‹ Henri iv.: sa vie, son œuvre, ses écritsChapitre 27 sur 39 · II. — Politique extérieure · texte numérisé non relu

II. — Politique extérieure

Lorsque Henri IV devint roi de France, il y avait en Europe deux groupes d'État divisés par les croyances religieuses, et sinon en hostilité ouverte, du moinî s'observant d'un œil défiant; d'un côté les états catholiques, qui comprenaient le Saint-Siège, toute l'Italie, la maiswHi d'Autriche avec ses vastes états aile-

mands et espagnols (je ne parle pas de l'Amérique); de l'autre côté les pays protestants, c'est-à-dire l'Angleterre avec l'Ecosse, la plupart des petits états d'Allemagne, et les Pays-Bas, travaillant à s'affranchir de la domination espagnole. Quant à la Suisse, à Venise, aux puissances du nord, elles se mêlaient peu aux dissensions européennes.

Les alliances naturelles de Henri IV avaient été jusques-là avec les états protestants, il fallait conserver, resserrer ces alliances , c'est ce qu'il s'efforça toujours de faire et à quoi il réussit, malgré son abjuration. — A l'égard des États catholiques, sa politique suivit deux voies différentes : il visa à gagner tous ceux qu'il pourrait rattacher aux mêmes intérêts que lui, dont il pourrait réussir à se faire le centre; il s'efforça, au contraire, d'abattre, par tous les moyens possibles, le colosse hispano-germanique menaçant l'Europe entière de son écrasante domination. Vue en masse, voilà quelle fut la politique extérieure de Henri IV.

Politique vis-à-vis des papes. — Le Saint-Siège, à cette époque, quelques échecs que la réforme eût pu lui apporter , était encore la puissance la plus considérée en Europe, non sans doute pour sa force matérielle, qui était loin d'être redoutable, mais pour le respect traditionnel des peuples et aussi pour sa valeur morale et intellectuelle. Il était donc de première importance de l'avoir avec soi , car le Saint-Siège devait attirer dans le parti qu'il prendrait tous ceux qui vivaient de sa vie et se faisaient presque une obligation de marcher avec lui. .

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aSUVRE DE HEXRI IV. 229

la grâce demandée. — Le Saint-Siège procura lapaix entre le roi de France et le^ duc de Savoie appuyé tacitement par l'Espagne ; c'est aux soins et à la persistance du cardinal Aldobrandini , neveu et légat du pape, qu'on dut la conclusion de celte paix que Henri IV prétendit n'avoir acceptée que par déférence pour le Saint-Père, mais qu'il qualifiait lui-même de rhubarbe au cœur savoyard K — En 1601, un fils naquit au roi qui demanda au pape de tenir cet enfant sur les fonts de baptême. Le pape accueillit cette demande de la manière la plus gracieuse , et, dès le mois suivant , arrivaient en France des langes bénits apportés par un clerc de la chapelle apostolique, qui devint pape à son tour sous le nom d'Urbain VllI.

Henri IV avait acquis à Rome une telle influence lorsque éclata la grande rupture entre le Saint-Siège et la république de Venise, qu'il devint l'arbitre de leur différend. Déjà l'Espagne poussait à la guerre, et offrait au pape des forces considérables, Henri IV offrit sa médiation, et c'est lui qui fut écouté. 11 amena un accommodement à la satisfaction des deux partis, ce qui resserra les liens qui l'unissaient aux tins et aux autres.

Mais si Henri IV témoigna toujours aux papes une grande déférence , gardons-nous cependant de croire qu'il leur ait jamais sacrifié ou sa dignité ou les intérêts de la France; écoutez-le : M. de Bellièvre était à Lyon, « vous avez très bien fait, lui dit-il, d'avoir empêché l'ofBcial de l'archevêque de publier ou afficher le jubilé

* Lettres missives, l. V, p. 373. Voyez les détails de cette négociation dans Sully, Économies cTÉtaty l. i, ohap. XL vil.

qui a été envoyé de Rome, duquel nous avons ici (à Paris) vu déjà des copies; car il peut plus nuire que servir en la forme qu'il est conçu , joint que je ne puis trouver bon que l'on reçoive en mon royaume aucun mandement venant du pape, que premièrement je ne sois d'accord avec lui et qu'il ne me tienne pour tel que je suis ; partant ne permettez ce fait passer plus avant et en supprimez le bruit et la mémoire avec tout ce qui en dépend le plus que vous pourrez. Mais faites-le, je vous prie, si doucement et sagement que personne n'ait occasion de s'en plaindre et scandaliser *. » Cette lettre est de janvier 1595, c'est-à-dire du temps où se poursuivaient en cour de Rome les négociations pour l'absolution du roi. Écoutez encore : « Quand le nonce m'a parlé et fait plainte du livre du président de Thou, il a connu le déplaisir que j'en ai reçu, et comme j'ai commandé le cours et la vente d'icelui, qui a été faite*. » Il s'agit là de la grande et belle histoire de de Thou.

Sur un point cependant, Henri IV me paraît avoir manqué de pénétration et de fermeté : il ne sut pas se garantir des jésuites. Par suite de l'attentat de Jean Chatel sur la vie du roi, les jésuites avaient été bannis de France ou du moins du ressort du Parlement de Paris qui s'étendait alors à une grande partie de Ifiu France. Le pape, qui travaillait à cette époque à la cou clusion de la paix de Vervins, s'entremit en faveur de jésuites. Henri IV écrivait à son ambassadeur à Rome « Sur la demande pour les jésuites, j'ai répondu a

. * Lettres missives, t. IX, p. 407.

* Lettres missives, t. VIII, p. 9055.

légat que, si j'avais deux vies, j'en donnerais volontiers une au contentement de Sa Sainteté en ce fait; mais que n'en ayant qu'une, je la devais ménager et conserver pour mes sujets et pour faire service à Sa Sainteté et à la chrétienté ;' que ces gens se montraient encore si passionnés et entreprenants où ils étaient demeurés en mon royaume, qu'ils étaient insupportables, continuant à séduire mes sujets, à faire leurs menées, non tant pour vaincre et convertir ceux de contraire religion que pour reprendre pied et autorité en mon État, et s'enrichir et accroître aux dépens d*un chacun, pouvant dire mes affaires n'avoir prospéré, ma personne n'avoir été en sûreté que depuis que les jésuites ont été bannis d'ici, et qu'il serait impossible qu'en . France ils fussent vus de bon œil et soufferts par ceux qui aiment ma vie et le repos. »

Cependant les instances produisirent évidemment quelque effet sur l'esprit de Henri IV , car en février 1599, à l'occasion du jacobin Ridicoux, accusé d'avoir ^oulu attenter à sa vie, il écrivait : « lime déplait que le nom des jésuites se trouve encore mêlé en ce fait, ayant la volonté que j'avais d'oublier le passé pour le respect de Sa Sainteté; » et au mois de novembre de la même année , il disait au pape lui-même : « Quant au rétablissement des jésuites en mon royaume , que Votre Sainteté a voulu me recommander derechef, je la supplie de croire que j'ai ce pensement (cette pensée) au cœur, aussi avant que Votre Sainteté le peut désirer, et que je rechercherai tous moyens de lui donner sur ce tout le contentement qui me sera possible, ainsi que j'ai naguère dit au nonce de Votre

Sainteté, à Tarchevêque d'Arles et au père Léonardo Màggio. » Cependant rien ne se fit encore; car, en 1602, on voit les jésuites poursuivre leurs instances pour faire révoquer l'arrêt de bannissement , et toujours sans succès.

Mais dès lors, beaucoup de gens en France parlèrent fréquemment au roi en faveur des jésuites ; de même , on agit à Rome et de Rome plus activement que jamais, en sorte que, bien que le Parlement, la Sorbonne, TUniversité , plusieurs évêques, plusieurs villes y fissent opposition, les jésuites «commencèrent à se couler et glisser, dit Sully, voire à s'approcher familièrement de la personne du roi , tant qu'enfin Sa Majesté s'étant laissé gagner en quelque façon à plusieurs raisons dont on lui rebattit journellement les oreilles avec de merveilleux artifices », il commanda au connétable d'assembler chez lui le chancelier de Bellièvre , Sully , Villeroy , de Thou, Jeannin, Sillery, plusieurs autres , « pour entendre les requêtes , off*res et propositions » qui lui avaient été faites au nom de toute la Société, délibérer sur le tout, et lui rapporter leurs avis. Mais les avis furent très divers et l'on finit par ne rien conclure.

Le lendemain , Sully eut avec le roi une longu conférence , et il ne lui cacha pas que , selon lui , a rétablissement de « cette secte ! » il y avait beaucou de maux et de dangers à craindre et ni bien ni utilité ,

à en espérer. Oh bien, dit le roi, puisque nous avon s

lé loisir d'en discourir, et que vous êtes ici tout seu dîtes-moi librement tout ce que vous en appréhende: et puis je vous dirai aussi ce que j'en espère. AIomts

Sully développa largement ses raisons : Il voit dans les jésuites des agents de l'Espagne , celte ennemie irréconciliable de la France ; il craint que « ces gens pleins de ruses et merveilleux artifices, étant une fois remis en pleine liberté dans le royaume, n'excitent des haines entre les serviteurs du roi de différentes religions par leurs conversations familières, prédications, confessions et pénitences; qu'ils ne gagnent tellement l'oreille , peut-être même le cœur du roi , qu'ils n'arrivent à éloigner ou approcher de sa personne et de l'administration de ses affaires ce que bon leur semblera; que l'obéissance aveugle qu'ils ont vouée au pape, dévoué lui-même au roi d'Espagne, et à leur général qui est ordinairement espagnol et toujours de faction espagnole, leur ôtant la disposition d'euxmêmes, on ne puisse prendre aucune assurance ou sûreté en leurs serments et protestations ; qu'ils ne jettent enfin le roi dans une guerre civile contre les protestants. Mais l'appréhension la plus considérable , continue Sully, laquelle effraye son esprit, c'est qu'au moyen de la grande familiarité en laquelle, par leurs astuces et blandices, ils parviendront infailliblement près de votre personne, ils n'acquièrent la facilité d'approcher de Votre Majesté des gens disposés à lui donner quelque mauvais coup. » Le roi répondit qu'il avait deux raisons, lesquelles, croyait-il* feraient changer d'opinion à son interlocuteur lui-même : la première était que le père Majus « lui avait ingénument avoué qu'en effet la plupart de ceux de leur Société avaient toujours favorisé la grandeur des États et la pr*ospérité des fiffaires d'Espagne, au préjudice

de tous autres souverains , parce que , dans tous les États et terres de la domination espagnole, les membres de la Société étaient non-seulement admis et bien reçus, mais chéris, gratifiés et révérés, au lieu qu'ailleurs, comme en France, surtout depuis vingt ans, ils avaient été maltraités, voire mis à opprobre. Mais que, s'il plaisait au roi leur témoigner, au contraire, de l'affection et de la bienveillance , en peu d'années il aurait tellement acquis la plupart des leurs que leur Société rendrait des preuves indubitables d'être, tous à lui et à la couronne de France , -même au préjudice de celle d'Espagne, leur inclination y étant tout entière; de quoi il lui pouvait en toute conscience donner la foi de tous ceux avec lesquels il en avait conféré, qui étaient en très grand nombre.» Je ne doute pas, ajoutait le roi, qu'à cette première raison vous ne puissiez faire diverses répliques ; mais je n'estime pas que vous en voulussiez seulement chercher à cette seconde, qui est que , par nécessité , il me faut à présent faire de deux choses l'une, ou les admettre purement et simplement, les décharger des diffamations et opprobres dont ils ont été flétris et les mettre à l'épreuve de leurs serments et promesses ; ou bien les rejeter plus absolument que jamais et user envers eux de toutes les rigueurs et duretés dont on se pourra aviser, afin qu'ils n'approchent jamais ni de moi, ni de mes États, « auquel cas il n'y a point de doute que ce soit les jeter au dernier désespoir, et, par suite, dans des desseins d'attenter à ma vie , ce qui me la rendrait misérable , demeurant toujours ainsi en défiance d'être empoisonné ou bien assassiné ; car ces gens ont des intelli-

gences et correspondances partout, et grande dextérité à disposer les esprits selon qu*il leur plait ; et qu*il me vaudrait mieux être déjà mort. » Sully ne fit plus d'objections.

Le lendemain, Tun des plus chauds protecteurs des jésuites vint demander à ce même Sully s'il aurait agréable qu'un bon père , nommé Cotton , Français de nom et d'affection, lui vint baiser les mains chez lui; et dès le jour suivant, en effet, se présenta le dit père chez le ministre huguenot, et, « après plusieurs inclinations et humilités , surpassant toute mesure , lui dit qu*il était venu rendre les soumissions et protestations d'obéissance, desquelles tout bon Français lui était redevable en général, à cause de ses excellentes vertus et des utiles et signalés services qu'il rendait journellement au roi et à la France, et lui en particulier, ajoutait le bon jésuite, pour les faveurs qu'il l'avait su de bon lieu disposé à rendre à ceux de leur Société, lesquelles la lui rendraient à jamais très dévotieuse. »

Le conseil s'étant assemblé de nouveau, le rétablissement des jésuites y fut approuvé. Henri IV fit plus encore , il leur livra sa persoime elle-même , en faisant son confesseur de ce même père Cotton mainnant si obséquieux et que nous allons bientôt trouver si perfide, si ijnposteur.

Henri IV avait autorisé la Société de. Jésus à fonder un collège à Poitiers; mais les principaux habitants du Poitou, le clergé luinnême , y firent une telle opposition, malgré les instances du roi, qu'au bout de deux ans encore, les bons pères n'avaient pu arriver à leurs fins. Afin donc d'atténuer dans l'esprit du roi

rimportance de cette opposition et de ramener à faire en leur faveur de nouvelles démarches, le père Cotton insinua que Sully, gouverneur de la province , était la principale cause des difficultés qu'on leur faisait. Le roi lui dit qu'il s'abusait certainement. Le père Cotton répondit que «si Sa Majesté désirait de bonnes preuves, ce serait chose très facile. » Le roi, voyant l'assurance du jésuite, lui demanda s'il pourrait prouver, en effet, ce qu'il avançait. Le père Cotton s'y engagea. — Le roi envoya chercher Sully, et lui demanda ce qui se passait, touchant l'établissement du collège des jésuites à Poitiers. Sully répondit qu'il n'en savait rien particulièrement. «Regardez bien à ce que vous dites, reprit le roi , car l'on m'a voulu persuader que vous seul empêchiez cet établissement. » Sully jura que cela n'était point et que, directement ni indirectement, il n'y avait témoigné aucune opposition. — « Or, bien, dit le roi, puisqu'il est ainsi, ne faites semblant de rien, et n'en parlez à personne. » Il appela en particulier le père Cotton et lui dit : — « Or ça, mon père, qui vous a fait tous ces beaux contes touchant M. de Rosny? car tout cela est entièrement faux, comme je m'en doutais bien. » Cela ne se trouvera point faux, répliqua le jésuite, y ayant homme d'honneur et digne de foi qui m'a fait voir de ses lettres à- l'évéque, aux trésoriers de France, aux Sainte-Marthe et autres sur lesquels il peut tout. Me ferez-vous bien voir ces lettres? dit le roi. Oui, sire, quand il vous plaira, répondit le père. Le lendemain, le roi fil venir Sully de nouveau, et lui dit : « Vous savez combien je vous aime , mais vous n'ignorez pas aussi que j'aime la vérité et déteste

là dissimulation ; eb bien, vous en avez usé avec moi.» Sire, dit Sully, voici la plus grande imposture du monde;, aussi ne vous demandé-je autre grâce que d'en poursuivre la preuve jusqu'au bout. « Quoi ! répartit le roi, vous n'avez rien écrit contre les jésuites ni leur collège à qui que ce soit ? Regardez à raffraichir votre mémoire, afin de ne rien maintenir dont on put vérifier le contraire. » — Non, sire: je le vous jure sur mon Dieu et mon salut. — Or, laissezmoi faire , dit le roi , puisque vous êtes bien assuré ; car je veux approfondir cette menée et en savoir la source et les auteurs.

Il appela le jésuite, auquel il demanda s'il avait luimême vu les lettres écrites par Rosny, et où elles étaient. Elles sont, répondit le père, aux mains d'une personne yéridique ; et aussi tiens-je pour certain ce qu'il m'en a dit et montré. « Eh bien, dit le roi, c'est assez; allez me les chercher, que je les voie, car je connais l'écriture et le seing de Rosny comme les miens propres. » Vous me devriez croire, sire, dit le père Cotton , sans entrer en doute de mes assertions , auxquelles il ne se trouva jamais de mensonge , et sans en faire plus de bruit , nous donner des lettres pour détruire toutes coalitions semblables projetées contre nous. « Je vous veux bien croire, dit le roi; mais je le veux aussi faire croire aux autres par là présentation dès lettres; partant, ne manquez pas de me les allez quérir et me les apporter, car, encore une fois, je les veux voir, afin de convaincre de malice et de fraude ceux qui le méritent. Allez donc et revenez lîiêû tôt. » Le père Cotton partit , mais il ne revint que

le lendemain en disant qu'il était arrivé un grand malheur par la sottise d'un valet de chambre, qui avait les lettres en garde avec d'autres papiers , et les ayait brûlées par mégarde; mais qu'en effet, elles avaient été envoyées de Poitiers, et qu'il pouvait répondre au roi de les avoir vues signées de Rosny. « Comment ! dit le roi , on a brûlé ces lettres ! Cela n'est pas croyable. » Et voyant que le jésuite ne cherchait qu'à parler d'autre chose , il le quitta tout en colère, et venant trouver Sully, il lui dit : « Vous ne savez pas : vos lettres sont brûlées! — Oui, sire, dit Sully; aussi bien brûlées que par moi écrites. » Et alors il montra au roi des copies des lettres qu'il avait réellement écrites, et qu'à sa demande l'évéque de Poitiers venait de lui envoyer , et qui ; non-seulement ne contenaient rien de semblable à ce que prétendait le bon père , mais qui étaient conçues dans un esprit tout contraire. Le père Cotton, pleinement convaincu de mensonge, alla s'excuser près de Sully, en disant qu'il n'avait nommé personne (ce qui était faux) et n'avait jamais eu l'intention de le désigner ( ce qui était non-seulement faux, mais d'un cœur dépravé). Le roi se contenta de ces excuses et le jésuite n'en resta pas moins son confesseur.

Politique vis-à-vis de la maison d'Autriche. — En fait de politique étrangère , c'est surtout ici qu'il faut considérer Henri IV, car c'est autour des maisons d'Autriche et de France que se déroule la grande histoire de ces temps-là.

S'il est un fait constant, c'est que nonobstant la

paix de Vervins, Henri IV trouva toujours la main espagnole cachée au fond de tout ce qui se tramait contre lui et contre la France. En lOOi, il énumérait à Sully tous ses griefs à ce sujet ; il ra[)pelait les menées des Espagnols pour empêcher le pape de se rendre arbitre dans les démêlés de la France et de la Savoie, et les troupes qu'ils avaient envoyées au duc, il rappelait leurs efforts pour rompre les anciennes alliances des Suisses avec la France, leurs intelligences avec tous les conspirateurs français , et il ajoutait : « Je vois bien que ces gens-là ne me laisseront jamais en repos tant qu'ils auront moyen de me troubler; ils me contraindront enfin à des choses où je n'aurais point eu de dessein. Mais, par Dieu j'en jure, ajoutait-il, si je puis avoir une fois mis mes affaires en bon ordre, assemblé de l'argent et le surplus de ce quiestnécessaire, jeteur ferai une si furieuse guerre qu'ils se repentiront de m'avoir mis les armes à la main * . »

Vers le même temps, Henri IV alla visiter Calais, la reine d'Angleterre l'apprenant se rendit à Douvres , et fit proposer une entrevue au milieu du détroit. L'entrevue n'eut pas lieu, mais de Douvres, Elisabeth écrivit au roi une lettre très singulière *, dans laquelle elle disait qu'elle avait quelque chose de conséquence à lui communiquer , mais qu'elle ne peut écrire , ni confier, disait-elle, « à aucun des vôtres ni des miens pour maintenant. » Henri IV intrigué lut cette lettre

1 SuUy, Économies cTÉlai^ t. II, chap. iv, p. 10 et 11. « Voyez celle leltre rapportée par Sully, Economies d'Étal^ t. II, p. 12.

deux ou trois fois sans en pénétrer le mystère. Il envoya chercher Sully, qui après avoir lui aussi lu la lettre plusieurs fois, confessa n'y rien comprendre^ Or, lui dit le roi, « je ne vous cèlerai point que je suis en peine de savoir ce que cette princesse veut entendre par toiles paroles; car, à mon avis, ne les dit-elle point sans grande cause. »

Quelques jours plus tard le fidèle ministre était près d'Elisabeth , qui , après l'avoir entretenu longuement de tout ce qui s'était passé depuis le traité de Vervins, lui demanda si les affaires du roi étaient maintenant en tel état qu'il lui fût possible « d'entamer ce grand dessein qu'elle avait proposé dès l'année 1598. » Sully lui dit que le roi « avait amassé bonne quantité d'artillerie, munitions de guerre et de bouche, voire même d'argent, » mais cependant, ajouta-t-il, tout cela ne serait pas suffisant pour l'engager à porter seul le poids d'une guerre ouverte contre toute la maison d'Autriche, si puissante qu'il lui semblait même, à lui Sully, que l'association de la France, de l'Angleterre et des États de Hollande ne devrait l'entreprendre sans essayer d'abord « à faire une bonne union et confédération avec tous les autres rois, princes, potentats, républiques et peuples qui appréhendaient la tyrannie de la maison d'Autriche ou qui voudraient profiter de sa diminution. » La reine, supposant que Sully ne s'avançait ainsi que parce qu'il avait déjà sur ce sujet conféré avec le roi, s'ouvrit alors plus complètement. On fixa les bases générales d'un traité à intervenir : on devrait reconstituer l'emt)ire et remettre les princes , État^, villes , peuples qui

en dépendaient, dans leurs anciens droits et libertés et surtout dans celui de la libre élection de l'empereur et du roi des Romains; on délivrerait les dix-sept provinces des Pays-Bas de toute sujétion et on les réunirait en un seul corps de république avec adjonction de toutes les provinces voisines qui voudraient et pourraient s'y adjoindre ; on agirait de même vis-à-vis des cantons suisses , leurs alliés et les provinces voisines , principalement le Tyrol , TAlsace et la Franche- Comté * ; on chercherait des expédients pour faire subsister ensemble, par toutes ces provinces, les trois religions qui paraissaient y avoir le plus de cours ; enfin on tâcherait de rendre tous les rois de la chrétienté les plus approchants qu'il se pourrait d'une même importance en Europe , tant en étendue de pays qu'en richesse et en puissance. Sur ces bases on rédigea même un projet d'association perpétuelle ; mais tout cela devait être tenu dans le plus grand secret*. — De là découle certainement cette idée de république européenne qui tient une si large place dans le livre de Sully et dont il fait honneur à la politique de Henri IV. Mais si l'œil de Henri IV portait loin , si son esprit était capable de s'élever aux plus hautes combinaisons politiques, Henri IV était en même temps essentiellement pratique et en toutes choses il ne s'arrêtait guère qu'au possible. Soit que pour lui le temps ne fût pas encore venu d'entreprendre de si grandes choses, soit qu'il regardât avant tout comme nécessaire de déblayer le terrain pour y

1 On sait quç ces provinces étaient alors étrangères à la France. * SuUj^, Économies d'État, t. II, chap. iv, p. 12 et suiy.

bâtir ensuite, dans toute sa correspondance je n'ai rien trouvé, je suis obligé de le dire, qui puisse m'autoriser à lui prêter d'autre projet arrêté que celui d'abaisser par tous les moyens possibles la puissante maison d'Autriche. Mais la politique de Henri IV ainsi circonscrite, la corsespondance montre à chaque page qu'il s'y adonna tout entier.

La reine d'Angleterre mourut. Henri IV en éprouva un vrai chagrin ; « car , dit-if, elle était ennemie irréconciliable de nos irréconciliables ennemis, et tant généreuse et judicieuse qu'elle m'était un second moimême en ce qui regardait la diminution de leur excessive puissance, contre laquelle nous faisions, elle et moi, de grands desseins ^ » Il envoya Sully féliciter le successeur d'Elisabeth , Jacques P*" , et , sous prétexte de lui porter des compliments*, sonder ses dispositions. Les instructions données à Sully portaient que si le roi d'Angleterre déclarait vouloir se joindre au roi de France , il conviendrait de faire « dès à présent contre l'Espagne une ligue défensive et offensive, avec engagement de ne s'en départir jusqu'à l'entière délivrance des dix-sept provinces des Pays-Bas de la domination espagnole ; et avec engagement , dans le cas où le roi d'Espagne voudrait faire la guerre à l'une ou à l'autre des parties contractantes, de s'entr'aider

1 Lettres missives, t. VI, p. 70.

* Les lettres de félicitations sont datées du 2 juin 1603 (Voyez Lettres missives, t. VI, p. 97, 98, 99, 100). Les instructions portent la même date ; voyez Sully, Économies cTÉtat, t. II, chap. xvi, p. 103.

CEUYRE DE HEMU IV. 243

et secourir \ » Mais Henri iV avait remis à Rosov, écrites de sa main, des iostructioDS personnelles , intimes, exprimant toute sa pensée politique : l"" La France, l'Angleterre, le Danemark, la Suède et les Pays- Bas devront essayer à frais communs, chacun selon son importance, de se saisir des Indes ou au moins des îles situées sur le chemin des flottes d*Espagne , afin de leur fermer le passage au moyen de trois armées navales de huit mille hommes chacunes ; 2® d'arracher à la maison d'Autriche l'hérédité de l'empire d'Allemagne et des Etats et royaumes de Hongrie, Bohême, Moravie , Silésie , Lusace , Autriche , Carinthie , Styrie et Tyrol ; conviant à cet efiet tous les princes d'Allemagne, en leur assurant que toutes les distributions se feront à leur profit, et de même des États de Clèves, Juliers, Bergues, la Marck, Ravensberg et Ravestin, lorsqu'ils viendront à vaquer ; 3" à l'égard des Pays- Bas, on se saisira d'un côté des rivières de Meuse et Moselle et des bords du Rhin, d'un autre des côtes de l'Océan, et d'un troisième des frontières de France pour empêcher que nuls vivres ni marchandises y puissent entrer; k? enfin on s'efibrcera de réduire toute la maison d'Autriche au seul continent d'Espagne, essayant d'intéresser à la dispersion de ses États, non-seulement la France, l'Angleterre, les Pays- Bas , les rois de Danemark et de Suède , mais encore les princes et villes impériales d'Allemagne , Venise , la Savoie et autres puissances, voire même le pape en leur distribuant toute les dites provinces , et sans au-

* Voyez ces instractions dans Sully, Économies (TÉtat^ t. IJ, chap. XVI, p. 92 et suiv.

cune portion pour les rois de France, d'Angleterre, de Danemark ni de Suède \ C'était presque le plan d'Elisabeth, et c'est ce que je trouve dé plus approchant du grand projet, c'est-à-dire du projet de république européenne dont parle tant Sully.

Sully trouva le roi d'Angleterre très peu favorable aux Espagnols et n'en parlant qu'avec une espèce de mépris. Il observa les mêmes dispositions chez les seigneurs anglais, bien que les uns et les autres fussent circonvenus par les agents et les partisans de l'Espagne, et un projet de traité fut écrit sur les bases posées par Henri IV *. Le roi en exprime son contentement, mais il ne cache pas qu'on lui dépeint ce roi d'Angleterre si irrésolu, timide et dissimulé, qu'il ne fait pas grand fond sur « les bonnes paroles et sur les espérances qu'il a données » » Henri IV redoutait aussi l'influence de la reine , qu'il savait être favorable aux Espagnols.

Ne pouvant donc compter de ce côté-là sur une coopération utile, Henri IV se retourna vers les princes protestants d'Allemagne.

Dès 1602, il avait reçu à Paris la visite du landgrave de Hesse, Maurice le Savant, qui tenait en Allemagne une grande place autant par son mérite que par les gages donnés par lui à la Réforme ; et dans une conférence secrète il lui avait montré combien les princes protestants d'au delà du Rhin, avaient intérêt à former

* Voyez SuUy, Éconornies (TÉlat, t. II, chap, xvi, p. 103.

* Sully, Économies cPÉtat, t. II, chap. xx, p. 145, 146, 150. » Lettres missives, t. VI, p. 122, voyez aussi p. 191.

entre eux une étroite confédération. Maurice, entrant dans ces idées , avait désigné au roi ceux sur lesquels on pouvait compter, ceux qui balançaient, ceux enfin qui seraient retenus par leur serment à Tempereur. En 1606, Henri IV invita les irrésolus à embrasser ouvertement la cause commune. Il leur représenta l'urgence pour eux de s'entendre, afin de s'opposer au progrès de la puissance espagnole pendant qu'il leur reste encore quelques moyens de le faire, leur promettant de les appuyer de tous ses efibrts. Toutefois, leur dit-il , il n'entend pas les engager « à faire chose qui préjudicie à l'Empire, ni à leur foi et à leur devoir, ni à prendre dès à présent les armes et sacrifier le repos dont ils jouissent, ni même à dépenser leur argent mal à propos ; mais seulement à se préparer à se mettre en état de pouvoir éviter les malheurs qui semblent les menacer ^ . Au landgrave il représenta que le but devait être d'autant plus chaudement et diligemment poursuivi que « les mauvais succès des États des Pays-Bas se vont de jour à autre augmentant , ce qui les pourrait enfin réduire à prendre des résolutions honteuses, et dommageables à eux et à leurs amis, s'ils ne sont bientôt réveillés et encouragés par quelque plus prompt secours et par des efforts plus puissants qu'ils n'ont été jusques à présent *. » Le landgrave approuva fort l'idée d'agir diligemment et chaudement ; il entrera de gaie volonté dans l'union puisqu'elle ne doit tendre, en fagon quelconque, à changer ou innover aucune chose dans l'empire; « et non-seulement il

i Ultres missives^ t. VIII, p. 935 et suiv. — De Romel, p. 319. ' Lettres misêivefi, t. 'VU^ p. 10,

sera très-prompt à entreprendre pour son particulier à cette tant nécessaire et requise union , mais il servira toujours de trompette très vigilante k tout le monde pour s'y ranger. Henri IV dit à tous : « Si j'en suis cru nous concluerons de suite une bonne confédération composée de ceux qui ont à présent volonté d'y entendre, en réservant lieu et place aux plus paresseux pour les y admettre et enrôler quand ils se présenteront et s'en rendront dignes par leurs offices et actions; car, en ce faisant, nous convierons ceux-ci par notre exemple à se rendre , et, en tous cas , nous pourrons toujours tirer honneur et utilité de la partie que nous aurons dressée * . »

Sur ces entrefaites et le 25 mars 1609 s'ouvrit la succession litigieuse de Clèves et Juliers. Les héritiers naturels étaient l'électeur de Brandebourg et le comte de Neubourg. Mais le duc de Saxe ayant aussi des prétentions sur les duchés, l'empereur, comme suzerain, évoqua l'affaire, et mit en séquestre les pays en litige. II fit plus, il fit envahir Juliers par un corps de troupes. L'électeur de Brandebourg , le comte de Neubourg et les princes opposés à la maison d'Autriche, ne pouvant douter de l'intention de l'empereur, firent appel à tous les princes protestants d'Allemagne , lesquels réunis à Halle, conclurent entre eux la fameuse union dont l'histoire nous a transmis les actes.

Le roi de France ne pouvait rester étranger à ces grands débats. D'ailleurs des ambassadeurs lui vinrent de toutes parts : de Tempereur pour expliquer sa con-

î Lellres missives, t. VIF, p. 146, 147.

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duite, des princes pour réclamer son appui, des archiducs pour demander que tout fut composé à Tamiable. Henri IV répondit que son intention était de maintenir la paix générale et qu'il offrait même d'agir auprès des princes. Mais il déclara en même temps que si des créatures de la maison d*Autriche , sous prétexte de Vempire^ s'appropriaient la succession litigieuse, il est résolu à embrasser la défense des héritiers légitimes, obligé qu'il croit y être par leur droit, par leur ancienne alliance avec sa couronne et par l'intérêt qu'il y a pour lui à ce que les dits pays ne tombent pas entre les mains de leurs compétiteurs. Il fit entendre au pape le même langage, voulant disait-il que le Saint-Père se puisse « défendre des raisons et persuasions apparentes qui lui seront alléguées par les Espagnols ^ . »

Les électeurs de Mayence , de Trêves et de Cologne ayant pris l'alarme par attachement à l'empereur, Henri IV leur dit : Vous avez été mal informés de mes intentions; « j'ai bien promis mon assistance à aucuns princes, mes alliés et confédérés, qui ont droit à la succession des dits pays, non toutefois pour entreprendre sur la juridiction et autorité de l'empereur, ni user d'aucune force et violence, mais seulement pour défendre et garantir de pression mes dits alliés qui ont eu recours à moi.... S'il advient que le feu de la guerre que vous augurez se rallume en la chrétienté, ceux-là en seront responsables envers Dieu et les hommes qui auront favorisé Tinjustice de cette cause *. »

^ Lettres missives^ t. VII, p. 764.

s leUres missives, t. VU, p. 784, 785. Lettre du 15 octobre 1609.

Le roi fît assurer de nouveau le Saint-Père de ses bonnes dispositions : Il espère encore que les choses pourront s'arranger à l'amiable; « mais, ajoute-t-il, si je découvre qu'on n'y procède avec même candeur , et qu'on cuide m'abuser de tant de sortes de prétextes que les Espagnols mettent en avant pour couvrir et déguiser leurs délibérations, je me porterai aussi vertement en faveur de mes amis et alliés et de la défense de la justice de leur cause que je fis oncques; ayant grâces à Dieu , le courage et la force accompagnés des moyens convenables pour la soutenir avec dignité *. » Et comme Henri IV croyait savoir que le pape avait promis aux électeurs catholiques et à l'Espagne des secours d'argent ; comme il avait lui-même été sollicité par le Saint-Père de retirer sa protection aux princes protestants d'Allemagne, afin de ne les fortifier à la destruction de la religion catholique^ il lui répond : « Ce sont mes amis et anciens alliés de mon royaume, auxquels je devrais assistance, ne fut-ce que par amitié et alliance comme défenseur d'une si juste cause que celle de la succession de Clèves et Juliers que l'on veut violer et renverser contre toute raison et justice. D'ailleurs la façon dont les Espagnols et la maison d'Autriche se comportent envers moi m'obligerait à contribuer à la protection des princes, ne fut-ce que pour couper le fil de bonne heure au progrès de la convoitise espagnole et garantir le public d'une injuste domination.

^ Lettres misHves, t. VII, p. 799. Une question de mariages fut alors mise sur le tapis ; les réponses de Henri IV furent très peu f ivorables.

OEUVRB DE HEMU lY. 249

Les Espagnols parlent de la religion catholique ; j'en ai eu un tel soin que, non-seulement près des Provinces-Unies j'en favorise tous les jours la conservation, mais que j'ai déjà fait comprendre par traité à la ville de Halle en JSouabe qu'en Clèves et Juliers elle ne recevrait aucun détriment. » Cette lettre est du 17 mars 1610 '.

Enfin Henri IV, voyant que les impérialistes, comme il dit, se hâtent d'assembler leurs forces, et que de leur côté les électeurs et princes allemands, confédérés en faveur des héritiers , n'apportent pas la chaleur et la diligence requise, écrit le 20 mars : « C'est tout à découvert que le roi d'Espagne assiste le parti contraire, qui est aussi secondé mais sous main et plus secrètement par les archiducs de Flandre. Pour moi, j'ai résolu de m'y porter tout entier et ouvertement ; la cause dont nous entreprenons la défense est trop juste pour en user autrement *. » Et il annonce qu'une grande partie de ses forces arrivera sur sa frontière de Champagne dedans le iS ou 20 du mois prochain, c'est-à-dire du mois d'avril. — H écrivait encore le 13 de ce mois d'avril : « Pendant que nous consultons et délibérons, nos adversaires acquerront un tel avantage sur les princes que nous voulons protéger que je crains que nous arrivions trop tard à les secourir et que nous ne fassions rien qui vaille ^. » — Le 28 , il annonçait que ses forces seraient bientôt en état d'être employées et qu'il fait compte de marcher en personne,

* Lettres missives, t. VII, p. 860.

* Lettres missives, t. VII, p. 865.

* LeUres missives, t. VII, p. 882.

le XX" du mois prochain (du mois de mai). Ces forces seront, dit-il, de telle qualité que « je m'assure que mes amis en seront autant confortés que leurs ennemis intimidés et retenus en leurs entreprises. » Il ajoute que si celles que les princes de Brandebourg et de Neubourg attendent de leurs confédérés se rendent en même temps que les siennes, ils seront aussi puissants que leur cause est juste et digne d'être soutenue de tous ceux qui afiTectionnent la sûreté publique. II a envoyé vers les électeurs de Mayence, de Trêves et de Cologne, puis à Dusseldorf dans Tintérêt des princes possédants qui ont besoin d'être assistés et consolés promptement et fermement pour ne chopper aux premières rencontres et exploits qu'ils entreprendront: il est assuré aussi de la bonne volonté des États des Provinces-Unies disposés à fournir leur contingent quand il jugera à propos qu'ils le fassent *.

Nous savons quelles étaient les forces dont Henri IV pouvait disposer. — Il laissait en France quatre mille hommes pour la sûreté intérieure du royaume ; plus quatre mille hommes de pied, six cents chevaux et dix pièces d'artillerie, espèce de camp volant prêt à se porter partout où besoin serait; et il allait commander une armée de vingt mille hommes de pied français et six mille Suisses, trois mille chevaux réguliers et mille gentilshommes avec trente pièces de canon ; enfin , il y avait aux ordres de Lesdiguières dix mille hommes de pied , mille chevaux et 10 pièces d'artillerie pour couvrir en cas de besoin les frontières de France soit

* Lettres missives, t. VII, 890, 891.

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du côté de l'Espagne , soit da côté de Fltalie. Forces immenses à cette époque.

Ainsi, au commencement de 1610, la politique de Henri IV allait se traduire en effets ; elle allait probablement faire déchoir la maison d'Autriche d'un rôle prépondérant à un rôle défensif ; elle avait déjà obtenu ce résultat qu'elle avait groupé contre cette maison une grande partie des .puissances européennes : de la branche espagnole il était parvenu à détacher l'Angleterre , la Hollande , le Pape , la Savoie , les Vénitiens , les Suisses , tous les petits états italiens ; contre la branche allemande il avait réuni la Suède, le Danemark, tous les princes protestants d'Allemagne, la Bohême, la Hongrie. Henri IV avait grandi au contraire de toute la suprématie enlevée à ses rivaux.

De grandes choses se préparaient lorsque, le 14 mai 1610, le couteau de Ravaillac trancha la vie du grand roi , et mit fin du même coup à ses nobles entreprises qui plus tard devaient devenir celles de Richelieu.

Et voilà où venait aboutir tant de génie , tant de travaux, tant de projets, voilà le roi que pendant toute sa vie poursuivirent les conspirations et les assassinats. Et quels furent les conspirateurs, quels furent les assassins ? — Les conspirateurs, des compagnons d'armes, des amis, des obligés du roi : les Biron, les Bouillon, les d'Auvergne, les d'Entragues; quels mobiles les poussèrent ? Un naturel turbulent , une ambition non satisfaite. — Les assassins, un seul mobile les arma, le fanatisme religieux, un seul parti les fournit, le parti catholique.

Du reste , les différences s'expliquent très bien : La conspiration c'est encore la guerre ; les grands seigneurs étaient rudes, aventureux, prompts à mettre la main sur la garde d'une épée , ils prirent ouvertement les armes de combat. L'assassinat c'est la trahison; les dévots cherchèrent dans l'ombre des poignards bénis, chacun joua son rôle naturel.

Restait celui du peuple. Comprenant quelle perte il venait de faire, il maudit, il voua à l'exécration conspirateurs et assassins ; il pleura son bonheur perdu et ses espérances détruites. Quel éloge pour le grand roi que ces pleurs, ces gémissements, ce désespoir de tout un peuple !

CnAPITIŒ V

VUE d'ensemble sur l'OCLMŒ de HENRI IV.

Henri IV a souvent comparé avec un légitime orgueil l'état déplorable où il avait trouvé la France et Tétat prospère où il l'avait conduite. Et, en effet, qu'on la considère en elle-même, ou bien dans ses relations extérieures, la France fut transformée de fond en comble sous le règne de Henri IV.

Avant Henri IV à peine existait-il une société française ; car peut-on appeler société une masse incohérente d'hommes dont les uns font brûler les autres tout vifs, ou les égorgent en masse, et cela parce qu'ils ne parlent pas à Dieu la même langue ; à la mort de Henri IV catholiques et huguenots vivent en paix et à peu près sur le même pied , la tolérance est un fait accepté. — Les rois prédécesseurs de Henri IV étaient à la merci des gouverneurs de provinces , visant tous plus ou moins à un déchirement intéressé du sol, à une indépendance absolue ; Henri IV dompta

les grands, imposa la soumission aux têtes les plus hautes, rétablit le respect dû à Tautorité. — On sait quel était avant Henri IV le désordre des finances, dont les misérables produits , péniblement arrachés à leurs sources, allaient honteusement se perdre nous l'avons vu , aux mains avides dindignes favoris ; à la mort de Henri IV au contraire , levée régulière des impôts, rien de perdu dans leur produit, réserves importantes dans le trésor public. — Veut-on parler de la guerre? Les Valois eurent sans doute d'habiles et vaillants capitaines , mais la discipline , qui est le premier besoin des armées, mais l'argent qui en est le nerf, comme on Ta dit tant de fois, faisait complètement défaut; quand mourut Henri IV, généraux expérimentés, armées disciplinées, artillerie formidable pour l'époque, argent comptant, rien ne manquait. — Les mœurs, assemblage de galanterie et de futilité sous les Valois , sont devenues sous Henri IV plus viriles et plus simples. Sans doute la galanterie n'a pas disparu ; le roi a des maîtresses et ne s'en cache pas, les grands seigneurs l'imitent; mais combien nous sommes loin des filles d'honneur de Catherine et des mignons de son fils ! Les fêtes somptueuses, les riches habits persistent; mais il y a cette différence capitale, qu'au lieu de ruiner la France au profit de l'industrie étrangère , ils font sa richesse car ils alimentent ses fabriques et son commerce.

S'agit-il des relations extérieures , l'écart n'est pas moindre: Sous les prédécesseurs de Henri IV la France ne pesait plus que d'un bien faible poids dans la politique de l'Europe , et leurs personnes avaient perdu

aSDYRE DR ESXhi IV. 255

toute autorité , toute coosidératioD ; à la mort de Henri IV , la France était remontée à son rang légitime: son roi était le plus considéré d'Europe, on recherchait son alliance, on le prenait pour arbitre des différends de nation à nation.

Henri IV fut sans aucun doute un homme supérieur à son temps. — Comme homme de guerre il put avoir des égaux, mais il ne fut inférieur à personne. Comme homme politique nous l'avons vu en face de la cour de France, en face de la ligue, en face des ardentes rivalités des catholiques et des huguenots, et nous l'avons toujours trouvé à la hauteur des difficultés du moment. Comme administrateur, il n'eut point de rivaux ; sans doute Sully lui fut un précieux auxiliaire, mais les vues de Henri IV portaient bien autrement loin que celles de Sully; Henri IV eut le génie de l'innovation et la hardiesse de l'initiative , tandis que Sully, s'il eut une rare vigueur d'exécution, se tint toujours, en fait de marche en avant, dans une timide circonspection.

Mais ce qui distingue surtout Henri IV, c'est cet esprit libéral si rare chez les rois qu'il est presque chez lui à l'état de singularité. — Sans doute Henri IV parla et agit souvent en roi absolu. H aimait à dire : Je veux. Mais, il faut le reconnaître, il est très heureux pour la France qu'il ait osé parler et agir de la sorte , car s'il n'eut rudoyé les parlements, les parlements eussent empêché presque tout ce qu'il fit de grand, tout ce que nous admirons aujourd'hui ; s'il eut toujours respecté les franchises des villes, franchises si

diverses , souvent même si bizarres, comment se fut établie l'unité en France ? N'appliquons pas aux temps de perturbation où vécut Henri IV les idées de nos jours, elles porteraient à faux. Aujourd'hui il est très bien de raisonner principes, de respecter scrupuleusement la légalité ; en temps de trouble , il faut surtout agir : le trouble est un état funeste, il faut lui opposer les remèdes efficaces , et sans les marchander : la gangrène est au pied, coupez la jambe, l'incendie envahit la ville, faites la part du feu. Je dirai même qu'il y a des temps où la société n'est capable de supporter qu'un pouvoir absolu ; sous Henri IV, la France en était là. Dans ces conditions, si vous avez par bonheur un roi supérieur à ses sujets, libéral, ami du progrès , doué d'initiative , soyez sûr que plus son pouvoir s'affranchira d'entraves et plus les peuples y gagneront.

Enfin considérez Henri IV de haut, et deux qualités essentielles, capitales vous frapperont chez lui : sa tolérance religieuse et son amour du peuple : la tolérance, c'est-à-dire tous les cultes également admis, également contenus, fait capital, non-seulement au point de vue de la justice et de la raison, mais encore de la politique ^ l'amour du peuple, vertu de premier ordre chez un souverain, capable à elle seule de donner force et autorité au pouvoir , d'assurer le calme et h

sécurité au pays, d'amener le développement paisibles des institutions sociales.

* Un grand homme d'État a dit, à la tribune nationale de France :=^ «La tolérance religieuse, bien pratiquée et bien comprise, est unu ^ ^ des plus belles conquêtes de Tesprit humain, et c'est la conquête de Henri IV, » Thiers, discours au corps législatif, le 4 mars 1873.

D'après les immenses et admirables résultats obtenus en peu d'années par Henri IV, on peut supposer ce qu'eussent pu produire dix années nouvelles d'un tel gouvernement. Évidemment la dernière main eut été mise à l'œuvre royale qui , sanctionnée par le temps et par l'habitude , fut devenue définitive. A l'intérieur, le flot libéral eut continué de couler ; à l'extérieur l'équilibre européen eut été fondé sur les bases légitimes des nations, bases bien autrement solides que les mesquins intérêts de famille, mobiles et fragiles comme elles, sur lesquels on essaya de l'asseoir plus tard, voilà ce qu'il est permis de conjecturer.

Mais si au lieu de caresser ces suppositions attrayantes, nous nous plaçons en face des faits accomplis , que de déceptions I Les successeurs du grand roi , impuissants peut-être à le comprendre , et à coup sûr peu jaloux de l'imiter, ne surent que détruire son œuvre , que se jeter dans un courant rétrograde , et nous mener fatalement au précipice. — Ils trouvèrent commode de s'affranchir du contrôle des États-généraux et de se créer près de deux siècles de bon plaisir. Sous Louis XIV on tenait hautement que la France était une monarchie pure , et que toute autorité résidait dans la personne du roi. On se rappelait bien qu'il avait été tenu autrefois des États-généraux , mais ce n'était jamais, disait-on, que pour avoir l'avis des provinces. — Louis XV rien que d'entendre parler d'assemblées nationales, entrait en fureur : on causait un jour devant lui des remontrances du parlement ; un grand seigneur de son entourage s'aventura à lui dire :

Vous verrez, sire, que tout ceci amènera la nécessité d'assembler les États-généraux. Le roi, sortant à rinstant de son calme habituel, dit Mme Campan, et saisissant le courtisan par le bras , lui dit avec vivacité : « Ne répétez jamais ces paroles ; je ne suis pas sanguinaire , mais si j'avais un frère et qu'il fut capable d'émettre un tel avis , je le sacrifierais dans les vingt-quatre heures. »

Mais, très heureusement, efforts inutiles , colères d'enfant! quand des idées libérales ont pour ainsi dire pris possession d'une société ; quand le besoin d'émancipation l'a pénétrée , ces idées , ces besoins n'y périssent plus : on peut les refouler pour un temps, mais les anéantir, jamais. Ils feront leur chemin : On leur défendra de marcher à ciel ouvert , ils s'ouvriront des routes sous terre, on les rejettera des lois positives, ils pénétreront dans les mœurs et avanceront avec elles. Les gouvernants eux-mêmes, sans qu'ils s'en doutent, seront amenés à leur prêter concours. Ainsi chez nous, dès le temps de Richelieu, Descartes et Corneille élevèrent par leurs écrits le niveau de l'esprit public et du sentiment national ; sous Louis XIV, les sciences , les lettres , les arts , encouragés par l roi lui-même , réveillèrent le patriotisme ; et pour n parler que des lettres dont l'influence est plus directe^^ e et plus vive sur les masses, Boileau, exprimant eDC^^n vers heureux ses mépris pour cette noblesse qui n'es»' ^^t plus que d'un tronc fort illustre une branche pourrie Lafontaine par ses hardis et piquants apologues frappant également sur les rois, sur les nobles, su' ^ les prêtres , Molière par ses vives peintures des ma

quis éventés ou des faux dévots de son temps, payèrent largement leur dette à la philosophie sociale ; un peu plus tard, au temps où ce pauvre Louis XV croyait n'avoir qu'à se mettre à la traverse pour ar»rêter le torrent, Voltaire, Rousseau, Montesquieu criaient à leurs concitoyens quels sont les droits et les devoirs des hommes : formés d'un même limon, éclos sous un même soleil, l'égalité politique est leur loi ; ils ont reçu avec la vie la faculté de raisonner, de juger, de se porter vers ce qui est bon , de rejeter ce qui ne l'est pas, la liberté doit être leur partage. Autour de ces trois hommes l'esprit public se forma et devint une puissance irrésistible. Évidemment les français et leurs rois ne pouvaient longtemps marcher ainsi en sens inverse, et bientôt en effet, arriva le jour où là corde tendue à l'excès se brisa, où la force des choses jeta la France dans une révolution horriblement laborieuse , révolution que la politique de Henri IV, fidèlement suivie, eut amenée graduellement et sans secousses.

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