QUALITÉS ET DÉFAUTS DE HENRI IV
Henri IV eut une véritable grandeur, mais une grandeur simple, naturelle, familière. Bien diflférent de la plupart des rois, il se drapa rarement dans le manteau royal , il ne se montra guère entouré du cortège de la puissance ; il parle , il agit comme tout le monde , il a même parfois , dans le cours ordinaire de la vie, une bonhomie un peu triviale; mais comme il se relève quand il le faut !
Sans doute Henri IV eut ses moments de défaillance ; qui donc en fut exempt ? Chez le plus grand homme , il y a toujours de petits côtés ; la grandeur , Théroïsme n'ont même que des moments courts et passagers, quand le terre à terre est de tous les instants; un homme, du reste, qui cacherait toujours son front dans les nuages serait un homme insupportable , et voilà sans doute pourquoi la nature n'en fit pas de tels.
Oui, Henri IV eut ses imperfections, ses défauts, peut-être ses vices ; et pas plus que d'autres nous ne lui avons marchandé le blâme quand il nous a paru
le mériter. Certainement il se livra plus que de raison à la passion des femmes, et je ne parle pas des Corisande, des Gabrielle d'Estrées, le cœur était là pour une très-grande part, mais de tant d'autres amours moins honorables ou moins relevés, car Henri IV chiffonna aussi bien que la robe de la grande dame ou le voile de Tabbesse, le cotillon roturier. Certainement il aima trop le jeu , et, qui pis est, fut mauvais joueur. Certainement il manqua de dignité en présence des désordres de sa première femme, il manqua d'égards et de convenances vis-à-vis de sa seconde , dont l'humeur acariâtre ne suffit pas à le justifier. Mais on a fait à Henri IV bien d'autres reproches que nous ne pouvons admettre sans les discuter.
On lui a reproché, par exemple, de l'avarice, on lui a reproché de l'ingratitude. Mais est-on bien sûr que par là on ne s'est pas rendu l'écho de serviteurs trop exigeants, ou d'amis trop intéressés ? — Ne confondons pas l'avarice avec l'économie? Économe, Henri IV le fut, et il faut l'en louer, comme du reste l'histoire n'y a fait faute, mais avare, il ne le fut pas. L'avare refuse à soi et aux autres , non-seulement les jouissances raisonnables, mais encore le nécessaire; il amasse sans mesure et consomme le moins qu'il peut : Henri IV fut très-loin de là ; il sut toujours dépenser largement pour les choses bonnes et utiles; il ne marchanda jamais les récompenses méritées ; ainsi il écrivait à Sully : «Je n'attends jamais que ceux qui me servent bien me demandent. Vous m'aidez si bien à faire mes affaires, que je veux vous aider à faire les vôtres : Je vous donne vingt mille écus sur mes deniers
extraordinaires ^ » Sont-ce là les procédés d'un avare ? — Il fut ingrat ? Envers qui? Je cherche des exemples, et je ne trouve que des actes d'un cœur généreux et reconnaissant, non-seulement envers ceux dont il avait reçu des services, mais envers leurs proches. Ainsi un duc de Nassau mourut laissant une veuve et un jeune enfant. D'un mariage précédent ce duc avait un fils qui venait de lui succéder et qui retenait, paraît-il, contre son gré la mère et l'enfant. Henri, qui n'était lencore que roi de Navarre , lui écrit, le vingt-six avril 1589 : « Mon cousin, vous savez combien et moi et tous les gens de bien de France avons d'obligations à la mémoire de feu M. l'amiral de Châtillon. Sa fille , votre belle-mère, a esté dans le commencement de son âge nourrie avec la feue royne ma mère, aussi chèrement que ma sœur et moy, qui estions tous ensemble. Quand je .n'aurais autre sujet d'avoir soin d'elle, cela m'y obligerait. Et je vous assure que ses frères m'ont fait tant de services, et si grands, que leur considération y ajouterait beaucoup, si de moy mesme je ne m'estimais tenu de faire en son endroit ce que son père a fait au mien. Tant que mon cousin, son mari a vécu, je ne m'en suis point empesché...., Dieu le lui ayant osté, et avec lui tout ce qui lui pouvait plaire dans la demeure de vos provinces, j'estime qu'elle a raison de désirer son retour, et je reconnais que c'est à moi à l'assister en cela, m'etant bien séant, pour ce que je puis plus que tous les siens , que j'en aie plus de soin aussi, c'est pourquoi, mon cousin, je vous ai voulu écrire *. »
« Lettres missives, t. VII, p. 247, 248.
* Lettres missives^ t. IX, p. 660.
Est-ce là de Tingratitude ?
On a dit aussi que Henri IV était faux, dissimulé ; et ici encore je dirai : fin, habile, oui; faux, dissimulé, non. De la finesse, de l'habileté, il lui en fallut constamment pour se défendre contre les pièges qu'on lui tandit sans cesse, il fut politique par nécessité; sans cesse en butte à la perfidie de ses ennemis , agir avec une franchise, ouverte, absolue, c'eût été se livrer à eux corps et biens. Mais avec ses amis, et dans ses relations habituelles, Henri IV fut-il faux et dissimulé? là est la vraie question : il fit parfois des promesses qu'il ne tint pas , qu'il prévoyait peulrêtre ne pouvoir tenir, mais ce n'est pas là ce qu'on appelle de la dissimulation, de la fausseté.
Mais voulez-vous savoir ce que fut véritablement Henri IV, considérez-le vis-à-vis de ses amis, vis-à-vis de ses ennemis , vis-à-vis des indifférents , et demandez-vous quel autre valut mieux que lui.
Sully ne fut pas, il s'en faut, un modèle d'aflfabilité ; il était rude et brusque, il avait donc naturellement beaucoup d'ennemis. Ceux-ci parvinrent à faire naître dans l'esprit du roi des soupçons sur son dévouement et sa fidélité ; puis le roi exprimait-il quelque mécontentement contre le ministre, ces bons apôtres allaient aussitôt en faire rai)port à Sully. De là réserve, puis froideur; mais le roi comprit qu'il faisait fausse route et plusieurs fois il essaya d'amener Sully à faire quelques avances. Sully n'en fit rien et résolut d'attendre que le roi lui parlât le premier. Or, un jour qu'il se disposait à quitter Fontainebleau, où l'on était alors, il alla le matin au lever du roi pour prendre
congé. Il le trouva se faisant chausser des bottes pour aller à la chasse. Le roi se leva à demi, ôta son chapeau et donna le bonjour au ministre en l'appelant Monsieur « signes , dit Sully, d'un esprit ou fort en peine ou fort fâché. Le ministre ayant fait aussi une plus grande révérence que de coutume, et avec une plus profonde humilité, cela attendrit singuhèrement le cœur du roi, comme il l'a dit depuis, et s'étant mis à rêver, il dit à son valet de chambre qu'il ne faisait pas assez beau pour aller à la chasse, et qu'il lui ôtât ses bottes. Mais le temps est très-beau, reprit celui-ci. « Non, répondit le roi comme en colère; il ne fait pas beau, et ne veux pas monter à cheval, débottez-moi. » Cela fait, il se mit à parler aux uns et aux autres , espérant amener par là le ministre à prendre la parole. Mais voyant que celui-ci n'en faisait rien il s'éloigna. Sully s'avança alors et dit au roi : Sire, vous plaît-il me commander quelque chose ? — Et où allez-vous ? — A Paris, sire, pour les affaires dont vous me parlâtes il y a deux jours. — Eh bien, allez, c'est bien fait. Je vous recommande toujours nos affaires et que vous m'aimiez bien. Sully ayant fait alors la révérence, le roi l'embrassa comme de coutume. Mais à peine avait-il fait trois cents pas, qu'il s'entendit appeler par plusieurs fois, et retournant la tête , il vit venir à lui un gentilhomme qui, d'assez loin, lui dit : Monsieur, le roi vous demande. Étant donc revenu au château , le roi lui dit : « Venez ça. N'avez-vous rien du tout à me dire ? — Non , sire , pour le présent. — Oh, si ai bien moi à vous. » Et l'ayant pris par la main, il le mena dans les allées du
parc et mit en faction à l'entrée deux suisses n'entendant pas le français ; là il l'embrassa par deux fois à la vue de tous, et lui dit : « Mon ami, des expériences de vingt-trois ans nous ayant suffisamment témoigné l'affection et sincérité l'un de l'autre, je ne saurais plus souffrir les froideurs , retenues et dissimulations dont nous avons usé depuis un mois , car , pour en dire la vérité , si je ne vous ai pas dit toutes mes fantaisies, ainsi que j'avais accoutumé, je crois que vous m'avez aussi celé beaucoup des vôtres , et. seraient telles procédures autant dommageables à vous qu'à moi, et pour cette cause ai-je pris la résolution de vous dire entièrement tous les beaux contes que Ton m'a faits de vous, les artifices dont on a usé pour vous brouiller avec moi , et ce qui m'en est resté sur le cœur, vous priant de faire le semblable sans craindre que je trouve rien mauvais de toutes les libertés dont vous pourrez user, car je veux que nous sortions d'ici vous et moi le cœur net de tous soupçons et contents l'un de l'autre. » Puis il lui nomma tous ceux qui avaient essayé de les brouiller et lui déroula tout ce qui lui avait été dit, et tous les moyens employés pour lui faire tenir des mémoires sans nombre. «Au nom de Dieu, dit enfin Sully, ôtez-vous de l'esprit, sire, toutes ces chimères de cerveaux creux et dépravés, fermez entièrement les oreilles à telles calomnies , mettez-vous le cœur en repos , reprenez la môme confiance que je vous ai vu avoir de ma personne, diligence et probité, et vous assurez que votre gloire, votre honneur, votre contentement et le bien de vos affaires me seront à jamais aussi chers et pré-
parcourir son parc, lui expliquant tous ses projets d'embellissement. Il faisait chaud, Mayenne était trèsgros et suivait le roi du mieux qu'il pouvait, mais toutefois d'assez loin (r traînant une cuisse fort pesamment, ce que voyant le roi, et qu'il était grandement rouge , échauffé et soufflait à grosse haleine » il se tourna vers Sully, qu'il tenait de l'autre main, et lui dit à Toreille : « Si je promène encore longtemps ce gros corps, me voilà vengé sans grande peine de tous les maux qu'il nous a faits , car c'est un homme mort. » Puis s'arretant et s'adressant au duc : « Dites vrai, mon cousin, je vais un peu vite pour vous, et vous ai par trop travaillé. — Par ma foi, sire, répondit le duc , en frappant de sa main sur son ventre , il est vrai ; et vous jure que je suis si las et si hors d'haleine que je n'en puis plus, et que si vous eussiez continué à me promener aussi vite, je crois que vous m'eussiez tué sans y penser. » Alors le roi l'embrassa de nouveau, et lui tendant la main, lui dit d'un visage riant et ouvert : « Touchez-là, mon cousin ; car pardieu voilà tout le mal et le déplaisir que vous recevrez jamais de moi; et de cela vous en donné-je ma foi et ma parole de bon cœur, lesquelles je ne violai etne violerai jamais.» Mayenne fut tellement touché de ces paroles si bonnes si franches, que baisant la main du roi et faisant effort pour se mettre à genou : « Pardieu , sire , dit-il , je le crois ainsi, et toutes les autres choses généreuses qui se peuvent espérer du meilleur et du plus brave prince de notre siècle; aussi m'avez- vous dit cela d'un si franc courage et avec une si bonne grâce que mes obligations en sont redoublées de moitié, et partant
vousjuré-je de rechef, sire, par le Dieu vivant, sur ma foi, mon honneur et mon salut, que je vous serai toute ma vie loyal sujet et fidèle serviteur. — Or sus , mon cousin, reprit le roi, je le crois ; et afin que vous me puissiez aimer et servir longuement, allez-vous-en reposer, rafraîchir et boire un coup au château; car vous en avez besoin. J'ai du vin d'Arbois en mes offices dont je vous enverrai deux bouteilles, car je sais que vous ne le hayez pas ( haïssez pas ) , et voilà Rosny que je vous baille pour vous accompagner, faire l'honneur de la maison , et vous mener en votre chambre. » Mayenne ayant 4in pen repris haleine, Sully lui fit amener un cheval et le conduisit au château où le duc lui « tint plusieurs discours à la louange du roi, disant que sa bonté , sa douceur et son courage pouvaient aller de pair avec les plus renommés princes des siècles passés \..))
Et les indifférents I II faudrait remplir des pages de tous les traits bons , aimables qu'il leur prodigua en toute occasion , aux grands comme aux petits , car lorsqu'il s'agissait d'affabilité ou de services à rendre, Henri IV ne faisait guère acception de personne. Un ligueur , auteur d'un livre plein de satyres et de calomnies contre le roi, avait été emprisonné par ses officiers. Le roi le fit mettre en liberté quelque chose qu'on put lui dire : « Il n'y aurait pas assez de forêts en mon royaume, leur dit-il, pour dresser des gibets, s'il fallait pendre tous ceux qui ont écrit et prêché contre moi ; je serais misérable s'il fallait que je fisse
* Sully, Èconom. d*Éiat, 1. 1, chap. Lxvi, p. 327.
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punir tous ceux qui Tout mérité en ces dernières guerres. Et puis ne savez-vous pas que j'ai toujours dit que la fureur de la ligue était une rage que Dieu avait envoyée en ce royaume pour nous punir de nos fautes ; il faut oublier tout ce qu'ils ont fait, et ne leur en savoir non plus mauvais gré qu'à un furieux quand il frappe, ou qu'à un insensé quand il se promène tout nu * . » Et Henri IV mettait chaque jour ces maximes en pratique.
Puis toutes les critiques qui ont été faites sur Henri IV eussent-elles quelques fondements , de quel poids seraient-elles dans la balance où se pèseraient toutes ces dispositions aimables, généreuses, toute cette expansion qui Tont rendu si cher à ses contemporains et à la postérité ? Que seraient-elles surtout à côté de ces sentiments élevés , de ces conceptions sublimes, de ces travaux presque surhumains que son temps admira, que Thistoire raconte avec orgueil , et devant lesquels nous nous inclinons encore aigourd'hui avec étonnement et reconnaissance I Car notez bien ce fait que les défauts de Henri IV se renfermèrent dans son petit cercle et dans son temps, au delà desquels leurs effets disparaissent, tandis que ses qualités au contraire, ses grandes idées , ses travaux puissants ont rayonné au loin à travers les âges, et qu'en dépit de Tespace et du temps ils protègent toujours et longtemps encore ils protégeront sa mémoire.
1 Mercure français^ année 1619, t. II, p. 481»