les voleurs.

Pour endormir l'opinion, on avait laissé Piohan, gendre de Sully, mener au Rhin quelques troupes. On avait confirmé FEdit de Nantes, diminué la gabelle, et retiré quelques édits. Ainsi le gouvernement, de trois manières à la fois, fondait, s'évanouissait, recevant moins et donnant

plus; enfin, gaspillant sa réserve. On licencia les troupes, à la grande joie de TEspagne.

Tout le monde restait armé, excepté l'Élat. L'insolence des jeunes nobles était incroyable. Ils bâtonnaient les magistrats. La nuit, ils couraient à grand bruit, réveillaient toute la ville. Les plus grands ennemis d'Henri IV le regrettaient. Henriette, elle-même, disait de ces coureurs de nuit : « Oh ! si notre petit homme pouvait revenir! comme il empoignerait le fouet pour chasser ces petits galants et tous les marchands du Temple ! »

La reine, poussée à bout, surmenée par Concini, qui n'avait ni sens ni mesure, fut maintes fois vue se retirant dans une embrasure de fenêtre, et le mouchoir à la main. Elle pleurait, en pensant à F autre, si bon, qui la supportait tant!

Le mouvementemportait tout. L'Université et le Parlement avaient accusé les Jésuites; d'Épernon les appuya, allant à tous leiu's sermons, et finit par dire : « Qui les attaque m'attaque. » Le Parlement se rejeta sur un livre du cardinal Bellarmin, qui faisait des rois les sujets de Rome. Le président dit que cela revenait à canoniser Piavaillac. Mais le roi fit défense expresse à son Parlement de soutenir les droits de la royauté et la sûreté des rois.

L'homme populaire du moment, c'était ce Condé (vrai ou faux). Popularité bien injuste. En caressant le Parlement et les huguenots, il n'en était pas moins le partisan avoué des Jésuites, le serviteur de l'Espagne dans l'affaire des deux mariages. On crut, fort à la légère, que Condé ou Soissons, son oncle, abandonnerait d'Épernon, et on laissa échapper contre celui-ci la voix du cachot, celle de cette dame d'Escoman qui s'était montrée si hardie à vouloir sauver Henri IV. Notre chroniqueur Lestoiie est ici grand historien. On voit bien qu'il va mourir, et qu'il a plus que jamais le respect de la vérité.

c( Comme un de mes amis disait au président de Harlay que cette femme parlait sans preuves, ce bon homme levant les yeux et les deux bras au ciel : « 11 n'y en a que trop, dit-il, il n'y en « a que trop! El plût à Dieu que nous n'en vis- « sions point tant! »

D'Épernon alla le voir et lui demander nouvelles du procès : « Je ne suis pas votre rapporteur ; je suis votre juge. » Il insista etfrontément comme ami: « Je n'ai point d'amis. »

D'Épernon ne cachait point qu'il voulait la mort de la d'Escoman.

Ce méchant homme avait pour maîtresse la plus- méchante femme de France, une bourgeoise fort laide, d'un bec infernal, la Du Tillel. C'est

celle que Talleinant admire, et dont il ramasse l'ordure. On jeta cette feinnic à la d'Escoman, pour la dévorer de paroles. Moyen danfiuser le public, deux filles qui se chantent pouille, se jettent au nez leurs scandales, se gourmcnt, se roulent. La d'Escoman, galante ou non, mais si dévouée, si courageuse, n'en reste pas moins à jamais un martyr de l'humanité.

D"Epernon se serait dcfnit deHarla\ .de manière ou d'autre. Mais il avait quatre-vingts ans. On Jui fit entendre qu'il devrait se retirer, vendre sa charge, ce qui serait un beau denier pour sa famille. Ce qui le décida aussi, c'est qu'il réfléchit que si on poussait la chose, si on ■déshonorait la reine, toute autorité périssait. Le 5 mars 1612, Harlay étant encore là, un ■étrange arrêt lui prté, qui ne déchargeait per- .sonne, mais qui, vu la qualité des accusés, ajournait tout, élargissait quelques subalternes, cl ne retenait en prison que la d'Escoman, dont 1 accusation subsislait, et qui, à ce litre, eût dû èlre d'abord élargie.

lïarlay avait cru avoir pour successeur son ami De Thon, l'illustre historien. Mais la reine s'écria : « ]Son faro maj. » Harlay lui oliligé de vendre à une âme damnée des Jésuites.

Paris jugea ce jugement. Lestoile dit Irislemenl de la dame d'Escoman ; « A se bander

contre les grands pou)' le bien public, on ne gagne que coups de bâton, n

Ce gouvernement ne descendait pas, il se précipitait, tombait comme une pierre au fond d'un puits. 11 était grand temps qu'il eut l'appui de l'Espagne. Le 30 avril 1612, Villeroy si^na le double mariage et le traité de secoursl'Espagnol y promettait d'entrer au besoin avec une armée pour appuyer la reine. Le trône, isolé de tous, n'avait d'ami que l'ennemi.

Concini avait irrité à la fois les princes, les grands, les ministres même. Un homme fort intrigant, ancien agent de Biron, le vieux de Luz, lui conseillait doter la Bourgogne à Bellegarde. Les Guises, amis de Bellegarde" et de d'Epernon, assassinèrent ce de Luz aux portes du Louvre. La reine se sentit insultée, eut l'idée de faire tuer les Guises et d'Epernon. Pour oser une telle chose, il fallait l'appui de Coudé, et, pour l'obtenir, Ctsucini voulait qu'on lui donnât le château de Bi^rdeaux. Cela tourna h girouette. Elle s'emporta contre Coudé, se donna toute aux Guises, leur fit don de cent mille écus, et le chevalier de Guise, qui avait tué de Luz, et tué encore sou fils, eut de cette femme insensée la lieutenance de Provence. Bellegarde, première origine du débat, se fit donner les places des deux assassinés.

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Concini, jaloux de Biillegarde, complotait (contre la reine!) avec Condé et Bouillon. Elle le calma en lui donnant le bâton de maréchal, qu'il avait si bien gagne.

La reine s'avilissant ainsi, les princes, Condé et Vendôme, espéraient en profiter. Ils prennent les armes. La reine jette tout à leurs pieds,, promet tout. Ils se croient maîtres, mais personne ne les soutient. La reine n'a qu'à montrer son petit roi à cheval. Le peuple se rallie à riinocence de l'enfant. Elle se sent usée cependant, et se retire derrière son fils, en le déclarant majeur.

Elle frémissait sous cet abri. Celui qu'elle craignait le plus, ce n'était aucun des vivants. Pour qui aurait été le peuple? pour le signore Concini ou pour le prétendu Condé?

Le vrai vivant, c'était le mort. Henri lY i-isqnait de ressusciter. Par la voix de la d'Escoman, il réclamait, accusait du fond de la Con-

ciergerie.

Et, à côté de cette femme, un témoin terrible arrivait, un homme assassiné, Lagarde, assassiné par d'Épernon pour avoir averti le roi et d'avance nommé Ravaillac. Lagarde venait montrer ses plaies devant la France, mandée aux Etats généiaux.

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