LE BOI ET LES SUJETS
Kncy, dans leurs afflictions, oîi il va jusqu'à s'occuper des moyens de les distraire et à recommander à d'antres de les enlourer; que l'&n rassemble tous ces traits, el, à moins de désespérer de la nature humaine, il faudra voir dans ces épanchements intimes le cœur même de ce grand prince.
Loin d'exclure des affaires aucun des partis qui divisaient la France, la politique de Henri IV lui commandait de les employer tous. La nation devait se trouver en quelque sorte représentée, avec ses contrariétés de croyances, d'origines et de vues, dans le gouvernement du roi. U en était ainsi. On voyait réalisée autour de Henii lY une des maximes qu'il se faisait rappeler par Sully : (i Que les souverains se gardent surtout que leurs ministres soient fort mal voulus ou bien peu estimés ' ! » Ses ministres ou ses agents tenaient aux différents partis, et chacun dans son parti, ils étaient les plus capables et les plus honorés. C'étaient, dans le conseil du roi, et après Sully qui a sa place à part, c'étaient Bellièvre, Sillery, Saucy, Jeanuio etVilleroy : Villeroy, politique clairvoyant et fin, flexible sans bassesse , servant les vues d'un prince qu'il admire, mais sachant, s'il les croit funestes, en tempérer l'effet, et, sans les heurter de front, prépa-
) . (Ec. foyales, t. VllI, p. 00. MasÂmes générales stH' les'ivelles tous^rinces souverains doivent faire considératitm.
HP LE fiOrVERNKMENT.
roiil les voies daus ses înslruclioris particulières à retoui-s qu'il pressent ou qu'il désire; Jeaiiuio, ligueur connue Villeroy et d'une tout autre nature, Jeaonin, le bou sens en personne, incapable de se prêter ou de se laisser prendre à aucun déguisement, saisissant le nœud d'uue difficulté, et, sans illusioD comme sans empressement, a\ec une habileté qui semblait naître de sa loyauté même, arrivant à briser peu à peu tous les obstacles, comme on le vit lors de la Ligue et le traité des Provinces-Uoies.
En debors du conseil et y apparaissant quelquefois, quels hommes pour servir et conseiller le roi! Au dedans, Laffcmas, Olivier de Serres; celui-ci qui restaure l'agriculture, celui-là qui dévoile à unprince fait pour tout comprendre les ressources de l'industrie; Groulard, du Vair, Harlay, de Thou, dam lu magistrature; et, parmi les représentants des villes, Myron, le prévôt des marchands, Myron, cette image si vive de ia bourgeoisie du temps, avec sa libre franchise et son amour exalté du roi, méritant la confiance de Henri IV par la hardiesse, royalemenl supportée, de ses remontrances. Au debors, le cardinal de Joyeuse, esprit vaste et ouvert, e'occupant à la fois de pacifier le démêlé de Yenise et du pape, et de préparer la construction des grands canaux de France ; le cardinal du Perron et le cardinal d'Osaat, conduisant avec tant d'adresse ou de prudence
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les négociatious tiu roi. auprès du Siiint-Siégo; Hongars, la Boilerie, Reatimont, Fresnes-Canayo, et en Savary de Brèves, trop peu connu, tour à tour ambassadeur auprès du sultan et auprès du pape, et portant partout, près des Saints-Lieux comme aux pieds de la chaire de saint Pierre, avec la foi d'un chrétien, l'art consommé d'un des plus grands iiégodateurs qui aient jamais paru.
Heuri IV excellait à employer utilement et à unir des esprits si divers. Il confiait à Sully le soin de remettre les prolestants dans l'ordre et de recommander au roi d'Angleterre les catholiques; il chargeait l'ancien ligueur Jeannin de faire aux Provinces-Unies l'apologie de l'édit de Nantes. Au pape il envoyait, pour le fléchii" en faveur des Vénitiens, le cardinal de Joyeuse et le cardinal du Perron, et c'était par la bouche d'un prolestant converti, Fresnes-Canayo, qu'il faisait représenter aux Vénitiens leurs torts envers le Saint-Siège.
Rassemblés autoiu' de lui ou dispersés au loin dans leurs" missions, Henri IV consultait sur les affaires de l'État ses ministres ou ses agents. « Gardés-vous de me repaistre d'espérances vaines ', » ccrivait-il à Brèves.
1. Lettres missives, t. IV. p. fiOl. — « il vouloit, disent les (Economies royales, Eslre iatormé de tout au vray, en sorlo que nul mauvais olTice, par haiaa ou pai milice, ne pouvoit nuireàeuouD. » T. III, p. 169. — Los diîpàclies do* ambassa-
14i LE GOUVERNEMENT.
Il agissait de même avec les membres de son conseil* ^, Soit qu il siégeât au milieu d*eux, ou que, selon sa „ coutume, il les menât dans ses jardins, tantôt les tsi* ^. sant discuter devant lui, tantôt les interrogeant sépa<^ rément, il prenait leurs avis sans donner le siem û ^J comparait entre elles les diverses opinions, il les corri* geait l'une par l'autre ; il les rapprochait de ses propres vues, et, modifiant celles-ci lorsqu'elles lui semblaient mal fondées, il se décidait ^ Une fois sa résolution arrêtée, il s'y tenait; mais tout tombait devaat une bonne raison ^.
deurs de Henri IV témoignent de leur indépendance. Yoyes les lettres de Beaumont, ambassadeur en Angleterre; les lettres du cardinal d'Ossat^ etc. — En 160?^ au sujet de la conspiration du duc de Biron^ Beaumont recommande au roi de « remédier aux causes secrettes des mescontentements; » de « se conserver en bonne intelligence avec les Parlements, qui est, dit*il, le seul secret de son estât pour se maintenir l'amour de son peuple. » Mss., suppl. franc., ^, t. I, p. 787. Bibl. nat ,
i. «Je connoi s tellement leurs fantaisies, disait Henri IV de ses principaux conseillers (Sillery, Villeroy, Sully), que je tire mesme profit de leurs contestations et contrarietez; car par les moyens d'icelles toutes les afTaires sont si bien espluch^es et approfondies, qu'il m'est facile de choisir la meilleure résolution. » CEc. royales, t. VIII, p. 69, — Voyez aussi Péréflxe, troisième partie. — Mémoires de Fontenay-Mareuil, p. 18.
2, Il ne vouloit rien faire sans conseil, et ne s'opiniastroit jamais en ses propositions combien qu'elles fussent si bien digérées qu'il s'y trouvast ordinairement fort peu de contradictions... Un'estoit pas rude à rejetterles opinions qu'il n''approuvoitpas; car il avoit une façon douce et gratieuse en les estant, et en faisant comme on faict des fruicts qui ne sont pas
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f Des grands hommes que nous avons nommés, lu
I premier, par les services comme par l'influence, étail, in le sait, le duc de Sully. Caractères bien différents, ol cependant toujours unis, que Sully et Henri IV. « Je
^ suys plus fort en mon conseil, écrivait Henri à son ami, quand je sçays que vous y estes I » C'est une chose remarquable de voir comme le prince sait apprécier les avis du ministre, suivre, sans jamais s'y asservir, ses inspirations, et distinguer en elles le point
I juste et l'erreur. Qu'il s'agisse de maliyrcs religieuses, Boit que Sully propose un formulaire commun à la religion calholique et aux sectes chrétiennes, soit qu'il s'oppose au rappel des jésuites, il n'est point écouté. Henri IV agît seul. Est-il question des intérêts de l'industrie et du commerce, c'est Henri qui propose ses plans ; c'est Sully qui veut les écarter. « Ne craignes que je vous gaste rien ', » lui écrit le roi, et, malgré les représentations du surinlendanl, il introduit ces
■ aanufactures qui vont accroître les richesses de la France et l'affranchir des secours de l'étranger. Plein de fermeté contre les fautes de Henri IV, sachant ar-
Riùrs, lesquels on loue sans on user. Mfiis, ^aaat aux sienneSf I silôt qu'il entenduit quelque raison apïwrente au contraire, il I s'en séquGstroit ini;ontinetit et ne se Taschoit d'entendre de
meilteuces délibérations qne les sicunesj ce qui n'entre guerres I dans l'âme, je ne iliray pas des voya, mais de plusieurs simples I
fentilshommes. » Le Grain, Décade, 1. VIil, p, i42. i
i. Letlm missiVes, t. V, p, 21. j
L ^ ij
lU LE GOUVERNEMENT.
rêter ou réparer ses faiblesses sans crainte de son courroux , Sully secondait avec une sorte de fidélité confiante les desseins du roi, et, lors mémo qu'il en avait, contesté l'avantage, il se dévouait au soin d'en assurer le succès. Grand seigneur, il travaille à réprimer lef .
envaliissements de la noblesse et à soulager les misères
du peuple. Avare et intéressé, il remet Tordre dans, les finances et traite les biens de l'État comme les siens propres, pour les ménager, non pour s'en enrichir. Protestant, il s'oppose aux conspirations de ses coreligionnaires et inspire les meilleurs choix que Henri IV ait faits dans l'épi&copat. Ennemi des nouveautés, il met tout en œuvre poiir servir des tenta- . tives auxquelles il est contraire, et sou nom demeure mêlé à toutes les réformes de Henri lY.
Ces réformes, nous n'avons point à les exposer ici : qu'il nous suffise de leur emprunter quelques traits pour faire sentir quels progrès s'accomplirent sous ce règne si court. Considérez, par exemple, l'état des finances.
En 1597, l'assemblée des notables avait fixé à 30 millions le chiffre des dépenses publiques; les revenus ne donnaient que 23 millions; des impôts nouveaux devaient lever le surplus sur un peuple miné. En 1609, les dépenses publiques sont descendues à 20 millions, et, loin que de nouveaux impôts soient nécessaires pour les acquitter, la Pancarte a été
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abolie; plus de 4 millions dérivent de sources autres que rimpôt; les revenus offrent une augmentation annuelle de plus de 8 raillions.
En 1597, la taille monte à 20 millions; 4 millions sont détournés par les exactions, et les charges dévorent les 16 millions que perçoit le gouvernement.
En 1609, la taille est réduite à 14 millions, lescharges à 6 millions, et les travaux qui réparent ou embellissent le royaume ont remplacé les exactions.
Enfin, en 1609, 100 millions de la dette exigible sont acquittés ; 5 millions de rentes et 80 millions, de domaines sont rachetés. La dette totale de TÉtat ainsi diminuée de 278 millions, Sully tient encore en réserve 43 millions d'argent comptant, et il annonce au roi qu'il pourra, « sans oppression pour ses sujets, » lui procurer, pour les nécessités de la guerre, 112 millions *•
Si Ton considère les autres sphères de l'administration, de semblables résultats se découvrent. En 1595 les campagnes sont ruinées, a quasi tous les villages inhabités et déserts^; » des lois protectrices leur rendent la sécurité. Les écrits d'OUvier de Serres, propagés par les soins du roi, développent l'agricul-
\. Poirson, t. I, p. MJi-514. — Nous empruntons ces chiffres àTouvrage de M. Poirson.
2. Ici., t. IL p. 1. Préamb. de la déclaration du iC mars ioDii,
U(\ LIi GOUVKHfiEMENT.
lure. Eu 160! , l'abondance est telle, que la FrancëiT suflil pasà coQsooimer ses produits, et la liberté du commerce des grains est proclamée '. L'industrie est florissante. Les manufactures se multiplient; les ouvriers de Flandre et d'Italie, appelés par Henri IV, révèlent à la France leurs secrets, et ce royauDie, qui eu était venu à dépendre des autres pays pour les objets de première nécessité comme pour les produits de iuie, approvisionne maintenant de ses ressources l'Allemagne, la Flandre, la Hollande, l'Angleterre, le Portugal. Partout même progrès : la justice réformée, Tannée discipUnée et rendue nationale, les armements de la marine commencés, les fortifications d'Errard précédant les ouvrages de Vauban, les villes embellies, les routes réparées, l'hôpital militaire et de nombreux établissements de charité iastitués ou améliorés, le canal de Briare construit et les lignes de grande navigation, qu'ouvriront les règnes suivants, projetées par HemilVI
Kn même temps l'enseigQemeut se relève : Henri IV seconde les écoles des jésuites, et réorganise l'université de Paris. Il fonde le Collège royal et la BibUo' thèque. Il veut acquérir, dit-il, « le nom de père des lettres et de restaurateur d'icclles en son royaulme ; »
I. PoirâoQ, t. Il, p. 13, et possi/n, pour toui ce qui coueetna radminiBlralion.
Le roi et les sujets. m
espérant, ce avec l'aide de Dieu, faire recueillir la moisson de celte bonne semence à ses subjects *. » La moisson devait être grande en effet, et l'espérance du roi glorieusement remplie. Dispersée et confuse à l'image du royaume, la littérature, à son image aussi, semblait se recueillir : originalité gauloise, éloquence impétueuse et guerrière, inspiration élevée et contenue, la langue de Montaigne, de d'Aubigné et de Malherbe rassemblait toutes ses forces et mêlait tous ses contrastes pour devenir la langue de Pascal, de Corneille et de Bossuet.
i. Extrait d'un journal manuscrit, cité par M. Poirson^ t, 1!^ p. 438.