II. — Guerres diverses de henri iv
Je ne veux point exposer longuement les guerres de Henri IV; on en trouve partout le récit détaillé. 11 faut en parler cependant; mais je les verrai à vol d'oiseau, ne tenant compte que des points saillants. Il y en a trois grandes: Celle de la Ligue, qui dura près de vingt ans , celle qui fut faite à TEspagne , et celle de Savoie.
Guerre de la Ligue. — La carrière militaire de Henri IV ne commence réellement qu'après son évasion de la cour de France , en 1576. 11 avait alors vingt-quatre ans.
Le roi de France, Henri III, n'avait, comme dit sa sœur Marguerite, « son esprit bandé qu'à la ruine des huguenots. » Je veux, disait-il parfois, exterminer cette misérable religion qui nous a fait tant de mal ^ . » Il leva plusieurs armées dont l'une fut commandée par Mayenne et dut opérer du côté de la Rochelle, l'autre conduite par le duc d'Alençon, devenu duc
singulier : a Le roi étant couché à la Garuache, en une grande chambre royale, et son lit, outre les rideaux ordinaires, bardé d'un tour de lit de grosse bure, Frontenac et moi à Fautre coin de la chambre en un lit qui était fait de même ; comme nous drappions notre maître, ayant les lèvres sur son oreiUe et mangeant ma voix, lui répondait souvent : Que dis-tu ? Le roi répartit : a Sourd que vous êtes, n'entendez- vous pas qu'il dit que je veux faire plusieurs gendres de ma sœur?» Nous en fumes quittes pour dire qu'il dormit et que nous en avions bien d'autres à dire à ses dépens. » Se faire plusieurs gendres de sa sœur signiûedt sans doute l'entretenir plusieurs prétendants dans l'espoir d'obtenir la main de sa sœur, dont il était comme le père. Dans ses Mémoires d'Aubigné raconte la chose un peu différemment. 1 Marguerite, Mémoires p. 80, 83.
d*Anjou, dut se porter sur l'Auvergne et le Berry, pendant que d'autres corps de troupes, sous les ordres du marquis de Villars, opéraient en Languedoc et en Dauphiné.
Le roi de Navarre avait compris qu'il devait se tenir prêt à tout événement. Mais obligé de distribuer ses forces dans les places , il n'avait guère pu conserver avec lui qu'environ quatre cents gentilshommes et quinze cents arquebusiers qui durent se porter avec leur chef partout où besoin serait. La campagne n'offre point de grands événements, mais aucune peut-être ne mit plus en saillie les grandes qualités militaires du roi de Navarre. C'est dans cette année surtout qu'on put admirer cette promptitude de coup ^ d'œil, cette intrépidité , cette résolution , cette constance qui sont gages presque assurés de succès ; c'est là que ce prince déploya surtout cette franche et vive expansion qui communiquait sa confiance à tous', cette chaleur de cœur qui de chacun de ses compagnons lui faisait un ami. Il voit tout, il pense à tout, il suffit à tout ; opérations militaires , correspondances, négociations, il mène tout de front et rien ne languit.
Cependant le roi de Navarre désirait la paix, car bien que se portant vivement aux armes quand il le fallait, il ne se livrait à la guerre qu'à regret, et autant que personne il en déplorait les funestes effets. Des conférences s'établirent donc à Bergerac. Il y protesta qu'il ne désirait rien tant que le repos de sa patrie, offrant de se bannir pour dix ans de la France , et de vendre la moitié de son bien pour aller faire ailleurs
service au roi , si Ton pensait que son absence put servir à apaiser les troubles * .
Les conditions de la paix furent arrêtées en septembre 1577. Elles furent suivies de quelques années paisibles, et c'est dans ces années qu'il faut placer le joyeux séjour de la reine Marguerite à Nérac.
Mais en 1580 survint la guerre que les historiens ont dite des amoureux^ guerre qui n'aurait rien de remarquable si elle n'offrait une prise de ville qu'on peut dire héroïque. Je veux parler du siège de Cahors, que Sully regarde « conime l'une des plus signalées prises de villes par pétards qui se fut jamais faite ^. » Il y eut cinq jours de combats dans les rues et souvent corps à corps. D'Aubigné représente les combattants à la fin si abattus qu'ils ne pouvaient presque plus marcher: Le roi de Navarre, dit-il, montra ses pieds à plusieurs tout fendus et saignants en plusieurs endroits ^. Un traité , préparé à Coutras , entre la reine-mère et le duc d'Alençon , ou mieux duc d'Anjou d'une part, le roi, la reine et la princesse de Navarre de l'autre , fut signé à Fleix en Périgord à la fin de novembre.
En 1584 mourut le duc d'Anjou, dernier fils de Catherine, et cette mort fit du roi de Navarre l'héritier présomptif de la couronne de France, position qui, en
* Lettres missives^ 1. 1, p. 147.
2 Sully, Économie d'Étal^ t. I, chap. II, p. 25. — Voyez aussi d'Aubigué, lluloire universelle^ t.II, 1. IV, chap. vu, p. 349.
* D'Aubigné, Histoire universelle, t. II, 1. IV, chip, vu, p. 353.
l'élevant sur les degrés du trône, l'exposa plus direcment aussi aux coups de ses ennemis.
La ligue avait jusque-là avancé sourdement ; alors elle marcha tôte levée. Les Guises la promenèrent hardiment jusque dans Paris, selon l'expression de Péréfixe, pendant que les religieux, c'est encore l'évêque qui le dit, soufflaient leur ardeur dans les âmes par les confessions. L'oncle du Béarnais, le vieux cardinal de Bourbon , fut déclaré par elle successeur légitime de la couronne.
Le roi de France et la ligue lancèrent quatre armées contre les religionnaires : l'une fut envoyée en Languedoc avec le duc de Joyeuse , mignon de Henri III ; une seconde en Dauphiné avec d'Épernon , autre mignon ; la troisième , sous la conduite de Biron, entra en Poitou et en Saintonge contre le prince de Condé ; la quatrième. enfin, qui était la principale, et qui avait pour chef le duc de Mayenne , marcha sur la Guyenne contre le roi de Navarre.
Le roi de Navarre avait réuni tous ses amis. Aidé surtout du vicomte de Turenne, il ne cessa de harceler par de brillantes escarmouches ces gros bataillons de Mayenne qui, la peste aidant, se fondirent pour ainsi dire devant lui *. Il courut ensuite au secours de Condé et arrêta Biron dans sa marche. On était à la fin de l'année 1586.
L'année suivante, entra en France une armée d'Allemands, venant appuyer les huguenots. Elle était arrivée sur la Loire et le roi de Navarre se disposait à l'aller
i Lettres missives, t. II, p. 221, 446.
recevoir lorsque Henri III donna ordre à Joyeuse de se porter à sa rencontre , pendant que lui-même et le duc de Guise disperseraient les étrangers.
Le roi de Navarre et Joyeuse se rencontrèrent à Goutras. Les deux armées offraient des aspects trèsdivers, très-opposés. « Gelle de Joyeuse était pour ainsi dire toute d'or, a écrit Péréfixe, brillante de clinquant, d'armes damasquinées, de plumes à gros bouillons, d'écharpes en broderies, de casaques de velours dont chaque seigneur, selon la coutume de ces temps-là avait paré ses compagnies. Gelle du roi de Navarre était toute de fer, n'ayant que des armes grises et sans aucun ornement, de grands collets de buffle et des habits de fatigue. — La première avait Tavantage du nombre , six cents chevaux et mille hommes de pied plus que Tautre ; elle avait pour elle le nom et l'autorité du roi, mais elle était pour moitié de nouvelles troupes ; elle manquait d'ordre et de discipline; elle avait un général sans autorité, cent chefs au lieu d'un et tous jeunes gens élevés dans les délices de la cour, avec beaucoup de cœur, mais sans aucune expérience. L'autre, au contraire, était composée de vieux débris des batailles de Jarnac et de Moncontour, nourris dans le métier, endurcis par le choc des adversités et des combats ; elle avait à sa tête trois princes du sang, le premier d'entre eux bien obéi et révéré comme présomptif héritier de la couronne. Outre cela elle était armée de la nécessité de vaincre ou de mourir qui est plus forte ni que l'acier ni que le bronze. » Les deux princes du sang réunis au roi de Navarre étaient ses cousins, le prince de Condé et le comte de Soissons.
L'histoire a beaucoup parlé de la bataille de Coutras, elle a dit la savante disposition donnée à ses forces par le chef huguenot, elle a conservé les vives allocutions, les mots heureux du roi de Navarre , elle a enregistré les moindres détails de l'action; nous dirons .seulement que la victoire des huguenots fut complète, que l'armée ennemie fut taillée en pièces, ses chefs tués, ses canons, ses bagages pris^ ses enseignes enlevées, que ce fut pour les catholiques une déroute absolue. Mais ce que nous ne pourrons trop rappeler, c'est la modération du vainqueur, sa commisération pour les vaincus. On a raconté à son éloge qu'entouré d'enseignes conquises , de prisonniers de tous rang, il ne montra ni sur son visage, ni dans ses paroles, ni dans aucun de ses actes, aucune jactance, aucune forfanterie; qu'il prit des blessés le soin le plus touchant , et qu'il renvoya presque tous les prisonniers sans rançon, générosité bien grande à cette époque ^ . 11 écrivait trois jours après la bataille : « Je suis bien marry qu'en cette journée je ne pus faire différence des bons et naturels français d'avec les partisans et adhérents de la ligue ; mais pour le moins ceux qui sont restés en mes mains témoigneront la courtoisie qu'ils ont trouvée en moi et en mes serviteurs qui les ont pris . Croyez qu'il me fâche fort du sang qui se répand , et qu'il ne tiendra point à moi qu'il ne s'étanche ^ »
1 De Thou, Histoire universelle^ I. 87 — Péréfixe, Histoire du roi Henri le Grand,
s Lettres missives^ t. I, p. 309 310 -^ Quelques historiens ont écrit que le lendemain de sa victoire de Centras, le roi de Navarre a^ait envoyé demander la paix à Henri III. Je suppose que ce
On a fait au roi de Navarre un reproche qui serait très-grave s'il était mérité; on a dit qu'au lieu de profiter de sa victoire pour s'avancer à la rencontre des forces allemandes venant à lui, il n'eut rien de plus pressé que de laisser là son armée et de s'en aller en Gascogne faire hommage des drapeaux conquis à la comtesse de Gramont *. Mais deux faits justifient suffisamment le roi de Navarre. D'abord il tint conseil avec les principaux chefs huguenots ; quelques-uns demandaient à marcher en avant et à tenter de joindre les allemands , de ce nombre était Condé. D'autres, et parmi ceux-ci le comte de Soissons, prétendirent que l'armée chargée de butin, que la noblesse fatiguée , dépourvue du nécessaire et désireuse d'aller se refaire dans ses terres, ne pouvaient entreprendre une telle expédition. Ce parti prévalut. Mais ce qui dut surtout peser sur les résolutions du roi de Navarre, ce fut cette considération que, pour arriver jusqu'aux allemands , il fallait passer sur le corps du roi, ce qui, même en cas de succès, eut ruiné en un instant toute sa politique consistant à ne jamais paraître en hostilité contre le roi de France , mais à le protéger contre les entreprises de laligue. — L'armée allemande, laissée à elle-même , fut refoulée et détruite en partie par le duc de Guise et Henri III.
L'année 1588 fut fertile en événements. — Le prince de Condé mourut empoisonné , perte considérable
dire a pris naissance dans une lettre que M. Berger de Xivray a eu grandement raison, selon moi, de traiter comme controuvée ou au moins dénaturée.
^ Voyez surtout d^Aubignét Histoire universelle^ t. III^ 1. 1, ch. xv«
pour le parti huguenot, et, pour le roi de Navarre l'un des plus extrêmes malheurs comme il le disait luimême : Je suis à présent le seul but des perfldies de la messe , ajoutait-il * . Bientôt deux armées nouvelles furent envoyées contre les réformés, l'une commandée par Mayenne en Dauphiné, l'autre sous la conduite du duc de Nevers en Poitou. Mais l'activité , l'énergie du roi triomphèrent de tout. Du reste, les affaires en France allaient très-mal. — Henri 111 avait été chassé de Paris par la ligue , et il venait de faire assassiner les Guise au cœur même des États à Blois. La ligue, devenue furieuse, se donna Mayenne pour chef. — Enfin les États déclarèrent, comme hérétique, Henri de Navarre exclu de la succession à la couronne de France.
Mais pendant ce temps , le roi de Navarre marchait en avant prenant des villes et réduisant des provinces ; en sorte que bientôt il se trouva pour ainsi dire maître de la siluation. En mars 1589, il tenait la Guyenne, le Poitou , une partie de la Touraine , et rien jusqu'à la Loire ne pouvait plus lui résister. 11 écrivait : « Nous ne sommes qu'à six lieues de l'armée du roi ; si c'était celle de la ligue, elle eût déjà fait le saut *. » 11 écrivait trois jours plus tard : « Nous sommes à Montbazon, six lieues près de Tours, où est le roi. Son armée est logée à deux lieues de la nôtre sans que nous nous demandions rien . Nos gens de guerre se rencontrent et s'embrassent au lieu de se frapper,
1 Lettres missives , t. II, p. 343 à 347.
^ Lettres missives, t. II, p. 459.
sans qu'il y ait trêve ni commandement exprès de ce faire *. »
Le roi de Navarre était très-persuadé que Henri III, avait grandement besoin de lui : il se servira de moi , disait-il, autrement il est mal; avril et mai prépareront la ruine d'un des partis , et ce ne sera pas du mien car c'est celui de Dieu. Henri III, en effet, était réduit aux dernières extrémités. Le 3 avril fut donc conclue une convention stipulant une trêve d'un an et le passage de la Loire par les huguenots.
Le roi de Navarre traversa le fleuve à Saumur le 28 avril, marchant contre Mayenne; mais ayant appris que Mayenne avait quitté le pays, il alla se loger lui-même, par une traite de vingt-quatre heures, à Maillé, à quelques lieues de Tours. — De Maillé il fit savoir à Henri III son arrivée. Henri III répondit qu'il désirait le voir et lui parler. Le roi de Navarre donc, contre le gré des siens, se rendit avec toutes ses troupes au Pontrde-la-Motte à moins d'une lieue de la ville. Là, le maréchal d'Aumont vint lui dire que Sa Majesté avec toute la cour l'attendait au château du Plessis et le priait de passer la Loire dans des bateaux qu'on avait amenés de Tours. La plupart des amis du roi de Navarre cherchèrent encore à le détourner d'aller, sans forces suffisantes, se mettre comme en une île, entre les rivières de Loire et du Cher , au pouvoir d'un roi perfide , capable d'offrir son sang au pape en expiation de celui de Guise ; mais le maréchal se porta garant des sentiments du roi de France. « Au moins souvenez-vous, monsieur
1 LcUres missives, t. II, p. 460.
CECVBE DE HEIRI IV. ^2&
le maréchal , lui dit le roi de Navarre, que e^est sur votre foi que je franchis le pas » , et il fit passer la rivière à une bonne partie de sa noblesse qu'il suivit à la tête de ses gardes. 11 s'avançait « vêtu en soldat, dit Cayet , le pourpoint tout usé sur les épaules et aux côtés , de porter la cuirasse , le haut de chausses de velours de feuille morte, le manteau d'écarlate, le chapeau gris avec un grand panache blanc où il y avait une très-belle médaille. » AuPlessis, toute la noblesse était dans le parc avec une multitude de peuple curieux d'assister à cette entrevue. Le comte d'Auvergne , fils naturel de Charles IX , suivi de plusieurs grands seigneurs , reçut le prince et l'accompagna vers Henri 111. Quand les archers crièrent : Place ^ voici le roi ^ la presse se fendit, le roi de Navarre s'inclina et celui de France vint l'embrasser. Les embrassements se répétèrent plusieurs fois avec grande démonstration de part et d'autre. « Les deux rois pensaient faire un tour de promenade dans le parc, mais cela leur fut impossible à cause de la multitude de peuple dont les arbres mêmes étaient chargés. On n'entendait partout que le cri d'allégresse : Vive le roi I vivent les rois ! Ne pouvant aller do part ni d'autre, les deux rois rentrèrent au château, où se tint un conseil de deux heures, à la suite duquel Henri III résolut de faire une armée forte et puissante pour aller assiéger Paris ^ » Le roi do Navarre luimême, dans une lettre à du Plessis-Momay a raconté l'entrevue avec sa verve ordinaire : « La glace a été
* Sup tout ceci il faut voir surtout Gayct, ckron. noven., p. 184 6, 185 a et 6, 186 a.
i26 DEUXIÈME PARTIE.
rompue , non sans nombre d'avertissements que si j'y allais j'étais mort. J'ai passé l'eau en me recommanmandant à Dieu, lequel par sa bonté ne m'a pas seulement préservé , mais a fait paraître au visage du roi une joie extrême , au peuple un applaudissement non pareil, même criant vivent les rois. Envoyez-moi mon bagage et faites avancer toutes mes troupes. Le due de Mayenne avait assiégé Ghâtellerault ; sachant ma venue, il a levé le siège ^ »
Les deux rois réunis battirent les ligueurs en plusieurs rencontres, leur enlevant plusieurs villes comme Poissy, Étampes, Meudon, Pontoise, et arrivèrent enfin sous les murs de Paris. L'arn^ée de Henri III occupait Saint-Cloud ; celle du roi de Navarre était campée à Meudon. Les forces de la ligue se trouvaient, le duc de Mayenne à leur tête, resserrées dans la capitale; le siège se préparait lorsque, le 2 août 1589 le couteau de Jacques Clément, jeune Jacobin du couvent de Paris, vint frapper à mort Henri III.
Par droit de succession le roi de Navarre devint alors roi de France. Mais certains seigneurs catholiques, serviteurs du dernier roi , refusèrent de suivre le nouveau. Tel fut Vitry qui alla dans Paris se réunir aux ligueurs, tel fut d'Épernon, colonel général de l'infanterie , qui demanda la permission de se retirer dans son gouvernement et qui entraîna avec lui bon nombre de combattants. Parmi les huguenots , chose étrange, la désertion ne fut guère moindre, elle aurait
1 Lettres missives, l. II, p. 477 à 481.
OEUVIiB DE HENRI IV. 127
même été plus grande, si l'on en croyait les Mémoires du duc d'Angoulême. — Puis la noblesse aspirait, selon sa coutume, à aller se reposer dans ses terres.
Que faire ? 11 ne fallait plus songer à continuer le siège de Paris ; on n'avait ni forces , ni munitions, ni argent suffisants pour cela ; garder sa position sur les hauteurs de Meudon et de Saint-Cloud? il y avait à craindre que le voisinage du principal foyer de la ligue ne détachât encore quelques catholiques du parti du roi. 11 fut donc résolu qu'on s'éloignerait de Paris. Mais repasserait-on la Loire , pour aller s'établir à Tours ? Remonterait-on la Marne pour aller à la rencontre des troupes suisses et allemandes qu'on attendait ? Descendrait-on en Normandie pour s'assurer certaines villes, en prendre d'autres, lever des tailles et se mettre en correspondance avec l'Angleterre ? Ce dernier parti prévalut.
Henri IV envoya une partie de ses troupes en Picardie, sous la conduite du duc de Longueville ; une autre en Champagne, sous les ordres du maréchal d'Aumont ; en sorte que la noblesse de ces provinces eut toujours un chef sous lequel elle put se réunir. Et lui-même, avec le reste de ses forces et nombre de seigneurs de distinction, s'avança vers la Normandie. Sa petite armée est évaluée par le duc de la Force , qui en faisait partie, à 4,000 Suisses, 2,000 lansquenets, environ 3,000 arquebusiers français et 1,500 chevaux * . Mais à peine entré en Normandie , le roi reçut du duc de Montpensier , gouverneur de la province ,
1 De la Force, Mémoires, 1. 1, p, 236. D'Aubigné ne parle que de eoo à 700 chevaux.
128 DEUXIÈME PÂIUIE.
200 gentilshommes et 1,500 fantassins, ce qui lui fit environ 10,000 hommes. Chemin faisant, il s'était assuré de quelques places , et enfin il reçut la soumission des gouverneurs du Pont-de-r Arche et de Dieppe.
Tandis que Henri IV prenait ainsi position, Mayenne rassemblait à Paris une nombreuse armée , recrutée en grande partie parmi les ligueurs, mais composée aussi de Suisses, de Lorrains et d'Espagnols. Tout cela réuni forma environ 8,000 chevaux et 25,000 hommes de pied , armée immense pour ces temps-là. Aussi Mayenne regardait-il déjà comme son prisonnier le roi de Navarre, ainsi les ligueurs appelaient-ils encore Henri IV , auquel il ne resterait bientôt plus, disait-il , que cette alternative ou de se rendre ou de sauter dans la mer. Et il avait tellement fait partager sa confiance aux parisiens que ces bonnes gens louaient déjà des fenêtres pour voir passer le Béarnais quand on l'amènerait lié et garotté.
Du reste la position du roi était fort critique. A l'approche de Mayenne , il se replia sur Dieppe , et là fut agitée encore la question de savoir si Ton chercherait à se retirer à Tours, ou même si le roi , dont il fallait surtout assurer la personne, ne s'embarquerait pas pour l'Angleterre, Biron restant à le tête de l'armée. Mais Henri IV ne put jamais goûter aucun de ces expédients : qui quitte la partie la perd, répondait-il toujours ; « se retirer derrière la Loire, ce serait abandonner la meilleure partie de son État, et ôter le courage à tous ceux qui lui étaient affectionnés en deçà ; aller en Angleterre ? il le ferait encore moins , et il ne sera jamais dit que ses ennemis l'auront chassé
hors de son royaume ; il est résolu d'y mourir Iqs armes à la main * . « Il écrivait, le 9, à la comtesse de Gramont : « les ennwnis sont forts au double de moi. Je me suis rapproché de Dieppe et les attends à un camp que je fortifie. Ce sera demain que je les verrai, et espère , avec l'aide de mon Dieu, que s'ils m'attaquent, ils s'en trouveront mauvais marchands. »
La rivière qui va d'Arqués à Dieppe avait paru le lieu le plus favorable pour s'y retrancher; cette rivière n'étant pas guéable, le roi aurait toujours un de ses côtés libre, libre aussi la communication entre les deux villes , et il pourrait aisément s'y procurer des fourrages et autres choses nécessaires à la subsistance de son armée. En quatre ou cinq jours les travaux nécessaires furent achevés et presque aussitôt on sut que Mayenne, parti de la ville d'Eu, dont on n'était séparé que par de grandes plaines unies , marchait en bataille, faisant deux têtes de colonnes rapprochées, l'une dirigée sur Arques, et l'autre sur Dieppe.
Du côté de Dieppe , où était le roi , il se fit , dit de la Force, de très-beaux et rudes combats, fort avantageux et pleins de gloire ; du côté d'Arqués, Biron livra aussi plusieurs escarmouches et fut toujours heureux. Ces premières affaires apportèrent un tel étonnement aux ennemis qu'ils demeurèrent deux ou trois jours
i De la Force, Mémoires, 1. 1, p. 67, 68. — On se demande où Mezeray a pu trouver que la plurâdité des voix dans le conseil qui fut alors tenu eussent décidé le roi à se retirer en Angleterre, si les hardies remontrances de Biron, qui pouvait tout auprès de lui, n^eussent fait rejeter ce lâche conseil ; on se demande où il a pris le beau discours qull met dans la bouche du maréchal.
à observer les royalistes sans rien entreprendre.
Enfin, Mayenne se décida à une attaque générale. C'était le 21 septembre : Par un effort général, Tennemi fondit sur le point où était le roi, entre le premier et le second retranchement, et arriva en masse à trois cents pas de lui. «Alors, Châtillon, avec six ou sept cents arquebusiers, leur fit une décharge si à propos, et le canon donna si bien en plein dans le gros de leur cavalerie, que, lorsque les royalistes se croyaient sans ressource , ils virent les ennemis en un instant tourner en fuite , comme si la foudre les eut chassés. Tout cela s'en alla à vau-de-route , cavalerie et infanterie. » Il était alors plus de midi et l'attaque avait commencé dès les cinq heures du matin.
Mayenne cependant ne se découragea pas ; le lendemain il revint à la charge ; et c'est encore sur Dieppe qu'il dirigea ses efforts. Il y eut plusieurs combats, mais l'armée assaillante était démoralisée ; les royalistes, au contraire, étaient pleins de confiance et d'ardeur ^ Cette fois, c'est le canon qui joua le principal rôle , tirant tous les jours des deux côtés , mais avec moins de succès pour les ligueurs que pour l'armée royale.
Enfin, Mayenne voyant tous ses efforts inutiles se retira au bout de vingl^trois jours, passés douze à Arques et onze à Dieppe , prenant son chemin vers Amiens et la frontière des Pays-Bas. Et bien lui en prit , car deux jours plus tard , il arrivait au roi 4,000 Anglais, le comte de Soissons et le duc de Lon-
* De la Force, Mémoires, 1. 1, p 91.
gueville approchaient avec des forces , et le baron de Biron, flis du maréchal, amenait de la cavalerie de Gascogne. Le maréchal d'Aumont, et La Noue s'avançaient aussi avec de très-belle noblesse * .
Alors les choses changèrent totalement de face : Le roi, pour ne pas laisser inutiles tant de gens si bien disposés, s'achemina droit à Paris. Il attaqua et emporta d'emblée les faubourgs Saint-Germain, Saint- Michel, SaintJacques , Saint-Marceau, Saint-Victor. Mais Mayenne étant arrivé avec des forces, il fut obligé de s'éloigner et de se retirer du côté de Montlhéry. Il parcourut ensuite la Beauce, prenant des villes ou les recevant à composition, comme Étampes, Châteaudun et plusieurs autres places moins importantes. Il s'empara de même de Vendôme, et le 21 novembre il fit son entrée à Tours, qui était sa ville principale, et où se trouvait le gros du Parlement de Paris, le Conseil et toute l'administration.
Le 25 le roi partit pour le Mans, qui se rendit à lui, puis il vint à Alençon et de là à Falaise , puis à Lisieux, à Pont-Audemer, à Honfleur qu'il fallut prendre de force.
Au commencement de mars 1590, Henri IV assiégeait Dreux, lorsqu'il apprit que Mayenne s'avançait
* Lettres missives, t. III, p. 43. Voyez le récit des journées d* Arques dans d'Âubigné, dans de la Force, dans Sully, dans le duc d^Ângoulême. Voyez aussi la lettre de SuUy, ainsi que la note de Biron et le récit tiré du dépôt de la Guerre rapportés par le Gte de Valory dans le livre qu*il a intitulé Journal militaire de Henri IV, aux pays 42, 53 et 57.
vers lui avec quatre mille chevaux et dix mille hommes de pied, dont trois mille Espagnols commandés par le comte d'Egmont. Il lève aussitôt le siège et vient, le lundi 12, se loger sur la rivière d'Eure.
Le lendemain mardi , dès le matin , il se mit en bataille dans la plaine d'Ivry, où les ligueurs se montrèrent, mais très-éloignés. Là un colonel de reîtres, Thisché de Schomberg, vint lui dire que ses soldats, non payés, refusaient de combattre. « Colonel, dit le roi, est-ce le fait d'un homme d'honneur de demander de l'argent quand il faut prendre les ordres pour le combat ! » Le lendemain, 14, l'armée déjà en place, Henri IV alla trouver Thisché: « Colonel, lui dit-il, nous voici dans l'occasion ; il se peut faire que j'y demeurerai. Il n'est pas juste que j'emporte l'honneur d'un brave gentilhomme comme vous ; je déclare donc que je vous reconnais pour homme de bien et incapable de faire une lâcheté ; » puis , devant tous , il l'embrassa. Thisché lui répondit en pleurant : « Ah ! sire , me rendant l'honneur, vous m'ôtez la vie , car j'en serais indigne si je ne la mettais aujourd'hui pour votre service. Si j'en avais mille je les voudrais toutes répandre à vos pieds. » Thisché se fit tuer dans la bataille * .
L'histoire a rapporté, mais de façons très-différentes, l'allocution de Henri IV à ses troupes. Quant à l'action elle-même, Henri IV en a fait le récit : « Ayant fait de bon matin reconnaître la contenance des ennemis , et m' ayant été rapporté qu'ils s'étaient repré-
* Mathieu, Histoire de HenH IV, édit. 1631, in-fol., L I, p. 24 — Perefixe, Histoire du roi Henri le Grand.
sentes, mais encore plus loin qu'ils n'avaient fait hier, je me suis résolu de les approcher de si près que, par nécessité, il se faudrait joindre , comme il est advenu sur les entre dix et onze heures du matin, que les étant aller chercher jusques où ils étaient plantés , la bataille s'est donnée , en laquelle Dieu a voulu faire connaître que sa protection est toujours du côté de la raison; car en moins d'une heure, après avoir jeté toute leur colère, en deux ou trois charges qu'ils ont faites et soutenues, toute leur cavalerie a commencé à prendre parti, abandonnant leur infanterie, qui était en très-grand nombre. Ce que yoyant, leurs Suisses ont eu recours à ma miséricorde , et se sont rendus , les colonels, capitaines, soldats et tous leurs drapeaux. Les lansquenets et Français n'ont point eu le loisir de prendre cette résolution, car ils ont été taillés en pièces, plus de 1,200 des uns et autant des autres, le reste prisonnier et mis en route dans les bois, à la merci des paysans. De leur cavalerie il y en a de 900 à 1,000 de tués et de 4 à 500 de démontés et prisonniers, sans comprendre ce qui s'est noyé au passage de la rivière d'Eure , qu'ils ont passée à Ivry pour la mettre entre eux et nous, qui sont en grand nombre. Le reste, des mieux montés, s'est sauvé à la fuite, mais ça été avec très-grand désordre, ayant perdu tout leur bagage. Je ne les ai point abandonnés qu'ils n'ayent été près de Mantes ^ . Leur cornette blanche m'est
' Je me conforme ici à la relation adoptée dans le recueil des Lettres missives ; mais certains manuscrits ajoutent : « Où Ton me vient d'avertir qu'on leur a fermé les postes. Si cela est, il n'en demeura pas un et espère que la victoire sera entière qui est, Di u merci, bien avancée. »
demeurée, et celui qui la portait prisonnier; douze ou quinze autres cornettes de leur cavalerie, deux fois davantage de leur infanterie, toute leur artillerie, infinis seigneur^ prisonniers , et de morts un grand nombre, même de ceux de commandement, entre autres le comte d'Egmont, y a été tué. Leurs prisonniers disent tous que leur armée était de quatre mille chevaux et de douze à treize mille hommes de pied, dont je crois qu'il ne s'en est pas sauvé le quart. Quant est de la mienne, elle pouvait être de deux mille chevaux et de huit mille hommes de pied ; mais de cette cavalerie il m'en arriva depuis que je fus en bataille , le mardi et mercredi , plus de 600 chevaux ; même la noblesse de Picardie qu'amenait le sieur de Humières, qui était de 300 chevaux, arriva qu'il y avait demi-heure que le combat était commencé. » Voilà le récit ; voici le jugement : « C'est une œuvre miraculeuse de Dieu qui m'a premièrement voulu donner cette résolution de les attaquer, et puis la grâce de la pouvoir si heureusement accomplir; aussi à lui seul en est la gloire. Et de ce qu'il en peut, par sa permission, appartenir aux hommes, elle est due aux princes, officiers de la couronne, seigneurs et capitaines, et à toute la noblesse qui s'y est trouvée et y accourut par telle ardeur, et s'y est si heureusement employée, que leurs prédécesseurs ne leur ont point laissé de plus beaux exemples de leurs générosités qu'ils laisseront en ce fait à leur postérité. Gomme j'en suis grandement content et satisfait, j'estime qu'ils le sont de moi, et qu'ils ont vu que je ne les ai voulu employer en lieu dont je ne leur aie aussi ouvert le chemin * . « Voilà
1 LeUres missives^ t. III, p. 162 et suiv.
CEUVRE DE HEMU IV. 135
Henri IV, quelquefois vantard avant le combat, toujours modeste après la victoire. Heureusement ses contemporains ont été moins discrets ; ils ont dit la part immense qui lui revenait dans cette journée d'Ivry, et ce qu'il y déploya d'habileté. Sa bravoure impétueuse fut même blâmée par ses lieutenants : Biron lui aurait dit : v Sire, vous avez fait aujourd'hui le devoir du maréchal de Biron, et le maréchal de Biron a fait ce que devait faire le roi ; » du Plessis-Momay : « Vous avez fait, sire, la plus brave folie qui fut jamais faite , car vous avez joué votre royaume sur un coup de dé. «Le roi promit d'être plus sage à l'avenir. Mais, continue du Plessis, à la vue de l'ennemi , il ne souffre pas qu'on le lui ramentoive, et ne s'en souvient point *. »
Henri IV avait certainement l'intention de profiter de ses avantages; et cependant il s'arrêta quinze jours à Mantes, au lieu de poursuivre les fuyards. On l'en a blâmé, comme on l'avait blâmé à Goutras de n'avoir pas poussé sa marche vers la Loire. Mais Sully nous donne le pourquoi de cette inaction forcée : le défaut d'argent.
Cependant, le roi ayant recouvré quelques fonds, apaisé les réclamations des Suisses et autres gens de guerre , se mit en marche vers Paris ; il prit un grand nombre de villes, comme Lagny, Corbeil, Melun, Provins , Bray , Montereau et autres, de manière à s'assurer les passages de la Haute-Seine et de l'Yonne
^ Madame de Momay, Mémoires ^ 1. 1, p. 192.
et toutes les routes par où Paris pouvait s'approvisionner. Puis il vint à Chelles, le 9 mai , et commença à investir la capitale.
De leur côté, les ligueurs n'avaient rien négligé pour la défense : ils surexcitaient le fanatisme du peuple par des processions générales, par des sermons incendiaires, pendant que le duc de Nemours disposait avec habileté des moyens les plus énergiques. On connaît les souffrances des Parisiens pendant ce siège et leur constance à les endurer, elle étonna Henri IV lui-même : « Us ont jusqu'ici supporté une faim telle, disait-il, qu'il faut confesser que nous nous y sommes tous trompés *. » Il espère toujours, cependant, que la ville ne tardera pas à se rendre.
On a beaucoup parlé des dispositions compatissantes de Henri IV pendant ce siège. Il est certain que la rigueur du blocus se relâcha plus d'une fois , et que , le 20 août , par exemple , au plus fort de la famine , le roi accorda un sauf-conduit à trois mille vieillards, femmes et enfants que les ligueurs avaient expulsés comme bouches inutiles; il est certain que la reine d'Angleterre lui reprocha rudement cet acte d'humanité '. Henri IV qui avait besoin de ménager Elisabeth, lui fit représenter que s'il n'a gardé exactement la rigueur de la guerre en la sortie des assiégés, ne Teut-il permise, il n'en fut venu autre chose que de faire mourir au-dedans ceux que la faim en chassait , sans que la ville se fut plus tôt rendue; « car les plus
1 Lettres missives, t. III, p. 228.
* Voyez cette lettre rapportée au RecueU des Lettres missives. t. m, p. 285 aux noies.
factieux, qui y avaient la force et Tau torité, et des provisions de reste pour en avoir prins d'heure plus que leur part, les eussent laissé périr devant leurs yeux, comme ils ont fait plusieurs qui y sont demeurés ; et si, ceux qui étaient réduits à cette extrémité ne laissaient de sortir sans permission, aimant mieux s'exposer à être tués par nos soldats que rester dans la ville : qui mouvait un chacun à telle compassion que les plus sévères leur faisaient passage, ce que je confesse, ajoute-t-il, que je ne pouvais réprouver ^ » Elisabeth avait peut-être raison; mais on est de cœur avec Henri IV.
Cependant à Mayenne, campé à Meaux avec près de trois mille chevaux et huit à dix mille hommes de pied, venait de se joindre le duc de Parme avec des forces, et les deux ducs se disposaient à venir délivrer la capitale. Le roi ne pouvant les attendre ses lignes déployées, se décida à lever le siège et alla dresser son camp du côté de Chelles , en face de l'ennemi. Mais jamais, quoi qu'il fit, il ne put les amener à un combat. Du reste, les ducs avaient atteint leur but, ils avaient pris Lagny, et ouvert ainsi un passage vers Paris.
Les affaires du roi étaient donc très loin de s'améliorer: il avait à se défendre en Champagne contre le duc de Lorraine, en Bretagne contre le duc de Mercœur, en Provence contre le duc de Savoie , partout contre la ligue soutenue des armées espagnoles et italiennes. Puis l'argent lui manquait toujours.
« Lettres missives, t. III, p. 284, 285, 286«
Et cependant, au milieu de toutes ces difficultés, il ne laissa pas d'entreprendre le siège de Chartres , qui , vigoureusement attaqué , se défendit pendant deux mois, mais capitula le 10 avril 1591, et se rendit huit jours après.
Alors recommence le même train de vie que devant : Ce sont mêmes prises et reprises de villes, ce sont mêmes difficultés de toutes sortes. Je me trompe, ce sont des difficultés plus grandes encore, car, dans la position où était Henri IV, le temps qui s'écoule sans apporter d'amélioration, aggrave toujours le mal : il fatigue la patience et use le dévouement.
Henri IV reçut cependant d'Angleterre des secours d'hommes et d'argent : le comte d'Essex, ce brillant favori d'Elisabeth, vint lui-même en France prendre part à la guerre; le roi reçut aussi des secours d'Allemagne d'où Turenne lui amena une armée considérable. Avec ces renforts il marcha sur Rouen qu'il fit investir par Biron. Ce siège de Rouen fut poussé vigoureusement, mais la défense, conduite par Villars, vaillant soldat auquel Henri IV rendait un éclatant témoignage, ne fut pas moins vigoureuse.
Les ligueurs appelèrent encore le duc de Parme. Ce duc rentra en France avec 10,000 hommes de pied, 3,500 cavaliers, 40 pièces de canon et de nombreux chariots portant toutes sortes de munitions et d'outils. Il disposa toutes ses forces sur la Somme, attendant le duc de Mayenne, qui l'y vint joindre en effet, avec huit à neuf mille hommes Français, Lorrains, Italiens envoyés par le Pape. Toutes ces forces réunies formaient une armée d'environ vingt -deux mille hommes.
Le poi laissa Biron continuer le siège de Rouen avec toute son infanterie et une partie seulement de sa cavalerie, et s'avança lui-même vers Tennemi dans rintention, non de le combattre, mais de le harceler, de lui disputer le passage des rivières , d'arrêter ses convois. Il fut en face de Tarmée des ducs ce qu'il était toujours, d'une témérité excessive. Ainsi l'ennemi étant arrivé près d'Aumale , il fondit avec une petite troupe sur les avant-postes, et joua hors de propos sa vie et sa liberté , sa vie puisqu'il reçut un coup de feu qui pouvait être mortel, sa liberté qu'il eut infailliblement perdue si le duc de Parme s'était douté qu'il avait en tête le roi de France.
En définitive Henri IV fut obligé de lever le siège de Rouen ; en sorte que s'il obtint sur l'ennemi quelques brillants succès dans plusieurs rencontres, le duc de Parme n'en vint pas moins à ses fins. Et il put rentrer en Flandre sans obstacle, mais non toutefois sans une blessure dont il mourut la même année.
Nous avons ici la pensée intime de Henri IV sur sa position présente et ses appréhensions pour l'avenir. Pendant le siège de Rouen , Sully lui parlant du peu de fonds qu'il pouvait faire sur quelques-uns de ses serviteurs, le roi lui répondit : « Je crois bien tout ce que vous me dites, et vois bien davantage, qui est le pis, c'est que la plupart des zélés catholiques se lassent de cette guerre, et seraient à la fin gens pour se séparer de moi et faire un parti à part, ou se joindre à ceux de la ligue, avec lesquels ils ne cellent point qu'ils correspondraient bien mieux qu'avec les huguenots , qui serait la ruine de l'État ; et pour
toutes ces raisons enduré-je d'eux tous mille choses qui me fichent bien fort, et hasardé-je ainsi tous les jours ma vie pour maintenir ma réputation, remettant en Dieu et moi et mes affaires , puisqu'il m'est beaucoup meilleur de mourir les armes à la main que de voir disperser mon royaume et aller mendier secours hors d'icelui *. »
On peut encore , vers ces temps-là , mettre quelques faits d'armes au compte de Henri IV , comme la prise de Patay, comme le siège et la prise de Dreux. De même il fit attaquer le duc de Savoie chez lui et en débarrassa la Provence , le duc de Lorraine dans ses États , et affranchit ainsi la Champagne de ses incursions; de même encore il suscita des affaires aux Espagnols dans les Pays-Bas , en Hongrie , dans l'empire ottoman ; mais tout cela ne mettait fin à rien , et c'était un plus grand coup qu'il s'agissait de frapper. Henri IV se fit catholique.
La conversion de Henri IV au catholicisme lui facilita l'entrée dans Paris et lui applanit la possession de plusieurs autres villes de France. Enfin elle finit par désarmer et ramener à lui ses ennemis. Cette transformation se fit dans l'espace de dix-huit mois , du 25 juillet 1593 à la fin de 1594.
Guerre contre l'Espagne, — Au commencement de 1595, Henri IV déclara la guerre à Philippe II. Cette déclaration de guerre fut peut-être un acte de bonne politique , car mieux vaut combattre ouvertement un perfide ennemi que le laisser opérer dans l'ombre;
\ SviUy, Écçnomies d*Éta^t 1. 1, Ghap, xxxui, p. 88.
OBtrVRE DE HENRI IV. 141
mais peut-être aussi fut-elle prématurée, car la France n'était pas suffisamment préparée à faire face à toutes les éventualités qui pouvaient s'en suivre. Ce qu'il y a de certain c'est qu'elle fut très-onéreuse pour le pays, et faillit lui devenir funeste.
Henri IV fit attaquer à la fois le Luxembourg , TArtois et la Franche-Comté. Philippe II, de son côté, attaqua la France sur cinq points différents , soit par ses armées propres en Picardie , soit de concert avec Mercœur en Bretagne, en Bourgogne de concert avec Mayenne, dans le Lyonnais de concert avec le duc de Savoie, dans la Provence avec le duc d'Épernon.
Les commencements de la guerre furent heureux pour Henri IV. La Bourgogne se livra pour ainsi dire à lui , et près de Fontaine-Française il battit l'armée , six fois plus nombreuse que la sienne, des ligueurs conduits par Mayenne et des Espagnols commandés par le connétable de Castille ; brillant fait d'armes où il montra une fois de plus cette témérité qui était son péché mignon, et qu'il justifiait toujours par la nécessité de prêcher d'exemple. Henri IV envahit ensuite la Franche-Comté dont il rançonna les principales villes. Puis il se rendit dans le Lyonnais où il remit tout dans Tordre et dont il assura la soumission.
Mais Henri IV ne pouvait être partout ; et tandis que rien ne lui résistait dans l'Est, ses affaires périclitaient, au nord : les Espagnols avaient envahi plusieurs villes de Picardie, ce qui était alors tenir le pays, et entre autres Cambrai , dont le château tenait encore , il est vrai, mais ne pouvait résister longtemps.
Or , le roi , comprenant que sa présence seule pou-
vait relever ses affaires au Nord, partit de Lyon, appelant à lui toute sa noblesse. A quelques lieues de Paris il reçut deux mille lansquenets, amenés par Sancy, et autant de Hollandais ; mais quand il arriva en Picardie , il était trop tard , le château de Cambrai s'était rendu.
Cependant de grands faits s'accomplirent alors : la bénédiction du Pape, depuis longtemps sollicitée , fut enfin obtenue ; c'est alors aussi que s'effectuèrent la soumission de Mayenne, puis celles de d'Épernon et de Joyeuse , qui entraînèrent du même coup celles de la Provence et du Languedoc. Enfin une alliance contre l'Espagne fut conclue entre la France, l'Angleterre et les Pays-Bas. Tout cela dut améliorer singulièrement les affaires du roi; et toutefois les Espagnols n'en poursuivirent pas moins leurs avantages. Ils acquirent la place importante de Calais , perte immense pour nous, et que ne compensa pas la prise de la Fère, tombée peu] après entre nos mains.
A peu de temps de là|, le 11 mars 1597, les Espagnols s'emparèrent encore d'Amiens, et des munitions de guerre et d'artillerie que le roi y avait amassées à grands frais ; en sorte que , déjà en possession de Calais, de Ham, d'Ardres, de Guignes, ils se trouvèrent à peu près maîtres de toute la province.
Henri IV était à Paris : c'était au temps de la foire de Saint-Germain et des jours gras, et c'est au milieu d'un bal que. lui vint la fatale nouvelle. Il monte aussitôt à cheval et, suivi de la noblesse qui se trouve près de lui , il court en Picardie. Reprendre la ville n'était pas chose facile, mais le fait avait une impor-
tance telle , car la perte d'Amiens remettait pour ainsi dire en question les destinées de la France , que tout devait être tenté.
Le roi commença sur-le-champ les opérations du siège ; il prit position sur la Somme à Corbie et à Péquigny, c'est-à-dire au-dessus et au-dessous de la place, et il l'investit du côté du nord par où les Espagnols auraient pu le plus aisément lui porter secours et la ravitailler ; puis il fit appel à tous ses amis et il eut bientôt autour de lui des forces considérables.
Mais alors aussi se présenta plus grande que jamais la pénurie d'argent car il fallait tout d'abord remplacer l'artillerie, les munitions, les provisions de toutes sortes que renfermait Amiens et que tenait maintenant l'ennemi. Le roi demanda des prêts volontaires, et ces prêts produisirent trois cent mille écus ; il ordonna que fussent recherchés les financiers ayant malversé , et les financiers se taxèrent eux-mêmes à un million deux cent mille écus ; il eut recours à des édits bursaux portant création de nouveaux offices dont le prix dut être payé sur-le-champ, et, par la vente des nouvelles charges, il eut encore un million deux cent mille écus, en tout deux millions sept cent mille écus, près de trente millions de francs d'aujourd'hui, et cela sans préjudice des rentrées ordinaires.
Le siège fut alors mené vigoureusement. Le roi tantôt s'y montra général habile, tantôt, faisant office de simple manœuvre, il donna l'exemple à tous. Toutes les tentatives des Espagnols pour secourir la ville restèrent vaines, et Amiens se rendit le 25 septembre 1597.
Henri IV comptait bien profiter de cet heureux succès pour se porter en avant; mais alors se présentèrent d'autre difficultés. Le roi disait le 20 septembre sous les murs d'Amiens. « J'ai maintenant une des plus belles armées que l'on saurait imaginer » ; mais le 28 , Amiens conquis , il était réduit à dire : « Il faut que les déplaisirs talonnent toujours les contentements , j'avais jeudi au soir cinq mille gentilshommes, samedi à midi je n'en ai pas cinq cents... Je monte à cheval et vais faire la revue de mes restes, puis prendre résolution de ce que j'aurai à faire ^ . »
Du reste les affaires du roi prenaient généralement un bon train : Lesdignières obtint de grands succès sur le duc de Savoie. En Bretagne le duc de Mercœur , le dernier des seigneurs récalcitrants, ne résistait plus que difficilement et finit enfin par se soumettre, ce qui reconstitua l'unité de la France et dissipa toute illusion des grands seigneurs , s'ils en nourrirent jamais , de revenir aux souverainetés féodales. Bientôt enfin l'Espagne, plus épuisée encore que la France, montra qu'elle désirait la paix. Le Pape s'y entremit ; son légat, le cardinal de Florence, et surtout le général des Cordeliers, s'y employèrent avec dévouement, et le 2 mai 1598 , fut signée à Vervins , entre la France , l'Espagne et la Savoie, une paix qui termina heureusement toute guerre étrangère. Par cette paix, la France rentra dans l'intégrité de son territoire .
1 Lellres missives^ t. IV, p. 848, 855.
Guerre de Savoie. — Plus de deux ans se passèrent dans une paix profonde ; mais Henri IV n'en avait pas fini avec la guerre.
Les rois de France étaient depuis longtemps en possession incontestée du marquisat de Saluées , enclavé dans le Piémont, lorsqu'en 1588, c'est-à-dire au moment où Henri HI venait d'être chassé de Paris, où chacun travaillait à déchirer son malheureux royaume, le duc de Savoie lui enleva ce marquisat. Dès son avènement à la couronne Henri IV n'avait cessé de réclamer contre cette usurpation ; mais le duc avait toujours éludé la satisfaction. Les réclamations devinrent plus pressantes à mesure que s'affermit la position du roi ; mais encore alors , tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre , le duc trouva toujours moyen de â'y soustraire. Henri IV proposa de s'en remettre au jugement du Pape. Emmanuel accepta cette médiation , mais en posant des conditions tellement inacceptables que le Pape lui-même désespéra d'amener aucun accommodement. Enfin le roi voyant bien que son adversaire ne cherchait qu'à échapper à sa poursuite, finit par se décider à la guerre.
Henri IV partit pour Lyon, où il arriva le 9 juillet 1600, pendant que Sully , qui venait de réunir à ses autres titres celui de grand-maître de l'artillerie , préparait des fonds, des canons, des munitions. Ordre fut donné à Biron et à Lesdiguières d'entrer l'un en Bresse, l'autre en Savoie. Bientôt Biron fut maître de Bourg, Lesdiguières de Montmélian, les forts exceptés.
Henri IV lui-même se porta de Lyon à Grenoble pour voir les choses de plus près , et de là à Cham-
béry, capitale de la Savoie, dont les faubourgs venaient d'être pris par Grillon. Là le roi reçut des propositions de paix, car le duc voulait surtout gagner rhiver. « Je ne puis dire, écrivait Henri IV à Sully, que je ne veux point ouïr parler de paix , je parlerais contre mon cœur, et me semble que je ferais tort à ma réputation et à mes services ; mais je ne veux plus être abusé. » Il fit venir huit canons de Grenoble , il en avait cinq venus de Valence ; il donna ordre de faire avancer ceux de Lyon le plus tôt possible. Il faut faire arriver tout le reste des munitions , disait-il, car il est nécessaire de hâter notre besogne, pendant que le temps est beau. Devant les canons mis en batterie Ghambéry capitula le 20 , et il faut noter ce fait singulier que Mme de Sully, qui avait accompagné son mari dans cette campagne , ayant persuadé à son hôtesse de réunir les principales dames de la ville, ce qu'elle fît, un bal s'organisa « avec la même liberté et gaieté que s'il y eût eu un an que le roi eût été le maître * »... — Henri IV alla ensuite assiéger Gonflans , Miolans , Moustier , St-Jean-de-Maurienne et autres places qui ne firent pas grande résistance.
Gela fait, lé roi manda devant Gharbonnière , le grand maître de l'artillerie : « Venez me trouver le plus tôt que vous le pourrez , lui dit-il , car votre présence est ici du tout nécessaire, et envoyez devant vous quatre ou cinq bons commissaires, autant de vos meilleurs pointeurs, douze bons canonniers, quatre cents pionniers et force outils pour remuer terre et
* Sully, Économies d'État, 1. 1, chap. xcv, p. 445.
faire logis de batteries. » Sully arriva le 30, et le 31 le roi disait : « Nous avons attaqué la Charbonnière , qui est une très-bonne place. L'on m'assure qu'en deux jours elle sera réduite en mon obéissance ; mais pour moi, quand nous l'aurons bien prise en quinze jours, je ne trouve pas le temps mal employé. Sully demandait huit jours; il fît de tous côtés avancer canons et munitions ; mais les chemins , pour approcher du fort étaient si étroits, si embarrassés de rochers, de plus bordés d'un côté par une rivière dont les bords présentaient tant de difficultés que plusieurs fois il fallut faire avancer le canon sur une seule roue, l'autre étant suspendue en l'air sur des précipices ; puis il y eut des pluies telles et tant de mauvais temps, que tout au plus pouvait-on faire une lieue dans vingtquatre heures ; en sorte que les huit jours furent presque employés en marche. Le roi disait le 7 septembre : Tout ce que nous avons pu faire encore a été de traîner le canon jusqu'au pied de la montagne sur laquelle il le faut monter. — La place était un roc accessible d'un seul côté ; elle était commandée par les montagnes environnantes, mais par des montagnes tellement escarpées que tout au plus un homme à pied pouvait-il les gravir. Cependant Sully découvrit un chemin par où, à force de bras, il était possible de mener du canon : Il prit deux cents Suisses et deux cents Français, et, par une nuit des plus noires, il fit sans bruit monter rartillerie. Des autres côtés furent, avec mêmes difficultés, dressées d'autres batteries, et dès le matin commencèrent les travaux de terrassement, en sorte qu'à deux heures tout fut prêt ; mais
le lendemain matin seulement commença , de tous les côtés à la fois, un feu tellement nourri que les assiégés décontenancés demandèrent à parlementer, et ils acceptèrent les conditions qui leur furent faites. La prise de Charbonnière est du 9 septembre * .
Cependant le duc de Savoie s'était réveillé ; il avait levé des troupes, et le 7 septembre Henri IV disait : Les ennemis commencent à faire parler d'eux du côté de la Tarentaise , où Ton dit qu'ils ont fait passer jusqu'à cinq ou six mille hommes ; du reste , le roi s'en inquiétait peu, car il comptait avoir lui-même, à la fin du mois , vingt mille hommes de pied , ce qui était le principal en pays de montagnes, et deux mille cinq cents chevaux. Il disait dès le 16 : « Le prince de Conty, le comte de Soissons, le comte d'Auvergne, M. d'Épernon sont arrivés ; bref toute la France court à moi ; il ne nous manque que des ennemis *. »
A la fin du mois, Emmanuel avait traversé les monts; mais le roi surveillait ses mouvements, et s'occupait de reconnaître les positions stratégiques. Le 8 octobre , il écrivait d'Annecy : Je partirai d'ici demain et irai à Beaufort. On le trouve, en effet, le 10 octobre, dans ce village perdu au sommet d'une montagne qui fait face au Mont-Blanc. Il y arriva suivi de Biron, de Lesdiguières, de Montpensier, de d'Épernon, de Sully par le plus mauvais temps et par le plus mauvais chemin, ayant vingt fois mis pied à terre dans la neige et dans l'eau. Le 11 if alla reconnaître
* Lettres missives, t. V, p. 299, 300 ; Sully, Économies (TÉlat, t. I, chap. xGv, p. 447 et suiv.
* Lettres missives^ l. V, p. 306.
le passage du Cormet par des chemins pires encore. Au Cormet il fallut dîner à l'abri d'un rocher pour se garantir de la neige qui s'élevait comme une montagne au-dessus de leur tête ; mais il paraît qu'en tout cela la bonne humeur ne fit jamais défaut, et ce voyage de Beaufort est resté à cet égard célèbre dans le pays, car on lit sur un registre de l'état-civil de cette petite commune : « Ce jour, 10* d'octobre 1600, le roi Henri de Bourbon de France et de Navarre, a été ici en grande compagnie de princes et autres gens d'armerie. — Le jour 11® il est allé au Cormet; il faisait mauvais temps. — Le jour 12® il est parti conduisant 8,000 personnes , ayant fait force des siennes et grandissimes folies *. » Les gens du pays ajoutent que certaines familles de Beaufort remontent certainement à Henri IV. Dans le même temps le roi faisait assiéger Montmélian qui était la plus forte place de la Savoie , soit par sa position naturelle soit par le travail de l'homme. La base de la forteresse était un rocher dur comme marbre et si élevé qu'il dominait tout le voisinage , d'ailleurs inaccessible de toute part si ce n'est du côté de la ville dont il était toutefois séparé par un fossé taillé dans le roc et par trois bastions défiant la mine et la sappe. De plus, les montagnes voisines semblaient , ou tout à fait inaccessibles , non-seulement aux chevaux traînant de l'artillerie, mais encore aux hommes, et leurs sommets étaient si pointus et si dénués de terre qu'il paraissait impossible d'y dresser aucune plate-forme pour y loger des pièces. Il y avait
^ Je me suis assuré près du maire de Beaufort de Texactitude du fait.
donc les mêmes difficultés qu'à Charbonnièpe et même des difficultés plus grandes. Comme à Charbonnière elles furent surmontées, et le siège commença. Les assiégés, battus bientôt par cinquante pièces à la fois , furent tellement surpris qu'ils demandèrent d'abord une trêve et bientôt après offrirent de capituler. Ici encore madame de Sully joua son rôle. La comtesse de Brandis, femme du gouverneur de la place, aimait à faire de petits objets de verroterie, et elle y réussissait très-bien ; elle envoya en cadeau à madame de Sully des pendants d'oreilles et une couple de chaînes habilement travaillées. Madame de Sully, ne voulant pas être en reste, envoya à la comtesse une douzaine de perdreaux, six laperaux, six levraux, douze cailles grasses , une douzaine de pains blancs molets et douze bouteilles de vin, ce qui n'était pas à dédaigner dans une place assiégée ; elle exprima en même temps à madame de Brandis son désir de causer avec elle, ce que la comtesse témoigna désirer de même , en sorte que , pendant trois jours , ces dames se réunirent familièrement toutes les après-dînées ^ On ne parla d'abord que de choses générales ; mais on arriva bientôt à la question de capitulation, « de sorte que ces deux femmes, dit Sully, selon les instructions qu'elles recevaient de leurs maris, convinrent de plusieurs points', par forme de désir seulement, sans témoigner d'en avoir communiqué à personne. » La capitulation fut arrêtée le 16 octobre. Les assiégés durent rendre la place au bout d'un mois,
* C^est-à-dire vers onze heures ou midi.
si avant ce temps le duc de Savoie ne venait faire lever le siège i . Il faut avouer que cette guerre de Savoie est fertile en singularités.
Le 2 novembre le duc arriva au val d'Aoste et le 10, la tête de son armée était logée en deçà des montagnes du petit Saint-Bernard. Le 16, le jour même où Montmélian fut rendu, le roi se mit en marche pour aller it lui ; mais les neiges et le mauvais temps l'arrêtèrent.
Alors Henri IV tourna tous ses efforts sur la forteresse de Sainte-Catherine, la seule place importante qui tint encore. Elle se rendit le 5 décembre laissant toute la Bresse au pouvoir du roi comme la prise de Montmèlian lui avait livré toute la Savoie.
Cependant le Pape n'avait jamais perdu de vue entièrement cette question de Saluées. Il avait envoyé sur les lieux son neveu le cardinal Aldobrandin , son légat, avec mission de travailler à la paix. Henri IV, de son côté , au milieu de ses plus grands succès, n'avait jamais eu d'autre visée que la paix, pourvu toutefois que les conditions fussent acceptables. Enfin le 17 janvier 1601, la paix fut conclue aux conditions suivantes : le duc de Savoie conserva le marquisat de Saluées; mais il donna à la France la Bresse, le Bugey, le pays de Gex et le val Bomey; il lui abandonna l'artillerie et les munitions dont le roi s'était emparé dans les villes conquises , et lui paya trois cents mille francs , ce qui faisait bien plus que compenser l'abandon du marquisat, ce qui surtout nous donnait de ce côté-là, des frontières naturelles.
1 Voyez tous ces détails dans Sully, t. I^chap. zcvi, p. 453.
Cette guerre de Savoie eut un autre avantage , elle marqua chez nous un progrès dans l'art militaire ; elle donna lieu au développement de notre artillerie et de notre génie dans l'attaque des places. Les sièges de Rouen, de Paris, de Chartres, d'Amiens, avaient manqué ou traîné en longueur faute d'une artillerie suffisante et bien dirigée ; ceux de Charbonnière , de Montmélian, de Ste-Catherine , bien autrement pleins de difficultés, réussirent en peu de jours, grâce à une artillerie plus considérable et servie avec plus d'habileté, progrès auquel, sous l'inspiration de Henri IV, Sully eut une très-grande part.
CHinuLE H
EESMi iT oonsmaa ^r ^ozft ik tis iasL3i3i!m
Noos rayons dîL rédnciSîûB de Henri IV Ait exdiK sivement protestante. Comme il a été dit aussi . l^hiurrible nuit de la Saint-BaitbélejnT vint impi^ser au roi de Navarre le culte catholique : mais une fois hor^ do Tatteinte de Henri HI et de Catherine de Mediois , le roi de Navarre revint au giron protestant ; et dès lors il fut reconnu partout comme chef des huguenots do France.
Le roi de Navarre fut à bien des reprises solHoiit^ soit par la cour de France , soit par dos parente « imr des amis, de se faire catholique, mais toigours vaiuoment. C'est surtout lorsque, après la morlduduo<rAnjou, il fut devenu héritier présomptif do la courouuo de France qu'il fut pressé le plus vivement. IjO roi do Navarre répondit toujours: qu'il est louché dos dispositions favorables de Sa Majesté et des lémoigiiuK^^
honorables qu'elle veut bien lui en donner; il la remercie de l'intérêt qu'elle parait prendre à son salut ; mais il la prie de considérer s'il y aurait justice ou honneur pour lui à abandonner, par des motifs de crainte ou d'espérance , une religion dans laquelle il a été élevé et où il n'a encore reconnu aucune erreur. Il a toujours fait passer avant tout le soin de sa conscience : son salut éternel lui est plus cher que tout le reste, et il est prêt à lui sacrifier tous les honneurs de la terre et toutes les couronnes du monde. Cependapt, il ne refuse pas de se faire instruire, et de changer s'il est dans le mauvais chemin, non plus que de se soumettre à la décision d'un concile libre, comme il l'a toujours déclaré ^
Dans le même temps, le pape Sixte-Quint lança contre le roi de Navarre ( le 9 septembre 1585 ) une bulle d'excommunication qui, peu de siècles plus tôt, eut été foudroyante. Il y déclarait Henri, jadis roi de Navarre , hérétique , relaps en hérésie , et non repentant ; il le déclarait déchu, lui et sa postérité, de ses prétendus États ; il le déclarait comme indigne , inhabile à toute succession, notamment à celle du trône de France. — Le roi de Navarre ne paraît pas s'être effrayé beaucoup de ces attaques ; il s'adressa d'abord à Henri III : Si le pape se permet, lui dit-il, de disposer de la succession au trône de France , il n'y a pas de raison pour qu'il ne dispose bientôt du trône luimême. Pour moi personnellement, ajoute-t-il, la question de savoir si le pape me peut débouter de mes
» LelfresmtMtve», t IX, p. 143, 144. — De Thou, HistoireunivenéiU,
droits me touche peu , et je désire que jamais il n'y ait lieu à la débattre ; mais vous, roi de France , elle vous touche de plus près : « esWl à propos , vous vivant et en la fleur d'âge, qu'un pape s'ingère au gouvernement de cet État, et à décider votre succession, chose qui va plus avant et qui sert de degré pour un plus haut dessein , car le but poursuivi c'est , par cet essai fait sur ma personne, sous prétexte d'hérésie, de gagner ce point qu'il soit dit et cru que le' pape peut disposer de ce royaume pour, dans quelque temps, sous autre couleur, vous déclarer incapable de régner ' . » Henri III défendit que la bulle fut reçue dans le royaume.
Mais le roi de Navarre ne s'en tint pas là, et il fit un acte qui dut passer alors pour un trait d'audace inouï : il fit placarder dans tous les carrefours de Rome , et jusqu'aux portes du Vatican, une protestation plus qu'énergique, contre la bulle et son auteur. Il proteste, y est-il dit, contre la déclaration et l'excommunication de Sixte V , soi-disant pape de Rome , les maintient fausses et en appelle comme d'abus à la cour des pairs de France. Et en ce qui touche le crime d'hérésie dont il est faussement accusé par la déclaration, dit et soutient que monsieur Sixte, soi-disant pape, en a faussement et malicieusement menti; dit que lui-même Sixte est hérétique, ce qu'il fera prouver en plein concile libre et légitimement assemblé, auquel si le dit Sixte ne consent et ne se soumet , comme il y est obligé , il le tient et déclare pour antéchrist et
i Lettres missives^ t. II, p. 148 et suiv.
hérétique , et en cette qualité veut avoir guerre perpétuelle et irréconciliable avec lui * . Sixte-Quint comprit probablement qu'il s'était trompé de date, et , en homme supérieur, il professa dès lors une haute estime pour le caractère du roi de Navarre qu'il regardait, avec Elisabeth d'Angleterre, comme les deux plus fortes têtes en possession de couronnes royales à cette époque.
Mais où le roi de Navarre exprime le plus nettement ses idées en fait de religion , c'est dans son manifeste aux trois États du royaume : « Vous proclamez cette maxime générale qu'il ne faut qu'une religion en un royaume et que le fondement d'un État est la piété, qui ne peut être partout où Dieu est diversement servi. Je l'avoue, il est ainsi. Or, je me suis toujours offert à la raison, et m'y oflfre encore. Moi et tous ceu:; de la religion nous rangerons toujours à ce que décidera un concile libre ; sous lui nous passerons condamnation. Mais de croire qu'à coups d'épée cela se puisse obtenir de nous, j'estime devant Dieu que c'est une chose impossible. On m'a souvent sommé de changer de religion, mais comment ? La dague à la gorge. Quand je n'eusse point eu de respect à ma conscience, celui de mon honneur m'en eût empêché. Instruisez-moi, je ne suis point opiniâtre ; si vous me montrez une autre vérité que celle que je crois, je m'y rendrai, et ferai plus , car je pense que je ne laisserai nul de mon parti qui ne s'y rende avec moi. Si vous désirez mon salut simplement, je vous remercie ; si vous ne souhaitez ma
1 L'Ëstoile, Un de septembre 1585.
conversion que dans la crainte qu*un jour je vous contraigne, vous avez tort. Mes actions répondent à cela. La façon de laquelle je vis et avec mes amis et avec mes ennemis, en ma maison et à la guerre, donnent assez de preuves de mon humeur. — Le roi de Navarre dit encore: « Bien que, plus que nul autre, j'aie regret de voir les différences de la religion et que , plus que nul autre , j'en souhaite les remèdes , néanmoins, reconnaissant bien que c'est de Dieu seul , et non des armes et de la violence, qu'il les faut attendre, je proteste devant lui, et à cette protestation j'engage ma foi et mon honneur, (que par sagrâce j'ai jusqu'ici conservés entiers) que tout ainsi que je n'ai pu souffrir que Ton m'ait contraint en ma conscience, aussi ne souffrirai-je jamais que les catholiques soient contraints en la leur ni en l'exercice libre de leur religion, ayant de longtemps appris que le vrai et unique moyen de réunir les peuples au service de Dieu , et d'établir la piété en un État, c'est la douceur, la paix et les bons exemples, non la guerre ni les désordres. »
Il était facile de comprendre qu'à la mort de Henri III la question religieuse ne manquerait pas de revenir plus vive que jamais. — Les catholiques de Henri 111 avaient bien accepté l'appui salutaire du roi de Navarre et de ses huguenots pour combattre avec eux les catholiques de la ligue ; mais lorsqu'il fut question de reconnaître Henri IV comme roi de France, oh! alors, leur conscience se réveilla. « Lorsque le roi de Navarre entra dans la chambre où gisait le corps , il vit parmi les hurlements, — c'est d'Aubigné qui parle
ainsi — les uns « enfonçant leurs chapeaux ou les jetant parterre, fermant le poing, complotant, se touchant à la main , faisant des vœux et promesses desquelles on oyait pour conclusion : Plutôt mourir de mille morts. D'O, Manou son frère, Entragues, Châteauvieux murmurent, et à dix pas du roi il leur échappe de se rendre plutôt à toutes sortes d'ennemis que de souffrir un roi huguenot; entre ceux-là Dampierre, premier maréchal de camp , qui fit ouïr tout haut ce que les autres serraient entre les dents *. »
En vertu des lois du royaume, Henri de Bourbon était de droit roi de France ; pas de contestation là-dessus. Puis il avait relevé les affaires des royalistes, conduit leur armée aux portes de P^ris qu'ils n'auraient jamais revues sans lui, et cela lui donnait bien quelques droits à leur respect. Enfin, le feu roi lui même, à son lit de mort, l'a présenté à ses fidèles comme son successeur, comme leur roi légitime. Mais Henri de Bourbon est protestant ; et pour d'ardents catholiques, la question religieuse passe avant tout , elle efface tout droit acquis, elle met à néant tout service rendu : Quand la question religieuse est enjeu, elle est seule écoutée.
Cependant une assemblée s'était tenue , nombreuse et autorisée ; elle se composait du prince de Conty , des ducs de Montpensier , de Longueville , de Luxembourg, d'Épernon, des maréchaux d'Aumont, de Montmorency d'Amville, en un mot dçs principaux
* D^Aubigné, Histoire universelle, t. III, 1. II, chap. xxiil, p. 183. Je cite ici d'Aubigné de préférence à tous autres, parce qu'il me paraît être de tous ses contemporains, celui qui a exposé le plus franchement la situation où, dans ces premiers moments, se trouva le nouveau roi de France.
chefs de la noblesse catholique. On y avait discuté tout un jour et toute une nuit ; de nombreuses propositions y avaient été longuement débattues , et enfin on était tombé d'accord qu'on reconnaîtrait Henri de Bourbon comme roi de France moyennant certaines garanties qui lui seraient imposées. Ces garanties furent données sans difficulté, voici dans quels termes : « Nous promettons et jurons, en foi et parole de roi... de maintenir et conserver en notre royaume la religion catholique, apostolique et romaine en son entier, sans y rien innover, ni changer aucune chose en la police et exercice d'icelle, ou aux personnes et biens des ecclésiastiques, provision et économie d'iceux à personnes capables et catholiques selon qu'il a été ci-devant accoutumé , et que suivant la déclaration présente, par nous faite avant notre avènement à cette couronne, nous sommes tout prêt, ne désirant rien davantage que d'être instruit par un bon , légitime et libre concile général ou national, pour ensuivre et observer ce qui sera conclu et arrêté qu'à ces fins nous ferons convoquer et assembler dans six mois, ou plus tôt si faire se peut ; cependant qu'il ne se fera aucîin exercice d'autre religion , que de la dite catholique, apostolique, ailleurs qu'es villes et lieux de notre dit royaume où elle se fait à présent. »
Cependant tout cela fut impuissant à rallier au nouveau roi non-seulement les ligueurs, mais aussi plusieurs des serviteurs de Henri III.
Et comme , si ce n'était assez des difficultés intérieures, le pape Grégoire XIV, à la sollicitation des
Espagnols, qui possédaient entièrement la cour de Rome, lança un monitoire contre les princes, seigneurs et autres sujets catholiques, tant ecclésiastiques que laïques, qui reconnaissaient le roi. Henri IV déféra le monitoire aux parlements. Celui de Paris réuni à Tours, déclara les bulles monitoriales « nulles, abusives, séditieuses, damnables, pleines d'impiétés et impostures , contraires aux saints décrets, droits, franchises et libertés de l'Église gallicane ; » ordonna qu'elles seraient lacérées par l'exécuteur de la haute justice et brûlées devant la grande porte du palais ; fit inhibitions et défenses à tous prélats , curés , vicaires et autres ecclésiastiques d'en publier aucunes copies , et à toutes personnes de quelque État, qualité et conditions qu'elles fussent, d'y obéir. Enfin la cour ordonna que « Marcellino Landriaiio, soi-disant nonce du dit Grégoire, porteur des bulles, serait prins au corps et emmené prisonnier en la conciergerie du palais pour, là, son procès lui être fait et parfait * . »
Du reste, les affaires de la ligue étaient loin d'être bonnes ; leur vieux roi mourut, et ce fait, en apparence insignifiant puisque le cardinal de Bourbon était prisonnier entre les mains de Henri IV , était cependant d'importance majeure dans les circonstances où l'on se trouvait : Sa robe rouge voilait le trône aux regards intéressés ; mais lorsque à tous les yeux le trône parut vide, chacun voulut y asseoir quelqu'un de son choix ; puis la rivalité du duc de Mayenne et du duc de Nemours , son frère , puis l'insubordination du conseil
* Cet arrêt ne fut rendu qu^en 1591, bien que les lettres monitoriales fussent du 1" mars 1590.
des seize ^ augmentaient encore la confusion. Puis enfin le duc de Parme dut reprendre le chemin des Pays-Bas par suite des avantages remportés sur ses compatriotes par le prince Maurice de Nassau .
Mais de leur côté , les huguenots étaient devenus inquiets ; les plus clairvoyants d'entre eux commençaient à comprendre que tous leurs efforts seraient impuissants; de même les alliés du roi parurent se lasser de lui prêter concours, tandis que la ligue, plus que jamais soutenue par le roi d'Espagne et le pape, par la Savoie et la Lorraine, semblait gagner du terrain, et tous ensemble se disposant à créer un roi catholique ne restaient divisés que sur le choix. Il fallait en finir.