‹ Henri le préténdantChapitre 5 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce Cutin.

Mac-Grégor, après que le soldat fut un peu rassasié , grâce a deux énormes tranches de bœuf fumé , arrosées d'autant de pots d'ale , lui demanda ce que l'on disait de nouveau dans le château.

— « Ma foi^ rien, père Toby, répondit Franck, la bouche pleine. »

— « Gomment va le roi? »

— « Toujours mal. Il n'a pas encore pu sortir hier. »

— « Pauvre homme, dit Meggy , il a tant de chagrin î »

— « Savez-vous si papa reviendra aujourd'hui, monsieur Franck? demanda la petite Ketty, en essayant de s'arranger une mine bien grave. »

— « Savez-vous ! — Monsieur Franck ! — Par mon patron, je crois que ma johe cousine me parle I Pour répondre à votre honorable question, miss, j'aurai l'honneur de vous apprendre que mon oncle ne peut revenir que demain. »

Le cousin faisait la moue en disant cela.

— « Allons, vas-tu boudei aussi î dit la mère. Je ne sais cpiellc mouche les pique

tous deux depuis un mois. A-t-on jamais vu se quereller déjà? comment seront-ils donc, une fois mariés? »

— « Mariés ! s'écria vivement la petite ; jamais je ne serai la femme de mon cousin. »

— « Quand je vous le disais, ma tante 1 elle ne veut plus de moi. »

Et le pauvre Franck, pour cacher son dépit , se leva de table et se mit à regarder par la fenêtre.

Ketty, toute confuse de ce qu'elle venait de dire , se cachait dans le sein de sa mère. Franck marmottait entre ses dents les mots de lutin... de sort... de farfadet... et maudissait l'inconstance des femmes.

Mac-Grégor allait se lever pour accompagner l'étranger jusqu'au château , ainsi qu'il en avait été question ; mais l'étranger le pria avec instance de ne pas se déran-

ger : « Dites-moi seulement le chemin , Mac-Grégor, je le trouverai... je serais au désespoir de vous voir faire cette course pour moi. »

— « Eh bien î. Franck, cria Mac-Grégor, voyons ; sors de tes réflexions misanthropiques; tu vas retourner au château, sans doute? »

- « Oui , mon père... tout à l'heure. » ' — « Tu conduiras notre hôte : il t'apprendra comment on fait dans son pays pour se consoler quand une maîtresse trahit son serment. »

— « Riez î dit le pauvre jeune homme, riez bien ! il y a de quoi ! si j^avais quelque chose à me reprocher encore î mais non... Ah î que maudit mille fois soit le jour oii ce damné lutin.... »

— « Silence , dit avec énergie la grand'mère, silence', malheureux î vas-tu encore

blasphémer ? ne crains-tu pas que la détestable langue brûle ton gosier comme un fer rouge ? »

— « Toujours la même chose î répondit Franck de mauvaise humeur ; voyez un peu le grand mal que je fais... »

— « Francis More , dit gravement Mac- Grégor, la cabane de tes parens était en cendres qui Ta rebâtie plus belle qu'avant? La bourse de ton père était vide , qui l'a remplie ? Ses bœufs étaient allés au marché d'Edimbourg tous l'un après l'autre , qui les a fait revenir? »

— « Je dirai comme vous, mon grandpère ; j'avais le coeur et l'amour de Ketty, qui me les a ôtés ? »

— « Mon cœur et mon amour? dit la petite en relevant la tête ; ni l'un ni l'autre, s'il vous plait ! mon amitié, monsieur, à la bonne heure : et c'est tout ce que vous

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avez eu de moi ; prenez garde de le perdre î »

Tous les assistans se regardèrent à cette btusque déclaration de Ketty. Francis confondu, stupéfait, ne trouva pas une syllabe à répondre : il prit son fusil, et se mettait en devoir de sortir , quand Mac- Grégor le rappela, et le faisant approcher :

— « Ne te désole point, mon pauvre Franck , lui dit-il ; nous sommes dans une lune mauvaise pour les amoureux. Nous parlerons a Ketty ; sois tranquille , et reprends courage. Par les os de mon père ! je ne souffrirai pas qu'une petite fille fasse de la peine à notre bon Francis. »

— « Ah ca, dit en se levant le Français, c'est toute une histoire que ceci; vous me la raconterez en chemin , monsieur Franck. An revoir, Mac-Grégor ;

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merci de votre accueil hospitalier. Au revoir. »

Et saluant la compagnie , il sortit avec Franck qui se mordait les lèvres jusqu'au

sang.

Mac-Grégor, sa femme et sa brûles accompagnèrent jusqu'au bord du chemin.

Ketty était restée en arrière, et quand les parens revinrent, elle avait disparu.

Les deux jeunes gens marchèrent pendant quelques minutes, sans se dire un seul mot. L^Ecossais, sombre et soucieux, paraissait peu disposé à entamer une conversation que , par discrétion, le Français n'osait provoquer. Ils gravirent ainsi un rocher escarpé du haut duquel on découvrait le château d'Holy-Rood, une partie d'Edimbourg et les plus ravissans paysages. L'Ecossais invita son compagnon à s'asseoir, et, lisant sa curiosité dans ses re-

gards, il commença le récit de ses amours avec la fille de \Villiams.

Elevés ensemble , ces deux enfans avaient contracté la douce habitude des mêmes plaisirs, des mêmes chagrins; ils vivaient à deux de la même existence. Le petit Franck avait reçu Ketty dans ses bras : âgé de sept ans alors , il s'était juré dans sa naïveté d'enfant^ de protéger la petite, de Taimer, de n'aimer qu'elle, et d'en faire sa femme un jour. Tout allait bien, quand les malheurs dont nous avons parlé fondirent sur la famille de Mac-Grégor. Dans ces fâcheuses circonstances , Franck voulut faire sa part de bien, et vendit sa liberté à un recruteur pour donner du pain à ses parens. Cet acte sublime le rendit mille fois plus cher à la famille. On promit de marier Franck et Ketty, si la fortune devenait moins cruelle

un jour, et Franck, transporté de joie à cette promesse qui comblait ses vœux, prit, le pauvre garçon! la reconnaissance et l'amitié que lui portait Ketty pour de l'amour.

L'incendie qui , peu de temps après l'inondation, détruisit les dernières espérances des Mac - Grégor, devait anéantir du. même coup celles de Franck. Son oncle avait pour toute ressource un petit emploi au château.. Le produit de cet emploi suffisait à peine aux besoins de sa femme et de sa fille , et les deux vieillards ne possédaient plus rien. Leur position était affreuse. Le lendemain de l'incendie, Williams partit pour Edimbourg avec Franck, dans l'espoir de trouver quelque argent; tandis que, toutes deux désolées, Ketty et sa mère erraient dans les montagne^;, implorant les secours de leurs

voisins, plus pauvres que riches en gênerai .

La nuit approchait , et les deux femmes allaient regagner les débris de leur habitation , l'âme navrée , les mains vides et les yeux secs de désespoir, quand, devant elles, au milieu des ombres nuageuses du soir, vint tout à coup se poser la forme céleste d'un ange que le ciel envoyait pour les consoler.

Debout, et touchant à peine le sol de ses pieds, le. visage beau comme on n'en rêve point, inondée des rouges lueurs du soleil couchant , cette forme fantastique répandait autour d'elle, dirent les femmes, une suave odeur de roses, *un parfum qui donnait des vertiges.

Elles voulurent fuir, mais en vain ; un charmtî invincible les tenait clouées à leur place; il leur semblait voir le ciel ouvert.

et que la voix de Dieu même allait leur parler.

Cette figure était grande comme Ketty ; elle représentait un jeune garçon habillé à l'ancienne mode des Mac-Gallum-More et des Mac-Donald. Un justaucorps blanc serrait avec souplesse sa taille gracieuse , * et ses bras que Ton eût pris pour des ailes ; un pantalon de tartan , à carreaux blancs et verts, mariait ses douces nuances au plaid plus foncé jeté sur ses épaules; des bottines chaussaient ses pieds délicats ; une bourse en peau de bouquetin , garnie de duvet de cygne , une épée à fourreau d'or, à poignée brillante comme le soleil , une toque de velours ombragée de plumes blanches et vertes , complétaient la parure de cet être d un autre monde , et rendaient son aspect le plus délicieux , le plus éblouissajit de tous les aspects.

Par un mouvement spontané, Ketty et sa mère tombèrent à genoux en joignant les mains , et ce mot : « Ange î » sortit à la fois des lèvres de toutes deux.

— « Je ne suis point un ange , dit la figure d'une voix harmonieuse et douce comme la plus douce des musiques; je suis un être comme vous; je sais les malheurs de votre famille ; je sais que, pauvres et désolées , vous avez eu recours à la Providence : la Providence exauce vos prières, et je vous apporte en son iiom de quoi réparer une partie de vos maux. Dites à Mac-Grégor que dans quinze jours sa cabane sera rebâtie. »

A ces mots , l'ange ouvrit sa bourse; il en tira une autre , à travers les réseaux de laquelle on voyait briller de l'or, et la laissant tomber aux pieds des suppliantes, il disparut comme un song«.

Francis More raconta cette anecdote à l'étranger d'un ton qui présentait un singulier mélange de foi et d'incrédulité.

Quand il eut fini, il interrogea des yeux les yeux de son auditeur , et fut satisfait d'y trouver plutôt un sourire qu'une émotion.

Les deux femmes restèrent long-temps immobiles, agenouillées, croyant toujours voir reparaître la céleste figure. Revenues à elles, ce fut avec grande crainte qu'elles se décidèrent à ramasser la bourse que Fangeavait jetée à leurs pieds. Elles retournèrent auprès de Mac-Grégor, et lui racontèrent leur étrange aventure. La vieille Meggy se signa, et dit : « Oui, un ange seul pouvait nous secourir aussi généreusement C'était un ange î » La bourse fut

vidée : elle contenait deux cents guinées bien vraies et bien sonnantes; au fond

était un petit papier , que Meggy déplia ; ce papier renfermait une bague , et ces mots : « Kettj Mac-Gregor portera cette bague en convenir de Petit-P laid- Vert. »

Le lendemain , des charpentiers , des maçons, des couvreurs arrivèrent d'Edimbourg avec tout ce qu'il fallait pour rebâtir la cabane : en quinze jours , ainsi que Tange l'avait dit, ils métamorphosèrent d'horribles décombres en la jolie maison que vous avez vue, monsieur, dit Franck avec un soupir. '

— « Et vous n'avez pu, demanda l'étranger, obtenir des ouvriers aucun renseignement? »

— « Non, monsieur; a toutes nos questions ils répondaient : « Nous exécutons « les ordres que nous avons reçus. »

— « C'est une singulière histoire. »

— « N'est-ce pas, monsieur? Et vraiment, quoi qu'on en dise chez nous, j'ai parfois envie de maudire le lutin ; car depuis tout cela ma cousine ne me regarde plus : elle ne pense qu'à Petit-Plaid- Vert ; elle en parle à chaque instant, et montre sa bague à tout le monde. Croyez- vous que cela soit bien gai pour moi ? »

— «Je vous plains , mon pauvre Franck; et pourtant qu'avez-vous a craindre ? Je ne crois pas pkis aux lutins en Ecosse qu'en France; et du moment où votre cousine sera détrompée... »

— « Détrompée de quoi? pensez -vous donc que ce lutin... »

•— « Je pense que ce lutin est un jeune homme. »

— « Est-il possible î »

Un doute traversa vivement la lêic de Franck ; il regarda fixement l'étranger qui

S était levé pour se remettre en route; puis il réfléchît et reprit :

— « Non , ce n'est pas possible. Pensezdonc î ce n'est pas seulement à Ketty, à sa mère que Petit-Plaid- Vert est apparu.

Dans tout le pays on ne parle que de lui, des bienfaits qu'il répand. L^autre jour, l'enfant d'une de nos voisines jouait au bord du torrent : il tombe dans l'eau : il allait périr, Petit-Plaid-Vert se montre un instant au bord, plonge, retire l'enfant, le rend à sa mère et disparaît. Ses vêtemens n'étaient pas même mouillés. Vous voyez bien que ce n'est pas un homme î Un taureau sauvage poursuivait une jeune fille : quatre des plus habiles chasseurs à l'arc avaient tiré sur la bête furieuse sans l'atteindre ; la jeune fille était perdue : un seul coup tiré hors de portée par Petit-

Plaid-Vert fait rouler le taureau sur la poussière. Vous voyez bien que ce n'est pas un homme ! On le voit souvent , au sommet des pics les plus inaccessibles, courir de roc en roc , sauter de branche en branche , tuer à coups de flèche des oiseaux à peine visibles dans les nuées ; faire enfin ce qu^un être de chair et d'os comme moi ne ferait jamais ; et je me crois adroit et leste, pourtant... C'est un lutin, allez, monsieur! ce n'est pas un homme. J'aimerais bien mieux que ce fut un homme :

j'irais le trouver, je lui dirais de me rendre le cœur de Ketty... ou bien je me battrais avec lui ; tandis qu'avec un esprit... je ne puis que souffrir et me taire. »

L'étranger vit bien que tous ses efforts pour ébranler dans l'esprit de Franck cette demi-conviction ne serviraient qu'à la for-

lifier. Il changea de conversation et le pria de lui dire son opinion sur le compte des habitans du château.

C'était rendre la joie au cœur de Francis . c'était le mettre sur son terrain. Il n'eut pas plutôt entendu la demande du Français , que l'on put voir tous ses traits exprimer l'admiration, le dévouement et Tamour. Ses paroles, pleines d'une poésie sauvage , étaient chacune un éloge qui partait de l'ume , et ce fut avec l'accent de la plus profonde indignation qu'il s'écria en finissant : « Comment est-il possible qu'une famille royale si bonne, si bien faite pour être adorée, n'ait pas trouvé en France des millions de bras pour la défendre contre les séditieux qui l'ont chassée ! Ne pensez-vous pas comme moi, mon-

sieur? »

« Brave montagnard, répondit l'étran-

ger, votre âme est pure et candide comme Tazur qui couvre nos têtes : élevé (£ue vous êtes dans une sorte de culte religieux pour le nom de roi , vous ne comprenez pas plus qu'un peuple ose détrôner un monarque , que vous ne comprendriez la folie d'un homme qui voudrait ravir le ciel à Dieu. Les rois sont des hommes comme vous et moi , Franck ; ils ont leurs faiblesses et leurs vices comme nous ; ils ont de moins que nous le frein des lois, la crainte des châtimens, et quand ils se mêlent de crimes, ils ne font pas les choses à demi. On a égaré votre esprit sur le compte de cette famille, je le vois. Croyez ce que je vous dis : il y a plus de vertus dans la seule maison de votre aïeul que dans toutes les demeures royales. »

11^ étaient tout près du château ; un ravin seul les en séparait.

Francis ne savait que penser d'un discours semblable. Les paroles du voyageur bouleversaient toutes ses idées : il resta muet, et l'étranger continua , comme s'il eût été seul :

— « Voilà donc le séjour de cette famille incorrigible ! le Roi qui fit mitrailler son peuple achève tranquillement sa vie au sein de l'opulence et des plaisirs ! ces braves gens le bénissent ! chaque matin ils prient Dieu pour lui : ... il est heureux.! on Faime ! on le vénère ! tandis que nous , insensés j nous voilà poursuivis , emprisonnés, signalés comme des malfaiteurs infâmes!... Qui donc a eu raison en juillet? Sur quelles têtes le sang versé doit-il donc retomber? »

Il dit cela avec une expression farouche. Francis en fut tout effrayé : ses regards s'attachèrent sur l'étranger avec inquié-

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lude et soupçon. Celui-ci, s'apercevant de r effet de ses paroles, prit un air riant, et saisissant la main du montagnard :

«Merci, mon brave, dit- il, merci de votre obligeance ; nous nous reverrons.

Adieu : maintenant je puis aller seul au château. »

— «Qu'allez-vous faire au château? s'écria Franck en le retenant. »

— « Que vous importe? vous a-t-on chargé de m'interroger ? »

— « Non, pardieuî mais j'ai mes opinions, et quand on les heurte comme vous venez de le faire... »

— « On se rend suspect à vos yeux , n'est-ce pas? »

— « Oui, dit franchement le soldat. »

— « Tolérant comme un Provençal ! »

s'écria l'étranger en riant. Il reprit d'un ton gravement ironique :

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— « Est-ce qu'il n*y a pas de garde à Holy-Rood? »

— « Si fait. »

— « Eh bien ! je suis seul et sans armes. Cette garde a-t-elle si peu de force et si peu de cœur, qu'un homme seul et sans armes puisse en venir à bout ? »

L'orgueil national de l'Ecossais se révolta.

— « Je suis, dit-il fièrement, le plus faible et le plus peureux de ceux qui la composent. Jugez! »

— « Alors touchez là, mon brave, réponr dit le Français en tendant la main à son compagnon , et ne vous faites plus d'opinions à la hâte. C'est pour m'éclairer sur la qualité des miennes que je suis venu ici. Laissez-moi donc chercher la vérité ; n'estce pas une tache d'honnête homme? »

— « C'est vrai , c'est vrai... Mais voyez-

VOUS ! tout à l'heure je vous ai entendu dire des choses... »

— « Que je crois. Il dépend de ce que je vais voir que je les croie toujours , ou que je ne les croie plus.

— « A la hdhne heure, dit Franck.

Adieu donc. Tournez ce bouquet de bois à droite , et vous trouverez l'avenue du château. Moi , je vais chercher un camarade qui m'attend. » ♦ •

Les deux jeunes gens allaient se séparer. . . Mais un incident survint qui les en empêcha : car il était écrit que l'étranger n'irait pas seul au château.

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