‹ Henri iv.: sa vie, son œuvre, ses écritsChapitre 29 sur 39 · I. — Li^fOUB · texte numérisé non relu

I. — Li^fOUB

Je ne crains pas de le dire , à bien des égards , il est à regretter que les réformateurs de notre vieux français se soient donné souvent du mal pour gâter la langue du xvi* siècle qui fut celle de Henri ly ; qu'ils aient proscrit des mots bien faits, ayant un sens clair et précis , disant bien ce qu'ils veulent dire , pour les remplacer par de moins bons , quelquefois même pour ne pas les remplacer du tout ; qu'ils aient surchargé le discours de cette plaie qu'on appelle verbes irréguliers; qu'ils aient rejeté des constructions logiques pour leur en substituer d'autres qui ne le sont pas.

Ne faut-il pas, en effet, regretter démartage^ plus joli et s'expliquant mieux que ce vilain mot divorce ? et Henri IV demandant au pape de le démarier ne dit-il pas mieux que s'il lui eut demandé de prononcer son divorce ? — Henri IV disait fiance, du latin fides, fiducia, et non pas confiance : j'ai fiance en vous, et non pas j'ai confiance en vous. Pourquoi alourdir ce mot fiance, lui ôter sa forme vive, dégagée, pour lui en donner une traînante, embarrassée ; pourquoi le surcharger d'une syllabe inutile ? — Partement n'est^il pas préférable à départi II a une famille, partir; départ n'en a pas car départir le renie. — Henri IV disait fol : « je viens de faire le fol avec mes enfants, » joli mot qui avait aussi toute une famille : folie, folâtrer, follement ; il a fallu le séparer de cette famille ; il a fallu dire fou, mot si laid qu'on n'a pas même osé lui donner un féminin, on a continué de dire folle. Tout cela est plus que ridicule, c'est stupide. — Puis

combien de locutions naturelles et d'un tour vif ne faut-il pas regretter aussi ? De bien en mieux n'est-il pas préférable à de mieux en mieux qui est vide de sens ? Ne disons-nous pas encore de mal en pis ? — Du tout chez Henri IV signifie tout à fait, entièrement; vous pouvez compter du tout sur moi ; c'est conséquent, c'est logique; nous l'employons dans le sens de nullement, c'est contre toute raison. — Et les verbes? combien en avons-nous gâté? j'en donnerai un exemple banal : De voir nous faisons je verrai. Pourquoi ce ver ? d'où vient-il ? oh ! que le peuple et les petits enfants sont bien plus conséquents que nous lorsqu'ils disent je voirai^ et comme nous leur donnons raison lorsque, à l'égard des composés de voir^ nous parlons comme eux : je pourvoirai ! Mais voici qui est plus fort encore : Du verbe envoyer Henri IV et son temps faisaient j'envoyerai^ et ils parlaient régulièrement; les réformateurs, afin sans doute d'étendre leur belle innovation , disent j'enverrai^ sans s'inquiéter de la différence des verbes voir et envoyer, — Quant à la construction des phrases, voyez comme on a parfois renversé l'ordre logique. Henri IV disait : je le vous conseille^ ce qui revient à je conseille cela à vous ; là les deux régimes sont à leur place naturelle. Il a fallu changer cela et dire : je vous le conseille^ ce qui est illogique. Certainement la façon de parler ancienne nous paraît aujourd'hui étrange parce que notre oreille est habituée à l'autre ; mais supposez que nous fussions , au contraire, habitués à je le vous conseille et qu'on nous fit entendre pour la première fois la locution actuellement en faveur, comme nous la repousserions l

Tout cela , peut^on dire, appartient plus encore au temps où vécut Henri IV qu'à Henri IV lui-même ; soit; mais toujours est-ce la langue que parlait Henri IV. Et du reste ce qui n'appartient pas à la langue du temps et ce qui donne à celle de Henri IV une originalité si piquante , ce sont ces expressions empruntées au gascon et même à l'espagnol : ces femmes sont fort mauvaises^ mais ils ne trouvent plus d'oreilles à ma femme pour eux;]Q me porte bien, vous aimant plus que vous ne faites à moi. Vous entendrez comme je l'ai belle escapade ^ comme je l'ai échappé belle. On trouve souvent chez Henri IV le mot espagnol bastant pour dire suffisant^ il a des forces prêtes et bas tantes pour ranger le duc de Mercœur à son devoir. Du reste, ce même mot se trouve aussi dans d'autres auteurs gascons : Brantôme dit des filles d'honneur de Catherine de Médicis qu'elles sont toutes bastantes pour mettre un feu par tout le monde.

Puis la langue de Henri IV fut comme son esprit, alerte, pittoresque; elle était le reflet de sa nature. Il a nommé un abbé à un monastère contre le gré des moines de ce monastère , et il commande au chance — lier de maintenir son autorité « laquelle il a été avertL que les religieux veulent enjamber. » — La c«mtesso= de Gramont lui a écrit qu'elle ne peut se fier en chos^^ si mobile que lui ; il lui répond : « Vous avez tort ; en quoi m'avez -vous connu muable? votre soupçon tournait et vous pensiez que ce fut moi. » — Il sait que sur son mari la comtesse de Ciermont peut beaucoup, et tirer la bride à bien. »

Autre chose : il y a toujours, et partout, une certaine

différence entre la langue parlée et la langue écrite , entre la langue courante et la langue érudite; en France, au temps de Henri IV, cette différence dut être très grande : la langue parlée c'était l'ancienne langue mêlée de quelques locutions latines que l'usage avait naturalisées françaises , langue vive , accorte ; la langue écrite, au contraire, chargée par les érudits de la Renaissance, par Ronsard et ses amis, de grec et de latin, fut plus lourde et plus prétentieuse. Or Henri IV écrivait naturellement, comme il parlait, tandis qu'autour de lui on écrivait la langue érudite. Quand donc le français se dégagea de son pédantisme et revint à peu près à sa nature primitive, il se rapprocha de la langue de Henri IV, et voilà pourquoi la langue de Henri IV , comme on Ta remarqué , a moins vieilli que celle des auteurs de son temps.

Page 1