‹ Henri IV et RichelieuChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Progrès de la conspimlion. ^- Fuite do Coudé. — 1G09.

On avait veiulii, en 1607, à la grande foire de Francfort, plnsienrs livres d'astrologie où l'on disait que le roi de Fi'ance périrait dans la cinquante - neuvième année de son âge, c'est-àdire en 1610, qu'il ne serait pas heureux dans son second mariage, quil mourrait de la main des siens, ne laisserait pas d'enfonls légitimes, mais seulement des bâtards. Ces livres vinrent à Paris, et chacun les lut. Le Parlement les fit saisir.

Lesloile, qui les vit, raconte que, la même année 1607, un prieur de Montargis trouva plusieuis fois sur l'autel des avis anonymes de la prochaine mort du roi. H fit passer ces avis au

chancelier, qui n'en liiil compte. Le même prieur le coulait plus lard à Lcstoile en pleurant.

En 1609, le docteur en théologie Olive, dans un livre impiimé avec piivilége et dédié à Philippe m, annonçait pour 1610 la mort du roi de France. [Mém. de Richelieu.)

On pouvait prédire qu'il serait tué. Chacun le croyait, le pensait et s'arrangeait en conséquence. La prédiction, en réalité, préparait Tévéncment; elle ad'ermissait les fanatiques dans l'idée et l'espoir d'accomplir la chose fatale qui était écrite là-haut.

A l'entrée de D. Pèdre à Paris, le roi, étant en voiture avec la reine, se rappela qu'on lui avait prédit qu'il serait tué en voiture, et, le carrosse ayant penché, il se jeta brusquement sur elle, si bien qu'il lui enConça au front les ])ointe5 des diamants qu'elle avait dans ses cheveux, {devers.)

Ces craintes n'étaient pas vaines. Au départ de D. Pèdre (février 1609), on put voir qu'il n'avait pas perdu son temps. Lèvent d'Espagne, le souffle de haine et de discorde, souffla de tous côtés. D'abord au Louvre; la reine trouvait impardonnable le refus des mariages espagnols. Ces glorieux mariages, qui (dans ses petites idées de petite princesse italienne) étaient roiympe et l'Empirée, manques, perdus par son

maii! el les basses idées d'Henri IV de marier ses enfonls en Lorraine, en Savoie ! Celle fermeté loiite nouvelle dans un homme qui cédait toujours, celait entre elle et lui un plein divorce. Le roi crut, ce mois même (février 1609), l'apaiser et la regagner, lui offrant de renoncer à tonte femme, si elle renvoyait Concini. Sans s'arrêter aux rebuffades, il se rapprocha d'elle, et elle devint enceinte (d'une fille, la reine d'Angleterre); mais le cœur resla le même, la rancune plus grande d être niFidèle à Concini.

Celui-ci, loin d'être chassé, était si foit chez elle, si absolu à ce moment, qu'un oncle de la reine, Juan de Médicis, lui ayant déplu, il le lit chasser, quoiqu'il fût fort aimé du roi. Concini et Léonora , plus lard accusés, non sans cause, de l'avoir ensorcelée, l'avaient certainement assolie au point de lui faire croire qu'il faisait jour la nuit; ils lui persuadèrent que son mari (et Henri IV!) au moment même où il se raj)prochait d'elle, voulait l'empoisonner. Elle \e crut si bien, quelle ne voulut plus dîner avec lui, affichant la défiance, mangeant chez elle ce que sa Léonora apprêtait, refusant les mets de son goût que le roi choisissait de sa table et lui envoyait galamment.

Ces brouilleries publiques enhardirent tout le monde contre le roi. Les jésuites jouèrent

double rôle, le flall.inl par Cotlon, l'attaquant par un P. Gauthier. On devinait fort bien que, tant que le roi n'entamerait pas la grande guerre, il emlurerail tout des calboliijues. Ce Gauthier, en pleine chaire, ouvre la croisade contre les huguenots, contre le roi même. Les sermons de la Ligue recommencent à grand brnit. On ne s'en tient pas aux paroles, on les traduit en actes. En Picardie, un lemple rasé par un prince du sang, le comte de Sainl-Pol. A Orléans, un cimetière des huguenots menacé, violé, s'ils ne fussent accoiu'us en armes. A Paris, sous les yeux du roi, le chemin de Charenton infesté par le peuple, le bon peuple des sacristies; les gens qui vont au prêche insultés à coups de pierre, entre autres un malheureux infiime sur qui on lâchait les enfants; ils le liraient, ils le battaient; n'y voyant pas, il ne résistait guère. La foule appelait ce pauvre homme VAveugle de la Charentmi.

La Rochelle se fortifia, à tout événement.

Le roi ne faisait rien. Les Guises impunément tentèrent |»lusieurs assassinats. Le jour mêmeoii le roi défendit les duels, un i]c> Guises en cheiche un. Ils se succédaifut près d Henriette, moins par amour, ce semble, que pour faire pièce au roi. Toute sa vengeance fut de leur faire exécuter le traité de mariage; Ihéritière de iMer-

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cœur fut donnée enfin à Vendôme. Larmes , fureur el rcsislance. Les jeunes Guises s'en allèrent à Naples, au foyer des plus noirs complots , où le secrétaire de Biron , où les assassins de la Ligue avaient pris domicile, et (d'accord avec les jésuites) organisaient l'assassinat.

Le roi en eut nouvelle. Il lui arriva d'Italie un Lagarde, homme de guerre normand, qui, revenant des guerres des Turcs, s'était arrêté à Naples, et y avait vécu avec Hébert, secrétaire de Biron, et autres Ligueurs réfugiés. La garde raconta au roi qu'un jour, dînant chez Héberl, il avait vu enlrer un grand homme en violel, qui se mit à table et dit qu'en rentrant en France il tuerait le roi. Lagarde en demanda le nom; on lui dit: « M. Ravaillac, qui appartient à M. le duc d'Epernon, et qui apporte ici ses lettres. » Lagarde ajoute qu'on le mena chez un jésuite, qui était oncle du premier ministre d Espagne, le Père Alagon. Ce Père l'engagea fort à tuer le roi à la chasse, et dit : « Ravaillac frappera à pied, et vous à cheval. » Lagarde n'objecta rien, mais partit, et revint en France. Sur la route, il reçut une lettre de Naples où on l'engageait encore à tuer le roi. Reçu par lui à Paris, il lui montra celle lettre. Le roi dit à Lagarde : « Mon ami, tranquillise-

toi ; garde bien la lettre ; j'en aurai besoin. Quant anx Espagnols, vois-tn? je les rendrai si petits, qu'ils ne pourront nous faire du uial. »

Il avait entrevu plus qu'il n'eût voulu, que d'Epernon n'était pas seul là dedans. Il ne devina pas Henriette, mais bien les en tours de la reine. 11 sentit que Naples et Madrid étaient an Louvre, près de sa femme, que la noire sorcière Léonora avec l'insolent Concini pervertissaient, endurcissaient. Ils lavaient décidée à faire venir une dévote, la nonne Pasithée (c'était son nom mystique), que déjà on trouve nommée dans les Questions de Cotton au Diable : « Est-il bon que la mère Pasithée soit appelée? » Cette mère avait des visions, et savait par ses visions qu'il était urgent de saerer la reine, pour qu'on pût sans doute se passer du roi et trouver au jour de sa mort luie régence déjà préparée.

Le roi fut bouleversé de ces idées, n'en parla à personne. Il garda huit jours ce cruel secret, quitta la cour, resta senl à Livry et dans une petite maison de son capitaine des gardes. Puis, n'y tenant plus et ne dormant plus, il vint à l'Arsenal tonl dire à Sully (chap. 189, 190) : «Que (yoncini négociait avec l'Espagne, que la Pasithée, mise par Concini auprès de la reine, la poussait à se laire sacrer, qu'il voyait très-bien que leurs projets ne pouvaient réussir que par

sa mort, qu'enlin il avait un avis précis qu'on devait l'assassiner. »

Il se sentait si nnal au Louvre, qu'il pria Sully de lui faire arranger à l'Arsenal un tout petit logement; quatre chambres, c'était assez. Ainsi ce prince redouté de tonte l'Europe en était à ne pins coucher dans sa propre maison. Le signore Concini l'avait à peu près mis dehors, à la porte de chez lui.

Son irialhenr, son isolement, rendii'ent à sa passion une furiense force. Il avait cru devenir père de la princesse « et en faire la consolation de sa vieillesse. » Mais il se retrouva amant, amoureux fou. Elle en était un peu coupable; elle l'encourageait. Sans doute, elle en avait pitié. Un tel homme, un tel roi, celui dont l'Espagnol baisait l'épée à genoux, et si jiersécuté chez Ini, entouré de traîtres et d'eiiibûches, c'était sans donte de quoi attendrir un jeune cœur. Sa vieillesse n'était qu'un malheur de plus. Elle le comparait à son triste Condé, sournois, avare, si pressé pour la dot, si peu ponr la personne. Elle était dans une sitnalion singulière, mariée, toujours fille. Eile commença à se dire que le roi pourrait divorcer encore. Et son père, le connétable, peu satisfait sans donte de voir ce maria<:e sans mariage, eut les mêmes pensées.

Dans cette fermentation, la jeune fille fit un

coup (le lèle. Elle lit faire son portrait secrètement et l'envoya au roi. Coup suprême qui le foudroya et le rendit tout à fait fou.

Il se trouve, pour rendre la situation plus tragique, que, justement à ce moment (17 mai), Coudé se ravise, revient. Au bout de six semaines, il se souvient qu'il a épousé la princesse et fait valoir ses droits d'époux. Eclairé par sa mère, qui haïssait le roi (son bienfaiteur), Condé avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de l'aventure, qu'elle allait le poser comme adversaire du roi et l'exhausser énormément, le rendre précieux pour les Ligueurs et pour les Espagnols. Donc il vint, prit possession de sa jeune femme, justement irritée de cet oubli de six semaines, et, d'autorité, l'enleva, la cacha à Saint-\alery, bien sûr qu'on viendrait l'y chercher.

Il est probable qu'elle avertit le roi. Il en perdit l'esprit. Son désespoir lui lit faire une folie près de laquelle Don Quichotte, sur ta Roche pauvre, jouant le beau Ténébreux et faisant ses cabrioles, aurait passé pour un sage.

Il part à peu près seul et déguisé. A mi-chemin, un prévôt le prend pour un voleur, l'airête. Il lui faut dire : a Je suis le roi. » Il arrive. Coudé, averti, enlève encore sa femme, sur que le roi suivra et s'avilira d'autant plus.

Le secret n'en était pas un; les dames de la

princesse l'avaient bien reconnu. Mais le roi, éperdu d'amour, ne leur demandai l rien que de la laisser voir. Son rêve était de la contempler « à sa fenêtre, entre deux flambeaux, éclievelée. » Elle eut cette complaisance, et l'elfet fut si fort, qu'il tomba presque à la renverse. Elle-même dit : « Jésus! qu'il est fou! »

Le lendemain, elle partant, il alla se mettre au passage, sous la jaquette d'un postillon, s'étanl appliqué, pour mieux s'embellir, une emplâtre sur l'œil. Elle souffrit de le voir si abaissé, laid et ridicule à ce point. Soit colère, soit pitié, pour lui donner une parole, elle cria du carrosse : « Je ne vous pardonnerai jamais ce tour-là î »

Grand succès pour Coudé. La partie était belle pour lui. Il en pouvait tirer deux avanla«;es : ou de l'argent, beaucoup d'argent, et il inclinait à cela; ou bien (chose plus agréable à sa mère) une rupture avec le roi, qui le constituerait candidat de l'Espagne au Irône de France. Si les Espagnols avaient désiré avoir en main le petit bâtard d'Enlragues, combien celui-ci valait mieux! La guerre venant, ils l'opposaient au Béarnais, faux converti, relaps, apostat, renégat. Et, même après la mort du roi, ils lui offrirent, en effet, de déclaier Louis Xïll illégitime, bâtard adultérin, et de le porter au trône.

Cependant la petite femme, qui brûlait d'être reine, avait signé secrètement une demande de divorce. Mais la mère et le lils Tenlèvent. Ayant pris de l'or espagnol qu'un médecin leur apporta, malgré ses pleurs, ses cris, ils la mènent d'un trait à Bruxelles.

Toute la situation était changée au profit de l'Espagne. Maintenant, si le roi commençait la guerre préparée depuis dix ans, on allait rire; vieux chevalier errant, il auiait l'air seulement de courir après sa princesse. Tout le monde serait contre lui. Sa cruauté à Tégard de son épouse infortunée, sa tyrannie dans sa famille, sa violence effrayante qui forçait son pauvre neveu de fuir, n'ayant nul autre moyen de soustraire sa femme aux derniers affronts, tout cela éclatait dans l'Europe, au profit du roi catholique, protecteur des bonnes mœurs et défenseur de Topprimé.

L'Espagne, en si bonne cause, ne pouvait manquer d'assistance. Le ciel devait se déclarer, et, ne fît-il plus de miracles, il en devait un cette fois pour la punition du tyran et la vengeance de Dieu.

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GHAPiTRE \I1.

Mort crUeiin IV. — IGIO.

Il y avait à Angoulême, place du duc d'Épernoiî , un homme fort exemplaire, qui nourrissait sa n:ère de son travail et vivait avec elle en grande dévotion. On le nommait Ravaillac. Malheureusement pour lui, il avait une mine sinistre qui mettait en défiance, semblait dire sa race maudite, celle des CJiicanous de Rabelais, ou celle des Chats fourrés, hypocrites et assassins. Le père était une espèce de procureur, ou, comme on disait, solliciteur de procès. Le lils avait été valet d'un conseiller au Parlement, et ensuite homme d'affaires. Mais, quand les procès manquaient, il avait des écoliers qui le payaient en denrées. Rref, il vivait honnêtement.

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Il avait eu de grands malheurs, son père ruine, le père et la mère séparés. Enfin, un meurtre s'élant fait dans la \ille, on s'en prit à lui, uniquement parce qu'il avait mauvaise mine. On le tint un an en prison. Il en sortit honorablement acquitté , mais endetté, ce qui le remit en prison. Là, seul et faisant maigre chère , il advint qne son cerveau creux commença à s'illuminer. Il faisait de mauvais vers, plats, ridicules, prétentieux. Du poëte au fou, la distance est minime. Il eut bientôt des visions. Une fois qu'il allumait le feu, la tête penchée, il vit un sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme. Le sarment jouait un grand rôle en affaires de sorcellerie ; un plus modeste aurait craint une illusion du diable. Mais celui-ci, orgueilleux, y vil un miracle de Dieu. Ce sarment était devenu une trompe sacrée d'archanges qui lui sortait de la bouche et sonnait la guerre ,• la guerre sainte, car de sa bouche, à droite et à gauche, s'échappaient des torrents d'hosties.

Il vit bien qu'il était destiné à une grande chose. Il avait été jusque-là étranger à la: théologie. Il s'y mit, lut, étudia, mais une seule et unique question, le droit que tout chrétien a de tuer un roi ennemi du pape^

Mariana et autres faisaient grand bruit alois. Qui les lui prêta ? qui le dirigea ? c'est ce qu'on n'a pas voulu trop éclaircir au procès. Tout au moins il en avait bien profité, et était ferré là-dessus.

A sa sortie de prison, il confia ses visions, et le bruit s'en répandit. On fit savoir au duc d'Epernon qu'il y avait dans sa ville d'Angoulêii:e un homme favorisé du ciel , chose rare alors. Il l'apprécia, s'intéressa à Ravaillac, et le chargea d'aller solliciter un procès qu'il avait à Paris. Il devait, sur son chemin, passer d'abord près d'Orléans , au château de Malesherbes, oii il eut des lettres du père Entragues et d'Henrielle. Ils lui donnèrent leur valet de chambie, qui le fit descendre à Paris, chez la dame d'Escoman, confidente d'Henriette.

Celle-ci fut un peu effrayée de cette figure. C'était un homme grand et fort, chaipenlé vigoureusement, de gros bras et de main pesante, fort bilieux, ronx de cheveux comme de baibc, mais d'un roux foncé et noirâti'e (ju'on ne voit qu'aux chèvres. Cependant , il le fallait, elle le logea, le nourrit, le trouva très-doux, et, se repentant de son jugement sur ce lion personnage, elle le chargea môme d'une petite affaire au Palais.

Il resta deux mois à Paris; que lit-il ensuite ? Lagarde nous l'apprend ; il alla à Naples pour le duc d'Epernon ; il y mangea chez Hébert, et lui dit qu'il tuerait le roi. C'était le moment, en effet, où le roi avait garanti la Hollande et refusé le double mariage d'Espagne. H ne restait qu'à le tuer. Ravaillac, de retour à Paris, vit la d'Escoman, à l'Ascension et à la Fête-Dieu de 1609. Il lui dit tout, mais avec larmes ; plus près de l'exécution, il sentait d'étranges doutes et ne cachait pas ses perplexités.

Cette d'Escoman, jusque-là digne confidente d'Henriette, femme galante et de vie légère, était pourtant un bon cœur, charitable, humain. Dès ce jour, elle travailla à sauver le loi ; pendant une année entière, elle y lit d'étonnants efforts, vraiment héroïques, jusqu'à se perdre elle-même.

Le roi pensait à toute autre chose. S:i grande affaire était la fuite de Coudé. En réalité, et, toute passion à part, on ne pouvait laisser tranquillement dans Jes mains des Espagnols un si dangereux instrument. Le manifeste qu'il lança visait droit à la révolte. Pas un mot de ses griefs : il ne s'occnpail que du peuple ; il n'avait pu rester témoin des soudrances du peuple. C'était dans l'inté-

rêt du peuple qu'il s'était réfugie chez nos ennemis, et qu'il donnait des prétextes pour la guerre et la guerre civile.

Ce manifeste eut de l'écho. Condé avait fort caressé les parlementaires , spécialement M. De Thou. Dans la noblesse mécontente, quelques-uns se mirent à dire que, pas un enfant du roi ne venant de lui, Condé lui succéderait. Au Louvre même, on répandait un quatrain prophétique qu'on disait de Nostradamus, oii le lionceau fugitif devait trancher les jours du lion.

L'Autriche prit du courage quand elle vit ainsi le roi tellement menacé par les siens. L'Empereur décida hardiment la question du Rhin, déclara Clèves et Juliers en séquestre, et les fit saisir par son cousin Léopold. Il fallait de grands calmants et force opium pour faire avaler cela; Cotton n'en désespérait pas, le roi paraissant disirait, affolé par sa passion, et l'Espagne lui jetant l'appât de lui rendre la princesse. Ln homme dévoué aux jésuites lui fut présenté par Cotton pour être envoyé à Clèves. Le roi leur en donna l'espoir, mais en envoya un autre, qui conclut (10 février 1610) avec les princes protestants le traité de guerre. Par trois armées à la fois, et trois généraux protestants, Sully, Lesdi-

guières eL La Force, il allait entrer en Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses canons étaient partis, une armée déjà en Champagne.

Les jésnites étaient joués. Leur homme, le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie, était laissé à Paris. Nul doute que ce litre même ne lui échappât. Le roi le caressait fort, mais il venait de faire couper la tête à un de ses protégés qui avait fait la bravade, au moment de l'édit contre les duels, de se battre et de tuer un homme; d'Epernon pria en vain, supplia, le roi tint ferme.

Plus cruellement encore la reine fut humiliée dans son cbevalier Concini. Ce fat, qui n'avait jamais guerroyé que dans l'alcôve, posait comme liomme de guerre. 11 affectait grand mépris pour les liommes de robe longue. Dans un jonr de cérémonie, le Parlement défilant en robes rouges, seul des assistants, Concini restait couvert. Le président Séguier, sans autre façon, prend le chapeau, le met par terre. Cela ne le corrigea pas. Peu après, affectant de ne pas savoir le privilège du Parlement, où l'on n'entrait qu'en déposant ses armes à la porte, notre homme, en bottes, éperons dorés, l'épée au côté, et sur la tête le chapeau à panache, entre dans une chambre des enquêtes. Les petits clercs qui étaient là courent

à lui, abattent le chapeau. Concini avait cru qu'on n'oserait, parce qu'il avait avec lui une dizaine de domestiques. Grande bataille, un page de la reine vient à son secours. Mais les clercs ne connaissent rien. Concini reçoit force coups, esl tiré, poussé, houspillé. On le sauva à grand'peinc en le fourrant dans un trou, d'où on le tira le soir.

La reine avait le cœur crevé, non le roi. Lorsque Concini se plaignit d'une injure telle pour un homme d'épée comme lui, les parlementaires étaient là aussi pour se plaindre, et le roi, toujours rieur: « Prenez garde, dit-il, leur plume a le fil plus que votre épée. »

Cette fatale plaisanterie fut, sans nul doute, une des choses qui endurcirent le plus la reine. Elle se crut avilie, voyant son cavalier servant, son brillant vainqueur des joutes, qui avait éclipsé les princes, battu par les clercs, moqué par le roi. Elle avait le cœur trèshaut, magnanime, dit Bassompierre ; ce qui veut dire qu'elle était allière et vindicative. Pour la vendetta italienne, ce n'eût pas été trop qu'une Sainl-Barthélerny générale des clercs, des juges, etc. Mais plus coupable était le roi. La reine se boucha les oreilles aux avis que la d'Escoman s'elforçait de faire arriver. Celle-ci avait été au Louvre, lui avait fait dire, par une de ses fcm-

mes, qu'elle avait à lui donner un avis essentiel au salut du roi; et, pour assurer d'avance qu'il ne s'agissait pas de choses en l'air, elle offrait, pour le lendemain^ de faire saisir cerlaiues lettres envoyées en Espagne. La reine dit qu'elle récoulerait, et la fit languir trois jours, puis partit pour la campagne.

Bien étonnée d'une si prodigieuse insouciance de la reine, la pauvre femme pensa que le confesseur du roi peut-être aurait plus de zèle. Elle alla demander Cotlon aux jésuites de la rue Saint-Antoine. Elle fut assez mal reçue. On lui dit que le Père n'y était pas, rentrerait tard, et partirait de grand malin pour Fontainebleau. Désolée, elle s'expliqua avec le père procureur, qui ne s'émut pas, fut de glace, ne promit pas même d'avertir Colton, dit : « Je demanderai au

Ciel ce que je dois faire x\llez en paix, et

priez Dieu. — Mais, mon père, si l'on tue le roi ?... — Mêlez-vous de vos affaires. »

Alors elle le menaça. Il se radoucit : « .j'irai, dit-il, à Fontainebleau, o — T alla-t-il ? on l'ignore. Ce qu'on sait, c'est que l'obstinée révélatrice fut arrêtée le lendemain.

Incroyable coup d'audace ! ceux qui donnèrent l'ordre étaient donc bien appuyés de la reine, ou bien sûrs que le roi mourrait avant que l'affaire vînt à ses oreilles?

La d'Escoinan était si aveugle, que, du fond de sa prison, d'où elle ne devait plus sortir que pour être mise en terre, elle s'adressa encore à la reine. Elle trouva nioyen d'avertir un domestique intime, qui alors n'était qu'une espèce de valet de garde-robe, mais approchait de bien près l'apothicaire de la reine. Sans nul doute , l'avis pénétra , mais trouva fermée la porte du cœur.

Ravaillac a dit, dans ses interrogatoires, qu'il se serait foit scrupule de frapper le roi, avant que la reine fût sacrée et qu'une régence préparée eût garanti la paix publique. C'était la pensée générale de tous ceux qui machinaient, désiraient la mort du roi. Le premier était Concini. Il mit toute son industrie à hâter ce jour. iNi nuit, ni jour, la reine ne laissa au roi de repos qu'il n'eût consenti. Elle disait que, s'il refusait, on verrait bien qu'il voulait lui préférer la princesse, divorcer pour l'épouser. Le roi objectait la dépense. 11 lui fiillut pourtant céder. Elle lit une entrée magnifique, fut sacrée à Saint- Denis.

Le roi, au fond assez triste, plaisantait plus qu'à l'ordinaire. Quand elle rentra dans le Ijouvre, couronnée, en grande ])ompe, il s'amusa à lui jeter, du balcon, quelques gouttes d'eau. Il l'appelait aussi, en plaisantant, ma-

dame la régente. Elle prenait tout cela fort mal. En réalité, il lui avait témoigné peu de contiance, la faisant, non pas régente, mais membre d'un conseil de régence sans qui elle ne pouvait rien, où elle n'avait qu'une voix qui ne devait peser pas plus que celle de tout autre membre.

Sully dit expressément que le roi attendait de ce sacre les derniers malheurs. ...

Il était dans un abattement qui étonne quand on songe aux grandes forces qu'il avait, aux grandes choses qu'il était près d'accomplir. La Savoie l'avait retardé, il est vrai. Le pape tournait contre lui et. travaillait pour l'Autriche. Cependant il étnit si fort, il avait tant de vœux pour lui, tant d'amis chez l'ennemi, qu'il ne risquait rien d'avancer.

Qui lui manqua? son propre cœur.

C'est un dur, mais un haut jugement de moralité, une instruction profonde, que cet homme aimable, aimé, invoqué de toute la terre, mais faible et changeant, qui n'eut jamais l'idée du devoir, tomba à son dernier moment, s'affaissa et défaillit.

11 avait eu toujours besoin de plaire à ce qui l'entourait, de voir des visages gais. Toute la cour était sombre, "manifestement contre lui.

Il avait eu besoin de croire qu'il était aimé

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du peuple. Il raimail ; il le dit souvent dans ses lettres les plus intimes. Malgré des dépenses trop fortes de femmes et de jeux, l'administration était sage, et au total économe. L'agriculture a^ait pris un développement immense. Le roi croyait le peuple heureux. Eu réalité, tout cela ne profitait guère encore qu'aux propriétaires du sol, aux seigneurs laïques, ecclésiastiques. Ils vendaient leur blé à merveille, mais le pain restait très-cher, et le salaire augmentait peu. On vivait avec deux sols en 1500 ; en 1610, on ne vivait plus avec vingt, qui font six francs d'aujourd'hui ; l'ambassadeur d'Espagne les donnait à chacun de ses domestiques, et ils se plaignaient de mourir de faim.

Quand le roi, en 1609, aux approches de la guerre, ordonna quelques impôts, le président de Harlay, vénérable par son âge et par son courage au temps de la Ligue, opposa la plus vive résistance. Le roi s'indignait, mais les mêmes choses lui furent dites par le vieil Ornano, gouverneur de Guyenne, qui vint mourir à Paris ; il lui assura que le Midi ne pouvait payer, succombait sous le fardeau.

Il fut louché, retira deux de ses édits fiscaux. Mais en même temps il faisait (toujours dans sa triste bascule) une concession au clergé qui désespéra le Midi ; pour le

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Béarn, tout proteslanl, le rélablisscment forcé des églises catholiques et la rentrée des jésiiiles ; pour nos Basques, une commission contre les sorciers, qui les jugeait tous sorciers et qui eût voulu brûler le pays.

Sans savoir tout le détail de ces maux, il entrevoyait cette chose triste, que le peuple souffrait, gémissait, et qu'il n'était pas aimé.

Une scène lui fit impression. Un mendiant vient prendre le roi aux jambes, lui dit que sa sœur, ruinée par l'impôt et désespérée, s'est pendue avec ses enfants. Forte scène, et qui aurait mérité d'être éclaircie. Le roi venait au moment même de retirer deux impôts. On n'en dit pas moins dans Paris qu'il était dur et sans pitié.

Un jour que le roi passait près des Innocents, un homme en habit vert, de sinistre et lugubre mine , lui cria lamentablement : « Au nom de Noire-Seigneur et de la très-sainte Vierge, sire, que je paile à vous! » On le repoussa.

Cet homme était Ravaillac. Il s'était dit qu'il était mal de tuer le roi sans l'avertir, et il voulait lui confier son idée fixe, qui était de lui donner un coup de couteau.

De plus, il lui eût demandé si vraiment il allait faire la guerre au pape: Les suLlats le disaient partout, et, de plus , qu'ils ne

feraient jamais guerre dont ils fussent si aises. Troisièmement, Ravaillac voulait savoir du roi même ce que lui assuraient les moines, qtœ les huguenots prépamient le massacre des bons catholiques.

Tout cela faisait en lui une incroyable tempête. Une violente plaidoirie se faisait dans son cœur, un débat interminable. Il semblait que le diable y tînt sa cour plénière. Souvent il n'en pouvait plus, était aux abois. Une fois, il quitta son école, sa mère, s'alla réfugier dans un couvent de Feuillants ; mais ils n'osèrent le garder. Il eût voulut se faire jésuite. Les jésuites le refusèrent, sous prétexte qu'il avait été dans un couvent de Feuillants.

Il ne cacbait guère sa pensée, demandait conseil. Il parla à un aumônier, à un fenillant, à un jésuite. Mais tous faisaient la sourde oreille et ne voulaient pas comprendre. Au feuillant, il avait demandé : « Un bomme qui voudrait tuer un roi, devrait-il s'en confesser?» Un cordelier auquel il parla en confession de cet homicide volontaire (sans rien expliquer) ne lui demanda pas même ce que ce mot signifiait. C'est une cbose eflrayante devoir que, sur la niorl du roi, tous entendaient à demi-mot, ne se compromettaient pas, mais laissaient aller le fou. Ainsi rejeté, livré à lui-même, il eut f;iit

le coup, sans une idée qui lui vint el qu'il ajourna. 11 songea que c'était le temps de Pâques, et que c'était le devoir de tout catholique de communier à sa paroisse. La sienne était à Angoulème. Il quitta Paris , et y retourna. Mais là, à la communion, il sentit qu'un cœur tout plein d'homicide ne pouvait pas recevoir Dieu. Il voyait d'ailleurs sa dévole mère, bien plus agréable au ciel et plus digne, qui communiait. Il s'en remit à elle de ce devoir, laissa le ciel à sa mère et garda l'enfer pour lui.

Lui-même a raconté cela plus tard , avec d'abondantes larmes.

Au pied même de l'autel, pendant la communion, sa résolution lai rentra au cœui', et il s'y sentit fortifié. Il revint droit à Paris. C'était en avril (IGIO). Dans son auberge, il empoigna un couteau, le canha sur lui. Mais, dès qu'il l'eut, il hésita. 11 reprit machinalement le chemin de son pays. Une cliarrettc , sur la route, allait devant lui. Il y épointa son couteau, en cassa la longueur d'un pouce. Arrivé ainsi à Etampes, un calvaire qui était aux portes lui montrait un Ecce Homo, dont la lamentable figure lui rappela que la religion était crucifiée par le roi. 11 revint plein de fureur, el dès lors n'hésita plus.

De peur pour lui-même, .lucune. Un chanoine d'Angoulême lui avait donné un cœur de colon qui, disait-il, contenait un morceau de la vraie croix. Il est probable qu'on voulait l'affermir, le rassurer. Un homme armé de la vraie croix pouvait croire qu'invisible ou défendu par le ciel, il traverserait tout danger. Ravaillac, si indiscret, était fort connu, et, de même qu'on avait su fort longtemps que Maurevert , l'assassin gagé des Guises, devait tirer sur Coligny, on n'ignorait nullement que le tueur du roi fût dans Paris. Le dimanche, un ancien prêtre , devenu soldat , rencontrant près de Charenton la veuve de son capitaine qui allait au prêche, lui dit de quitter Paris, qu'il y avait plusieurs bandits apostés par l'Espagne pour tuer le roi, l'un entre autres habillé de vert, qu'il y aurait grand trouble dans la ville, et danger*pour les huguenots.

Il paraît que, même en prison, ces bruits circulaient, et parvinrent à la d'Escoman. Acharnée à sauver le roi, elle décida une dame à avertir un ami de Sully à TArsenal ; celte dame était mademoiselle de Gournav, fille adoptive de Montaigne. Sully, sa femme cl l'ami , reçurent Tavis, mais délibérèrent, le transmirent au roi, en ôlant les noms (sans doute de d'Epernon, de Concini et de la reine):

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« Si le roi en veut savoir davantage, dirent-ils, on le fera parler aux deux femmes, la Gournay et la d'Escoman. » L'avis devenait dès lors fort insignifiant. Le roi, qui en avait reçu tant d'autres n'y fit aucune attention.

Il était si incertain, si flottant, si trouble, qu'il ne distinguait guère ses amis de ses ennemis. Il montra de la confiance à Henriette d Entra gués, lui renvoyant à elle-même un homme qui l'accusait; et il montra de la défiance à Sully, ne voulant pas qu'il fît d'avance un traité avec une compagnie qui eût assuré les vivres.

Ce renversement d'esprit semblait d'un hommc^ perdu qui va à la moit. Tout en se moquanî de l'astrologie, il craignait ce moment prédit.. le passage du 13 au 14. Il devait partir dans trois jours, justement comme Coligny, quand il fut tué. La nuit du 13, ne pouvant trouver de repos, cet homme si indifférent se souvint de la prière, et il essaya de prier.

Le matin du vendredi 14, son fils Vendôme lui dit que, d'après un certain Labrosse, ce jour lui serait fatal, qu'il prît garde à lui. Le roi affecta d'en rire. Vendôme en parla à la reine, qui, plus ébranlée qu'on n'eût cru, par une contradiction naturelle, supplia le roi de ne pas sortir. 11 dîna, se promena, se jeta sur

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son lit, demanda l'heure. Un garde dit: «Quatre heures, » et familièrement, comme tous étaient avec le roi, lui dit qu'il devrait prendre l'air, que cela le réjouirait. » — Tu as raison Qu'on apprête mon carrosse. »

Quand la voiture sortit du Louvre, il ne dit pas d'abord où il allait, et il ne voulut pas de gardes, pour ne pas attirer l'attention. 11 allait à l'Arsenal, voir Sully malade. Mais, selon une tradition, il eût eu l'idée de passer d'abord chez une beauté célèbre, la fdle du financier Paulel , une rousse qu'on appelait la Lionne, pleine d'esprit, et de voix charmante. Un jour qu'elle chantait, trois rossignols, disait-on, en moururent de jalousie. Le roi avait pensé à elle pour en faire la maîtresse de son fils Vendôme, une maîtresse qui l'eût relevé, qui en aurait fait un homme, un Français, qui l'eût retiré de ses vilains goûts italiens.

11 faisait beau temps, le carrosse était tout ouvert. Le roi était au fond, entre M. de Montbazon et le duc d'Epernon. Celui-ci occupait le roi à lire une lettre. A la rue de la Féronnerie, il y eut un embarras, une voiture de foin et une de vin. Ravaillac , qui suivait depuis le Louvre , rejoignit , monta sur une borne, et fiappa le roi... « Je suis blessé! » En jetant ce cri , le roi leva le bras , ce qui

permit le second coup qui lui perça le cœur. 11 mourut au moment même. DEpernon jeta dessus un manteau, et, disant que le roi n'était que blessé, il ramena le corps au Louvre.

Une tradition veut qu'au moment où le coup fut fait Concini ait entr'ouvert la chambre de la reine, et lui ait jeté ce mot par la porte : a È ammazato. »

Nous n'aurions pas rappelé cette tradition, si la reine elle-même n'eût redit ce mot avec un accent de remords, de reproche, lorsque Concini fut à son tour assassiné.

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