CHAPITRE III
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Le soleil avait enfin percé le voile de vapeurs qui le tenait caché. Les nuages, après avoir toute la nuit inondé la vallée , remontaient blancs et légers à la cime des montagnes ; et la nature , brillante de frai-
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cheur, se réveillait joyeuse aux sons aigus de la cornemuse nationale.
Nous n'essayerons point de de'crire la magie du paysage qui s'offrait alors à l'admiration du voyageur : l'illustre romancier écossais a rendu cette tâche désormais impossible ; et ce que nous croyons faire de mieux, c'est de renvoyer nos lecteurs aux magnifiques tableaux de Wawerlej et de Roh-Roj.
A peu de distance d'Holy-Rood , au pied du mont Arthur, en vue des rochers sur lesquels est assise, comme une immense forteresse , la ville capitale de l'Ecosse , une petite habitation attirait les regards autant par son aspect particulier que par sa complète séparation des autres. Ce n'était pas tout-à-fait une maison de campagne , et c'était mieux qu'une cabane de pauvres villageois. Récemment détruite
par un incendie qui avait achevé Toeuvre d'une inondation plus ancienne, elle se relevait de ses ruines, propre, neuve et gracieuse , comme une des gentilles maisonnettes de Meudon ou de Saint-Cloud.
Tl n'y avait en elle presque plus rien d'écossais.
Deux personnages , vêtus du tartan des montagnards , étaient assis sur un banc de pierre devant la petite maison ; tandis qu'un peintre, venu exprès d'Edimbourg, finissait l'ornement extérieur de la porte et des fenêtres. <r .
C'était le vieux Toby et son épouse Meggy, autrefois concierges du château d'Holy-Rood , emploi que Tâge et les infirmités les avaient forcés d'abandonner depuis environ dix ans.
Ces deux vieillards, chéris et respectés de to-us ceux qui les connaissaient, sem-
blaient fiers et rajeunis des embellissemens que l'on avait faits à la maison de leur fils ^Villia^ls , le pâtre le plus vigilant et le chasseur le plus adroit des montagnes. Ils tournaient souvent la tête pour regarder , et leurs yeux se rencontraient dans une admiration réciproque ; puis, de temps en temps une exclamation leur échappait : « Mais que c'est donc beau ! que c'est donc joli ! Comme Wilhams sera content quand il reviendra de Glascow î »
Deux personnes y iivent les interrompre dans cette douce jouissance. Ketty, jolie enfant de quatorze ans, fille de Williams, amenait à ses grands parens un jeune homme qu'elle avait rencontré au bord du sentier qui va joindre la vieille Canongate.
Le costume et la figure du nouveau venu annonçaient qu'il venait de France.
Une redint^ote noire , serrée à la taille , boutonnée jusqu'en liaut^ une cravate noire , des moustaches et des cheveux plus noirs encore, donnaient à sa physionomie pâle et sérieuse une expression de gravité sévère , un peu tempérée par la douceur de ses yeux. Il salua les deux TieiUards avec respect, prit place sur un escabeau que la petite alla chercher, et la conversation suivante ne tarda pas à s'étabhr entre les deux Ecossais et l'étranger, qui parlait anglais avec beaucoup de facihté.
— «Du haut de ce rocher, dit-il en désignant du doigt celui autour duquel glissait le sentier qui conduisait à la Canongate , j*ai distingué votre habitation, et j'ai pensé que vous pourriez mieux que personne me fournir les renseignemens dont j'ai besoin. Votre aimable petite (illc m'a
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servi d'introducteur , et je l'en remercie mille fois ; car il m'eût été bien difTicile de m'adresser à quelqu'un inspirant plus de respect et de confiance que vous. »
A ce compliment flatteur, Toby répondit en présentant sa main que l'étranger serra vivement, et la vieille Meggy se mit à sourire en regardant la petite.
— «Ketty , rétranger est peut-être fatigué, dit-elle; un peu d'usquebaugli lui ferait >^.u bien : va nous en chercher , et dis à ta mère de presser le dé jeûner. »
— « Vous venez de France, monsieur?
dit Toby. »
— « Oui. »
— « Etes-vous depuis long -temps en Ecosse? »
— « Depuis trois jours seulement. »
■ — i< Pour affaires? »
DU TEMPS PASSÉ. ^l
— « Non.... pour voyager.... Je m*ennuyais en France. »
— « Vous logez à Edimbourg? »
L'étranger fît un signe affirmatif.
— « Et vous n'avez pas eu peur cl*une promenade dans nos montagnes? »
— « Ces environs sont très -curieux à visiter , m'a-t-on dit. D'ailleurs , ils renferment de grands souvenirs historiques : donc, en voyageur qui cherche à s'instruire encore plus qu^à s'amuser , j'ai
voulu commencer par le plus pénible du voyage. »
— « Je regrette que mon brave Williams soit absent ; il vous eût accompagné , il eût été votre guide ; car ici les chemins sont rares et difficiles; seul, vous vous perdriez à coup sûr. »
— «Oh ! je n'ai pas l'intenuon de pous-
ser aujourd'hui mon excursion bien loin ; peut-être même ne dépasserai- je point ceci. »
Il montrait le château.
— « Ah î Yous avez l'intention de faire une visite à Holy-Rood? Je me chargerai volontiers de vous y conduire, dit le vieillard ; les jambes de Toby sont mauvaises, mais elles le porteront bien jusque-là. »
A ces mots, la figure de l'Ecossais s'anima j le sentiment d'une vive émotion se peignit dans tous ses traits.
Ketty apportait l'usquebaugh , et venait dire que le déjeuner était prêt.
— « A votre santé , mon gentilhomme ! »
— «Merci, mon bon hôte ; je ne suis pas noble, interrompit l'étranger d'une voix sourde et l'œil baissé. »
— « Qu'importe la noblesse! noble ou roturier, monsieur, le vieux Toby boira à
votre santé comme à celle d'un brave jeune homme, et croyez que ses yeux savent encore lire sur une figure humaine. Vous nous ferez l'honnevir de dé jeûner avec nous, et nous partirons après : cela vous convient-il? »
— « Je crains vraiment d'abuser »
— « Allons donc ! le montagnard doit faire les honneurs de ses montagnes, et le voyageur qui veut s'instruire ne refusera pas l'offre du montagnard. »
— « J^accepte, dit en souriant le jeune homme. »
Ils entrèrent dans la maison , et se mirent à table. Une femme de quarante ans, qui ne paraissait pas en avoir plus de trente, les attendait : elle lit une gracieuse révérence à l'étranger, et servit un repas simple , auquel tous les convives firent honneur.
La vieillesse est causeuse. Le Français eut bientôt appris toute l'histoire de Thonnête famille au milieu de laquelle il se trouvait.
Toby était fils d'un militaire qui, vers la fin de Fannëe 1 7^0 , avait pris parti pour la cause de ^infortuné prétendant Charles- Edouard. Ce fidèle serviteur des Stuarts fut tué cinq ans après à la désastreuse bataille de Culloden, en faisant au chevaher de Saint-George un rempart de son corps. La balle mortelle était destinée au prince , et ce fut le prince qui reçut mourant dans ses bras l'homme qui venait de lui sauver la vie. Les dernières paroles du brave , dignes de la noble cause qu'il avait embrassée , ont été religieusement conservées dans la famille, et Toby les répéta comme son pauvre père les avait dite&.
« Mon prince , je meurs heureux d'avoir pu sauver vos jours , et mieux vaut pour moi mourir que vivre, puisque la bataille, notre dernier espoir, est perdue. J'ai une femme, mon prince, j'ai un enfant au berceau ; ne les abandonnez pas ; ils vous aimeront comme je vous ai aimé. Adieu....
Vive le roi Jacqiies ! »
Après cette journée où l'héroïsme et le bon droit succombèrent écrasés par le nombre, affaiblis par la désertion, Charles- Edouard abandonné, poursuivi, sa tête mise à prix comme jadis celle de Robin- Hood ou de Rob-Roy, erra dans les montagnes. On vit alors le descendant des Stuarts , le fils de tant de rois , réduit à se cacher sous mille déguisemens, passer le joui* dans les cavernes, la nuit dans les forêts , disputer le passage aux betes féroces,
et prendre sa nourriture aux herbes des champs , aux feuilles des arbres. Epouvantable destinée !
Un soir, la veuve du soldat deCuUoden, son enfant dans les bras, entendit en retournant à sa chaumière un bruit étrange sortir d'un buisson auprès duquel elle passait. Un détachement de dragons envoyés à la poursuite du prince venait de prendre le galop à dix pas d'elle , guidé par le renseignement vrai ou faux d'un paysan. La veuve s^arrêta pour prêter l'oreille, et bientôt le bruit se fit entendre de nouveau d'une manière plus distincte. Les dragons avaient disparu, et le silence du soir descendait avec son calme trompeur sur le petit vallon au fond duquel la chaumière se trouvait bâtie. Un sentiment indéfinissable de crainte et de pitié fit palpiter le cœur de la veuve : elle, si mallieureuse, devait
s'émouvoir à tous les malheurs, et le bruit qu'elle entendait n'avait plus besoin d'explication : il y avait dans ce buisson un homme , un proscrit , souffrant , blessé peut-être ! peut-être un ami de son Williams î Elle s'approche hardiment, écarte les arbres du buisson , et voit un homme qui lui dit d'une voix mourante : « Qui que vous soyez, secours! secours! j'expire de besoin... »
A cet endroit de son récit , le vieillard s'arrêta. De grosses larmes sillonnaient ses joues, et les trois femmes attentives, muettes à cette histoire que pourtant elles savaient par cœur^ partageaient son attendrissement. L'étranger, seul, était resté calme et impassible.
Toby remplit les verres ; il vida le sien et continua.
La veuve de Williams, au premier mot
de rhomme qui implorait son aide d'une façon si touchante , avait pose son enfant sur le gazon. Elle aida l'infortuné à se lever. Quand il fut debout , elle reprit son enfant sur un bras, passa l'autre autour du proscrit, et le conduisit ainsi appuyé dans sa chétive demeure. Elle le fit coucher sur son propre lit , mit à côté de lui l'enfant qui s'endormit bientôt : elle ferma soigneusement la porte et les volets; puis, roulant une petite table auprès du lit, elle arrangea devant le pauvre homme le peu de nourriture qui devait composer son souper^ a elle.
Le prince Edouard , car c'était lui , dit avec orgueil Toby, le prince Edouard dévora les alimens qui lui étaient offerts ; ensuite, s^adressant à la veuve qui l'examinait avec un intérêt toujours croissant : « Pauvre mère ! lui dit-il , si tu savais a quels af-
freux dangers t'expose ma présence!
Si tu savais qui je suis !... Mais tu mérites de l'apprendre, car tu es bonne Ecossaise, toi, n'est-ce pas? »
— « Oui.... Dieu m'en est témoin, repondit la veuve ^ car il y a huit jours j'avais un époux. . . . il est mort à la bataille de CuUoden... en combattant pour celui qu'on appelle le Prétendant. »
— « Son nom , bonne femme , son nom ? dis... dis-moi le nom de ce brave ? »
— « AVilliams Mac-Grégor. »
— « Lui!... ah! le ciel me prend en grâce, puisqu'il m'a fait rencontrer la
veuve de mon pauvre Williams Cet
enfant est donc le sien?... »
Et le proscrit prit dans ses mains royales l'enfant du valeureux Mac-Grégor ; il le baisa au front et le bénit.
Ici Toby fit une nouvelle pause. Une
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larme brilla dans l'œil de feu de Féiranger.
— « Ainsi, poursuivit le chevalier de Saint-George, veuve de mon intrépide Williams , tu viens de sauver, au moment où la faim allait le tuer, celui que ton époux a sauvé au moment où la couronne lui tombait de la tête... Car, tu le sais, les Ecossais fidèles m'auraient fait levir roi, moi qui suis Charles-Edouard , moi qui suis le Prétendant ! »
« Et , continua Toby en se levant et ôtant sa toque , le proscrit s'assit sui' le lit de ma mère , et d'un visage où la majesté royale éclatait à travers les ravages de la misère et de la faim, il regardait ma mère^ et lui donnait ses mains qu'elle baisait à deux genoux , à demi-morte de saisissement et de joie.
« Et moi, pauvre enfant d'un an, que
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rhëiitier légitime de la couronne d'Angleterre venait de baiser et de bénir, je fus engage par le serment solennel de ma mère à honorer , à chérir, à servir toute ma vie la cause vivante ou morte, victorieuse ou vaincue , des nobles Stuarts d'Ecosse et d'Angleterre î »
Le feu que mit Mac-Grégor à prononcer ces dernières paroles avait épuisé ses forces : il tomba lourdement assis dans son fauteuil , et ce fut à peine qu'il put dire : « Finis notre histoire , ma bonne Meggy, si notre hôte le permet. »
Meggy fit ce que désirait Mac-Grégor.
Elle apprit à l'étranger cfue long-temps la veuve de Williams avait été persécutée , chassée de montagne en montagne, comme convaincue d'avoir donné asile au Prétendant. Elle mourut à la fin de 1760. Mac- Grégor avait à cette époque seize ans.
Il se fit soldat coniine son père, et passa en Amérique , d*où il ne revint qu'après la guerre de l'Indépendance. Il se maria, perdit sa femme, et deux enfans qu'il avait eus d'elle. Resté veuf pendant cinq ans, il obtint pour prix de ses longs services dans l'armée la place de concierge d'Holy- Rood à la mort d'un de ses anciens amis dont il épousa la veuve. Williams , père de Ketty, était le seul fruit de cette seconde union.
Voilà ce que narra longuement et complaisamment la vieille Meggy, plus jeune de douze ans que son mari , quoiqu'elle en eût soixante-seize. L'étranger apprit ensuite qu'en 1822 les infirmités de Mac- Grégor l'avaient obligé à se démettre de son emploi. Les deux vieillards s'étaient alors retirés dans la montagne avec leur famille, composée de Williams, de sa
femme Liicy, de Keiiy leur fille, et de Francis More , pauvre orphelin, leur neveu. Ils espéraient finir ainsi leurs jours dans le calme et le repos nécessaires , quand la faillite d'un banquier de Glascow^ les avait privés de leurs économies et les aurait réduits à la mendicité , si l'inépuisable activité de Williams n'était venue a bout de fournir aux besoins de tout le monde. En i85o , une inondation ayant menacé d'emporter la cabane de Mac-Grégor, Williams avait réparé le désastre de son mieux. Mais cette année un incendie était venu mettre le comble aux malheurs de l'intéressante faiâille , qui avait été sauvée de la misère et du désespoir par le plus bizarre incident. Un ange, et Meggy s'animait en disant cela, et elle regardait sa petite fille qui rougissait ; un ange était descendu tout exprès du ciel