CHAPITRE XVI
Des mœurs. — Stérilité physique, morale et littéraire.
Je ne pouvais interrompre le lil de l'histoire politique tant qu'Henri IV n'était pas vraiment fini et clos dans le tombeau. Maintenant qu'il a sur la tête la pesante pierre des mariages espagnols, il ne bougera plus. La France est liée à la politique catholique. Elle fera la guerre à TEspagne, mais pour lui succéder en marchant dans le même esprit.
C'est le moment de regarder les grands faits moraux de l'époque, plus importants qu'aucun fait politique.
Ils sont tous en trois mots : sorcellerie, couvents, casuistique. El ces trois n'en font qu'un; ils signifient : stérilité.
On a surfait énormément ce temps. Cette vaine agitation de cour, d'intrigues, de dnels, ces 7'affinés du point d'honneur, ces fondations de couvents, tout cela, regardé à la loupe, a paru important. Des esprits fins, ingénieux et d'agréable érudition, des Ranke, des Cousin, des Sainte-Beuve, ont mis en relief les moinflres curiosités de la vie religieuse d'alors, les disputes d'ordres et de cloîtres, les conversions célèbres, et il n'est pas une ligne, une parole des belles pénitentes d'alors qui n'ait été notée et célébrée.
J'aime le microscope, et je m'en sers. Nous lui devons une grande par lie des progrès récents des sciences naturelles. En histoire, il a ses dangers. C'est de faiie croire que des mousses et des moisissures sont de hautes forêts, de voir le moindre insecte et l'imperceptible infusoire à la grosseur des Alpes. Tous les petits personnages de ce pauvre temps-là se sont amplifiés dans nos micrographes historiques. Les Borromée et les Possevin sont de grands hommes, l'oratorien Bérulle est un grand iiomme, et le gentil saint François de Sales, puis tout à l'heure Jansénius et Saint-Cyran. Gens de mérite certainement, mais étrangement grandis par les coteries de leur temps et l'exagération du nôtre.
Eh bien, qu'ils soient grands hommes. Mais alors retirons ce titre à Shakspeare et à Cervantes (qui meurent ensemble alors, 25 avril 1616). Fermons le seizième siècle, et laissons là sa forte et âpre histoire, celle de d'Aubigné, pour l'honnête platitude de Matthieu. Nous avions un poêle de verve étincelanle (par qui Rabelais tourne à Molière), le puissant Mathurin Régnier; étouffons-le, et, à la place, intronisons sur le Parnasse le vide incarné : c'est Malherbe.
Sobre, sage écrivain, oii vous ne risquez pas de trouver une idée. Du rhythme, et rien dedans. C'est la muse au pain sec. Si la littérature représente la société, je reconnais dans ce poëte le grand homme d'un temps de jeûne, où les bergers se mirent à brouter avec les moutons.
J'ai médit du pédant Ronsard, capitan, matamore, monté sur son cothurne grec. Je ne m'en dédis pas. Mais qui méconnaîtrait le grand effort qu'il y eut en cette mauvaise école? Quelle chaude passion dans le maître! quelle flamme aux Amours de Ronsard! Tout au moins le tempérament, la pointe et l'aiguillon du mâle.
L'étincelle s'en trouve aux lettres d'Henri IV, si vives et si charmantes. Mais tout est fini dans Malherbe. La brutalité sotte avec laquelle il triomphe d'une femme, qui, dit-il, l'a comblé.
— l>6i montre assez qu'il iiaima jamais. (Ode de 1596.) Celte défailJance en amour, en poésie, tient à une chose, l'aplatissement moral, l'avénemenl de la prose, du positif ei de l'argent. Du moment qu'on perdit l'idéal de liberté qui avait apparu au seizième siècle, du moment où les sages, un Du Plessis-Mornay, découragèrent les hautes pensées, chacun, prolestants, catholiques, se rangea et se fit petit; chacun commença à s'occuper de ses petites affaires, l.e charme d'Henri IV, sa séduction^ sa corruption, n'y firent pas peu. Il avait trop souffert, il ne voulait que le repos, le plaisir. Il n'estimait personne, croyait fort peu aux hommes^ plus à l'argent. On a vu qu'à la fin il se méfiait de Sully. D'Aubigné raconte un fait triste. Le roi, rêvassant toujours son épouvantail, la république calviniste, voulait décidément le mettre à la Bastille. Le huguenot, qui le coiuiaissait, pour avoir enfin son repos, lui demande pour la première fois récompense de ses longs services, de l'argent, une pension. Dès lors, le roi est sûr de lui; il le fait venir, il l'embrasse ; les voilà bons amis. Le même soir, d'Aubigné soupait avec deux dames de noble cœur. Tout à coup l'une d'elles, sans parler, se mit à pleurer et versa d'abondantes larmes. Avec trop de raison ! Le jour oii d'Aubigné avait
élé forcé de prendre pension el de demander de l'argent, le grand seizième siècle était fini, et l'autre était inauguré.
On a vu un homme héroïque, le président Harlay, à son âge de quatre-vingts ans, iaire une triste affaire d'argent. On verra les Arnanld, famille d'Auvergnats très -honnêtes, de huguenots convertis, la vraie fleur de la robe, employer pourtant des moyens équivoques pour mettre deux abbayes dans leur famille.
Malgré Teffort sincère de dévotion qui les tiompait eux-mêmes, c'est, en réalité, un temps tiès -pauvre, de grande sécheresse, oii toutes choses ont baissé, les moyens, le cœur et l'es- ])oir, c( un temps serré, transi et morfondu. » Cela ne se voit bien qu'en entrant dans une maison. Voyons celle du gi'effier Lestoile, honorable bourgeois de Paris. Il n'aime guère les prolestants, et, d'autre [)art, il n'est guère catholique. Il croit que Rome, c'est Sodome, et toutefois il vent se tenir à ce tronc pourri de la papauté. Malade, il fait venir un moine, mais pour disputer avec lui.
Sa fortune a baissé, son âme aussi. En 1606. il achetait, et, en 1610, il vend. Son cabinet, ses livres, ses médailles, ses chèi'es petites curiosités, il faut qu'il s'en sépare. Cela ne suffit pas; il lui faut emprunter. Vieux tout à coup, il tousse,
il ressent Tàge qu'il avait oublié- il entend même un peu le léger bruit qui se fait à la porte... peu de chose, la mort qui frappe à petits coups. Mais il a des enfants, et il s'aperçoit qu'il est pauvre. Il a pour ses enfants de j^auvres ambitions; l'un, il veut le fourrer dans la ferme des sels (une caverne de voleurs, dit-il); l'autre pourrait être page, et où? dans la maison de Guise! On voit que le cœur s'apetisse... Nous cinglons à pleines voiles dans les temps de la [ilatilude.
Voilà ce que c'est que d'avoir été imprévoyant, généreux, charitable, comme l'a été Lestoile. Voilcà ce que c'est que d'avoir des enfants. Un ^uffirait, ou deux, et c'est beaucoup. Songez d'ailleurs que la bonne bourgeoisie qui achète souvent une terre noble ou une charge qui entioblit a grand intérêt à faire un aîné ou un fils unique qui ait tout et fasse un gros ma-
riage
On touche là aux pensées secrètes qui vont déterminer les mœurs du siècle.
Pendant que la terre devient stérile et (jue la subsistance va toujours tarissant, V homme aussi veut être stérile.
Et je ne parle pas seulement du paysan affamé et écrasé d'impôts, mais du noble qui n'en paye pas, du bourgeois, qui, comme magistrat, en est
exempt, ou, comme élu, syndic, etc., répartit l'impôt sur les autres de façon à ne rien payer.
Il est bien juste que l'on vienne au secours de tous ces pauvres riches, des gens aisés, exempts de charges. Leur second lils sera d'Eglise, riche de bénéfices, léger d'enfants (du moins connus). Les fdles mourront en religion. L'œuvre monumentale du siècle, c'est de bâtir partout ces vastes abris mortuaires où l'ennui les tuera sans bruit.
Cependant, dit le père, il est bien dur d'avoir (les filles qu'il faut doter pour les couvents. Pourquoi engendrer des enfants, s'il faut ainsi les faire mourir? Réflexion judicieuse que l'on soumet à son père spirituel. C'est à celui-ci de cliercher, d'imaginer% On ne le lâchera pas. De- Hiani, après-demain, toujours, on lui demandera d'inventer quelque moyen subtil de faire que la stérilité volontaire ne soit plus péché. C'est l'origine principale de la casuistique.
On ne veut pas pécher. Ou, s'il y a péché, on veut qu'il soit au confesseur, qui doit, non pas l'absoudre, mais le légitimer d'avance. Ou'il y prenne garde. S'il veut que son confessionnal ne soit pas déserté, reste à la mode, il faut qu'il trouve des recettes pour qu'on fraude le mariage en conscience.
Sinon^ qu'arriverait-il? j'ose à peine le dire.
Mais je crois qu'on fuirait l'église. Car ces gens-ci, au fond, sont moins dévols qu'ils ne le croient eux-mêmes.
Dans certaines contrées, le noble commençait déjà à fréquenter l'église du Diable, l'assemblée dn sabbat, l'orgie stérile où le peuple des campagnes était guidé par les sorcières dans les arts de l'avortement.
C'est là, en réalité, la cause principale qui étend si prodigieusement l'action des sorcières en ce siècle. Les vivres ont enchéri horriblement, et la rente pèse infiniment plus qu'aux temps féodaux. On ne pent plus nourrir d'enfants.
Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier de Serres, ne s'est pas vérilié.- C'était le bmi seigneur vivant sur ses terres, et traitant paternellement son paysan, par intérêt bien entendu. Ils avaient supposé que le loup se ferait berger. Mais le contraire arrive. Ce seigneur ne veut plus vivre qu'à la cour; il traîne là, à mendier une pension, pendant que sa terre dépérit et que ses gens jeûnent, maigrissent. Le paysan se donne au Diable.
Et la paysanne encore plus. Ecrasée de grossesses, d'enfants qui ne naissaient que pour mourir, elle portait, plus que l'homme encore, le grand poids de la misère. J'ai dit au qiiin-
zième siècle le triste cri qui lui échappait dans l'arnour : « Le fruit en soit au Diable! o El que lui servait, en effet, de faire des morts? ou, s'ils vivaient, d'élever pour le seigneur un misérable, un maladif, qui maudirait la vie et mourrait de faim quarante ans?
Lorsque la femme disait cela vers 1500, on vivait pour deux sous par jour. Combien plus le dira-t-elle en 1600, oià on ne vit plus avec vingt sous! La mort devient un vœu dans cette misère. Mais il vaut mieux encore ne pas naître; c'est par tendresse pour l'enfant qu'on ne veut plus qu'il vienne au monde. La stérilité, qu'on pourrait appeler une mort préventive avant la naissance, est toute la pensée de ce temps.
Cela rend au Diable, vieilli, affaibli, discuté, une force immense d'expansion. 11 est, avec les casuistes et les couvents, et en concurrence avec eux, le maître de la stérilité. Ce ne sont plus de sauvages bergers, de misérables serfs, qui viennent à lui timidement. C'est une foule mêlée, même des nobles et des belles dames (aux Pyrénées surtout) qui figurent à ses assemblées. L'évêque du sabbat est un seigneur avec qui le Diable, qui sait son monde, ouvre la danse. Prêtres et femmes de prêtres n'y manquent pas, et toute classe enfin y est
représenlée. Une de ces réiinious, près Bavonne. compta douze mille âmes. Dès lors, plus de mystère. Tout le peuple était au sabbat.