‹ Henri le préténdantChapitre 1 sur 23 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Une Ij^xmn 'be la \)eïùée.

Dans une nuit du mois de mars i852, à l'heure où tous les feux sont ordinairement e'teints dans la petite commune d'Andrezé, une faible lueur se laissait encore aperce-

voir à travers l'huis mal joint d'une chaumière : c'était celle que Jacques Bonval, îe tisserand de Beaupréau , habitait avec sa famille,

Elisabeth Bonval , la femme de Jacques , agenouillée contre une chaise, priait avec, recueillement devant l'image du Christ, pour l'âme de feu Denis Constant, le compagnon , l'ami fidèle de son mari , tué la veille par six gendarmes de Chollet , qui avaient eu le hasard de le rencontrer seul.

Si le défunt eût été armé, les gendarmes de Chollet l'auraient salué , en se croisant avec lui, d'un bonjour et bonne santé, comme ils avaient coutume de le faire lorsqu'ils se trouvaient sur le passage de Denis Constant, ou bien quand lui-même allait fièrement à eux portant sur l'épaule sa longue canardière, et faisant résonner sur le caillou de la route le bon sabre de

cavalerie qu'il traînait attaché a son ceinturon de cuir.

Mais ce jour-la, disons-nous, le brave royaliste n'avait pas même un bâton pour se défendre. Il cheminait le long du rivage de TEvre, se rendant de Saint-Macaire à Belle-Fontaine, après avoir convié chacun de ses parens et amis des villages environnans au mariage de Jeanne , sa fdle , avec Charles-Henri Bonval, le fils de son vieux compagnon de gloire et de malheur, au temps des Stofilet et des Gathelineau.

La contenance de Denis Constant ne fut pourtant pas moins fière que d'habitude quand il se vit entouré par les gendarmes de Chollet; seulement un rayon de gaîté tempérait la mâle expression de ses regards : il y avait du bonheur et de la joie sur sa physionomie. C'est que son voeu le plus cher, après le triomphe de la

sainte cause de Henri , allait enfin être accompli. Allié par le cœur à Jacques Bonval, il devait l'être bientôt par le sang; et dans ces jours de combat où Dieu ne donne pas toujours la victoire aux fidèles, Denis Constant était sûr, en mourant, de laisser à Jeanne un bon père et une famille d'honnêtes gens.

Comment la patrouille de gendarmerie se défit-elle de celui qui ne trouvait que des ennemis pâles et tremblans, quand une lame pendait à son côté? Comment n'y eut-il pas respect pour le brave qui avait eu si souvent pitié des espions armés envoyés contre lui? Nous ne savons du combat que le rapport du brigadier, qui revint a Cliollet avec cinq hommes seulement.

Si la mort de Denis Constant t('moignait suiTisamment de la victoire de ses adver-

saires , la perte du gendarme disparu avec lui sous les eaux de TEvre disait assez que le vieux Vendéen n'était pas tombé sans combattre ; la victime , mutilée , percée de coups, précipitée dans les flots, avait entraîné dans sa chute l'un de ses ennemis.

Seule dans sa chétive chaumière d'Andrezé , Ehsabeth Bonval priait en attendant le retour de Jacques et de son fils, partis depuis le matin à la recherche du corps de Denis Constant que les bateliers de l'Evre n'avaient point encore pu retrouver.

Minuit avait sonné. La lampe de terre, posée sur la huche , ne jetait plus qu'une vacillante et faible lumière. Elisabeth commençait a craindre aussi pour son fils et pour son époux ^ quand le bruit d'une carabine qui heurtait la porte vint la tirer de ses pénibles méditations.

— « Femme , rëveille-ioi , cria Jacques Bonval. »

— « Mère, ouvrez vite, reprit Charles... ouvrez !... Jeanne a bien froid. »

Elisabetli s'empressa de soulever la traverse de bois qui fermait en dedans la porte de la chaumière , et les nouveaux venus entrèrent. Jeanne, la fille du défunt, tremblante de froid et peut-être aussi de crainte, alla s'asseoir devant l'âtre, que Jacques attisa avec le bout de son fusil. Bientôt les broussailles humides pétillèrent ; une épaisse fumée monta jusqu'à la hauteur du large manteau de la cheminée, et la flamme, se dégageant peu à peu, vint éclairer les visages attristés de la chaumière de Jacques.

Il y eut un moment de silence, qu'Ehsabetli n'osa pas d'abord interrompre ; enfin , elle hasarda un soupir , jeta un

coup-d'oeil sur son époux qui fronçait le sourcil ; puis , interrogeant son fils du regard, elle dit : « Eli bien? »

Mais Charles n'entendait pas sa mère.

Les coudes appuyés sur ses genoux, la tête penchée sur ses mains , il était absorbé dans les plus tristes réflexions. Jeanne , essuyant deux grosses larmes qui roulaient dans ses yeux , posa doucement sa main sur l'épaule de son fiancé , et lui dit : « Vous n'entendez pas, Charles? votre mère vous parle ; dites-lui... dites-lui bien vite que mon pauvre père aura demain les prières de l'église , que nous saurons au moins oi^i aller le pleurer. »

— « Son corps a donc été retrouvé? demonda Elisabeth. »

— « Oui , reprit Jacques , Dieu a voulu qu'il fût martyr ; car il est tout couvert de blessures. Ce n'est qu'a ses liabits que

nous avons pu le reconnaître ; son visage ne dit plus son nom, et Ton doute en le regardant que ses traits , horriblement défigures, aient jamais pu appartenir à une créature humaine. »

— « Oh î quel sacrilège î » murmura la bonne Elisabeth. Elle fondit en larmes.

Jeanne recommença aussi à pleurer; car la mère de Charles s'était approchée de la jeune fille, et lui avait dit : « Pauvre enfant, vous avez perdu le meilleur des pères ! »

— « Assez , assez , femme î interrompit Jacques Bonval ; les pleurs amollissent le courage, et j'ai besoin de tout le mien, maintenant qu'il me reste une double tâche à remplir. Denis Constant n'avait pas achevé sa mission de royaliste quand Dieu l'a rappelé a lui. C'est à moi de la terminer avec les braves amis qui nous

restent. Il ferait beau pleurer sur nos propres infortunes , quand nous avons devant les yeux l'image d'un Dieu et d'un Roi qui sont morts du supplice des criminels ,• quand nous savons dans l'exil toute une famille royale , qui n'a recueilli que la misère et le malheur pour prix de ses vertus et de ses bienfaits. Honorons la mémoire du chrétien , de l'ami ^ du père qui n'est plus; mais surtout conservons nos forces, afin que le sang du fidèle ne soit pas répandu inutilement ; afin que ce sang précieux fortifie la terre qui l'a reçu ! »

Après ces mots, dits par Jacques Bonval avec ce ton d'enthousiasme , ce regard de feu, cette chaleur de coeur qui l'animaient à chaque fois que le Vendéen tournait ses pensées vers Jésus crucifié ou les Bourbons proscrits; après ces mots, sa voix

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devint plus douce , son regard moins sévère. Il prit la main de Jeanne , celle de son fils, et ajouta : « Votre mariage, mes enfans, n'aura été retardé que d'un jour; c'est devant le cercueil de mon vieux compagnon que nous appellerons sur vous les bénédictions du ciel. En d'autres temps, le terrible événement qui prive Jeanne d'un père aurait retardé votre union ; aujourd'hui les défenseu.rs de la même cause ont besoin de resserrer les liens qui les unissent , d'ôter à leurs ennemis le pouvoir de les séparer. Les royalistes ne doivent plus former qu'une famille, afin que l'orphelin ne reste pas sans parens , et que la veuve puisse trouver partout appui et protection. Ainsi , Jeanne , cette chaumière est la tienne ; voilà ta mère.... voilà ton époux. »

— « Eh quoi ! dans un pareil jour î s'é*

cria la jeune fille Oh, non ! mon bonheur serait un autrage à sa mémoire.... Il ne peut pas y avoir de mariage pour moi. . . quand mon père n'a pas encore un tombeau. »

• — « Oui, Jeanne, oui, ma bien-aimée, disait Charles ; ce serait mal ; Dieu nous punirait. Attendons... attendons... »

— « Demain , reprit d'une voix ferme Jacques Bonval , demain vous serez unis , et c'est peut-être trop attendre. Sachez, enfans^ qu^en nos temps de calamité il n'y a de lendemain que pour la royauté que nous défendons ; c'est tout au plus si aujourd'hui nous appartient. Mais la nuit s'avance ; Jeanne a besoin de repos ; elle couchera près d'Elisabeth. Pour nous , mon fils, nous allons employer le reste de la nuit à préparer nos armes. »

Les ordres de Jacques Bonval étaient

toujours ponctuellement exécutes dans la chaumière d'Andreze'. Après une courte prière récitée à voix haute par Elisabeth , les deux femmes se mirent au lit. Jacques et Charles passèrent la nuit en apprêts de défense, et le jour, éclairant le toit de leur demeure^ les trouva prêts à se rendre au village de Saint-Macaire , où Ton devait célébrer le service funèbi'e de Denis Constant.

Ils marchèrent quelque temps seuls et en silence , sans rencontrer personne ; mais peu a peu, des villages environnans, les amis , les parens du défunt , venus de tous côtés , se montrèrent aux embranchemens des routes, et vinrent se joindre aux deux braves d'Andreze.

C'était un imposant spectacle que celui de ces intrépides vengeurs de la cause de Henri, se déployant en colonnes serrées,

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sur une route échelonnée d'espace en espace par des piquets de gendarmerie, des détachemens de garde nationale envoyés pour les disperser, pour les chasser, et qui, vivement émus, présentaient involontairement les armes à ceux qu'ils s'étaient avec tant de témérité promis de vaincre sans combattre. Comme on approchait de Saint-Macaire , Jacques Bonval se rappela la prière d'un vieillard qui avait été son capitaine, lorsqu'il se battait sous les ordres de cet immortel d'Elbée, mort fusillé dans son fauteuil. Le père Frémont avait dit la veille à Jacques Bonval : « A mon âge , on a besoin d'un bras pour soutien, quand il y a un long chemin à faire ; ma maison est à un quart de lieue de la route , je partirai de bonne heure ; mais si tu ne me vois pas là quand lu passeras avec nos amis , viens à ma rencontre ;

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car moi aussi je veux aller prier sur le cercueil de notre camarade.

Le vieillard ne se trouvait pas au passage du cortège : Jacques s'éloigna de ses camarades , prit le sentier qui conduisait à la maison du père Frémont ; mais à peine avait-il fait quelques pas dans ce chemin isolé , qu'il entendit le bruit de plusieurs cavaliers qui le suivaient au galop. Jacques se retourne , veut armer son fusil ; mais il n'a pas le temps de se mettre en défense ; la crosse des carabines le frappe à la tête; il tombe sans connaissance, appelant en vain à son secours ses compagnons d'armes qui poursuivent leur marche funéraire.

Combien d'heures se passèrent pendant son évanouissement, c'est ce qu'il ne put savoir lorsqu'il revint à lui. L'obscurité la plus profonde régnait dans l'étroit es-

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pace où ceux qui ravaieni pris le tenaient enfermé. Il promena sa main sur des murs humides ; il essaya de se lever ; sa tête touchait a un plafond voûté qui suintait une eau corrompue ; il se rejeta sur quelques brins de paille épars à terre , et sentit a côté de lui les solides ferrures d'une porte de chêne.

Jacques Bonval était prisonnier! Il ne poussa pas un soupir, n'eut pas une larme pour sa propre infortune; il pensa à la France, au Roi qu'il aurait voulu lui rendre : « Quand je le disais hier à mon fils, murmura- t-il , que nous n'avons pas à nous le jour qui commence ! Mais aussi l'Eternité est à notre cause. Que Dieu veuille... » Et le prisonnier s'endormit.

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