‹ Henri iv.: sa vie, son œuvre, ses écritsChapitre 16 sur 39 · II. — - Propensions bienveillantes · texte numérisé non relu

II. — - Propensions bienveillantes

Enfants. — L'amour paternel fut une des grandes vertus de Henri IV ; quelle tendresse, quelle sollicitude pour ses enfants I comme il s'intéresse à leur santé, à leurs jeux même , comme il se plaît avec eux, comme il les voit en beau I comme il en parle avec bonheur. Une mère ne ferait pas mieux.

Il écrit à Mme de Montglat, gouvernante de sa petite famille, légitime ou non : « Je vous fais ce mot pour vous dire qu'il y a longtemps que vous ne m'avez mandé des nouvelles de mon fils , ni de ma fille et de mes autres enfants ^ ; c'est pourquoi je vous prie de

1 Lettres missives^ t. VII, p. 707, 754.

» Bassompierre, 1. 1, p. 189.— L'Esloile, mai 1608. 8 Formule ordinaire. Mon fils et ma fille sont les enfants légitimes ; mes autres enfants^ sont ceux qu^il eut de ses maltresses.

m'en mander, assurée que vous ne sauriez me faire service plus agréable que celui-là , et d'en avoir bien soin. )> C'était à chaque instant des lettres semblables.

Les voyages de ses enfants étaient pour lui une grande aflfaire ; il traçait ordinairement l'itiaéraire ; le dauphin avait été malade, son père écrit à M. de Souvré , qui , à titre de gouverneur , partageait avec Mme de Montglat les soins à donner aux enfants : «J'ai reçu la vôtre d'hier à Saint-Germain, par laquelle vous me mandiez l'état de la santé de mon fils, et qu'il pourra partir samedi prochain, de quoi j'ai été trèsaise. Mais pour ce que j'écris à Mme de Montglat l'avis que j'ai eu qu'il y a eu quelque malade au château de Meudon, où vous devez aller coucher, à vous et à elle je me remets du chemin que vous aurez à tenir. Vous me renverrez ce courrier lorsque vous serez partis pour vous acheminer en çà, et tous les jours quelqu'un par lequel j'apprendrai des nouvelles de mon fils. »

Comme il était heureux près de ses enfants I D souffre de ce qu'il appelle une fluxion sur un pied, o'est-à-dire de la goutte: « mais à mon arrivée ici, écrit-il (à Saint- Germain ) le plaisir que j'eus de voir mes enfants fit que je passai ce jour-là sans m'en sentir beaucoup. « Et il fallait cependant que le mal fut bien violent, car , le lendemain , ayant voulu aller courre un cerf, dans la pensée que le plaisir de la chasse dissiperait sa douleur, à peine avait-il fait une demi-lieue qu'il lui fallut « retourner tout soudain » quoiqu'il eut fait fendre une de ses bottes, « sentant des douleurs telles que, quand bien il irait, dit-il, de la perte de la moitié de mon État , je ne serais capable

de rien écouter , ni même prendre une bonne résolution.» Il écrit à Montmorency qu'il séjournera quelques temps à Saint-Germain , « car, outre que je m'y porte bien, dit-il, j'y prends force plaisir à y voir mon fils et mes autres enfants, qui se portent bien *. »

Il trouvait ses enfants charmants , et il le disait à tout venant : « Mon fils est des plus jolis, et se porte des mieux. » — « Mon fils est venu au-devant de moi ; je l'ai trouvé fort joli , comme aussi tout mes autres enfants. » Il dit en 1606, à la marquise de Verneuil : « Notre fille ( elle avait quatre ans ) a entretenu ce soir trois heures ma femme et moi et toute la compagnie , qu'elle nous a cuidé faire mourir de rire, car maître Guillaume ne sait rien auprès d'elle. Jamais on ne la vit comme cela * . »

Amis. — Henri IV ne fut pas moins bon ami que bon père. — Roi de Navarre, il écrivait à Saint-Geniès : « J'ai été bien marry d'entendre votre maladie, et vous prie pour l'amour de moi de ne vous forcer point avenir ici; car j'aurais trop de déplaisir d'être occasîoû d'accroître votre mal ou de retarder votre guérison. Mais bien suis-je délibéré de vous aller voir moimême, pour vous aider à revenir en santé; et serai, aidant Dieu, mardi au soir à Navarreins, qui sera pour dîner mercredi chez vous où je ne vous mènerai que deux ou trois de nos bons amis. Ce pendant reposezvous , afin que je vous trouve en bon état . » Devenu

* Lettres missives, t. VI, p. 461 .

* Lettres missives , t. VII, p. 18.

8 Lettres missives, 1. 1. p. 497.

roi de France, Henri IV ne fut ni moins affectueux pour ses amis, ni ami moins dévoué à leurs intérêts. Écoutons cette lettre à Sully : « Souvenez-vous de Tassignation de deux mille écus pour M. le Grand (Bellegarde), auquel j'ai dit que c'avait été vous qui m'en avez fait souvenir, afin qu'il vous en sût gré; car je veux faire en sorte que tout le monde vous aime comme je fais * . » On connaît du reste les relations amicales de Henri FV et de Sully ; les Économie d'État nous les ont pleinement fait connaître , et la correspondance royale nous donne, à chaque page, l'équivalent des Économies.

Et il ne faut pas croire que ces dispositions aflfectueuses se renfermassent dans un petit cercle d'amis particuliers. Henri IV portait à tout gentilhomme méritant, à toute famille digne d'intérêt, une profonde bienveillance ; il payait leurs dettes , il refaisait leur fortune, il s'occupait de leurs affaires privées, de leurs procès, de leurs alliances ; il y intervenait fréquemment, et en général dans l'intérêt des faibles.

Peuple. — Mais c'est surtout pour le pauvre peuple que Henri IV réserve sa plus vive sollicitude. Cet amour du peuple était pour ainsi dire inné chez lui. Roi de Navarre , il disait déjà qu'il n'avait rien en si grande détestation que l'oppression du peuple * ; il disait à Saint-Geniès , son lieutenant général dans ses pays souverains : « Quant à ce que vous me mandez pour la défense à tous gens de guerre de ne molester les paysans et laboureurs, et de no leur prendre leurs

4 Lettres missiveSy t. V, p. 536.

* Lellres mUsioef', t. I, p. 123.

biens et bétail sur peine de la vie , je veux et entends que cela soit strictement observé * . » Devenu roi de France, cet amour du peuple, cette pitié pour ses souffrances , ces efforts pour y remédier , furent pour Henri IV des préoccupations de chaque jour. « Tant que les troubles de mon royaume ont duré , disait-il à l'un de ses ambassadeurs, mes sujets ont vécu comme ils ont pu : mais maintenant que Dieu m'a fait la grâce de recouvrer l'obéissance d'iceux, je veux avoir soin d'eux et les protéger comme je dois. » En 1604 , il se félicite des grandes améliorations qu'il a opérées en France, mais son aflfection paternelle envers ses sujets ne lui permet pas , dit-il , de s'arrêter là , il reste encore tant à faire , à cause de l'extrême pauvreté du peuple de la campagne , lequel est celui qui nous fait vivre tous ! » A chaque instant ce sont des défenses aux gens de guerre de fouler le peuple ou des répressions rigoureuses pour l'avoir fait; ainsi ordre est donné à Montmorency de mettre des compagnies en garnison, et si elles y font difficulté et veulent vivre de maraude, de les casser et faire courir sur celles qui se débanderaient pour tenir les champs, « car enfin, si nous n'avons tous aucune compassion du peuple, il faudra qu'il succombe et que nous périssions tous avec lui ^ »

La critique dira peut-être , et je l'ai entendue tenir ce langage, que protéger le peuple afin de s'en faire une force contre les grands, c'est le jeu des rois, et qu'il n'y a pas à leur en tenir compte. Mais pour refuser

1 Lettres missives^ 1. 1, p. 142.

« Lettres missives, t. IV, p. 860, 946 ; t. VI, p. 205.

à Henri IV un amour désintéressé pour le peuple , et ne voir chez lui que du calcul , il faudrait s'inscrire en faux contre toute sa vie. Et d'ailleurs, dans tout ce qui vient d'être cité, c'est précisément aux grands que parle Henri IV et nullement au peuple ; il ne cherchait donc pas à séduire le peuple , à s'en faire une force contre les grands. Sans doute, en prenant en mains les intérêts populaires selon son cœur, Henri IV pratiquait du même coup la meilleure des politiques, mais c'était certainement sans calcul ; ses contemporains, qu'ils fussent des grands, qu'ils fussent du peuple , ne s'y sont pas trompés. Voilà pourquoi Henri IV réalisa ce prodige qu'après avoir fait la guerre presque toute sa vie, il est resté l'idole du peuple,

Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.

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