‹ Henri IV et RichelieuChapitre 25 sur 36 · CHAPITRE XVll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVll

Du s;ibbat au moyen âge, et du sabbat au dix-seiitièuie siècle. L'akool et le tahae.

Je ne puis dire avec précision ce que fui le sabbat abâtardi du dix-septième siècle sans poser d'abord, dans son caractère original, le sabbat du moyen âge, tel que je le vois en Frauce. On sentira alors l'opposition, et on pourra mesurer le changement.

J'ai dit ailleurs [Pienaissance) ce que fut la sorcière, une création du désespoir. L'assemblée des sorcières, le sabbat, est la suite ou la reprise de Vorgie païenne par un peuple qui a désespéré du christianisme. C'est une l'évolte nocturne de serfs contre le Dieu du prêtre et du seigneur.

Le Diable avait eu loujoius une grande attraction, comme dieu des morts, qui pouvait rendre à Thomme tout ce qu'il regrettait. De là l'évocation mapique, l'appel aux morts (qu'on voit déjà dans la Bible). Le noir esprit apparaissait ici comme un consolateur qui, tout au moins pour un moment, pouvait rendre la félicité. La mère revoyait, entendait le fils qu'elle avait tant pleuré. La fiancée perdue sortait de son cercueil pour dire : « Je t'aime encore, » et pour être heureuse une nuit.

Roi de la mort, Satan devint roi de la liberté sous la grande Terreur ecclésiastique, quand tout flamboya de bûchers, quand un ciel de plomb s'abaissa sur les populations tremblantes, et que le monde se sentit abandonné de Dieu.

Je veux dire du Dieu de l'Eglise. Les dieux de la forêt, de la lande ou de la fontaine, reprenaient force. Contraint, le jour, d'adorer ce qu'on détestait, ou de répéter du latin, la nuit on rentrait dans la vie. Le cœur serré et l'esprit contracté se détendait vers la nature. Mais ces âmes de serfs, déformées de leurs chaînes, même alors restaient fort bizarres. La nature leur semblait charmée. « Pourquoi, dit-on à un berger, ton grand amour de la prairie? — Le Diable prit la figure d'un vean quand il von-

— '■Ho —

lut plaire à nia mèie. » Une femme possédée retournait toutes les pierres : « Ces pauvres pierres, dit-elle, Curent si longtemps sur un côté, qu'elles prient de les tourner sur l'autre, o

Cette femme donne aux pierres la vraie pensée de l'homme. Comme Ezéchiel, qui coucha des années sur le même côté, le peuple, reiidn de lassitude, ne voulait que se retourner. La règle du sabbat, c'est que tout serait j-iit à rebours, à l'envers.

31ais décrivons d'abord la scène.

On s'assemblait de préférence autour d'une pierre druidique, sur quelque grande lande. Une musique étrange, « surtout de certaines clochettes, y chatouillait » les nerfs, peut-être à la manière des vibrations pénétrantes de l'harmonica. Nombre de torches résineuses qui couraient çà et la jetaient une lumière jaune, en opposition aux brasiers de flamme rouge. Ajoutez une lu mière bleue qui ne semblait pas de ce monde. Ces sons et ces lueurs troublaient l'esprit, tl'an^figuraient la mouvante réalité, les ombres (|ui allaient et venaient, les démons dans leurs peaux de boucs. « Les hommes y devenaient des bêtes et les bêtes y parlaient. »

Une colonne de vapeur fantastique divisait ia scène, et faisait un demi-rideau. « Derrière trônait le Diable, en figure ténébreuse qui ne

veut êlre vue clairenieiiL » Ce qu'on y distinguait le mieux, c'étaient les attributs virils du dieu Priape, dont il avait les cornes et le velu, étant couvert d'une peau de bouc noir. Il faisait grand'peur aux nouveaux venus, aux enfants qu'on amenait. A cela près, le Diable (en France) est plus burlesque que terrible. Parfois, espiègle, on le voyait sauter du fond d'une grande cruche. Aux deux cornes du Pi iape antique dont son chef était décoré, on en ajoutait volontiers une troisième, qui était une lanterne pâle. Et, pour que ce seigneur des serfs ne cédât en rien aux autres seigneurs, pour qu'il fût aussi un monsieur, ses cornes honorablement étaient surmontées d'un chapeau.

L'esprit des vieux noëls et la gaieté rustique étaient dans tout cela. Ce peuple, dans ce court moment de liberté, jouait ses tyrans, se jouait lui-même. Le sabbat était une farce violente, en quatre ou cinq actes, où il se régalait de la conliefaçon hardie de son cruel tyran, lEglise, et de son vampire féodal.

Tout était-il critique? y avait-il un culte positif? et le Diable, en effet, était-il vraiment Dieu, père et roi de cette foule? Je ne vois pas cela clairement. Quoi qu'en disent les juges, sa primatie est bien plus apparente que réelle. Il semble moins une divinité vivante qu'un sym-

bole émaiicipîiteiir. Un iiiaiiiiequiii, un arbre, un tronc sans branche, faisait souvent ce rôlç, et il suffisait d'un Satan de bois.

On avait si cruellement abusé de l'idée de paternité et de divinité, que le serf navait nulle tendance à la reprodnire au sabbat. La fraternité seule y dominait visiblement. Une fraternité, il est vrai, barbare et sensuelle, un grossier communisme.

Ce communisme, du reste, n'était guère plus au sabbat qu'ailleurs; il était partout. Les ser- \ileurs même du château vivaient pêle-mêle entassés dans les galetas. Les communs succédèient, où tout était mêlé encore. Le logis à part ne commence que fort lard, et par la mansarde, c'est-à-dire sous Louis XIV.

Pour les serfs ruraux, l'intérêt du maître n'était pas de les isoler par familles, mais de les tenir réunis en une villa ou vaste métairie où un seul toit abritait, avec les bêtes, une tribu de même sang, un cousinage ou parentage d'une centaine de personnes. Quoique parents, le maître les considérait comme simples associés, et pouvait à chaque décès reprendre les profits de tous. De famille ou mariage qui efit autorisé l'hérédité, il ne daignait s'en informer. Le famille pour lui, c'était cette masse de gens qui mangeaient « à un pain et à un

pot, » qui « levaient et couchaient ensemble. » . L'Église cependant exigeait le mariage. Mais c'était une dérision. Pendant que le prêtre faisait sonner haut le sacrement, multipliait les empêchements et les difficultés de parenté, il absolvait, faisait communier le baron, dont le premier droit était le mépris du sacrement. Je parle du Droit du seigneur (si impudemment nié de nos jours). L'exigeait-il lui-même? Qu'importe? Forcée de monter au château pour offrir le denier ou le plat de noces (V. Grimm et toutes les coutumes), la mariée, dédaignée du seigneur, était le jouet des pages.

Faut-il s'étonner, après cela, de cette dérision universelle du mariage, qui est le fond de nos vieilles mœurs? L'Eglise n'en tenait compte, ne le faisant pas respecter. La noblesse n'avait d'autre roman que l'adultère, ni les bourgeois d'autic sujet de fabliau. Le serf n'y songeait même pas, mais il tenait beaucoup à la famille, à cette grande famille ou cousinage où tout était à peu près commun. Il n'était jaloux que de l'étranger.

Le sabbat du moyen âge, réunion peu i. ombreuse, n'était souvent que l'assemblée d'un parentage. On ne se liait guère aux voisins, et on ne les eût pas admis à la comj)licité de ces orgies de révolte. Cela aide à comprendre l'ex-

Irême liberté qui y régnail. Tout semblait permis en famille.

Premier acte. Dérision du mariage et contrefaçon du Droit du seigneur, tout à fait semblable, du reste, au début des orgies de Bacchus el de Priape. La nouvelle mariée s'offrait au Diable, qui l'épousait pour l'assemblée. On la fai--ait reine du sabbat.

Autre comédie. Les enfants, les simples, qu'on amenait pour la première fois, et qui étaient fort effrayés, rendaient liommage au seigneur Diable. Mais tout, au sabbat, devait se faire à rebours, à l'envers. Donc on les contraignait à faire hommage la tête en bas, les pieds en l'air el en tournant le dos.

L'osclage, le baiser du vassal au seigneur, ou du novice au supérieur, qui symbolisait l'offrande de la personne, devait se faire aussi à rebours, au dos du Diable, lequel, en retour, étonnait parfois le tremblant récipiendaire en lui soufflant l'es|)ril par une dérision indécente dont on riait beaucoup. Puis il lui remettait une gaule pour bâton pastoral, et lui disait : c< Pais mes ouailles. » Et l'ouaille était un crapaud proprement habillé de vert.

Deuxième acte. Tout ceci n'était que pour rire. Mais voici le solide. Ce peuple famélique, jeûnant presque toujours, chose rare, ce jour-

- t>78 — làj il mangeait. Ceci n'était pas le moindre des miracles du Diable. Il n'y avait aucun couteau sur table, de peur que le repas ne fût ensanglanté. Avant les danses, on avait soin de renvoyer les enfants, en leur enjoignant d'aller paître les crapauds au ruisseau voisin.

Ces danses, vives, violentes, étaient le prélude de la fameuse ronde du sabbat, qui, de tous ces couples, emportés dans un tourbillon, faisait un élément, une force aveugle. Ils tournaient dos à dos, les bras en arrière, sans se Toir, ne regardant que la nuit, la fumée, le brouillard de la prairie fuyante. Bientôt personne ne connaissait plus son voisin, ni soimême. Par moments, les dos se touchaient, se heurtaient de façon rustique. On ne se sentait que dans l'ensemble, et comme membre du grand ■corps, confus, haletant, qui tourbillonnait.

Troisième acte. Cette unité brutale, confuse €t de vertige, en préparait une autre. La société communiait.

Et de quoi? Non pas de Dieu, mais d'ellemême. Elle se mangeait, et était son hostie. C'est la donnée de toutes les sociétés secrètes du moyen âge, fondées sur la fraternité, en haine de la paternité.

Mais comment se mangeait elle'/ Les juges font semblant de croire que c'était au sens

piopre. Il e^i trop évident que des réunions si fréquentes, qui se renouvelèrent pendant des siècles, ne mangeaient pas de chair Immaine.

La chair dont on communiait était {/Ictivement) celle d'un enfant de la société et de son dernier mort.

La cérémonie, du reste, était gaie et combinée pour faire rire la foule, pour venger le peuple du prodigieux ennui des offices dont on l'assommait. C'était la messe à Tenvers, la messe noire. Le célébrant, à lélévalion, se tenait la tète en bas, les pieds en l'air, avec une hostie de dérision, une rave noire, qu'il mangeait lui-même.

Il y avait là beaucoup de jongleries. Des diables agiles sautaient à travers les flammes, montrant aux nouveaux venus stupéfiés comment il fallait mépriser les feux d'enfer.

Les sorcières de profession effrayaient les simples. Elles baptisaient un crapaud, l'habillaient comme un enfant, et, après cette espèce d'adoption, ces tendres mères simulaient TinCanticide, en attaquant, démembrant l'animal avec les dents. Elles lui coupaient la tête avec un couteau, en roulant les yeux effroyablement, déliant le ciel, et lui disant : « Ah! Philippe, si je te tenais!.. »

Quatrième acte. Dieu ne répondant pas au défi par h foudre, on le croyait vaincu,

anénnli. Tontes les lois que l'Eglise imposait en son nom semblaient avoir péri, spécialement celles qui troublaient ie ])lus la famille rnstique, les empêchements canoniques de mariages entre parents. Le paysan n'aime que les siens, point du tout l'étrangère. Sous ce rapport, il garde l'esprit des tribus primitives. Il préfère sa parente, et, s'il y a quelque bien, il désire qu'il reste en famille. Dès l'enfance, la petite femme qu'il a en vue, c'est la compagne des premiers jeux, la cousine, la nièce, parfois la jeune tante. L'Eglise, qui interdisait In cousine au sixième degré, était directement hostile aux attractions naturelles. Dans la liberté du sabbat, on y revenait violemment, avec fureur. Le cousinage équivalait au mariage, et la petite société, dans un mélange aveugle, cherchait sa communion dernière, son rêve absolu d'unité.

Est-il vrai que le frère s'unît même à la sœur, comme en Egypte, à Sparte et à Athènes? Il est difficile de savoir si le fait est réel, ou une de ces fables répétées tant de fois pour donner l'horreur des sociétés secrètes.

Cinquième acte. Au départ de la foule, la clôture du sabbat se faisait par la mort du Di.ihle. Lui aussi, il devait périr. Habilement il sescamotait, laissait to\nber au feu sa peau

de bouc, et semblait s'évanouir aux flammes.

La foule s'écoulait, les lumières s'éteignaient. Sur la lande redevenue solitaire, tout semblant dé. mit, et Satan et Dieu, la sorcière restait victorieuse, et seule se faisait son sabbat réservé.

S ule? Elle l'était toujours, sans époux, sans famille. Objet d'horreur pour tous, et faisant |)eur à tous, même aux aftiliés du sabbat, qui eût voulu en approcher? Et elle-même à qui se fût-elle confiée? A qui eût-elle voulu transuiettre ses dangereux secrets? Sun fils, enfant sans père, était le seul à qui elle se livrât. Contre la haine universelle du monde et cet accalilement de mnlédiclion monstrueuse, elle opposait un. monstrueux amour. C'était celui (In mage d'Orient; il ne se renouvelait qu'en épousant sa mère. De même, disait-on, pour perpétuer la sorcière, il fallait ce mystère im|)ie. A ce moment douteux où pâlissent les dernières étoiles, la mère et son jeune hibou, éiixir de malice, accomplissaient leur triste fêle. La lune fuyait ou se cachait.

Ces sauvages horreurs, si elles furent réelles, semblaient avoir disparu au seizième siècle. Je vois, au dix-septième, des familles régulières de sorciers, pères, mères, fils, filles. Ils rentrent dans la classe des hommes. Le Diable n'y perd rien. Et l'impiété peut-être

augmente. Si le lils n'est plus un monstre d'amour, il l'est souvent de haine, d'horrible ingratitude et de perfidie. Il n'est pas rare, dans les procès, de voir l'enfant, gagné, corrompu par les juges, leur servir d'instrument contre les siens, et parfois faire brûler sa mère.

Au sabbat, comme ailleurs, l'intérêt domine tout. C'est l'avènement de l'argent. Satan ne se contente plus de sa rude pierre druidique, il prend un trône doré. Les sorcières, sous leurs haillons, apportent au banquet de la vaisselle d'argent. 11 n'est pas jusqu'aux crapauds qui ne deviennent élégants; j'en vois qui, comme de petits seigneurs, sont vêtus de velours vert.

Le sabbat, pour les sorcières, devenait Maiment une a/faire. Elles faisaient payer un droil ■de présence; elles tiraient amende des absents. Elles vendaient leurs drogues ce qu'elles voulaient à tous ceux qui avaient peur d'elles.

Ce que la cérémonie avait peidu en terreur, en attrait d'imagination, elle le regagnait en plaisanterie. Le burlesque dominait. Au début du premier acte, la personne qui ouvrait le sabbat subissait une ablution très-froide, saisissante, qui devait faire faire mainte amusante grimace. C'était un divertissement dans le genre

(le Pourceaiignac. On ne peut en douter, d'après la deseription de l'instrument du supplice, « qui est long d'environ deux pieds, en partie de métal, puis tortillé et sinueux. » L'emploi d'une telle machine est un trait tout moderne. Du reste, ce divertissement était grossier, indécent, mais non impudique. Les enfants y assistaient et n'étaient renvoyés qu'aux danses.

Un point plus grave, c'est le quatrième acte. Les femmes disent unanimement que l'amour des démons leur était pénible, désagi'éable et douloureux, et qu'elles n'y étaient que victimes. La question capitale de savoii- si l'amour diabolique est fécond avait partagé le moyen âge. Peu d'auteurs croient à la fécondité. Nos Fran- <;ais, spécialement Boguet au Jura, Lancre au pays basque, qui ont la plus vaste expérience dans ces contrées où tous allaient au sabbat, aflirmenl que l'amour y était stérile, et « que jamais femme n'en revint enceinte. »

Cela jette un jour triste sur le sabbat de ce temps. Froide, égoïste orgie! L'amour non partagé!... Cela seul aurait dû, ce semble, convertir toutes les femmes, les éloigner. Et, au contraire, elles s'y précipitent toutes.

Pourquoi? Il faut le dire, dans ces grandes misères, liélas! c'est que l'on y mangeait. Les veuves, chargées d'enfants, trouvaient, en les

offiaiil au Diable, un patron large et généreux qui régalait les pauvres avec l'argent des ri-

Chr<,

Ia'S filles y cherchaient les danses. Elles étaient folles surtout des danses moresques, dramatiques, amoureuses.

Si la foi au Diable était faible, si l'imagination tarissait, on y suppléait par d'autres moyens. La pharmacie venait au secours. De tout temps, les sorcières avaient employé les breuvages du trouble et de la folie, les sucs de la belladone, et peut-être du datura, rapporté de l'A.^ie Mineure. Le roi du vertige, Therbe terrible dont le Vieux de la Montagne tirait le lia.-chich de ses Hassassins, ce fameux Pantagruel ion de Rabelais, ou, pour dire simplement, le chanvre, fut certainement de bonne heure un puissant agent du sabbat.

\ l'époque oii nous sommes, l'appât du gain avait conduit les apothicaires à préparer toutes ces drogues. Nous l'apprenons par Leloyer. Ce bon homme est terrifié de voir que l'on vend maintenant le Diable en bouteilles : « Et plût au ciel, dit-il, qu'il ne fût pas si commun dans le commerce ! »

Mol instructif et Iriste. A partir de celle époque, on recourut de plus en plus à cette brutalité de prendre l'illusion en breuvages, la

rêverie en fumigation. Deux nouveaux démons étaient nés : l'alcool et le tabac.

L'alcool arabe, l'eau-de-vie distillée chez nous au treizième siècle, et qui, au seizième, est encore un remède assez cher pour les malades, va se répandre, offrir à tous les tentations de la fausse énergie, la surexcitation barbare, tin court moment de furie, la flamme suivie du froid mortel, du vide, de l'aplatissement.

Dautre part, les narcotiques, le pétun ou nicotiane (on l'appelle maintenant le tabac), substitue à la pensée soucieuse l'indifférente rêverie, fait oublier les maux, mais oublier les remèdes. Il fait onduler la vie, comme la fuuiée légère dont la spirale monte et s'évanouit an hasard. Vaine vapeur oii se fond l'homme, insouciant de lui-même, des autres, de toute affection.

Deux ennemis de l'amour, deux démons de la solitude, antipathiques aux rapprochements sociaux, funestes à la génération. L'homme qui fume n'a que faire de la femme; son amour, c'est cette fumée îdù le meilleur de lui s'en va. Veuf dans le mariage même, qu'il le fuie, il fera mieux.

Cet isolement fatal commence précisément avec le dix-septième siècle, à lapparition du tabac. Nos marins de Bayonne et de vSaint-Jean-

de-Luz, qui l'apportaient à bon marché, se mirent à fumer sans mesure, trois et quatre lois par jour. Leur insouciance naturelle en fut étrangement augmentée. Ils restaient à part des femmes, et elles s'éloignaient encore plus. Dès le début de cette drogue, on put prévoir son effet. Elle a supprimé le baiser.

Les jolies femmes de Bayonne, fières, hardies, cyniques, déclaraient au juge Lancre que celte infâme habitude des hommes leur faisait quitter la famille et les rejetait vers le sabbat, disant, en femmes de marins : « Mieux vaut le derrière du Diable que la bouche de nos maris. »

Ceci en 1610. Date fatale qui ouvre les routes où l'homme et la femme iront divergents.

Si celle-ci est solitaire, dépourvue du soutien de l'homme, je crains pour elle un amant. C'est ce consolateur sauvage, ce mari de feu et de glace, le démon des spiritueux. C'est lui qui, de plus en plus, sera le vrai roi du sabbat.

Cela rendra, dans quelque temps, le sabbat même inutile. La sorcière, en son grenier, seule avec le diable liquide qui la brûle et qui la trouble, se fera la folle orgie, toutes les hontes du sabbat.

Les feiniïies,\]ans tout le Nord, ont cédé aux spiritueux. Et les hommes partout au tabac. Deux déserts et deux solitudes. Des nations, des races entières, se sont déjà affaissées, perdues dans ce gouffre muet, dont le fond est l'indifférence au plaisir générateur et l'anéantissement de Tamour.

En vain les femmes de nos jours se sont tristement soumises pour ramener l'homme à elles. Elles ont subi le tabac et enduré le fumeur, qui leur est antipathique. Lâche faiblesse et inutile. Ne voient-elles donc pas que cet homme, si parfaitement satisfait de son insipide plaisir, ne peut, ne veut guère? Le Turc a fermé son harem. Laissez que celui-ci de même s'en aille par le sentier où nos aînés d'Orient nous ont précédés dans la mort.

Of

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