CHAPITRE XX
Luynes et le P. Arnoux. - Persécution des protestants. — 1618-1620.
N'a\ons-nous pas outre mesure appuyé sur une anecdote, sur un fait individuel? Nous ne le croyons nullement. Nous regardons ce procès comme jetant une grande lumière sur un fait collectif immense, sur l'existence intérieure des ordres religieux tellement multipliés à cette époque. Ce qui se passa dans un ordre modéré et raisonnable, soumis à la discipline Oratorienne et Doctrinaire, aidera à faire comprendre le drame que recelaient les autres, et qui, pendant tout le siècle, par de tragiques lueurs, continue de se révéler.
L'attention très-méritée qu'on a donnée de nos jours à Port-Royal, portée exclusivement sur cette
rare exception, a fait oublier .un peu trop la généralité des faits. Malgré l'effort incroyable avec lequel les divers partis religieux ont travaillé à étouffer ce qui transpirait de la vie des cloîtres, elle s'est montrée suffisamment, et l'on peut fort bien y suivre V Histoire de la Direction.
On vit aussi dans cette affaire la puissance terrible de publicité dont disposaient les ordres religieux. Les révélations de l'Ursuline Louise, acceptées des Dominicains, se répandirent avec l'autorité d'un livre de prophéties. Même de trèslibres esprits, non influencés par les moines, Jansénius et Sainl-Cyran, longtemps après, admettaient que Gauffridi avait été le Prince des magiciens, et, d'après Louise, en auguraient la prochaine venue de l'Anti-Christ.
Maintenant il faut savoir qu'en un siècle (à peu près de 1620 à 1720) les couvents, ces puissantes machines d'intrigue, multiplièrent à l'infini. Précisons les chiffres, au moins pour deux ordres nouveaux.
Les Ursulines formèrent trais cent cinquante congrégations enseignantes, divisées chacune en plusieurs maisons d'éducation ou pensionnats (peut-être mille maisons en tout).
Les Visitandines, en trente années seulement, avaient déjà cent couvents. J'ignore le nombre ultérieur. Mais l'on sait qu'à la fin du siècle une
seule ImmcJie des Visitanclines, celle du Sacré- Cœur, fonda en vingt années plus de quatre cents couvents.
Ursuliiies et Visitandiues, dirigées d'abord parles prèLi'es doctriuaires et par les évoques, le furent bientôt par les Jésuites, et devinrent, sous ieur main habile, un vaste clavier qu'on put l'aire résonner d'ensemble quand on voulut obtenir de grands effets d'opinion.
L influence de la Presse, ses voix diveigentes, son froid papier, où la foule éjielle le noir sur du blanc, tout cela en vérité est faible à côté des vives paroles, des chaudes, tendies et caressantes insistances de toutes ces religieuses sur les dames, et même les hommes, qui fréquentaient leurs parloirs. Ces dames, mères de leurs élèves, ou parentes et amies des religieuses, ou amenées par la dévotion, recevaient d'elles le mot d'ordre, venu des Jésuites, et s'en faisaient à la cour, à la ville, les zélées propagatrices. Ce mot, parti du Louvre, du P. Cotlon, du P. Arnoux, ou de la maison piofesse des Jésuites (rue Saint-Antoine), tombé dans ce monde inflammable de femmes ardentes et dociles, courait comme une traînée de poudre, et en un moment il était partout. Moins rapides les effets du télégraphe électrique. Notez qu'avec ces religieuses sédentaires tra-
vaillaient, d'ensemble, tout un monde de prêtres et de moines. Les ordres anciens, jaloux des Jésuites, comme les Mendiants, dans les grandes occasions, n'agissaient pas moins dans le même sens. S'il s'agissait, par exemple, d'un coup décisif à frapper sur les protestants ou les jansénistes, la machine épouvantable de deux ou trois mille parloirs répétant la chose et la faisant répéter par leurs visiteuses innombrables, était appuyée en dessous jusqu'aux derniers rangs du peuple par les religieux infimes, sj)écialement par quatre cents bandes errantes de Capucins.
Soit qu'il s'agît de peser en liant sur la cour par une force d'opinion qu'on faisait monter d'en bas, soit qu'il s'agît de répandre un faux bruit, une panique, une peur qui soulevât la foule et la rendît furieuse, on jouait de la machine. Si l'on ne disposait pas d'un peuple aussi inflammable qu'au temps de la Sainl- Barthélemy, en revanche, un art nouveau et un nouvel instrument étaient créés dont on pouvait tirer autant de résultats. C'est ce qui explique pourquoi, et dans l'Allemagne catholique, et en France, un parti tombé du grand fanatisme aux platitudes de la dévotion intrigante, n'en eut pas moins l'action énorme de la guerre de Trente-Ans, put faire la France
complice de l' Au triche contre l'Europe, contre elle-même, et fit ici en petit l'essai des futures Dragonnades.
Le changement de favoris ne changea absolument rien au grand courant des choses. Concini appartenait aux Espagnols, et voulait les appeler à son secours (Richelieu). Luynes ne fut pas moins Espagnol. Au moment de la crise, il s'offrait à l'Espagne pour une modique pension (Airh. de Simancas, ap. Capefigue).
Tout ce qu'il voulait, c'était de Targent. Il prit pour lui Ténorme fortune de CoBcini, et bientôt impudemment se fit connétable. Ses frères, Brantes et Cadenet, se déguisent en M. de Luxembourg et M. le duc de Chaulnes. Tous deux maréchaux de France.
Rien au dedans, rien au dehors. A grand'peine Lesdiguicres, alarmé dans son Dauphiné par l'Espagne, qui guerroie contre la wSavoie, obtient de faire une légère démonstration en faveur du Savoyard. Au dedans, Luynes promit des réformes, n'en fit point, et, tout au contraire, créa pour argent nombre d offices nouveaux (avec exemption d'impôts et droit de vexer le peuple). La langue ne suffit plus aux ;titres ridicules que le fisc inventa : auneurs de drap, vendeurs de poisson, élèves de l'écritoire, etc.
Le vrai changement au Louvre fut celui du Confesseur. Luynes osa prier le P. Cotton de se retirer. Mais ce fut pour demander aux Jésuites un autre confesseur du roi. Ils lui fournirent le P. Arnoux, bien plus propre que Cotton à les servir dans les circonstances nouvelles. Cotton avait été l'homme des temps d'Henri IV, des temps de ruse et de transaction. Il avait connu saint Charles Borromée, et il était aimé de saint François de Sales. Sa fortune fut singulière. La fille de Lesdiguières l'avait employé d'abord pour tourmenter doucement son père et l'amener à la conversion. Le vieux soldat, qui voulait se faire marchander plus longtemps, ajourna, mais il appuya le Jésuite auprès d'Henri lY : « Si vous voulez un bon Jésuite, dit-il, prenez le P. Cotton. »
On a vu comment Cotton se ligua avec la cour pour faire sauter Sully. Il échoua, et cependant se maintint par le parti espagnol, par la reine et par Concini. Mais il fallait un Jésuite plus hardi, plus violent, au moment oi^i éclatait la grande guerre d'Allemagne, pour occuper le roi, la France, d'une petite guerre intérieure contre nos prolestants. Ce guerrier fut le P. Arnoux.
La persécution protestante, c'est le point oii s'accordaient tous les rivaux d'inlluence. Con-
'1618-lG-iOj — 544 —
cini l'avail coiiimciicce, et Liiynes la continua. Le clergé la deninndait. le P. Arnoux l'imposait à son pénitent; le favori espérait y occuper son jeune roi h une petite guerre s^ns péril. Il n'était pas jusqu'aux exilés, aux gens de la reine mère, tels que Richelieu, qui ne poussassent en ce sens.
Il est fort intéressant de voir l'art persévérant, ingénieux et varié, dont ces Pères, de- |Hiis 1610, travaillaient les protestants. Ils n'y employaient plus la pointe, comme en l'autre siècle, mais plutôt le tranchant du fer, un tranchant mal affilé qu'ils promenèrent, douze ans durant, à la gorge des victimes, voulant préalablement terrifier, démoraliser, abêtir et désespérer. Les huguenots ne furent plus brutalement massacrés, mais lentement égorgillés, saignés d'un petit coutelet. Et les excellents bouchers ne mirent le fer dans le cœur que quand le patient, déjà affaibli, défaillait et tournait les yeux.
Les protestants étaient l'objet d'une antipathie croissante. Ils faisaient tache en ce temps dans une France toute nouvelle. Ils avaient l'air d'une ombre arriérée du seizième siècle. Ils étaient tristes et peu galants, ftiisant exception à la loi générale du dix-septième : Funiversaliti' de Vackdtère, aux mœurs loyales
OÙ chacun se pique de tromper son intime ami.
Autre défaut. Seuls, ils gardaient quelque esprit public, un reste d'attachement pour le gouvernement collectif, le gouvernement de soi par soi (self governnient). La France, qui avait abdiqué, s'ennuyait de les voir encore attachés à ces vieilleries. Elle ne voulait plus qu'un bon maître.
Troisième défaut. Les prolestants avaient le ton de voir clair, de voir que l'Espagne gouvernait la France, que Marie, Concini, Luynes, n'étaient qu'une cérémonie. Ils distinguaient trèsbien derrière ces ombres changeantes un petit nombre d'étrangers, de vieux ligueurs et de Jésuites; pour âme, le confesseur du roi. Le jour Je la mort d'Henri IV, chacun croyait qu'il y aurait massacre à Paris. Un Jésuite même, en chaire, le conseilla ou regretta qu'il n'eût pas eu lieu. Dès Tannée suivante (1611), on commença à organiser dans les villes catholiques du Poitou et du Limousin, et aussi à Saintes, à Orléans, à Chartres, de vives paniques, en criant : « Voilà les huguenots qui arment et qui vont vous massacrer! » Furieux de peur, les catholiques armaient et voulaient tuer tout. Toujours le môme moyen qui avait réussi dans toutes les Saint-Barthélémy du seizième siècle.
En celui-ci. on n'allait pas si vite. Cependant les protestants auraient été fous s'ils n'avaient pris des précautions. Ils n'avaient nulle protection à attendre d'un gouvernement dominé par l'Espagnol qui eût voulu le massacre. Ils recoururent à eux-mêmes, rétablirent les institutions de défense qui seules les avaient sauvés autrefois. La principale, c'était que, dans l'intervalle entre leurs assemblées générales, dans ces entr'actes assez longs où on pouvait les surprendre, il restât quelqu'un pour faire sentinelle. Dans chaque province, un conseil permanent devait rester réuni pour recevoir les avis et faire convoquer, s'il le fallait, une assemblée de province, qui, au besoin, s'adjoindrait plusieurs provinces voisines pour former une assemblée de cercle, ou qui même provoquerail une assemblée générale.
Cette organisation de défense, quoique fort mal exécutée, imposa au parti massacreur. Mais elle lui donna une bien belle occasion de calomnier les prolestants et de les faire prendre en haine. Us voulaient une république, ils faisaient un État dans VÈtat, etc., etc. C'est ce qu'on répète encore, sans aucune réflexion sur la nécessité terrible qui lit et exigea cela. Chose monstrueuse, en effet, coupable, horriblement coupable! Us voulaient vivre, ils
voulaient sauver leurs femmes et leurs enfants.
Les voyant en garde, on essaya de moyens de ruse. La reine mère (1612) tâcha d'avoir un maire à elle dans leurs places qui pût les trahir, par exemple à Saint-Jean d'Ange) y, même à la Rochelle. N'y parvenant, elle envoya, pour soumettre cette dernière ville au Parlement de Paris, un conseiller protestant sous le titre nouveau d'intendant de justice. Cet escamotage, contraire à tous les traités, aux serments des rois, ne réussit pas. Le peuple prit les armes et faillit faire justice à cet intendant, qui pourtant sortit en vie.
Dans le petit pays de Gex, on essaya d'une chose où la main jésuite éclate admirablement. On leur ôta leurs temples et leurs revenus, en leur permettant de se rebâtir des temples aiwe les démoliiicnis des couvents et avec l'argent que les ccitJioliques payaient pour réparer les églises catholiques. Moyen excellent de les faire exécrer et massacrer.
Comme leurs chefs les trahissaient, comme Lesdiguières et Bouillon les vendaient tout le jour, comme le petit-fils de Coligny, Cliâtillon, marchandait sous main son traité avec la cour, la lutte, si elle avait lieu, devait être leur ruine. Il fallait les y amener, leur rendre la
vie tellement impossible et intolérable, qu'ils aimassent mieux en finir, se jetassent sur l'épée en aveugles, en désespérés. Pour en venir là, il fallait chaque jour les piquer, leur planter à la peau mille épingles et mille aiguilles. Les Jésuites y réussissaient, en les faisant destituer, mortifier de toutes manières, en leur ôlant leurs domestiques, précepteurs, etc., et faisant, par Ja terreur, comme un désert autour d'eux. Mais mieux encore, on le faisait par les Gallicans. Ceux-ci, dans leurs petites audaces contre les Jésuites et Rome, ne se rassuraient eux-mêmes et ne se croyaient catholiques qu'en pourchassant les huguenots, c'est-à-dire se faisant bourreaux pour Rome et pour les Jésuites. Misérable cercle vicieux où tourna la magistrature, et qui la poussa ridicule sous le pied de la papauté et le fouet de Louis XIV.
Les fameuses cham!)res, mi-parties de protestants et de catholiques, ne prolégeaient pas les premiers. On éludait de cent manières leur juridiction.
Dans les cas prévôtaux, accusations de violences, de crimes, un petit tribunal décidait de la compétence et renvoyait au prévôt, qui pendait provisoirement.
Au moindre délit qui pouvait loucher une église catholique, le huguenot était frappé par
un petit juge, puis le Parlement empoignait l'affaire. Elle se jugeait uniquement par les catholiques, non par les tribunaux mixtes.
Ceux-ci, tribunaux martyrs, vivaient sous la tyrannie des plus furieux conseillers catholiques, que le Parlement ne manquait pas de déléguer pour y siéger. Et ce corps, par une contradiction monstrueuse, lout en consentant à y déléguer ses membres, ne consenlait pas que les notaires, huissiers ou seigents agissent })Our les chambres mixtes.
Malheur au nouveau protestant! Pendant les six mois qui suivaient sa conversion, il restait justiciable des tribunaux catholiques. On lui faisait un procès, où il était sûr d'être condamné. Pour passer au protestantisme, il fallait d'avance faire son testament, être résigné au martyre.
Enfin, les conlïils éternels de juridictions, les lenteurs, les échappatoires, les opiniâtres dénis de justice, immoitalisaient les procès et faisaient du protestant un misérable plaideur, nourri de déceptions, d'espoir trompeur, de vaine attente, usant au Palais son argent, sa vie, faisant à jamais pied de grue dans la salle des Pas- Perdus.
Je ne doute pas que, dès cette époque, le clergé, intimement uni avec la noblesse qui y
mettait ses cadets et s'y nourrissait en grande partie, n'ait projeté, calculé la grande affaire territoriale de la Révocation, qui refit les fortunes nobles par la confiscation énorme du bien patrimonial d'un demi-million de protestants. Terrible appât pour la noblesse, et qui la rendit en ce siècle énergiquement catholique.
Le premier pas, c'était que le clergé reprît, dans les pays devenus pro lestants, les terres que la révolution religieuse avait affeclées au culte calviniste. Cela datait de soixante ans (1562). C'était la même opération qu'on ferait en France aujourd'hui si Ton dépossédait les acquéreurs des biens nationaux pour les restituer au clergé. Notez, pour achever la similitude, qu'en ces pays, spécialement dans le Béarn , le clergé avait reçu une indemnité en pensions annuelles qui le dédommageait des terres.
Ce grand procès territorial constituait le clergé la partie des protestants. Pouvait-il être leur juge? C'est cependant le moment (1614) où les prélats demandent à redevenir hauts justiciers, à pouvoir condamner aux galères!
Une demande non moins grave qu'ils font aux Elats de 1614, c'est qu'on poursuive les parents qui empêcheraient leurs enfants de se faire catholiques. Premier mot qui ouvrit la voie aux enlèvements d'enfants. Ceux qu'on
enlevait, on assura qu'ils voulaient se faire catholiques. Ce fut « pour les affranchir de la tyrannie des familles » qu'on les emprisonna au fond des couvents. Bientôt à Lectoure, le Jésuite Regourd vola un enfant de dix ans. A Royan, à Embrun, à Milliaud, autres rapts semblables. A Paris, sous les yeux du roi, un maître des comptes, appelé Le Maître, étant mort, on prit ses enfants pour en faire des catholiques (Élie Benoît, II, 277). Un protestant de Normandie ayant eu l'imprudence de mettre un de ses deux fils au collège des Jésuites à Paris, et voulant le leur retirer, on enlève l'enfant avec sou frère; on les cache aux Jésuites de Pont-à-Mousson. Procès. On fait comparaître les enfants (de treize et onze ans), on leur fait déclarer qu'ils veulent être catholiques et parler contre leur père. (Ibidem, 565.) La mort n'était pas un asile. Les enterrements des calvinistes étaient poursuivis, hués, siffles par des femmes, des enfants qu'on excitait. On avait fait des chansons que ces enfants chantaient en dérision des psaumes et des pleurs des protestants. Cela donna lieu à Tours à une scène épouvantable. Au convoi d'un certain Martin, ceux qui accompagnaient son corps perdirent patience, et appliquèrent un soufflet à Tun de ces petits chanteurs. On
cria par toute la ville : « Ils ont tué un enfant! »
Alors tout le peuple accourt, on brûle le Temple, on bouleverse le cimetière, on arrache le corps à peine enterré, on le traîne, on le déchire. Le désordre s'apaisa au bout de trois jours. Il fut puni. Mais à Poitiers on répéta la même scène, puis à Mauzé, puis au Croisic. Les cimetières protestants furent indignement bouleversés.
A Paris même, des garçons de pieux marchands el de dévotes boutiques lapidèrent le cercueil d'un petit enfant que le père, un huguenot, conduisait au cimetière. Dès lors, les enterrements ne se firent ])lus en plein jour. Et il en résulta un autre malheur pour les prolestants. La populace (du Midi surtout) les appela parpaillots, ])apillons de nuit, les comparant aux sinistres et misérables phalènes qui se cachent tout le jour et ne paraissent que la nuit. Chose fatale, dans les cas de persécutions populaires, d'endosser un sobriquet! d'être désigné, poursuivi par un mot prover- 'bial que la masse inepte répète au hasard, y attachant d'autant plus de haine et d'horreur, qu'elle en oublie l'origine et ne comprend plus bientôt l'injure qu'elle a inventée!
Jusqu'à ce qu'un Anglais, le poëte Young,
se soit plaint de ces choses lamentables, la France les voyait, les supportait depuis deux cents ans. Young, pour soustraire le corps de sa fille Narcissa aux insultes, aux curiosités impies, l'emporte de nuit furtivement et la met lui-même en terre dans une place inconnue. Tout le monde s'est récrié. Mais cela arrivait tous les jours. La terre ne gardait plus les morts; nul respect pour le mystère et la pudeur du tombeau.
Quel rem.ède? Les plaintes des assemblées? On les étouffait. On disait qu'elles ne devaient se réunir que pour nommer des députés au roi. Et, en même temps, on donnait pleine carrière à leurs ennemis. Les solennelles assemblées du clergé demandaient, tous les deux ans, leur ruine. On faisait jurer au roi, à son sacre, « l'extermination de Thérésie. » A son mariage avec l'infante, les Jésuites prêchèrent que cette union avec l'Espagne n'avait d'autre but que « Texlirpation de l'hérésie. »
A^^ec tout cela, nulle sédition, sauf un mouvement à Milhaud. Loin de là. En 1614, ils s'empressèrent d'ouvrir leurs places aux troupes du roi qui allaient dans le Midi.
Quarante ans martyrs, quarante ans héros, les protestants, très-faligués, refroidis, et généralement [\aisibles, auraient désiré le repos. Ils
élaietil chrétiens, donc obéissants. El cela énervait toutes leurs résistances. Quand une nécessité terrible les força d'armer, ils résistaient sans résister, alléguant quelque prétexte, comme « que le roi était jeune, qu'on le trompait, » etc. C'étaient des révoltes à genoux. Et, au milieu, survenait le plus honnête de tous et le plus fatal, Du Plessis-Mornay, pour détremper tous les courages.
Cet élat d'indécision et de froideur les livraient aux politiques, qui leur conseillaient de prendre tel misérable appui humain, Condé par exemple, ami des Jésuites, la reine mère, leur ennemie!
Le seul de leurs chefs qui ne trahit point, Rohan, gendre de Sully, un politique^ un capitaine, TiU caractère âpre et austère, d indomptable résistance, eut cependant le tort de croire qu'il fallait chercher à la cour des patrons pour les huguenots. Ils étaient un parti nombreux et très-fort encore. Quand ils arrêtèrent le roi tout court et lui firent IcTcr le siège de^ Montauban, un Jiuitième seulement de leurs forces avait pris les armes. Ils devaient rester à part, n'entrer dans aucune intrigue. Les politiques les ramenèrent à la routine de l'autre siècle, de s'appuyer sur un Condé. Le Condé gascon les exploite, en tire un traité
— 555 — im^-HoiO)
qui le rend redoutable, et lait que la cour compte avec lui. Alors il les plante là (16K3).
Ils ne connaissaient pas leurs forces, et, comme des gens qui croient toujours se noyer, ils empoignaient au hasard la moindre planche pourrie. Leur héroïque Rohan, amoureux des causes perdues, s'attache à la reine mère au moment où elle était non-seulement exilée, mais si compromise d'honneur, forcée de s'avilir par une de ces démarches qu'on ne fait point si l'on n'a contre soi sa propre conscience. Il sufiit que de Luynes fît arrêter la Du Tiilet, l'ex-maîtresse de d'Épernon, en rapport avec Ravaillac, pour que la reine mère, aux abois, écrivît un honteux serment de dé- }ioncer ses cœiseUlers s'ils voulaient la tirer de sa réclusion de Blois (novembre JBIS). Estce à de telles gens que les protestants devaient s'allier, eux qui, dans toutes leurs plamtes, demandaient qu'on fît justice de la mort d'Henri lY?
La reine mère n'était pas encore rassurée. On pouvait toujours lui faire son procès. Elle se sauva de Blois, en descendant à grand péril d'une tour haute de cent pieds (février 1619). La voilcà à la tôle dun parti étrangement hétérogène. D'Epernon, le plus mortel ennemi des protestants, en est le chef avoué. Et les pro-
lestants se préparent à l'aider, lui prèlanl d'abord leur appui moral, venant complimenter la reine mère et se recommander à elle.
Conclusion. La mère est LalUie par le fil^ aux portes dAngers. On s'arrange, l'on s'embrasse. Tonte la guerre retombe sur les protestants.
Ils n'avaient pas encore pris les armes, el ne craignaient rien. Leur assemblée générale, qui se tenait à Loudun, avait parole du roi qu'on redresserait ses griefs si elle se séparait. Promesse, il est vrai, verlale, non écrite, mais garantie par Condé, Lesdiguières et Châtillon, reçue par Du Plessis-Mornay.
Ce fut justement leur Condé qui alla au nom du roi les déclarer au Parlement criminels de lèse-majesté. L'armée, dont le roi n'avait plus besoin contre sa mère, il la mène droit en Béarn. Les protestants, sur le chemin, huniblemenl lui font observer qu'il leur a donné six mois pour plaider l'affaire de Béarn. Le roi avance toujours. Les protestants se contentent de prendre le ciel à témoin. Ils assemblent un synode de Languedoc, qui craint pour lui-même, et laisse passer par-dessus sa tête l'orage qui va aux Pyrénées. La saison était avancée. La moindre résistance eût forcé le roi de faire en hiver une guerre do montagne. Les Béarnais
disposaient d'une redoutable milice de trente mille paysans, bons soldats. Mais leur gouverneur, La Force, n'osa rien; les chefs populaires, les ministres, n'osèrent rien. Le roi et le P. Arnoux, vainqueurs sans combat, entrent à, Pau. Le roi jure les privilèges du pays et les viole le même jour. Tous les vieux traités sont biffés, l^a langue même du Béarn proscrite; ce grand changement, qui n'eût dû se faire qu'à la longue, est imposé à l'heure même. La justice ne se rendra pas en deux langues, mais seulement en français.
Depuis soixante ans, un tiers des biens ecclésiastiques était employé à rentrelien du culte des protestants. Il y avait dix protestants en Béarn contre un catholique. Et ceux-ci, si peu nombreux, gardaient les deux tiers des biens.
La révolution ne s'en fit pas moins, et avec des violences furieuses que ce pays si soumis ne provoquait nullement. Le jeune roi, dur et sans pitié, ferma les yeux sur les barbares gaietés du soldat. Elles consistaient à mener les gens à la messe à coups de bâton, à faire jurer aux femmes enceintes de faire leurs enfants catholiques. Plus d'une n'en fut pas quitte pour si peu. Ces pieux soldats n'en étaient pas moins galants, et tiraient l'éjiée
contre les maris qui ne prêtaient pas leurs femmes.
Dieu! pitié! justice! sainteté de la parole! Tout cela risée. Le roi assura n'avoir rien promis. Alors Mornay, qui avait reçu la promesse, mentait donc? Le beau-père de Luynes, qui avait transmis à Mornay la parole du roi, avoua lui-même que ce n'était pas le vieux protestant qui mentait.
Une assemblée générale des huguenots se lit a la Rochelle, et elle ordonna d'armer. Mais tous les grands du parti disaient le contraire. Mornay n.ême voulait qu'on se soumît. Quelques paroles de la cour, une petite justice qu'on fit de l'excès de Tours, désarma la résistance. Le Béarn, qui se relevait, fut écrasé par d'Épernon. On acheta Châtillon, et enfin La Force. On escamota Saumur au pauvre Mornay, qui, du reste, le méritait bien par le tort que ses conseils avaient fait à son parti.
Chose remarquable! la reine et Condé, ces bons patrons des protestants, insistaient vivement pour qu'on les accablât. Et ils étaient en cela appuyés des Espagnols.
Nos grands historiens politiques, qui disent que l'anéantissement du parti qui gardait un peu de vie morale fut le salut de la Frnnce, <levraient considérer pourtant que nos ennemis
— 35.» — fieis-ieso)
les Espagnols ne demandaient pas antre chose. L'écrasement des protestants français était un côté du plan général qu'on étendait sur TEnrope, et qui eût rendu la suprématie à l'Espagne et à l'Autriche.
A quoi s'amuse donc l'histoire de nous donner la réunion de l'imperceptible Béarii, et la petite guerre protestante qu'on pouvait apaiser d'nn mot, pour compensation de l'Europe entière que la France, occupée à ces misères, livrait à ses ennemis?
Il est vrai qu'avec le Béarn on gagnait encore autre chose. De Luynes fondait sa maison, non-seulement en Fiance, mais en Flandre,^ chez le roi d'Espagne. Son frère Cadenet, en 1619, était à Bruxelles, et recevait de l'infante \e prix de la trahison. De la comtesse de Chaulnes, unique héritière de sa famille, et du baron de Péquigny, était née une fille qui réunit tout et resta encore unique héritière. L'Espagne la tenait, l'élevait dans le palais de l'infante, qui la donna, avec cette fortune immense, à l'heureux petit Cadenet.
Luynes, que donna-t-il en échange? bien peu de chose et peu coûteuse, mais d'inappréciable résultat : une ambassade pacifique qui, visitanl les prolestants d'Allemagne, avec l'évangile de la paix, leur montrant qu'ils n'auraient secours ni
des Français ni des Anglais, les jeta dans l'inertie et dans un désespoir stnpide, de sorte qu'ils laissèrent écraser le Palatin, leur chef, par les armes de l'Autriche. Alors la même ambassade leur moyenna un bon traité avec l'An- Irichien, mais qui ne liait nullement les alliés de celui-ci, l'Espagnol et le Bavarois, qui les écrasèrent à leur aise. L'Allemagne, engourdie par la France, tendit doucement la gorge an couteau (1620).