II. — Elocution et style
Henri IV fut-il poète par moments 7 On lui a attribué quelques jolis vers :
Gharmanle Gabrielle, Percé de mille dards, etc.
Viens aurore,
Je t*implore,
Je suis gai quand je te vois, etc.
Mais Henri IV lui-même nous a fait confidence de la manière dont il produisait ces petites pièces : il en envoie une à Gabrielle , et il lui dit : « Ces vers vous représenteront mieux ma condition et plus agréablement que ne le ferait la prose. Je les ai dictés, non
arrangés *. » Ce qui veux dire sans doute : J'en ai donné le sujet , le plan, si Ton veut, mais un autre leur a donné la forme.
Henri IV fut-il orateur? Entendons-nous : orateur à la manière de Gicéron ou de Bossuet, non; lui-même Ta dit dans son allocution aux notables de Rouen : il ne recherchait pas cette gloire ; celle qu'il veut, dit-il, c'est de s'appeler libérateur et restaurateur de la France. Mais il était de nature, d'inspiration, discoureur brillant. En 1595 il est aux prises avec l'Espagne, il a trois armées sur les bras et pas d'argent ; il porte un édit créant des fonctions nouvelles , dont la vente doit lui en procurer ; la cour des Comptes vient lui faire des remontrances sur cet édit; il lui répond: « Messieurs, je reçois de bonne part vos remontrances; je sais bien que tous édits nouveaux sont toujours odieux. Je l'ai fait (celui-ci) avec autant de regret que vous en avez ; et sans la nécessité de mes affaires , vous ne seriez en peine de m'en venir faire remontrances, que je reçois bien. Mais quand vous avez su ma volonté, vous deviez passer outre, et ne vous arrêter aux formalités que pouviez faire en autre temps. J'ai depuis quelques années fait vivre ma gendarmerie presque miraculeusement, sans argent, à la ruine toytefois de mon peuple, qui n'a plus aucun moyen. Il faut donc que j'aie recours aux moyens qui me restent. Cet édit a été vu en mon Conseil et par moi qui avons assez de jugement pour connaître ce qui est pour le bien de cet État. Nous trouvons qu'il
t Lettres miênvcSy t. IV, p. 998,
se doit faire et que j'en tirerai un grand secours, sans lequel je ne puis m'acheminer en taon voyage de Lyon, où il est nécessaire que j'aille promptement pour faire tête à mes ennemis, sur lesquels j'espère remporter la victoire , et après , établir meilleur ordre en mes affaires que par le passé. Vous m'avez dit la charge qu'a porté cetédit en mes finances, et que vous connaissez ma nécessité ; mais vous ne m'apportez point de remède pour m'en tirer , et moins pour faire vivre mes armées. Si vous me faisiez offre de deux ou trois mille écus chacun, ou me donniez avis de prendre vos gages ou ceux des trésoriers de France , ce serait un moyen pour ne point faire des édits; mais vous voulez être bien payés , et pensez avoir beaucoup fait quand vous m'avez fait des remontrances pleines de beaux discours et de belles paroles ; et puis vous allez chauffer et faire tout à votre commodité. Car si seulement il y a vacation, vous ne la voulez perdre, quelque affaire pressante que ce soit ^ » — Une autre fois , il se promène dans son jardin, les députés du clergé viennent lui représenter les abus introduits dans l'Église de France ; il leur répond : « Les maux étaient introduits avant que je fusse venu. Pendant la guerre, j'ai couru où le feu était plus allumé pour l'étouffer ; maintenant que la paix est revenue , je ferai ce que je dois faire en temps de paix. Je sais que la religion et la justice sont les colonnes et fondements de ce royaume , qui se conserve de justice et de piété ; et quand elles n'y seraient, je les y voudrais établir, mais
< Allocution à la Cour des comptes en févriçr 159$.
pied à pied, comme je ferai en toutes choses ; Paris ne fut pas fait en Un jour. Faites par vos bons exemples que le peuple soit autant excité à bien faire comme il en a été précédemment éloigné. Vous m'avez exhorté de mon devoir; je vous exhorte du vôtre. Faisons bien vous et moi : allez par un chemin et moi par Tautre ; et si nous nous rencontrons , ce sera bientôt fait * . » Ainsi , sans apprêt , soit dans son cabinet ou dans les allées d'un jardin , Henri IV savait s'élever parfois à une vive et haute éloquence , car il faut bien appeler les choses par leur nom.
Mais c'est surtout dans les lettres de Henri IV qu'il faut chercher l'écrivain; c'est là qu'on trouve cet esprit vif ou gracieux tour à tour , tour à tour pathétique et vigoureux ; ce style qui sait prendre tous les tons, se plier à toutes les exigences. — Dans ses épîtres les plus tranquilles, la vivacité naturelle de l'auteur le fait passer brusquement d'un sujet à un autre : Il entretient Montmorency d'affaires d'État, même de très graves affaires, et tout à coup : « faites maigrir votre lévrier, car il ne put hier courre. Nous trouvâmes trois loups au plus beau lieu du monde. » — Cette vivacité l'amenait parfois à un laconisme comparable à ce que nous connaissons de mieux en ce genre : « Les ennemis sont à Bourgneuf. Je fais passer quatre cents cuirasses et douze cents arquebusiers, pour, s'il tourne à vous, me mettre en eu, s'il vient à moi faites en de même. » Ou bien : « Ser vaques à cheval, car je veux voir à ce coup-ci de quel
^ Allocution aux Députés du Clergé le 28 sef)tem|)re 1598.
poil sont les oisons de Normandie. Venez droit à Alençon *. » — Et cependant Henri IV savait, quand il y avait lieu, employer des façon de parler tout à fait aimables, par exemple quoi de plus gracieux que ceci : « Il est bien raisonnable que ceux qui travaillent au ménage de mes afifaires aient quelque avantage par-dessus ceux qui ne s'éveillent qu'à leur bruit '. » Ou bien, partant de Limoges où il s'était fort ennuyé : « Le cœur commence à revenir à tout le monde de sentir le visage tourné vers la douce France 3. » — D'autres fois , quelle richesse d'imagination ; il écrivait à Chastelux : « J'espère que vous pourrez assembler en bref les forces du pays. Mon armée de deçà en a grand besoin, je vous jure, et pour mon particulier, n'attends rien plus que votre vue et le joyeux premier soleil qui brillera dans vos cuirasses. Sur ce, faites au contraire de la Bible, ne l'arrêtez, mais l'avancez; ce sera miracle d'affection pour votre meilleur maître et plus assuré ami * . » — Quelle chaleur dans cette apostrophe : « J'ai su les pilleries et butin que font les soldats. Vive Dieu! donnez-y ordre. Vous m'en répondez sur l'amitié que je vous porte, M. de Saint-Genièz , qui s'en prend à mon peuple s'en prend à moi ». »
Écoutez encore ceci : « Monsieur de Batz, je suis bien marri que vous ne soyez encore rétabli de votre blessure de Coutras , laquelle me fait véritablement
1 LeitTt» missives, t. IX, Divers ii«3, p. 353. — t. III, p. 161.
* Lettres missives, t. YII, p. 234.
* Lettres missives, t. VI, p. 557.
* Lettres missives, t. YIII, p. 429.
^ Lettres missives, 1. 1, p. 275.
plaie au cœur , et aussi de ne vous avoir pas trouvé à Nérac d'où je pars demain , bien fâché que ce ne soit avec vous ; et bien me manquera mon faucheur par le chemin où je vais * ; » Mme de Sévigné dira quatre-vingts ans plus tard à sa fille enrhumée : J'ai mal d votre poitrine \ comme Henri IV est plus naturel , comme chez lui le sentiment est plus vrai I — La tante du roi, abbesse de Fontevrault, cherchait à l'attirer au catholicisme et à lui montrer que tel était son intérêt. Il lui « écrit : Ma tante, je me remets en la bonté de Dieu qui connaît la justice de ma cause et qui la saura discerner des pernicieux desseins des méchants. Celui qui donne et conserve les couronnes , conservera s'il lui plait à notre roi celle qu'il lui a donnée. Il se faut résoudre à sa volonté et obéir à ses jugements * ; » Bossuet n'avait pas dit encore : « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois et de leur donner, quand il lui plait, de grandes et terribles leçons; » ôtez l'emphase et la redondance, inspirées , justifiées peut-être, par l'auditoire de Bossuet, et vous aurez l'équivalent de ce qu'écrivait Henri IV au courant de la plume.
Mais si jamais grand homme ne traversa un siècle sans y laisser quelque chose de lui, jamais aussi homme, quelque grand qu'il fût, ne s'affranchit entièrement des influences de son temps. Les livres du temps de Henri IV étaient emphatiques, prétentieux,
1 Lettres missives^ t. II, p. 312.
* Lettres missives, t. II, p. 378.
ÉCRITS DK HENRf IV. 271
encore remplis du fade jai^on de la chevalerie; il était impossible que tout cela ne se retrouvât pas quelque peu dans les lettres du roi. Et en effet, on en pourrait citer à ses maîtresses et surtout à la reine d'Angleterre , si friande d*adulations , qui sont certainement entachées de ces défauts. On pourrait relever aussi dans d'autres quelques passages trop libres et de mauvais ton. Mais ce sont là de rares exceptions. Les lettres charmantes d'un bout à l'autre abondent au contraire.
Beaucoup de ces lettres se font remarquer nonseulement par le fond , c'est-à-dire par les idées , par le sentiment, par l'esprit, mais encore par le mérite de l'arrangement et le charme de la diction ; ce sont de petits modèles de composition et de style ; on peut dire que Henri IV s'y révèle parfois écrivain distingué, non sans doute à la façon des hommes du métier, pesant les mots , cadençant les périodes, s'effrayant d'une incorrection ; mais écrivain tel qu'il pouvait naître et se développer dans les camps du xvi* siècle , naturellement original, trouvant spontanément dans chaque sujet l'enchaînement logique des idées , et les revêtant à l'instant des images qu'elles demandent et des expressions qui leur conviennent.
Le style est le coloris de la langue ; et ce coloris, chacun le donne à sa manière, ce qui a fait dire que le style c'est l'homme. Or si cela est vrai en général, cela ^st vrai surtout du style de Henri IV qui écrivait tout <îe qui lui venait à l'esprit et comme cela lui venait, ^u point qu'en le lisant on croit le voir et l'entendre parler. Le style de Henri IV est toujours d'accord avec
les idées qu'il s'agit d'exprimer parce qu'il coule de source. La vivacité, l'entrain, la joyeuse humeur dé l'écrivain, la soudaineté, la vérité, la force de ses impressions, de ses sentiments, s'imposent à sa plume qui toujours obéit fidèlement.
Enfin j'oserai dire, avec d'autant plus de confiance que d'autres l'on déjà dit * , que personne avant Henri IV n'avait donné à notre langue ces tours naturels, cette élégance facile et cette limpidité qu'on rencontre dans ses lettres ; que personne n'avait trouvé le secret de ce style épistolaire qui, sous sa plume, se forma, pour ainsi dire de soi-même, et sans qu'il paraisse s'en être douté, certainement sans qu'ill'ait cherché. J'ajouterai qu'après Henri IV, il faudra pour le retrouver passer par dessus l'esprit pointu de Voiture; par dessus le papillottage de madame de Sévigné, et arriver jusqu'à Voltaire. En fait de style épistolaire Henri IV est certainement parmi ceux qui chez nous tiennent le plus haut rang.
* M. Yung, Henri IV écrivain.