CHAPITRE II
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Sept heures venaient de sonner a riiorloge du vieux manoir. La nuit avait ëte' froide et pluvieuse. Un vent glacial agitait la cime des arbres du parc, secouant, sans les sécher, les feuilles imbi-
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bëes d'une eavi neigeuse ; et la solitude d'Holy-Rood , triste de tant d'affreux souvenirs , triste de son passé comme de son présent, de sa magnificence dégradée par le temps, comme des royales infortunes qu'elle renfermait , semblait emprunter quelque chose de plus sombre que toutes ces tristesses a l'atmosphère grise, pénible, au ciel de bronze et de deuil qui l'enveloppaient ce jour-là.
Le plus profond silence régnait autour du château : c'était à peine si quelques lointains sons de cornemuse , appelant les bestiaux au pâturage , ou les aboiemens plus rapprochés d'un chien, pouvaient apprendre au voyageur égaré qu'Holy-Rood et ses alentours avaient des habitans : seulement, à l'entrée principale de l'édifice , un soldat écossais , tranquillement appuyé sur son mous({uet, sifïlait loui bas im pibrock
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de son clan, souriant à la joie bruyante de First, joli epagneul a robe brune, favori d'un des plus jeunes habitans du cliateau.
— « Ah ! First, ton maître est donc debout? Tu n'aurais pas sans cela quitté le beau tapis sur lequel il pose ses pieds en se levant, lidèle First! »
Et la bonne bête semblait comprendre ce que disait son ami. Assise, la queue étalée sur le sable , les oreilles dressées, l'oeil en feu, elle piétinait joyeuse et sémillante, lorsqu'un bruit de pas d^homme qu'elle entendit derrière elle la fît se relever, et se tourner brusquement d'un air de colère ^ tandis que l'honnête enfant des Highlands, presque honteux d'avoir été surpris causant avec un chien, remontait vite son fusil à l'épaule, et reprenait de son mieux l'attitude qui convient à un factionnaire.
Un homme était là, à vingt pas de la
porte , promeiiani avec lenteur ses regards sur les murs sacres d'Holy-Rood. Il entr'ouvrit le manteau qui le couvrait, et laissant voir un uniforme inconnu dans le pays , il porta respectueusement la main à son chapeau ; puis, tête nue, à genoux , on le vit remuer les lèvres comme s'il priait. L'Ecossais étonné suspendit sa promenade monotone , et resta immobile les yeux fixés sur le voyageui'.
C'était un liomme d'une soixantaine d'années. Son visage pâle, maigre et souffrant , portait cependant un caractère remarquable de force et de courage. L'âge n'avait rien diminué de sa haute stature , et ses membres musculeux semblaient démentir ce que disaient ses rides et ses cheveux blancs.
Il portait un costume proscrit dans le pavs d'où il venait, costume à jamais il-
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lustre pour avoir été celui des Chareite , des Cathelineau, des Larochejacquelein.
En le voyant ainsi vêtu, dans les montagnes d'Ecosse, avec la sublime résignation qui régnait dans ses traits, avec la fermeté de son regard et l'assurance de sa démarche, on eût dit ; C'est un héros ! tandis qu'en France , dans son pays , huit jours auparavant, des Français comme lui, ses compatriotes, ses voisins, le poursuivaient avec des paroles d'échafaud, en criant derrière lui : C'est un brigand î
C'était aussi brigands que les soldats de la République appelaient Bonchamp , Lescure et tant d'autres. Cette épithète est commune dans les guerres civiles.
La prière du Vendéen fut courte. Quand il l'eut achevée, il se leva et marcha droit au factionnaire. First le suivait des yeux avec inquiétude. Il tira de son sein un pa-
quel scellé aux armes de France , trois fleurs de lis surmontées d'une couronne. A ce signe révéré par tout ce qui approchait Holy-Rood, le factionnaire s'inclina, fit un pas à gauche , et laissa passer l'étranger, qui disparut sous le vestibule du château. Comme nous l'avons dit, sept heures venaient de sonner. Un vieux serviteur était assis, et lisait dans un petit salon modestement meublé. De temps en temps il se levait pour aller écouter à Tune des portes de cette pièce, qui toutes étaient exactement fermées. Plusieurs fois déjà il avait collé son oreille a la serrure , puis était revenu s'asseoir en se disant : Je n'entends rien, il repose; et chaque fois il accompagnait ces mots d'un signe de satisfaction. Le brave homme était heureux de ce sommeil d\in autre; il paraissait craindre de hi troubler, quoique l'heure d'en-
irer clans la chambre de son maître fui déjà passée.
Tout a coup le vent rapide et bruyant comme la foudre roula sur les fenêtres de cette chambre si soigneusement surveillée : il en ouvrit violemment les volets. Ce bruit fit tressaillir le vieux serviteur.... L'expression de la plus tendre sollicitude anima sa physionomie franche et pure : on eût dit le mécontentement d'une mère qui voit se réveiller son enfant chéri. Jetant sur un canapé le livre qu'il tenait, il s'avança sur la pointe du pied jusqu'à la porte, et l'ouvrant avec précaution, il s'apprêtait à refermer les volets , lorsqu'une voix bien connue lui dit avec douceur :
•— « Vous Acnez bien tard.... »
— « Sire, il n'est que sepi heures ... excusez-moi , j'avais peur dr réveiller
Votre Majesté.... mais le bruit de ces volets.... »
— « Je ne dormais pas , interrompit
Charles avec amertume Je ne dors plus,
mon pauvre ami. »
Une larme coula sur la joue dubon vieillard. Il saisit le cordon d^une sonnette , et voulait appçler ses camarades ; mais le roi Tarrêta du geste. — « Laissez, laissez-les dormir, dit-il , puisque pour eux il y a encore du sommeil. » — « Mais, sire, votre lever.... » — « Mon lever! répondit Charles ! nous ne sommes plus au temps où des courtisans, jaloux d'une vaine prérogative, se disputaient l'honneur de servir le Roi de France ; nous sommes pauvres , malheureux, proscrits.... Charles a toujours assez auprès de lui d'un serviteur tel (jue vous; et si Page et les chagrins ne
m'avaient rendu votre secours nécessaire, je n'abuserais pas ici de votre zèle et de votre amour pour moi. »
A ces mots prononcés d'une voix émue, Charles se souleva péniblement : il tendit les bras à son domestique, et parvint, ainsi appuyé , à gagner un grand fauteuil dans lequel il passait presque toutes ses journées : car depuis long- temps déjà tout exercice lui était interdit.
Alors celui qui fut roi dans le plus beau pays du monde , celui que naguère une cour si brillante , si fière et si dévouée , disait-elle, couvrait chaque matin de bénédictions et de vœux, se prit encore une fois tout seul à élever son âme vers sa demeure future, à demander au ciel la force de supporter des souffrances toujours nouvelles, plus cuisantes ce jour-là que la
veille, et voulut puiser dans une courte oraison de quoi soulager sa a ie empoisonnée de chagrins et de larmes.
Une heure après , les valets de chambre se présentèrent. La toilette de Charles fut bientôt terminée. Le domestique favori rentra chargé de lettres et de journaux, qu'il déposa sur une table, devant laquelle le roi roula son fauteuil.
— « Mes fdles tardent bien, dit-il en regardant toutes ces dépêches ; leur impatience doit pourtant égaler la mienne
Des nouvelles de la France... de mon pays ! »
Et Charles soupira tristement.
La porte s'ouvrit de nouveau , et leurs altesses royales parurent. A leur aspect , un léger sourire glissa sur les lèvres décolorées du vieillard. • — « Bonjour, mes enfans, bonjoui'.... Nous serons lienreux
ce malin; noire courrier esi plus nombreux qu'hier. . . Commenl se porie Henri ? Commenl se porie ma peli le Louise? »
Quelques mois de douce iniimité furent échangés. Les deux princesses inclinées devani leur père reçureni chacune un baiser sur le front. Les valets de chambre se reiirèreni, obéissant à un signe de leur chef, et la lecture commença en présence de ce vieil ami pour qui l'auguste famille n'avait plus de secrets. La fidélité dans le malheur nivelle aussi les rangs.
C'était un spectacle bien louchant que celui des trois illustres exilés , cherchant ainsi dans une abnégation sublime ce que les papiers épars devant eux pourraient leur apprendre du destin de leur chère patrie. A les voir, le cou tendu, l'œil fixe, reproduire dans leurs regards, dans leurs sourires, dans leurs moindies émotions, le
contenu des précieuses dépêches, qui eût songé à deviner en eux Charles X , la fille de Louis XVI et la mère du duc de Bordeaux? Oh! que bien plutôt ils semblaient ne composer qu'une famille heureusement retirée de Paris en province, faisant des nouvelles de la capitale une douce occupation du matin !
Et pourtant c'était bien là Charles X , le roi de France, au front dépouillé de sa couronne , et déjà presque de ses cheveux, aux mains déjà tremblantes, usé par le malheur plus encore que par les années , n'ayant plus dans le cœur que regrets, amertume et désespoir; c'était bien là cette héroïque Marie-Thérèse, la vierge du Temple, cette femme si forte toujours, quoique si souvent et si rudement frappée, dont les yeux n'avaient plus de larmes, le cœur plus de soupirs poiu- de nouvelles
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infortunes ; c'était bien enfin la jeune mère de Henri , la veuve désolée de Charles, qui jadis croyait avoir épuisé sur la tombe d'un époux de trente ans tout ce que la coupe de la vie renferme de poisons, et qui maintenant n'osait plus embrasser son fils sans effroi du présent, sans horreur de l'avenir. O malheur ! Qu'est devenue la femme brillante, joyeuse, animée, l'âme de nos plaisirs, la reine de nos fêtes , celle pour qui la riche industrie française n'avait pas assez de richesses , les arts assez de chefs-d'œuvre, les poètes assez d'encens? Qu'a- 1- elle fait de son bonheur, de son étourderie , de sa gracieuse insouciance , de son oubli de l'étiquette? Oii est-elle, la bonne, la spirituelle^ l'aimable duchesse de Berri? Rosny redemande la mère de ses pauvres, Dieppe la magicienne de ses bals , la Caroline de ses
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bains; Paris, Tëtrangère qui donnait des leçons de goût aux Parisiennes : où est celle qui était tout cela? La voilà, bannie, proscrite , insultée ; elle est en Ecosse , à Holy-Rood, dans la chambre de Marie Stuart ; toujours bonne, toujoius spirituelle, mais grave et triste maintenant.
Pour elle, plus de bals, plus de fêtes, plus de joie ! Voyez ! un nuage de profonde mélancolie enveloppe son âme.... Elle lit un journal qu'elle froisse convulsivement dans ses mains, et le mot ingratitude vient expirer sur ses lèvres serrées par la douleur.
Ingratitude l A ce mot, tous les souvenirs renaissent dans ces trois âmes torturées par l'exil. Plus de résignation... plus de courage.... plus d'espérance.... Les trois malheureux envient le sort d'un frère, d'un père, d'une mère, d'un époux !
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Mieux valait pour eux la mort que l'exil. Révolution de juillet, ne t'applaudis point de ta clémence... Assez de dérision comme cela 1
Charles et Marie -Thérèse s'interrompent, et cherchent dans les yeux de la duchesse le motif de sa douloureuse exclamation.
— « L'ingratitude ! dit à demi-voix la fille de Louis XVI, n^y sommes-nous donc plus accoutumés, ma sœur? »
— « Depuis deux ans , ma fille , le mot est souvent prononcé par nous, ajouta le Roi : Pidée devrait avoir perdu de sa force ; elle est déjà vieille dans nos esprits. »
— « Trouver les Français ingrats , répondit la duchesse , c'est pour mon coeur une peine toujours nouvelle. Ce n'était pas assez d'avoir rejeté dédaigneusement
ma faible offrande aux pauvres malades du choiera ; savez-vous ce qu'ils font maintenant? Ils annulent la rente que j'ai fondée pour les indigens de Rosny , disant toujours que mes perfides bienfaits ont pour but caché d'acheter des partisans à la cause de mon fds... Etre si mal jugée, ô mon Dieu ! »
Alors la pauvre mère , étouffée par les sanglots, se couvrit le visage de ses deux mains ; et tous trois restèrent livrés à la rigueur de leurs pensées.
En ce moment, on entendit frapper à ]a porte, et deux enfans fiu^ent introduits. La duchesse essuya ses pleurs pour embrasser son fds et sa fdle ; leurs caresses ramenèrent le sourire sur ses lèvres : elle reprit sa pénible lecture , et bientôt son attention, comme celle de Charles et de
Marie , se concentra sur des nouvelles de la plus haute importance, qu'un exprès venu du continent avait apportées le matin même.
Une demi-heure après, le vieux valet de chambre reçut la mission d'inviter le porteur de ces intéressantes nouvelles à dé jeûner le matin même avec l'auguste famille ; et quand, pour la remplir, il sortit de la chambre à coucher du Roi, les autres domestiques s'aperçurent qu'il avait la figure toute rayonnante, et qu'il passait plus vite qu'à l'ordinaire , comme pour éviter les questions.