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CHAPITRE PREMIER

Chargé par la faculté de Théologie de prononcer l'Eloge de notre bien-aimé collègue, de notre ami, et j'allais dire de notre enfant, Henri Perreyvc, je n'aurais pas accepté cette tâche, et je serais resté dans le recueillement de ma douleur, si je n'avais compris qu'il ne s'agit pas ici d'un éloge, mais d'un enseignement sacré, et que j'ai pour devoir de proposer ce modèle de la meilleure et de la plus belle

a HENRI PERREYTB

vie à cette jeunesse qu'il aimait tant et dont il était tant aimé.

Puisqu'il est mort si prématurément, je veux travailler, pour ma part, à rendre plus féconde encore sa vie trop courte, et, comme le dit quelque part l'Évangile, je veux « susciter des « enfants à notre frère » mort avant nous.

Il faut que ses travaux, ses écrits et sa vie, ses souffrances et sa mort, soient bénis, et engendrent des hommes qui lui ressemblent.

Laissez-moi dire d'abord toute la conviction de mon âme : c'est que nous avons sous les yeux un rare modèle de la complète beauté humaine.

Tous ceux qui l'ont connu avoueront qu'il est facile de caractériser et cette âme et cette vie par un seul trait qui résume et domine le reste, et que ce trait se peut exprimer d'un seul mot : la beauté.

Tout ce que le courage, l'intelligence, le dévouement et la bonté peuvent donner de beauté à une âme, tout ce que l'expression d'une telle àme peut donner de beauté au corps de l'homme et à sa face, la nature et h grâce le lui avaient donné. Il en était resplendissant 1

Et c'est pourquoi nous l'avons tant aimé. N'est-il pas aussi l'être humain que le P. Lacordaire a le plus aimé? Et n'est-ce pas à lui que ce noble et grand cœur écrivit ces solennelles paroles : « Vous serez éternellement sur « mon sein, comme un lils et comme un ami? »

Oui, par sa grande beauté morale, il a relevé, guidé, consolé beaucoup d'âmes, imitant en cela son Maître, qui entend « conquérir le « monde et régner, par la splendeur et par « la force de sa beauté ». Specie tua et pulchritudine tua intende, prospère procède, et régna. Sa vie entière ne fut qu'un noble et vigoureux élan pour obéir à l'appel du Maitre qui nous propose, comme terme idéal de la vie, la beauté morale absolue, celle de Dieu même : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est « parfait. »

Aller toujours au plus parfait, au plus haut, au plus beau, c'est là la méthode de la vie, comme c'est la méthode de l'esprit. Si quelqu'un, en ce temps, parmi ceux que nous avons connus, a suivi cette méthode dans son travail et dans sa vie, c'est le frère bien-aimé dont nous vous parlons aujourd'hui.

Mais où donc l'ont conduit ces continuels élans vers la plus haute beauté morale? Ils l'ont conduit au sacerdoce, c'est-à-dire à la plus belle forme que puisse prendre la vie de l'homme. Ils Font conduit à cet honneur divin qu'il appelle quelque part : « cette joie des « joies, et cette unique raison de toute ma « vie! » Aussi je dois le dire, tout mon effort pour le louer est devenu l'éloge du sacerdoce et une exhortation au sacerdoce. Et cette exhortation, j'ose l'adresser à tous. Car, puisqu'il est ici question du sacerdoce le plus élevé, qui est le ministère évangélique dans l'Eglise éternelle, tout ce que j'en dirai s'applique, par une réduction qui s'opère d'ellemême, à tout ce qui se peut appeler sacerdoce. N'y a-t-il pas le sacerdoce de l'enseignement, celui de la science, celui de l'art, celui du dévouement et de la charité, et le très réel sacerdoce de la paternité dans la famille? Tout devoir accompli en Dieu, tout bienfait, toute lumière descendant par un homme sur les hommes, à partir de Dieu, est un acte sacerdotal. En ce sens donc, l'exhortation s'adresse à tous, à tout chrétien, ou, ce qui est même chose au

fond, à quiconque, aux yeux de Dieu, est vraiment homme de cœur. A vous surtout, jeunes gens, la vie, les lettres et les écrits de votre ami, Henri Pcrreyve, vont adresser l'exhortation au dévouement sacerdotal le plus haut et le plus fécond!

Etudions donc ensemble cette noble vie, pour exciter notre langueur, et nous encourager aux généreux élans qui vont à l'absolue beauté morale.

Son histoire extérieure est très courte.

Henri Perreyve est né le n avril i83i, à Paris.

Ne parlons pas de ses parents ; ils lui survivent, et ils sont près de nous. Son père, s>d mère, sa sœur, qui fut sa seconde mère, nous les louons et les bénissons dans leur (ils, comme Dieu lui-même, j'espère, les bénit et les bénira dans ce tiis qu'il itue a repris.

Ses premières études réelles furent l'étude

de l'art et l'étude de la religion. Pendant ce temps, il suivait les classes du collège, avec un médiocre zèle.

Cependant, au terme de ses études classi ques, il était arrivé au but avec un tel bonheur, qu'on a pu dire, avec raison, qu'avant vingt ans il était déjà presque un orateur et un écrivain.

Le grand acte, et à peu près l'unique événement de sa vie, fut le choix d'une carrière. Destiné, dans la pensée de sa famille, à la carrière du droit, incliné à ce qu'il paraissait, par la courageuse impétuosité de sa nature, à la vie militaire, il fut appelé par Dieu au sacerdoce ; et cet appel, accueilli par l'enfance, puis médité pendant les premières années de sa jeunesse, devint, lorsqu'il eut dix-huit ans, la cause de son bonheur et l'objet de toute son ambition.

Après avoir, d'après le très vif désir de son père, terminé ses études de droit, il vint à l'Oratoire pour commencer l'étude de la philosophie et de la théologie.

Mais gravement malade dès l'âge de dixhuit ans, il déploya la plus grande énergie, et

parfois le plus grand courage, pour parvenir jusqu'au sacerdoce.

Devenu prêtre, d'inexplicables alternatives de maladie très grave et de santé presque brillante lui donnèrent des années, tantôt de courageuse souffrance, et tantôt d'un travail ardent, et parfois excessif. C'étaient les sept années qui lui restaient à vivre.

Son remarquable talent d'orateur et d'écrivain se développa très rapidement. Sa réelle puissance de parole, ou, pour mieux dire, sa puissance d'àme, se montra par la conquête, pleine et entière, du plus difficile de tous les auditoires, l'auditoire des lycées.

Quant à ses écrits, après un si petit nombre d'années de travail, il nous laisse environ dix volumes, pleins de promesses et de fruits déjà murs.

Nommé en 1860 aumônier du Lycée Saint- Louis, il y laissa de profonds souvenirs et les plus vifs regrets, lorsqu'en 18O1 il fut appelée la Sorbonne, dans la chaire d'histoire ecclésiastique.

Mais partout, entraîné par l'éclatant succès de toutes ses œuvres, il abusa de l'effort, et ne

sut pas contenir ses forces. On peut dire qu'il s'est fait tuer par sa faute, comme un soldat qui tombe, ens'avançantaudelàdesonposte.

Il eût pu vivre, il eût dû vivre. Ici portent nos plaintes et nos reproches.

Mais sa mort a été d'une héroïque simplicité, paisible, sainte et recueillie; et il vit maintenant pour toujours, et il nous aide, et il nous aime.

Telle est l'esquisse et l'histoire extérieure de cette vie si belle et si courte. Nous allons essayer d'en voir lasplendide beauté intérieure, sans jamais oublier notre but, qui est de nous exhorter, nous et les autres, à conquérir, par un aussi courageux élan, la même grandeur morale, et l'emploi sacré de la vie.

Son éducation intellectuelle et morale s'est continuée depuis son enfance jusqu'à sa mort. De très bonne heure, l'éducation chez lui fut personnelle, active et libre. De très br nne heure, il eut une volonté, une volonté d *;ter-

minée par l'amour du beau, et sachant s'y porter librement.

Le sens poétique et religieux, le goût des arts, surtout de la musique et du dessin, furent ses premières inspirations. Et, ce qui est le propre des âmes vivantes, son esprit se portait d'instinct à son objet par la voie la plus simple, par la méthode réelle et naturelle, et jamais par les détours des règles abstraites ou l'ambitieuse multiplicité de l'analyse artificielle.

Il poussa même, dans quelques études secondaires, l'originalité jusqu'à l'indiscipline.

Par exemple, il ne sut ou ne voulut jamais apprendre, en musique, à lire les notes dans aucune clef, ni à connaître aucun des signes musicaux. La musique imprimée, pour lui, n'existait pas. Mais ce qu'il entendait, il le savait, le retenait et le reproduisait avec intelligence et avec émotion, mettant souvent en évidence le fond du sens et l'intention des maîtres, et toute cette essence musicale que trop souvent les plus habiles exécutions ne font qu'envelopper ou dissiper. Que de soirées nous avons passées à l'entendre l Quelle verve vraie, claire et vivante 1

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Il dessinait par le même procédé, sans aucun art, reproduisant avec esprit ce qu'il voyait, et faisant ressortir dans les formes le sens des 1 ormes.

Pardonnez ces détails, qui paraîtraient insignifiants, s'ils ne caractérisaient cette nature d'esprit, si disposée à procéder en tout par voie de libre inspiration, mais qui sut soumettre plus tard, dans une mesure si admirable, sa grande richesse de verve originale à la règle et à la sagesse.

Mais voici où commencent ses premiers efforts méritoires dai*s la vie intellectuelle. Presque rebuté dès l'abord, comme la plupart des écoliers, par la méthode grammaticale abstraite, il n'abandonna pas pour cela le travail, n'augmenta pas le nombre des esprits perdus par une culture manquée, et arriva au but par un autre chemin.

Que fut ce chemin? Le voici : C'est que, médiocre élève de septième, de sixième, de cinquième au lycée Saint-Louis, il était le meilleur élève des catéchismes de Saint-Sulpice. C'est le travail des catéchismes, suivi avec ardeur, qui Ta conduit au but de l'ensei*

gnement secondaire, c'est-à-dire à l'art de penser, de parler et d'écrire.

Les premiers objets de son attention véritable ne furent point ces transpositions de mots dans le vide, et ces formules étranges dont souvent on fatigue la pensée délicate des enfants. L'objet premier de son effort intellectuel, ce fut Dieu, le Père qui est au ciel, sa bonté infinie, sa providence, sa loi; la destinée de l'homme, l'Homme-Dieu venu pour le salut du monde ; le bonheur et la gloire promis à la justice. Voilà ce qui d'abord nourrit son âme et occupa tout son esprit.

C'est par là qu'il apprit à penser, à vouloir, à choisir, à concevoir et à aimer les plus grandes choses. C'est là qu'avec l'éducation morale et religieuse, il commençait et poursuivait vraiment son éducation intellectuelle. Et c'est pour cela môme, je le crois, qu'au terme de ses études classiques, il se trouvait avoir, beaucoup mieux que bien d'autres, atteint le but.

Le P. Lacordaire, parlant de sa propre vie d'écolier, écrivait : « Elève médiocre, aucun c succès ne signala le cours de mes premières

« études... Mais tout à coup, en rhétorique, « les germes se prirent à éclore, et des cou- « ronnes sans nombre vinrent, à la fin de * l'année, éveiller mon orgueil, bien plus que « récompenser mon travail. »

Telle fut aussi l'histoire des études littéraires de Henri Perreyve.

« En rhétorique, me disait un de ses condisciples, après l'avoir connu très faible élève jusqu'en seconde, où il eut, pour la première fois, un petit prix de version latine, nous le vîmes tout à coup écrire et parler comme un maître, et nous dépasser tous. » A cette époque, ajoute le même témoin, « il était déjà presque un orateur et un écrivain. »

Je ratifie, en ce qui me concerne, ce jugement. J'ai connu Henri Perreyve lorsqu'il n'avait que dix-huit ans, j'ai ses lettres de ce temps-là; j'ai suivi ses premiers travaux : l'écrivain, l'orateur se déclaraient alors déjà, aussi nettement que la fleur dans un bouton qui s'ouvre.

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Je voudrais proposer en exemple ce rapide élan vers le but dans le plus grand de tous les arts, celui de la parole.

Je me trouve placé par mon devoir au centre des efforts et des institutions par lesquels un grand peuple, celui-là même qui passe pour le plus éloquent de la terre, cherche à conduire l'élite de sa jeunesse au culte vrai de la parole et de la pensée. Or, nous savons ici mieux qu'ailleurs ce qu'il y a d'étranges imperfections et de diiïicultés presque invincibles dans le premier enseignement classique de la parole. Nous savons combien peu d'esprits sont amenés au culte utile des lettres, au développement réel de la parole et de la raison. Nous savons combien sont repoussés, et parfois éteints pour toujours, par une discipline malheureuse.

Il est une manière d'enseigner qui entreprend de soumettre l'enfant au rude labeur de la réflexion sans objet; on le chasse, par la force et le châtiment, du monde de la na»

ture, du monde du sentiment où il vivait ; mais pour l'introduire dans quel monde?

Est-ce à Dieu, est-ce à l'âme qu'on le mène? Non pas : on prétend le forcer à vivre dans je ne sais quelle région intermédiaire qui n'est ni Dieu, ni l'àme, ni la nature : limbes ternes et mortels, où il passe des années à contempler l'abstrait, et à retourner en tous sens, et sans cesse, etsanssavoirpourquoi, les formes vides du vêtement de la pensée. Que si l'élève est trop docile, s'il a l'esprit naturellement sec et partiel, si le maître ne sait pas corriger par le génie de renseignement le vice de la méthode, si le disciple est rivé dans cette voie par le succès et l'amour-propre, je le vois augmenter un jour la secte dangereuse des scribes, des lettrés séparés, des esprits morts, qui peuvent croire que le principe des choses est un principe abstrait, et qui pour en citer un étrange exemple, réduisent leur conception de l'univers à ce seul point : Il n existe que des formules. Ainsi se mu'tiplie le nombre de ceux qui augmentent la tristesse sur la terre, qui entretiennent le doute et les ténèbres, et brisent l'élan du

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genre humain. Est-ce donc là le culte vrai de la parole et de la pensée?

Eh bien! notre écolier fut du très grand nombre de ceux qui refusent d'entrer dans ces limbes, et du très petit nombre de ceux qui n'ayant pas accepté cette voie, vont au but par un autre chemin.

Qu'on me permette d'étudier ici à loisir, avec amour, la marche de cet esprit dans sa jeunesse, et la beauté sacrée de ses premiers développements.

Voici donc la voie qu'il suivit :

Il pratiqua d'abord, sans la connaître assurément, cette parole d'Évangile : « Laissez « venir à moi ces petits enfants. » Petit enfant, il alla droit au Christ par la prière et la piété.

Mais le Christ est le Verbe éternel, la lumière qui éclaire au dedans tout homme venant en ce monde. Il alla, dès ses premiers efforts intellectuels, à la lumière qui éclaire au dedans. Il fit ce que les philosophes enseignent, savoir : que, pour connaître la vérité, il faut aller à Dieu, qui est la cause première de tout mouvement intellectuel. Sans bien savoir que

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c'était Dieu, il alla vers le fond de ce mouvement lumineux qu'il sentait et qu'il entrevoyait en lui. Dieu, dit-on, parle au fond de toute àme, en tout temps. Il écouta, en effet, dans ce fond, où la vérité se fait entendre, où se recueillent les idées. L'art de l'éducation, disent encore les sages, consiste surtout en ceci : ramener l'esprit à lui-même, et de lui-môme à Dieu. C'est ce qu'il fit, sans en connaître la maxime. Il alla au Maître intérieur.

Mais voici que le maître extérieur, qui connaît ces maximes, trop souvent n'en croit rien du tout en pratique. Il est bien loin de ramener les esprits à eux-mêmes, et encore moins à Dieu. Souvent, tout au contraire, il empêche le disciple d'aller à Dieu, et s'il rencontre quelque esprit disposé à regarder et à écouter au dedans, il le détourne, et il semble lui dire, comme autrefois le grand prêtre au Prophète enfant, que Dieu même appelait : a Enfant, ce n'est rien! dormez toujours! »

Je le sais, il faut les deux maîtres, et l'on doit écouter les deux; mais que faire quand celui du dehors prétend étouffer l'autre? On

sait ce que font alors les enfants. La plupart se retirent, quelquefois pour toujours, dans le retranchement impénétrable de l'inattention, où personne ne peut les forcer. Mais que fit notre cher écolier? Je le sais, car je puis presque dire que je l'ai vu. Il se retirait aussi, je l'avoue, et il savait se défendre très bien contre toute oppression intellectuelle. Mais il se défendait tout autrement que les inattentifs. Son' esprit semblait dire : « Il vaut mieux « écouter Dieu que l'homme, » et, sans qu'il le comprit lui-même, imitant le prophète enfant, son attention, dirigée au dedans, disait à Dieu : « Parlez, Seigneur, votre serviteur « vous écoute. »

Oui, dès cet âge, à douze ans, sa piété réelle, profonde, habituelle, cherchait la lumière intérieure et la voix de Dieu dans son âme, avec respect, admiration, adoration. Ccra même s'opérait en lui, au collège, dans ses premières classes.

C'était la source de ses progrès. Car il allait, par la piété, au Maitre principal. La piété, dans le sens naturel et radical du mot, c'est ce retour indispensable de l'être intelligent et

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libre, vers son principe et vers son Père, pour y puiser la vie toujours nouvelle. Et si l'enseignement avorte trop souvent dans les esprits, s'il est toujours si lent, si difficile, c'est que la piété manque. On ne va pas au maître principal. Ces premiers enseignements de la parole qui portent sur les mots, leurs formes et leurs rapports, n'arrivent à aucune sorte de lumière. L'esprit demeure dans la grammaire abstraite, dans le mot seul, et n'entre pas vraiment dans la région de la parole et de la pensée. Faute de piété, l'esprit ne va ni du mot à l'idée, ni de l'idée à l'âme, et encore moins de l'âme à Dieu. Par la piété, il franchit rapidement ces degrés, et va de tout à Dieu, et déverse à partir de Dieu, de Dieu à l'àme, et de l'âme à l'idée, et de l'idée aux mots, la vie réelle et la lumière originale. Je m'explique donc ainsi toute cette éducation et la rapidité de son succès. Je m'explique comment il se trouva au but avant les autres, et fut, à dix-huit ou vingt ans, un orateur et un écrivain, nous donnant un de ces exemples de maturité précoce dans l'art de la parole, qui rappelle ce grand orateur politique

de la fin du siècle dernier, lequel, à vingttrois ans, gouvernait les assemblées délibérantes de son pays.

C'est qu'il avait trouvé la méthode réelle et vivante, laquelle consiste à écouter et à regarder Dieu, la nature, les chefs-d'œuvre; puis à s'efforcer d'imiter ce qu'on voit et ce qu'on entend.

S'étant attaché tout d'abord à la source première, et à la beauté principale, Dieu même, il avait par cela seul dans l'àme, le principe des plus grands et des plus généreux mouvements, le fonds sublime et inépuisable de l'art de l'éloquence, de la science et de la poésie. Préparé par cette force intérieure, il saisissait avidement tout ce que le dehors lui présentait de beau, et s'efforçait, sans savoir par quel art, de reproduire le tout de moins en moins imparfaitement.

Il devenait écrivain, en lisant avec admiration nos chefs-d'œuvre anciens et modernes, et il devenait orateur, en tremblant d'enthousiasme au pied de la chaire de Notre-Dame, à la voix du puissant orateur qu'il ne cessa de suivre depuis sa première communion.

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En outre, remarquons-le bien, il n'eut jamais pour but direct de devenir ni écrivain, ni orateur, ni d'écrire pour l'honneur d'écrire. Or, ce désintéressement radical est la condidition essentielle pour arrivera l'art vivant et véritable, seul digne d'ambition.

Il ne s'efforça de parler et d'écrire que par besoin de glorifier et de faire triompher ce qu'il aimait, voulait et admirait, savoir : Dieu qu'il portait dans l'àme depuis l'enfance; la foi chrétienne, dont il n'avait cessé de nourrir sa jeunesse; puis la justice, la liberté, le bien des hommes, le progrès des nations, ces saintes choses que son àme évangélique et généreuse, au milieu du tumulte de 1848, s'était prise à aimer et à vouloir avec passion.

C'est ainsi qu'il devint éloquent.

Voilà, jeunes gens, et je parle aux écoliers mêmes, voilà ce que vous pouvez et devez imiter.

Qu'on ne dise pas qu'il y avait là plus de richesses de facultés qu'elïicacité de méthode, et qu'on n'imite point le génie! Je déclare au contraire, que tous peuvent imiter cette noble et simple voie, depuis l'enfant qui commence

ses études jusqu'à l'homme consommé dans la vie.

Si ces pages sur Henri Perrey ve arrivent aux mains d'un enfant de douze ans, je dis que cet enfant pourra comprendre. Il peut comprendre que Dieu, qui est au fond du cœur, et qui à chaque instant réveille en nous et la conscience et la raison, que Dieu, dis-je, est le premier des maîtres; que Dieu seul donne l'intelligence et le goût du travail, et l'amour de ce qui est beau; qu'on peut et doit demander à Dieu ces vertus et que celui qui les demande avec ardeur les obtiendra. Il peut comprendre que tout péché nous éloigne de Dieu, du travail, de tout ce qui est beau; qu'il ne faut apprendre à parler et à écrire que pour écrire et dire la vérité ; que le plus grand talent du monde ne sert à rien et qu'ordinairement même Dieu nous l'ôte, si l'on manque de cœur, si l'on n'aime sa famille, son pays, tous les hommes nos frères ; si l'on n'a pas pitié de tant de malheureux qui souffrent et s'égarent dans lannisère, le vice et l'ignorance; si l'on n'est pas enfin fermement décidé à consacrer tout son talent, et même sa vie entière, à faire le

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plus de bien qu'il se pourra, et à défendre jusqu'à la mort la justice et la vérité.

C'est précisément à douze ans, à l'âge où le Christ enfant interroge et confond les docteurs, que l'on comprend ces choses; c'est à quarante qu'on ne les comprend plus. Henri Perreyve les comprit en effet à douze ans1, et plus tard il les fit comprendre aux élèves du lycée Saint-Louis, à ceux de Sainte-Barbe, et aux enfants qu'il préparait à la première communion.

Mais revenons à son éducation. Nous l'avons presque présenté comme doué d'une originalité quelque peu indocile, d'une verve presque indisciplinée. Il avait, en effet, l'art deiais-

1 Voir, dans son testament ces mots : « A qui j'ai « eu le bonheur de me consacrer à douze ans. » Détait réellement cet enfant qu'il décrit lui-même* : « Vous « rappelez-vous le temps où vous eûtes douze ans, et « où, pour la première fois, vous vîntes recevoir le « corps de Jésus-Christ? C'est pour beaucoup d'hom- « mes le grand moment de la vie, Tàge virginal et « ang-élique. L'esprit n'est plus dans l'ignorance, il

• Disc, tur '.'/lis t. de France.

ser passer la parole vide ou fausse, et de se réfugier très vite dans les impénétrables retranchements de la conscience intellectuelle. Il choisissait les maîtres, et, dans chaque maitre, il choisissait encore. Il était ainsi à la fois libre et docile. Il sentait qu'il n'y a qu'un Maître absolu, et qu'aucun homme n'est ce maitre-là. « N'appelez personne sur la terre votre maitre, « dit l'Evangile, car il n'y a qu'un Maitre qui « est le Christ. » Mais pourtant, lorsqu'une parole vraie et une juste leçon l'atteignait, alors quelle attention, quelle joie, quelle reconnaissance, quelle tendresse! Gomme il saisissait bien le don, et comme il s'en empa* rait pour toujours !

Il attirait, on peut le dire, par son universelle capacité et sa splendide intelligence, les leçons des vrais maîtres. Semblable, — maie plus courageusement docile, — semblable i ce jeune homme de l'Evangile dont il est dit :

« juge déjà et il comprend; il juge que Dieu est bon* « et que le servir c'est régner. La liberté s'éveille « déjà dans le cœur, mais ce cœur est pur, et les a orages d'en bas ne l'ayant pas encore souillé, il n€ « se sent libre que pour obéir avec plus d'honneur. a A cet âge, on croit au ciel, on sent la beauté de* « choses divines, et l'on sait s'agenouiller. »

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« Jésus l'aima du premier regard d : Jésus in tultus eum, dilexit eum, lui aussi fut aimé, après un seul regard, des plus nobles esprits, qui se firent spontanément ses guides, et dont il n'oublia jamais aucune leçon.

Qu'on me permette d'en citer un exemple : il s'agit d'un souvenir de sa préparation au baccalauréat. Je retrouve dans ses papiers cette note écrite de sa main, en juillet 1849. Il avait dix-sept ans.

« Hier, j'étais au Luxembourg, travaillant la physique que je comprenais avec beaucoup de peine, quand je vis venir à moi un homme à cheveux blancs, portant sur ses traits l'empreinte d'une belle vieillesse. II s'assit à côté de moi, essuyant son front découvert et me regardant fixement : a Jeune homme, me dit-il « vous paraissez fatigué de votre travail, que « lisez-vous donc? » — « Je fus un instant surpris et assez mécontent de cette visite inatendue... Allai s-je donc perdre mon temps à kouter quelque radotage?... Oh! que je béais ce temps perdu ! Je montrai à mon visiteur mes livres de physique. Il les regarda tristement et me dit : « Prenez garde d'étudier mal

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« les sciences naturelles. Elles sont bien bel- « les, quand on sait en pénétrer l'esprit. Elles « sont nuisibles, quand on les prend à la lé- « gère. Un peu de science éloigne de l'esprit et et de Dieu, beaucoup de science y ramène. « Il faut travailler d'abord pour estimer « la matière, pour comprendre ce qu'elle « a de beauté, de régularité mathématique, « d'obéissance absolue aux lois. Et puis il « faut travailler encore pour comprendre et combien elle est cependant peu de « chose. »

« Puis, s'élevant à des conceptions plus générales, il se mit à me faire une théorie magnifique des sciences dans leurs rapports avec la philosophie : il me parla des incertitudes de Descartes et de son école, des progrès de la science moderne, des inductions nouvelles jue l'on tentera.

« Gomme il flétrissait avec conviction le matérialisme grossier qui fait des spéculations intellectuelles un métier! lime parla de ma position et de mon avenir. » « Le succès vien- » dra de vous seul, disait-il. Travaillez avec i dévouement. N'aimez pas le monde, n'aimez

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<* pas ses plaisirs. Si vous êtes riche, défaitesce vous de vos richesses plutôt que de voir vos « facultés absorbées par vos plaisirs. C'est un « malheur que d'être né dans la misère ; car la « misère entrave l'esprit; l'âme souffre quand « elle doit se mettre au service unique des né- « cessités du corps ; mais c'est un plus grand « malheur encore que d'être né dans l'opu- « lence, car l'opulence c'est le règne du corps, « c'est l'esclavage de l'esprit. Il faut alors une « révolution pour vous sauver. »

« Il me parla de bien d'autres choses que j'ai oubliées. J'étais vaincu par l'admiration, le respectât ce je ne sais quoi d'antique et de majestueux qui se reflétait dans ce regard et dans ces cheveux blancs. Il me quitta brusquement et s'éloigna en me disant de prendre courage, de mettre à profit ma jeunesse, et de me con sacrer au service de la vérité.

« Je ne le perdis pas de vue, il entra au Col lège de France, où l'on m'apprit que ce vieil lard était M. Biot. »

C'est de la même manière qu'il lui fut donne d'attirer le P. Lacordaire, lequel aussi Faims du premier regard, et qui fut son principal

maître, et fit de cet enfant son fils, son ami et son héritier1.

Citons maintenant, c'est le lieu, quelques exemples des leçons que le P. Lacordaire lui donnait.

Voici d'abord la première de toutes, celle par laquelle ce maître conquit son disciple.

Henri Perreyve, à dix-neuf ans, suivait assi dûment, depuis six ans, les conférences de Notre-Dame; mais il ne s'était jamais fait présenter au Prédicateur. Il fut toujours très réservé et redouta toujours l'indiscrétion. Dirai-je qu'ici il craignait encore autre chose, et pressentait une influence trop dominatrice ?

Un jour enfin, il fut conduit chez le P. Lacordaire par des amis, mais ne put rester qu'un instant, pendant lequel le Père paraissait occupé. Mais le P. Lacordaire l'avait vu : tout était dit. Or, quel fut, peu de jours après, l'é-

1 II lui légua tout ce Qu'il possédait en propre, ses mémoires, ses manuscrits, tous ses papiers, le constituant ainsi l'héritier de ses pensées et de ses convictions. L'abbé Perreyve a légué les mémoires à M. de Montalembert, et le reste à M. Foisset, qui prépare une vie du P. Lacordaire.

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tonneinent et l'émotion de l'étudiant, lorsqu'il vit entrer dans sa chambre l'illustre dominicain! « Mon enfant, lui dit-il, je vous ai mal « reçu; je viens vous demander pardon et « causer avec vous. »

Il lui donnait pour première leçon l'enseignement de la bonté. L'indiscipliné jeune homme fut conquis, et devint en peu de temps disciple, fils et ami.

Cet enseignement de la bonté, le maître le répéta souvent. Henri Perreyve avait par-dessus tout te sens du beau et l'amour du beau ; mais il semblait d'abord, en théorie, ne pas comprendre la relation de la beauté à la bonté, et, en pratique, ne pas chercher avant tout la bonté.

a Je suis de votre avis, lui écrivait alors le a P.Lacordaire; la beauté seule émeut jusqu'au « fond de l'âme ; mais vous avez tort d'opposer a la bonté à la beauté ; il n'y a pas de beauté ci sans bonté. Le beau est l'harmonie du bien « et du vrai dans une môme chose, la splen- « deur confondue de l'un et de l'autre ; et si « vous rencontriez un visage où la rectitude « des lignes et la grâce des contours fussent

éducation ag

* parfaites, mais sans une expression de bonté « quelconque dans les yeux et les lèvres, ce « serait la tète de Méduse. La bonté, il est vrai, « peut ne pas arriver jusqu'àlabeauté; celle-ci « suppose une certaine splendeur, et, en ce «. sens, la bonté toute seule n'émeut pas jus- « qu'au ravissement1. »

Voilà pour le côté spéculatif de la question. Un autre jour, il lui donne cette leçon personnelle et pratique : « Par-dessus toute chose, « soyez bon ; la bonté est ce qui ressemble le a plus à Dieu, et ce qui désarme le plus les « hommes. Vous en avez des traces dans l'àme, « mais ce sont des sillons que l'on ne creuse « jamais assez. Vos lèvres et vos yeux ne sont « pas encore aussi bienveillants qu'ils poupin raient l'être, et aucun art ne peut leur don- <i ner ce caractère que la culture intérieure de a la bonté. Une pensée aimable et douce à « i' é^ard des autres ilnitpar s'empreindre dans « ia physionomie, etpar lui donner un cachet

* qui attire tous les cœurs. Je n'ai jamais res- « senti d'affection que pour la bonté rendue

1 Lettre du P. Laccdaire du a février i854.

30 I ENRI PERREYVE

« sensible dans les traits du visage. Tout ce <x qui ne Ta point me laisse froid, même les a têtes où respire le génie; mais le premier « homme venu qui me cause l'impression « d'être bon me touche et me séduit '. »

Le disciple, qui d'ailleurs sur ce point ne résista jamais, fut pleinement convaincu, et il iouait plus tard, comme étant la véritable et définitive analyse philosophique du beau, cette assertion sur la beauté de la figure humaine : « La beauté, comme la lumière du jour, où « la science saisit trois rayons, la beauté se « compose de ces trois rayons nécessaires : « courage, intelligence, bonté. La suppres- « sion de l'un des trois ôte la beauté ; leur réu- « nion la constitue. » Et c'est ce qu'il portait dans L'âme; et sa vie, en effet, fut le développement des trois rayons. Par nature, il avait avant tout le courage, et puis l'intelligence, puis la bonté. Par culture etpar grâce de Dieu, il développa par-dessus toute chose la bonté, et fit servir à la bonté et à l'amour des hommes tout son courage et son intelligence entière.

1 Lettre du P. Lacordaire du 22 avril i85a.

EDUCATION 3j

On peut le dire, il se développa en grâce et en beauté devant Dieu et devant les hommes, jusqu'à son dernier jour. Mais combien tout cela était vrai, et combien était franche et pure cette croissance en beauté! Xe craignes pas qu'il ait jamais cherché à être beau, ni qu'il ait, prenant à la lettre la parole du P. Lacordaire.. prétendu donner « à ses lèvres et à ses yeux par la culture intérieure de la bonté toute l'expression de bienveillance qu'ils pouvaient avoir ». Ni pour ses yeux ni pour son àme, il ne chercha jamais l'éducation artificielle ni la perfection calculée.

La vraie vertu, comme l'amour vrai, dit la sagesse chrétienne, consiste surtout à ne pas s'enfermer en soi-même, mais bien à s'élancer hors de soi vers son but. S'élancer hors de soi vers l'œuvre, vers le devoir, vers le salut du monde, vers Dieu, c'est bien là ce qu'il fit. Et c'est là ce que lui apprit l'éducation que Dieu môme lui donna dans ses austères préparations à la mort qu'il dut traverser plusieurs fois, à dix-huit ans, à vingt-trois ans et à vingt-six, sans parler de la préparation suprême. « L'habitude d'être malade et de

« pensera la mort, écrivait-il1, m:a rendu très « disposé à aimer les hommes. Gela ne fait s peut-être pas à tout le monde le même effet ; « mais il me semble que, la vie étant chose si « frêle et si courte, il faut du moins ne pas « l'employer à se haïr; et que la mort nous « épiant à chaque pas, il faut se mettre en « mesure de quitter le monde en ami. Du reste, « je n'ai pas de peine à aimer les hommes, et (( le contraire serait de ma part une détesta- « ble ingratitude. Je suis étonné chaque jour « de la somme de bienveillance, de bonté, « d'amitié, que des gens inconnus me témoi- « gnent : et si j'ai un regret, c'est de me sentir « très indigne d'un sentiment aussi favora-

« ble. »

Mais ce qui montre son âme entière, et tout ce que la mort vue en face, et traversée en quelque sorte, avait mis dans son ^eur et dans son esprit d'amour et de bonté, c'est cette page admirable intitulée : le Retour à la vie, que nous citerons tout entière en son lieu, et où le divin Maître dit :

* a3 août i855

« Mon fils, ce n'est pas pour toi que tu « viens de recevoir le don renouvelé de la vie.

« Cette vie qui t'est rendue, tu la dois aux « hommes pour ma gloire.

« La mort, même seulement pressentie, met « tout à coup dans une très vive lumière « l'extrême simplicité des choses : les détails « disparaissent; il ne reste présent à l'âme « que le salut du monde et Dieu.

« Tel est mon fils, l'enseignement sacré de « la mort. Heureuses les âmes, qui l'ayant reçu « et revenant à la vie, n'en conservent pas en « vain le souvenir! »

Henri Perreyve, à dix-huit ans, reçut, pour la première fois, cet enseignement de la mort, et, dès son premier retour à la vie, il avait tout compris, tout retenu. Il était décidé, avec réflexion maintenant, et en toute connaissance à suivre Jésus-Christ comme ouvrier, et a donner 0a vie au àalut du monde et a Dieu,

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