HENRI IV HOMME POLITIQUE
Henri IV a dit souvent que la religion et la justice sont les fondements de toute bonne politique ; il a dit : « Je n'épouserai jamais, si je puis, la défense d'une cause injuste pour quelque considération que ce puisse être * . » Mais homme essentiellement pratique, Henri IV a souvent proclamé aussi l'avantage de la prudence ; il n'excluait même pas l'habileté, moins pour attaquer toutefois que pour se garantir; enfin un peu de ruse, opposée à la ruse d'autrui, ne lui répugnait pas absolument ^ Il savait allier aux théories généreuses le^ applications utiles, et voilà comment il a pris rang^ parmi les plus grands hommes d'État.
l. — Politique intérieure.
Henri IV fut placé successivement dans des positions politiques très diverses : Roi de Navarre, en face
* Lettres missives, t. VII, p. 585.
'^ Voyez surtout Lettres missives, t. II, p. 341.
des rois de France et de la ligue ; roi de France protestant, suspect aux catholiques ; roi de France catholique, suspect aux protestants ; et de toutes ces positions il siit se tirer habilement.
Roi de Navarre. — Comme roi de Navarre et de Béarn, Henri de Bourbon était absolument indépendant, et il était de plus chef des protestants français; à ce double titre, il ne reconnaissait pas de supérieur, pas de maître. — Mais d'autre part, il était prince do sang français, c'est-à-dire dépendant du roi de France, il était de plus son feudataire pour le duché d'Albret, pour les comtés de Foix, d'Armagnac, etc.; il était enfin gouverneur sous son autorité du duché de Guienne. C'est-à-dire que le roi de Navarre était dans une position essentiellement anormale composée d'éléments qui semblent incompatibles. Il adopta dès le principe une ligne de conduite très nette et dont il ne se départit jamais : En toute circonstances il parut entièrement dévoué à la royauté française, et vouloir séparer complètement le roi de France de la ligue et des Guises ; et c'est à délivrer la couronne de l'oppression des uns et des autres que toujours il prétendit travailler. Suivez-le dans tous ses actes, il vous paraîtra constamment fidèle à cette politique, vous le verrez constamment s'en faire un bouclier ; et grâce à cette position prise, ses coudées deviennent franches ; et tous ses actes se colorent du reflet de la couronne de France. Il pourra conserver son titre de gouverneur de Guienne, titre beaucoup moins réel que nominal sans doute, mais qui pour lui n'en avait pas moins une véritable importance: gouverneur, même nominal,
il restait membre du gouvernement français, il restait en relation officielle avec le roi de France; et les apparences sont une puissance. — De même cette position permettait aux catholiques modérés, de s'associer à lui, le tenant ou feignant de le tenir comme attaché aux intérêts du roi de France, combattant pour le roi de France, et contre ses ennemis. — ïlnfin, elle obligeait le roi de France à rester avec lui dans des termes mesurés , au moins elle l'empêchait de le traiter absolument en adversaire ; et il faut bien reconnaître que la royauté française , quoique miné^ sourdement par la ligue, conservait encore un près— tige qu'il était politique de faire tourner à son profit. Je ne connais qu'une seule circonstance où la positioQ prise par le roi de Navarre vis-à-vis du roi de France l'ait gêné , ou même lui ait nui : après la bataille de Goutras; elle l'empêcha de poursuivre les avantages qu'il devait naturellement retirer de sa victoire.
Roi de France enti'e protestants et catholiques. — Né protestant, Henri IV devait rester protestant tant qu'il ne serait que roi de Navarre, car chef des huguenots de France, il était une puissance; il devait donc, comme il le fit, repousser toute invitation à se faire catholique. Otez-lui, en effet, cette qualité de chef des huguenots, faites-en un catholique, il n'aura plus de rôle politique, il ne sera, comme tant d'autres catholiques , qu'un gouverneur de province ordinaire : son génie sera étouflfé , sous un Henri 111 , sous une Catherine de Médicis.
Mais une fois arrivé au trône de France la position de Henri IV devient toute autre , et toute autre aussi
devait être, et fut en effet, sa politique. Il n'est plus le chef des huguenots, il ne devient pas le chef des catholiques, il est le roi d'un peuple, d'une nation composée pour les neuf dixièmes de catholiques, plus ou moins, et pour un dixième de huguenots ; position toute nouvelle et certainement très complexe et très délicate. Faut-il à Tintérêt catholique sacrifier l'intérêt protestant? faut-il mettre ces deux intérêts sur la même ligne ? faut-il js'appuyer exclusivement sur le plus grand nombre ou également sur les deux? Rester lié aux huguenots à l'exclusion des catholiques, c'était impraticable. Se jeter dans les bras des catholiques et sacrifier les huguenots eut été odieux, et les moyens odieux, à ne les considérer même que politiquement, sont de mauvais moyens dont tôt ou tard on porte la peine. Dès les premiers moments, Henri IV eut l'habileté de faire prendre patience aux uns sans trop indisposer les autres ; il promit de se faire instruire, et donna ainsi aux frottements inévitables entre les deux partis le temps d'user leurs aspérités ; on prit l'habitude de vivre ensemble, on fut plus près d'un compromis , et lorsque Henri IV se fil catholique , bon nombre de protestants reconnurent que c'était pour lui la seule voie raisonnable ; quelques-uns seulement protestèrent.
Cependant il restait à adoucir la douleur des huguenots, à inspirer confiance aux catholiques, c'est ce que fit à peu près l'édit de Nantes. Je dis à peu près, car j'ai raconté ce qu'il y eut de difficultés à faire accepter cet édit des uns comme des autres, tant les meilleures ehoses se naturalisent difficilement chez les peuples.
Sans doute en tout cela Henri IV fut très-bien servi par un esprit et des habitudes naturelles de tolérance; mais cet esprit et ces habitudes étaient déjà chez lui le fait d'une politique élevée. Certes à cette époque et dans ce temps d'effervescence religieuse, il était donné à bien peu d'hommes de comprendre que toutes les religions se valent à peu près, qu'étant toutes des bornes au progrès , la meilleure est tout bonnement celle qui est le plus en harmonie, avec l'état social du peuple qui la pratique , parce qu'alors elle est l'auxiliaire de ses lois ; la plus mauvaise, au contraire celle qui en diffère le plus parce qu'à ces mêmes lois elle fait obstacle. Mais la tolérance de Henri IV donnée, il lui fut certainement plus facile qu'à d'autres de suivre uniquement les conseils d'une sage impartialité, de tenir une balance égale entre catholiques et protestants. Il ne suit pas de là, toutefois, que cette balance fut aisée à tenir en équiUbre.
Honneur donc, cent fois honneur à Henri IV d'avoir eu un génie assez élevé pour mettre sous ses pieds tout exclusivisme religieux, pour avoir triomphé de toute opposition à ses grandes idées de tolérance.