I. — La guerre ET SES CONDITIONS AU TEMPS DE HENRI IV
Il y avait au temps de Henri IV trois sortes de milices : la noblesse , les troupes nationales soldées , et les troupes étrangères ou mercenaires,
La noblesse formait la plus grande force des armées; mais c'était aussi la partie la moins disciplinée,
la plus mobile, la plus difficile à réunir et à conserver sous les armes. Bien que les gentilshommes ne pussent, sans trahir moralement leur devoir, refuser leur concours au souverain, il n'y avait pas pour eux un service obligatoire dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot. Aussi dans les lettres du roi les appels à la noblesse se produisent-ils sous les formes les plus variées et les plus ingénieuses, réveil du point d'honneur, protestations de sentiments d'affection et demande de retour, parfois même excitation frisant le reproche. A l'annonce d'une bataille , la noblesse accourait, mais la bataille donnée ou l'espoir de la donner passé , elle se dispersait aussitôt. Il faut dire , du reste, que les gentilshommes servaient à leurs frais sans autre rémunération que les rançons obtenues de prisonniers et le pillage des villes conquises.
Quant à l'armée française salariée, elle était de peu de valeur ; l'infanterie surtout passait pour bien inférieure à celle des Espagnols , des Anglais , des Allemands, des Suisses. Elle ne se débandait pas aussi complètement ni de la même façon ou pour les mêmes causes que la noblesse , mais elle se débandait aussi, et alors commençait la maraude , les brigandages de toutes sortes. Le motif ordinaire était l'absence de paye.
Enfin, les allemands ou les suisses mercenaires furent surtout prompts à refuser de marcher lorsque la solde venait à manquer. Le seul moyen d'en tirer bon service et de les tenir en obéissance et discipline» disait le roi, c'est de pourvoir à leur payement, sans lequel ils sont souvent plus incommodes qu'utiles. Plusieurs fois, en effet, à la veille d'une bataille, les
troupes étrangères refusèrent de marcher si l'on ne les payait.
Eh bien, l'argent manquait presque toujours; nous avons une foule de lettres de Henri IV demandant de l'argent pour payer l'armée ou exprimant la douleur de n'en pas avoir.
Voilà dans quelles conditions Henri IV dut faire la guerre et combattre des armées mieux organisées , mieux pourvues, mieux payées que les siennes. Aussi quels efforts constants lui fallut-il faire, quelles ressources lui fallut-il déployer sans cesse dans toutes ses guerres I
L'activité de Henri IV est proverbiale. Il datait souvent ses lettres de minuit , d'une heure , et il se levait toujours matin ; il passait , a-t-on dit , moins de temps au lit que Mayenne à table. Aussi écrivait-il que celui « qui aime le repos sous la cuirasse, il ne lui appartient point à se mêler à l'école de la guerre. »
La bravoure de Henri IV égalait son activité. Il commandait plus encore par l'exemple que par l'autorité. Sully lui reprochait un jour son excessive témérité dans les combats , il répondit : « Il n'y a remède , mon ami ; car puisque c'est pour ma gloire et pour ma couronne que je combats, ma vie et toute autre chose ne me doit être rien au prix.» Il exprime souvent cette idée qu'il doit donner l'exemple à toute cette noblesse qui ne suit son drapeau et ne combat sous lui que dans le temps et dans le lieu où il lui convient de le faire.
De même qui pourrait refuser à Henri IV ce coup
(l'œil rapide qui vous dit à Tinstant ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter ; cette promptitude de décision qui fait que vous avez exécuté quand d'autres délibébèrent encore ?
Mais ce qu'il y a peut-être de plus remarquable que l'activité, le courage, le coup d'œil de Henri IV, c'est cette faculté merveilleuse d'avoir l'esprit ouvert à tout, de penser à tout, de pourvoir à tout ; et lorsqu'on disait qu'où il était tout allait bien, cela ne signifiait pas seulement que sa présence animait le soldat et doublait sa valeur, cela signifiait aussi que toutes les mesures étaient combinées avec plus de prévoyance et plus d'ensemble , et exécutées avec plus de suite, de précision et de rapidité. On voit sans cesse, en eflTet, dans sa correspondance , Henri IV occupé des moyens de lever des soldats, de payer et de faire vivre l'armée, de la transporter d'un lieu à un autre, d'avoir les munitions et toutes les autres choses nécessaires à la guerre. Ainsi du 19 au 24 mars 1597, pendant qu'il fait le siège d'Amiens, je compte neuf lettres au connétable sur les services généraux de l'armée ; du 19 seulement il y en a quatre.
Du reste , si Henri IV ne fut pas un général à la manière de nos stratégistes modernes , gardons-nous de croire cependant que pour n'avoir eu la science militaire de nos capitaines actuels , ni fait manœuvrer des masses égales à celles de nos jours et appliqué les puissants moyens dont nous disposons aujourd'hui, Henri IV ait été un batailleur vulgaire servi par des qualités naturelles et par une bonne étoile. Non; Henri IV reçut les leçons de Coligny, considéré
comme le plus habile général de son époque, et il étudia dans les livres, le grand art de la guerre ; ses contemporains , mieux placés que nous pour le bien juger, car ils pouvaient chaque jour le comparer avec son temps, lui ont prodigué les témoignages les moins suspects.
Puis la nature avait doué Henri IV de qualités physiques de première importance à la guerre : Dans un parallèle curieux entre Henri IV et Mayenne, d*Aubigné nous dit : « Le duc de Mayenne était incommodé d'une grande masse de corps qui ne pouvait supporter ni les armes, ni les corvées. L'autre ayant mis tous les siens sur les dents, faisait chercher des chiens et des chevaux , pour commencer une chasse , et quand ses chevaux n'en pouvaient plus forçait une sandrille à pied. — Le premier faisait part de cette pesanteur et de ses maladies à son armée, n'entreprenant qu'au prix que sa personne pouvait supporter. L'autre faisait part aux siens de sa gatté , et ses capitaines le contrefaisaient par complaisance et par émulation. — Les deux sens externes, principaux officiers des actions, étaient merveilleux en ce prince. Premièrement la vue, laquelle, mariée avec l'expérience, jugeait de loin nonseulement les quantités de troupes, mais aussi les qualités, et, à leurs mouvements, s'ils branlaient ou marchaient résolus ; et c'est sur quoi il a exécuté à propos. Mais l'ouïe était monstrueuse par laquelle il apprenait des nouvelles d'autrui ou de soi-même parmi les bruits confus de sa chambre et môme en entretenant autrui * . »
* D'Aubigné dans son Histoire donne de cette faculté un exemple