Lettres missives, t. VI, p. 208. 3 mars
LA TURQUIE Eï LES CHRÉTIENS D'ORIENT. 381
C'était en effet la pensée commune de l'Espagne, de l'Angleterre et de la république de Venise. Henri IV ne se sentait pas en mesure de s'engager avec ces trois nations dans une lutte où une forte marine était la première condition, et cette lutte, il ne supportait pas, d*un autre côté, qu'elle s'ouvrît sans que la France y gardât son rang. On n'aperçoit point qu'il ait eu des desseins arrêtés sur la condition qui devrait être faite aux peuples de l'Orient, une fois les Turcs expulsés : il a sur ce sujet des vues plutôt que des plans. Ce qui ressort d'abord de ses instructions, c'est que la chute du Croissant, pour être un gage de paix entre les grandes puissances, ne doit être un appât à l'ambition d'aucune d'elles. Il veut bien que les héritiers chrétiens de la domination musulmane appartiennent aux nations de l'Europe, mais il veut aussi qu'ils en deviennent indépendants.
' Les (Economies royales présentent comme un des grands projets de Henri IV la pensée de convier la Pologne fortifiée et agrandie à la guerre contre les Turcs, et de lui adjoindre tous les territoires qu'elle aurait pu leur enlever. Le roi estimait sans doute que ce royaume se fut trouve par là capable de tenir tète à ses voisins de la Moscovie et de l'Allemagne, sans menacer l'Europe. Il n'admettait pas, au contraire, que l'Espagne pût prendre pied en Turquie, et il s'inquiétait des entreprises de cette puissance sur Al-
S8â L'IiNFLUËNCE FRANÇAISE.
gerousurConstantinople. Sollicité par le Saint-Père de ne point s'opposer aux armements' qu'elle préparait contre le sultan, il répondait qu'avant d'acquiescer à cette invitation, il avait besoin de savoir à qui reviendraient les conquêtes de l'Espagne. A ce propos j il exprimait au Pape un désir dans lequel il convient de voir, non-seulement une façon habile de démasquer l'ambition des Espagnols, mais encore le résumé fidèle des intentions de Henri IV. Il engageait le Pape à obtenir de l'Espagne que tous les États dont elle se serait emparée fussent remis « au Saint-Siège, ou à un particulier, prince ou seigneur, )» commç «erait, par exemple, « un des frères ou parents de Sa Saincteté. )) Dans ces conditions, ajoutait la note royale, « Sa Majesté consentiroit bien plus volontiers à la dicte conqueste, et n'entreroit en ombrage de l'employ des dictes forces*. »
Rendre l'Orient au christianisme, sans le donner à un conquérant, c'était bien là en effet la tendance de Henri IV. Peut-*être, si ses projets avaient suivi leur cours, eût-on vu les États européens envoyer quelques-uns de leurs princes au partage des possessions musulmanes; comme Sully offrait à la domination des archiducs les colonies des Indes, peut-être la noble jeunesse qui entourait Henri IV, un duc de
i. Instraction à M. de Brèves. Mss. Dupuy^ 557^ f^ B7«
LA TURQUIE ET LES CHRÉTIENS D'OftlENT. 383
Vendôme, un duc de Nevers, un prince de Joinvillef eût-elle porté sur quelque trône de l'Orient la gloire de la monarchie.
Dans tous les cas, le rôle certain et immédiat que Henri lY assigne à la France, c'est de prendre à l'avance , sous les auspices de la t^i religieuse, possession de l'Orient par son ascendant. Avec le Pape, il confère des intérêts de la Terre Sainte, et, afin de les mieux servir, il accrédite auprès du Saint-Siège Savary de Brèves lui-même, à peine revenu de son pèlerinage à Jérusalem. Il lui enjoint d'informer le Souverain-Pontife de tout ce qu'il a vu , et de combiner avec lui la politique qui doit être suivie à l'égard de l'empire turc. Pour lui, il ne se lasse pas d'y songer. Un de ses envoyés, Fresnes-Canaye, apprenant qu'entre le Tartare de Crimée et les Polonais il s'agite quelque projet d'attaque contre les Turcs, écrit aussitôt en Pologne pour qu'on ne manque pas de s'adresser au roi. c< Ce que m'escrivez par vostre dernière de cette notable légation du Tartare Précopien et de la volonté qu'il auroit d'entreprendre contre le Turc est de grande conséquence,,. S'il y avoit apparence de mettre ce fer au feu à bon escient, je serois d'avis qu'après que les Estais de Pologne auroient pris leur résolution, vous»prissiez la commission de venir supplier Sa Majesté de vouloir estre de la partie; car il n'y a prince en
chrestîenté plus capable aujourd'huy de faire un grand coup que noslre roy, ny qui ait plus de zèle à la propagation de la foy chrestienne. Je luy ay ouy dire cent fois qu'il ne désire rien tant que de mettre l'espée à la main contre les infidelles; il a dans son arsenal trois cents canons de batterie montés sur roues ; il a de quoy armer cinquante mille hommes ; il a des millions en coffre; sa valeur, sa prudence, son bonheur est conneupar tout le monde; et quant à sa volonté, ne doutez point qu'elle ne paroisse quand les occasions paroi stront*. »
Cependant le culte des Lieux Saints se réveille en France sous l'influence de Henri lY. Une circulaire est envoyée par ses ordres aux archevêques et évêques du royaume pour exciter leur zèle et réclamer en faveur ce des églises du Saint-Sépulcre , Mont de Calvaire et Bethléem, les aumosnes de ses sujets, comme issus de ceux qui y ont cy-devant apporté leurs vies.» Rien de plus pressant que les recommandations du roi. c( Nous vous avons fait encore ceste-cy, écrit-il aux prélats, à ce que continuant la mesme affection que vous avez toujours eue à la gloire de Dieu, en ce qui est de voslrt charge, vous ayez à faire entendre, par tout
i, Ambass, de Fresnes-Canaye, t. II, p. 413. H décembre 1G04. A M. de U Blanque. — Ce la Blanque était un officier français établi depuis trente ans en Pologne et qui y servait la politique du roi. — V. id,, p, 399.
Yostre dioceze, Testât de pauvreté desdicts lieux où oui estéfaits les principaux mystères de nostre rédemption, le besoin qu'il y a d'y estre prontement pour- Teu, et faire admonester nostre peuple aux prosnos et precUcations qui se feront jusqu'à la prochaine feste de Pasques, qu'ils départent de leurs facultés, faisant non-seulement dresser les troncs es églises, que nous avons cy devant ordonnez à cest effect, si j à n'y a esté procédé ; mais de plus députer et eslire deux des plus pieux et notables personnages de chacune paroisse de vostre evesché pour aller faire quesle es maisons particulières et recueillir les aumosnes des gens de bien. Et afin que nous puissons sçavoir de quelle somme l'on pourra faire estât, vous nous adverlirez, icelle feste de Pasques passée, de ce qui aura esté recueilly, et nous vous ferons entendre la-dessus nostre volonté, car tel est nostre plaisir*. Donné à Paris, le 29 avril! 608.»
A cette circulaire se trouve jointe une lettre du cardinal du Perron, qui confirme aux évêques les intentions du roi. On y voit que c'est sur le rapport de M. de Brèves que la piété de Sa Majesté s'est émue du déplorable état auquel étaient réduits les Saints Lieux. «Je m'asseure, continue le cardinal, que les bonnes et sainctes exhortations que vous ferez faire par toutes