CHAPITRE XXI
Richelieu et BéruUc. — 1G21-16'24.
Un peintre, éminemment fidèle, consciencieux dans l'art et dans la \ie, le Flamand Philippe de Champagne, nous a mis sur la toile au vrai la tine, forte et sèche figure du cardinal de Richelieu (galerie du Louvre).
Ce peintre janséniste se serait fait scrupule d'égayer, d'enrichir la grise image d'un rayon de lumière, comme aurait fait Piubens ou Murillo. Le sujet, triste, ingrat, eût changé de nature. L'œil eût été flatté et l'art plus satisfait, mais il eût menti à l'histoire.
Songez, que c'est l'époque où la grisaille commence à se répandre, où la vitre incolore remplace les vitraux du seizième siècle. En
France spécialement, le goût de la couleur s'éteint.
Grisaille en tout. Grisaille littéraire en Malherbe. Grisaille religieuse dans Bérulle et dans rOratoire. Port-Royal naissant vise au sec, et j'allais dire au médiocre. Pascal paraîtra dans trente ans.
La couleur est ici très-bonne, mais mesurée dans la vérité vraie. Rien de plus, rien de moins. Maître savant entre les maîtres, le bon Philippe s'est cependant tenu tellement à la nature et y est entré si avant, qu'il répond à la fois aux pensées de l'histoire et aux impressions populaires. L'histoire, en ce fantôme à barbe grise, à l'œil gris terne, aux fines mains maigres, reconnaît le petit -fils du prévôt d'Henri III qui brûla Guise, le fourbe de génie, qui fît notre vaine balance européenne et léquilibre entre les morts.
Il vient à vous. On n'est pas rassuré. Ce personnage-là a bien les allures de la vie. Mais, vraiment, est-ce un homme? Un esprit? Oui,. une intelligence à coup sûr, ferme, nette, diraije lumineuse? ou de lueur sinistre. S'il faisait quelques pas de plus, nous serions face à face. Je ne m'en soucie point. J'ai peur que cetteforte têle n'ait rien du tout dans la poitrine, point de cœur, point d'entrailles. J'en ai trop
VU, dans mes procès de sorcellerie, de ces esprits mauvais qui ne veulent point se tenir là bns, mais reviennent, et remuent le monde.
Que de contrastes en lui! Si dur, si souple, si entier, si brisé! Par comlfien de tortures doit-il avoir été pétri, formé et déformé, disons mieux, désarticuléj pour être devenu cette chose éminemment artificielle qui marche sans marcher, qui avance sans qu'il y paraisse et sans faire
bruit, comme glissant sur un tapis sourd
puis, arrivé, renverse tout.
Il vous regarde du fond de son mystère, le sphinx à robe rouge. Je n'ose dire du fond de sa fourberie. Car, au rebours du sphinx antique, qui meurt si on le devine, celui-ci semble dire : « Quiconque me devine en mourra. » 'fi
Si l'on veut ignorer solidement et à fond Richelieu, il faut lire ses Mémoires. Tous les gens de cette race, Sylla, Tibère et d'autres, ont fait ou fait faire des Mémoires ou des Mémoriaux pour rendre l'histoire difficile, pour épaissir les ombres et pour désorienter le public, surtout pour arranger le commencement de leur vie avec la hn, et déguiser un peu les fâcheuses contradictions de leurs différents âges.
Richelieu est Espagnol jusqu'à quarante ans,
et, depuis, anli-Espagnol. Faut-il croire que, dans la première période, il ait obstinément menti ? ou bien qu'ayant été sincère il changea tout à coup si tard et fat décidément Français? ^
Sa mauvaise fortune le força de bonne heure d'avoir du mérite. Il était le dernier de trois frères. Sa famille n'était pas riche, et elle s'allia e;i rotuie. Le frère aîné, qui était à la cour, dépensait tout. Le second, qui avait l'évêché de Luçon, se fit chartreux. Et, pouique cet évêché ne sortît pas de la famille, il fallut que le troisième, notre Richelieu, se fît homme d'Église, malgré ses goûts d'homme d'épée. L'aîné fut tué en duel, trop tard pour son cadet, qui aurait pris sa place, et n'aurait jamais été prêtre.
11 n'était peut-être pas né enragé, mais le devint. La contradiction de son caractère et de sa robe lui donna ce riche fond de mauvaise humeur d'oii sort le grand effort, et l'âcreté dans le sang, qui seule fait gagner les batailles. »
Ses batailles de prêtre ne pouvaient être que théologiques. De bonne heure, il passa ses thèses, à grand bruit, en Sorbonne, les dédia à Henri IV, s'offrant au roi pour les grandes affaires. Puis il alla à Rome se faire sacrei",
s'offrir au pape. M le roi ni le pape ne répondirent à rinipalience du jeune et ardent politique.
Alors il ri tomba tristement sur l'évêché de Luçon, assez pauvre, et dans un pays de disputes, à deux pas de la Rochelle et des huguenots. Ce voisinage lui mettait martel en tête. Malgré de violentes migraines, il écrivait Contre eux.
Il n'est pas sans talent. Sa plume est une '". épée, courte et vive, à bien ferrailler. Il ne pèse pas lourdement sur l'absurde. S'il écrit des sottises, il ne le fait pas comme un sot. 11 a des insolences heureuses, des pointes hardies, des reculades altières, où il fait foi l bonne mine.
Avec tout cela, il fût resté bien obscur à Luçon s'il n'eût eu que sa controverse. Mais il était joli gar(;on, une fine créature de porcelaine. Concini était de faïence. Le beau Bellegarde, beau depuis Henri III, se faisait mûr. Ces considérations agirent sur la reine mère, et elle le prit pour aumônier (1616).
Il avait vin^t ans de moins qu'elle. Sa forlune eut des ailes. A l'instant conseiller d'Etat (mars), secrétaire des commandements (juillet), ambassadeur en Espagne (il n'eut garde d'y aller). Déjà, au 30 novembre, il a saisi deux
porlefe ailles, la guerre, les affaires étrangères; celles-ci de moitié avec le vieux Villeroy, qui va mourir. Enfin, si violente est la partialité (le la reine mère, qu'elle lui donne, sans cause ni prétexte, la préséance dans le conseil des ministres, où siégeait encore Yilleroy, si âgé, un siècle d'affaires et d'expérience.
Pendant ce premier ministère, qu'il tâche d'excuser dans ses Mémoires, n'ayant d'appui que la reine mère, il ne put être qu'Espagnol. Sa dépêche à Schomberg, écrite poui' amadouer les protestants d'Allemagne, ne peut faire illusion. C'était chose probablement autorisée par l'ambassadeur d'Espagne pour empêcher que ces Allemands n'appuyassent les princes en révolte.
Richelieu assure que, sans lui, Concini, qui se sentait périr, eût appelé les Espagnols. Grand service qu'il rendit à Luynes. Concini s'en défiait fort, et l'aurait perdu s'il ne fût tombé. 11 fut le seul de ce ministère qu'épargna Luynes. Là, il donna un exemple de fidélité, rare à la cour, si rare, qu'on n'y crut pas. Il demanda, obtint de s'exiler, de suivre la reine mère à Blois pour la conseiller (l'observer?)-. Mais Luynes ne se reposait pas sur un homme si double. Il l'obligea de s'exiler plus loin, à Avignon.
Là, il ne perd pas de temps. Il s'enferme avec un docteur de Louvain, fait labourer ce bœuf^ et, sur ses notes, écrit de sa prose vive un livre qui surgit à point pour secourir le confesseur du roi, en guerre contre les huguenots. Le P. Arnoux, créé par Luynes, travaillait sous terre contre Luynes cà faire un autre ministère. Richelieu, sans servilité, s'offrait. Mis à la porte, il revenait par la fenêtre. Le Jésuite reconnaissant ne pouvait moins que de refaire ministre l'homme qui, de bonne grâce, en ce duel, tirait l'épée pour lui.
Une influence encore aida à le faire revenir. Ce fut celle du P. de BéruUe, ami de Luynes, ami de la reine mère et de tout le monde. Quand, dt'livrée par d'Epernon, elle commença la guerre civile, Luynes, inquiet, lui dépêcha Bérulle, qui avait été confesseur de d'Epernon, ou du moins son ami, étant, par sa mère, des Séguier, clients du duc à la cour, et ses soutiens au Parlement.
Bérulle fut charmé de s'entremettre. Et il n'a fait autre chose toute sa vie, toujours courant de l'un à l'autre. Les mauvaises langues du temps l'appellent un « trigaud rusé; » nous dirions un intrigant niais.
Cela est dur. Il fonda l'Oratoire. Il avait beaucoup de mérite, et représente même un
des meilleurs côtés catholiques avant Port- Royal. Mais, comme de père et de mère il procédait de juges et d'avocats, il excellait dans le moyen, dans le parlage, n'ayant ni dans les théories, ni plus bas sur le terrain des affaires, la vigueur de justesse, le tact, le point précis.
Sa mère Séguier, toute jésuite, le fit saint au maillot, et il fit à sept ans le vœu de virginité. Un autre fût resté imhécile. Mais lui ne le fut point. Ce fut un homme intelligent, laborieux, actif, (et beaucoup trop), d'un certain bon sens relatif. Fort ami des Jésuites, dans leur exil, il leur joua un tour avec trèsbonne intention. Il leur fit des rivaux. Il prit un mot de l'Italie, Oratorio, un peu d'art, de belle musique, innocent appât des mondains; tout cela pour un institut anti-italien, qui ne serait point serf de Rome, mais travaillerait pour les évèques, leur formerait des prêtres et ne dépendrait que d'eux. Point de vœux. De petites conférences, quelque peu libres, sur la religion. Des doctrines pea systématiques, saint Augustin tout pur, ce qui rendit plus tard l'Oratoire suspect de jansénisme, de calvinisme, etc.
Cela réussit fort. C'était chose sortie d'une le le parlementaire et à la mesure des parle-
lïienlaires. Ciiiquanle maisons s'élèvent en peu d'années.
Les Jésuites, furieux contre leur ami, le pincèrent bientôt à l'endroit faible. Cet honuiie de modération n'était pas tel en tout. Sa maladie était d'être un ardent, \iolent, passionné convertisseur et directeur de femmes. Et cela avec un emporiement de zèle qu'on pouvait mal interpréter. Tout jeune encore (1604), il avait été en Espagne enlever les Carmélites aux Carmes, leurs directeurs, voulant les diriger par lui, ou ses Oratoriens, qu'il fonda bientôt à Paris, d'abord en face des Carmélites (rue Saint- Jacques). Ces religieuses Es pagnoles n'étaient pas trop dociles. Elles se divisèrent. Plusieurs, à Bordeaux, à Bourges, à Saintes, restèrent fidèles aux Carmes, et se barricadèrent contre Bérulle, qui invoqua la force armée pour les confesser malgré elles. Les Jésuites exploitèrent cette situation ule. Bérulle disgracié ou mort, ils mirent d'accord les Carmes et les Oratoriens, donnèrent aux plaideurs les écailles de l'huître, s'adjugèrent la proie disputée.
Autre défaut de Bérulle. Il se croyait grand politique. Mais, comme son humilité lui défendait de s'avouer qu'il eût tant de génie, il rapportait ses gi-andes vues à quelque inspiration céleste.
En 1604, ce fui sainle Thérèse qui lui dit. dans une vision, d'aller en Espagne chercher les Carmélites, mais aussi de préparer le double raariage espagnol, seul moyen cVamener l'exlerminalion de l'hérésie.
De même, en 1619, quand il réconcilia la mère et le fils, il agit avec le Jésuite Arnoux pour envoyer l'armée contre les protestants, et. comme il passait par la Rochelle^ priant dans une petite église, la seule qui y fût catholique, une révélation lui apprit que toute la ville le deviendrait. En foi de quoi, depuis ce temps, il poussa de toute manière pour qu'on s'alliât à l'Espagne et qu'on assiégeât la Rochelle.
Ce fut comme auxiliaire dans cette œuvre et comme ami des Espagnols que ce sagace et pénétrant Béruile ht rappeler Richelieu. Il n'en avait nulle défiance. Richelieu était maladif, tout occupé de controverse, et il venait décrire à son église bien -aimée de Luçon sur le bonheur qu'il aurait de se réunir à elle. Mais Béruile lui fil violence, le traîna à la cour, pensant, avec son aide, rétablir le pouvoir de la reine mère, à mesure que Luynes s'userait.
Celui-ci allait vite. Sans portée et sans prévovance, il entassait sur lui tout ce qui pou-
vait l'écraser : en une fois il j3nt l'épée de connétable et les sceaux, c'est-à-dire la paix et la guerre.
Il triomphait de ce que, dans une campagne contre les protestants, il enleva une cinquantaine de bicoques qui ne se défendaient pas. Tl amena ainsi le roi étourdiment devant Montauban, qui l'arrêta court, et se défendit. Le roi ne le pardonna pas à Luynes. Assiégés, assiégeants, tous se moquaient de lui. Les pluies, les maladies, aggravèrent sa situation. 11 leva le siège et s'en alla malade à une petite ville qui l'arrêta aussi bien que la grande. Mourant, il eut encore le temps de chasser le P. Amoux, sa créature ingrate, et il avait bonne envie de se défaire de Richelieu, qui minait aussi le sol sous ses pieds.
Celui - ci était poussé au ministère par la reine mère; mais auparavant il avait voulu se munir d'un paratonnerre, du chapeau de cardinal, qui d'ailleurs lui donnerait la préséance au conseil. L'affaire traîna deux ans. En septembre 1622, Richelieu étant à Lyon, elle se fit. Un gentilhomme, qui l'avait désoblige et désirait se rapprocher de lui, apprend le premier, à Paris, la bonne nouvelle, saule à cheval, d'un trait court à Lyon. II force l'hôlel de
l'évêque, sa chambre, tombe à ses pieds : « Voire émineiice est cardinal! »
Cet homme si contenu ne tint pas à ce coup (le foudre. Comme tous les mélancoliques, il avait, en ces occasions, des accès de joie folle, sauvnge, furieuse (il avait lui frère fou). Le voilà qui se met à danser dans la chambre devant le gentilhomme épouvanté. Pais, cette folie donnée à la nature, le nouveau cardinal, rassis, froid, autant que jamais, lui fit promettre, sur sa tête, de ne rien dire de ce qu'il avait vu.
Le favori qui succéda à Luynes, Piiisieux, aussi bon Espagnol, nous mit encore plus bas. Le roi s'épuisait à deux sièges, Montpellier, la Rochelle, et ne s'en tira que par une fausse paix, où l'on trompa ceux qu'on ne pouvait vaincre. Et pendant ce temps-là les plus grands évéiiements avaient lieu en Europe, sans qu'on eût l'air d'en savoir rien.
La France semblait avoir donné sa démission des affaires humaines. Cloîtrée dans sa petite guerre protestante, elle avait laissé consommer la ruine de son allié le Palatin, transférer le Palatinat à la Bavière. Les Bavarois, les Espagnols, étaient maîtres du Rhin sur toute la rive qui nous touche, de Strasbourg jusqu'à la Hollande. Et nous élions cernés à l'est.
D'autre part, la vallée des Alpes, qui mène du Milanais au Tyrol, la Yalleline, jusque-là soumise à nos alliés prolestants les Grisons, avait passé, sous ombre d'une révolution populaire, aux Espagnols du Milanais, et ceux-ci désormais communiquaient à volonlé avec leurs cousins autrichiens. Petit lieu, petit fait, mais d'importance immense, qui serrait le carcan de rilalie. Déjà Venise n'en respirait plus. Un pas encore, elle étouffait.
L'Italie cria à la France, qui commença à ouvrir les yeux. Le 21 janvier 1623, nos Espagnols du Louvre, les Puisieux, les Bérulle, furent obligés de laisser entrer au conseil un militaire breton, la Vieuville, qui prit les finances, et apporta au ministère ce qu'on a appelé la politique de Richelieu. Celait celle du bon sens, celle du péril, de la situation. Depuis treize ans on trahissait la France. 11 n'y avait pas une minute à perdre, pour s'arrêter dans cette fatale carrière, pour tourner bride et la sauver.
Le 7 février, la Vieuville traita avec la Savoie et Venise contre l'Espagne, leur promit vingt mille hommes; chacune d'elles en donnait douze mille. L'Espagne recula à l'instant. Cette grande et terrible maison d'Autriche, qui, à ce moment même, bouleversait l'Empire de
fond en comble, voici qu'elle se cache derrière le pape. Le pape, son compère, déclare qu'il prend en garde les forts de la Yalteline. L'Espagne^ au fond, avait tout ce qu'elle voulait, le passage commode de Milan en Autriche.
La chose n'en reste pas moins glorieuse pour la Vieuville, malgré tous les soins de Richelieu pour nous tromper là-dessus. C'est lui, c'est ce Breton, qui montra le premier combien on avait tort d'avoir peur de FEspagne. Les succès de celle-ci aux Pays-Bas avaient tenu à ce qu'elle n'y guerroyait pas par elle-même, mais par le Génois Spinola, entrepreneur de guerre, qui opérait avec des troupes à lui et des finances à lui, et de plus avec son génie d'âpre bravo de Gênes, fin, froid, rusé, s'affranchissant de la pesanteur impuissante de l'administration espagnole. Partout oii celle-ci agissait directement, tout allait mal, tout manquait, maigrissait et dépérissait.
La Vieuville eût voulu reprendre la polilitjue d'Henri lY, donner Henriette au prince de Galles, aider le roi d'Angleterre à rétablir le Palatin, son gendre. Comment le savonsnous? par Richelieu, son ennemi, qui nous apprend que la Vieuville, ayant tout le monde
contre lui, abandonna à la fin ces projels et rassura les Espagnols.
La concession essentielle qu'il fit à leur parti, ce fut d'appeler au conseil riiomme de la reine mère, l'ami de Bérulle, Richelieu même (24 avril 1624). Celui-ci, qui n'était connu que par son premier ministère, et comme exaumônier de notre jeune reine espagnole, en gardait la réputation d'nn bon sujet qui ne contrarierait en rien Madrid et mériterait toujours réloge qu'en avait fait l'ambassadeur d'Espagne : « Il n'y en a pas deux en France aussi zélés pour le service de Dieu, pour notre couronne et le bien public. »
Appelé par Vieuville, il ne perdit pas de lemps pour le mettre à la porte. Ce fut fait en trois mois (12 août).
La Vieuville n'avait eu ni la tête forte, ni la suite, ni le caractère qui pouvaient soutenir l'audace de sa première démarche, ce changement radical dans la politique de la France, Richelieu en avait la force et le génie. Mais, en revanche, tous ses précédents lui rendaient une telle révolution plus difficile qn'à {)ersonne. S'il y entrait, il allait faire une chose sur|)renante, étourdissante, monstrueuse. Car de quoi procédait-il, avec son ministère et son chapeau, et tout son être, sinon primitivement
de Cuncini et de la reine mère, c'est-à-dire de i Espagne? Et il fallait maintenant se tourner contre l'Espagne ! Mais celle-ci disposait de Rome, li faudrait donc aussi se tourner contre Rome, dont on recevait le chapeau?
Que diraient alors la reine mère et Bérulle? Agirait-on contre eux?... Terrible scandale d'ingratitude! Renier ses auteurs, et méfaire à ses créateurs, et « faire passer son char sur le corps (!e son père! »
Un homme qui dérivait de la reine mère.
et qui allait s'en détacher, devait trouver en
elle un point oii elle-même flottât et fût, pour
ainsi dire, contre elle-même. Et il fallait encore
(ju'en cela on n'eût point contre soi l'homme
quelle consultait, Bérulle. Ce point fut le
mariage de sa lille Henriette. Le seul grand
mariage qu'on pût lui faire en Europe, c'était
celui du fils de Jacques I". L'orgueil royal et
maternel était pris là. Et quant à Bérulle, la
chose lui allait aussi. Avec toutes ses petites
prudences et ses petites ruses, il perdait terre dès
qu'on le' lançait dans la vision donquichottique
d'une grande conquêle religieuse de l'Augleterre.
Les jésuites y avaient échoué! Mais les oia-
toriens, si modérés, si sages!... ils ne |»ou-
vaient manquer de réussir. Quelle gloire [xmv
rinstitution nouvelle!
Voilà BjriiUe pour l'alliance anglaise.
Mais il ne fallait pas s'y tromper. On ne pouvait épouser l'Angleterre qu'en se brouillant (au moins pour quelque temps) avec l'Espagne, qui avait désiré ce mariage pour elle-même. On ne pouvait gagner le roi Jacques qu'en aidant au rétablissement de son gendre le Palatin. Et, pour cela, il fallait deux choses, aider d'argent l'armée que Jacques envoyait en Allemagne, et subventionner la Hollande, (jui devait a^ir de concert. Pour créer une diversion, on emprunterait des vaisseaux hollandais qui aideraient le duc de Savoie à s'empaier de Gênes.
La reine mère et Bérulle, pour l'amour du grand mariage, et le salut des âmes anglaises, avalaient assez bien cela. Mais l'affaire de la Valteline était plus compliquée. Là, devant l'Espagne, on trouvait le pape, qui la masquait, la défendait, et ne permettait de rien faire.
Heureusement Richelieu trouva une belle prise dans la passion même de Bérulle. Au moment oii la France allait rendre à la religion un tel service, la conversion de l'Angleterre, était-il possible que le Père des fidèles conservai pour l'Espagne une odieuse partialité?... Non, le bon Bérulle était sûr qu'Urbain Vlll serait aisément éclairé. Il se chargea
d'aller à Rome et de faire d'une pierre deux coups, en obtenant du pape la dispense nécessaire au mariage, et un arrangement raisonnable de l'affaire de la Valteline. Il répondit de Unir dans un mois.
'^ Le roi Jacques, fils de Marie Sluart^ avait toujours eu un certain faible pour les catholiques, et il était en termes de grande politesse avec le pape. La forte épreuve de la Conspiration des poudres, où il faillit sauter avec le parlement et Westminster, avait quelque peu ralenti, non arrêté ce doux penchant vers Rome. Non sans cause. Une idée fort juste frappait Jacques, c'est que le catholicisme est la religion du despotisme. Son fils Charles I", quoique bon anglican, était dans cette idée. Le père, le lils, contrariés par le parlement, qui les tenait affamés d'argent, regardaient avec envie, avec admiration, la monarchie espagnole. Epouser une infante, s'attacher fortement les catholiques anglais et s'en faire une armée contre la constitution, c'était leur rêve. Mais l'affaire était dangereuse. Le lavori de Jacques, l'étourdi Buckingham, la fait éclater. Il part pour l'Espagne avec le jeune Charles. Ces chevaliers erranls vont à Madrid demander la princesse. Ils accordent tout à l'Espagne, qui, ravie, annonce partout le mariage, en fait les fêtes, lorsqu'un matin les oiseaux
voyageurs, le prince et Buckiiigham, se trouvent brusquement envolés.
Ce dernier, pour une affaire de galanterie, s'était piqué, avait rompu. C'est ce qui rejeta Jacques vers la France, et amena BéruUe à Rome. Mais le pauvre homme y trouva des difficultés imprévues, au lieu d'un mois, y resta cinq, et n'arriva à rien. Soit par ménagement pour l'Espagne, soit par ignorance de l'état de l'Angleterre, la cour papale trouva mille et mille chicanes pour la dispense. Pour la Valteline c'était encore pis. Là le pape n'entendait plus rien, il était complètement sourd. En réalité, son neveu Barberini (le plus gras des neveux, et qui tira de l'oncle la somme invraisemblable et constatée de cent millions d'écus!), ce Barberini, dis-je, trouvait fort bon de rester garni de ce gage, et ne désespérait pas de se faire là quelque jolie principauté.
Bérulle priait, pressait, pleurait. Mais le pape allait prendre rair à Frescati. Il cherchait, en novembre, la fraîcheur et l'ombre des bois. L'oratorien invoquait tous les saints, courait dans Rome d'église en église.
La conduite du pape était inexcusable. D'abord, il avait pris le gage pour trois mois, et le gardait depuis deux ans. Ensuite, il refusait même de le remettre aux Espagnols. Bien
(16il-1624) — 580 —
plus, il refusait de restituer la Valleline aux Valtelins. Cette paralysie extraordinaire, qui l'empêcliait de rien faire, de rien dire, dès qii'on le sommait de rendre un dépôt, était chose honteuse. On l'écrivit de France à Rome. Et l'on ajoutait chose imjne, quand la France rouvrait l'Angleterre au catholicisme, quand la situation pressait, devait donner des ailes! Le pape apparaissait le mortel ennemi de la pal)auté.
Le fond n'était que trop visible. Ses neveux, les Barberini, banquiers de Florence, n'y voyaient qu'une affaire. Outre la Valleline, ils couvraient de l'œil TJrbino, où s'éteignait la famille régnante. Ils voulaient reprendre ce fief du Saint-Siège, et avaient grand besoin de la faveur des Espagnols.
D'oii leur venait tant de sécurité, et, tranchons le mot, d'impudence? De la position extraordinaire que les maisons d'Autriche et de Bavière faisaient au pape dans l'Empire. En Bohême, en Allem.'igne, régnait le légat Caraffa. Entouré d'une armée de moines, il commençait dans Prague la terrible persécution qui a fait du i>ays le désert que l'on voit encore.
Le cardinal de Richelieu semble avoir prévu qu'il aurait fort à faire contre le pa[)e. Outre
l'influence que, de longue date, il avait prise dans les assemblées du clergé de France, il se fit faire proviseur de Sorbonne. Dès qu'il entra au ministère, il négocia avec les Turcs, et obtint d'eux de relever l'église de Bethléem. Le culte Franc obtint par lui à Jérusalem des libertés, un éclat tout nouveau. EnfiUj il se lia avec les catholiques anglais, leur écrivant que, pour leur cause, il donnerait jusqu'à sa vie.
Tout cela lui créait une force religieuse. Et il en avait une, politique, dans la colère du roi, furieux du mépris que le pape faisait de lui. Louis XIII était capable de tout dès qu'il s'agissait de \ho7ineur de la couronne. C'est sur ce mot dlionneur que Richelieu concentra la délibération, sûr de vaincre par là; il n'y eût pas eu de sûreté à contredire. Maintenant le roi, Tenfant colère, ne changerait-il pas le lendemain? Cela pouvait bien être. Richelieu brava ce danger. Il montra, ce jourlà, infiniment d'audace et de prévoyance, devinant que le pape ne ferait rien et les Espagnols rien.
D'abord il envoya en Suisse, non pas Bassompierre, colonel des Suisses, l'homme de la reine mère, qui eût fait manquer tout, mais son séide à lui, Cœuvres ou d'Élrées, frèie de
Gabrielle). D'Etrées emporta près d'un million, ce qui attendrit tout de suite et les Bernois protestants, et le Valais catholique, qui s'offrirent à marcher. Zurich donna des armes. La présence de l'ambassadeur rendit du courage aux Grisons. Dès qu'il eut planté son drapeau à Coire, tous les bannis des vallées accourent, demandent à combattre. Une explosion morale se fit d'abord dans le coin des Grisons dont les Autrichiens s'étaient emparés. Le peuple les chassa. D'Etrées n'eut plus qu'à y entrer et leur fermer la porte sur le dos en fortifiant le pont du Rhin du côté du Tyrol.
Restait la Valteline même, et ce grand épouvantail des clefs de saint Pierre qui flottaient sur les Alpes avec le drapeau romain. Là, il fallait prendre un parti. Dernières sommations. En vain. L'ambassadeur change d'habit; le voilà général. Une petite armée française, trois mille hommes et cinq cents chevaux se trouvaient là, sans qu'on ait su comment, pour appuyer les Suisses. Il ne manquait que des canons.
Les soldats du pape, dans leurs nids d'aigles, contre un ennemi sans artillerie, n'avaient qu'une chose à faire : être tranquilles, n'avoir pas peur. C'est ce qu'ils ne liront pas. La peur dispensa de canon. Quoiqu'ils eussent
avec eux nombre d'Espagnols, ils n'allendireni pas de voir, il leur suffît de savoir que le drapeau de la France venait à eux par la vallée. A la grande surprise des Suisses, qui ne pouvaient le croire, ils abandonnèrent le premier fort et le brûlèrent. Tel fut généralement l'adieu qu'ils laissèrent au pays, brûlant ce qu'ils pouvaient, et faisant main basse sur cette population catholique qui les avait appelés.
Cela donna la meilleure grâce à l'entrée des Français, qui semblaient n'arriver que pour empêcher l'incendie. Le général pontifical, le marquis de Bagni, poussé jusqu'à Tirano, reçut les ordres d'accommodement qu'on voulait bien lui faire encore. Il espérait gagner du temps, avoir quelque secours. Mais lien ne vint alors. Il lira sur nous en pleine négociation. Cela força d'Elrées à l'attaquer et le battre, avec tout le respect possible. La ville fut emportée sans peine, voulant l'être et tout le peuple étant pour nous. Bagni, réfugié au château, se rendit deux jours après et fut honorablement renvoyé avec ses drapeaux. On ne lui garda que les blessés pour les soigner et les nus pour les habiller; tous auraient voulu se faire prendre (décembre 1624).