CHAPITRE il
VOCATIOS
Le grand acte ou plutôt l'unique événement de sa vie, disons-nous, fut le choix d'une carrière. Je n'aurais pas dû dire : le choix, car jamais il n'y eut de choix. Sa vocation sacerdotale fut absolue, sans hésitation depuis l'âge de douze ans, et sans un seul jour de regret jusqu'à son dernier jour. Jamais il ne conçut un autre emploi de sa vie. Il voyait dans le sacerdoce (et il voyait cela en toute lumière et
profondeur) la voie sans comparaison la ph s haute, la plus noble, la plus utile et la pi* s belle clans tous les sens, que l'homme puis: e suivre sur cette terre. Il croyait qu'aujourd'hui surtout, dans ce périlleux passage qt.e traverse l'Europe et le monde, les plus nobles courages et les plus vigoureux esprits devraient s'inscrire en plus grand nombre dans la milice de Dieu. Encore adolescent, il y exhorte ceux qu'il aime par les plus saisissantes raisons. Et, grâce à Dieu, il les exhorte aujourd'hui encore, et les exhortera longtemps par son exemple et par le feu sacré répandu, sur ce sujet même, dans ses écrits et dans ses lettres. Quant à moi. je n'épargnerai rien pour donner à ce feu toute sa flamme, et pour en embraser, si je puis, plus d'un cœur.
Répétons-le, ce n'est vraiment ni de sa personne, ni de sa louange qu'il s'agit, mais des splendeurs de Dieu dans les à-mes attirées au ministère évangélique. Ces divines forces au fond, sont les mêmes dans les plus humbles des soldats du Ciel. Mais il en eut si bien dans l'àme la poésie, l'intelligence et l'enthou-
siasme, qu'on aime à les montrer et à les étudier en lui.
Écoutez ces premiers mots de son Testament :
« Je meurs, dit-il, dans le sein de l'Eglise « catholique, au service de laquelle fui eu le « bonheur de me consacrer à douze ans... » Et il disait dans ses derniers jours : « Si Dieu « me rappelait à la vie, je voudrais entrer da- « vantage dans l'àme du sacerdoce. »
Je retrouve encore ces paroles qu'il écrivait à vingt et un ans : « Je ne me rappelle « pas avoir éprouvé un seul doute sérieux au « sujet de ma vocation depuis peut-être huit « ou neuf ans. »
La lettre suivante, écrite à la veille de son diaconat, au prêtre qui lui avait fait faire sa première communion, raconte la première origine de sa vocation sacerdotale. On verra, par cfctte lettre e-ï par celle qui suit qu'il portait dans l'àme ce que l'on peut appeler les deux racines de la vocation : d'une part la piété virginale qui se donne à Dieu par tendresse, de l'autre la clairvoyance et le courage viril qui, à la vue des souffrances hu-
maiues et de la lutte terrible du bien et du mai sur la terre, se fait soldat de Dieu, et s'inscrit avec enthousiasme pour combattre jusqu'à la mort.
« 29 mai 1S07.
« Tous savez que je rattache toujours à ma première communion le premier appel de Dieu au sujet de ma vocation ecclésiastique. C'est une pensée qui m'est bien heureuse!
« Je vois encore, comme si c'était hier, ce ffiomen t béni où, venant de recevoir Notre-Seigneurà la sainte table, je retournai à ma place, et là, agenouillé sur ce banc de velours rouge que je vois encore, je promis à Notre-Seigneur, dans un mouvement d'amour bien sincère, de lui appartenir pour toujours, à lui seul. Je sens encore l'espèce de certitude que j'eus dès ce moment d'être accepté. Je sens la chaleur de ces premières larmes, qui tombèrent pour l'amour de Jésus de mes yeux d'enfant, et l'ineffable confusion dune àme qui, pour la première fois, a parlé à Dieu, l'a vu et entendu. Intimes et profondes joies des fiançailles sacerdotales! Avec quel respect et quel amour j'ai gardé ce
souvenir, aujourd'hui que Dieu a daigné confirmer ces promesses et réaliser le vœu de mes douze ans! Ah! cher monsieur, cher ami, le croiriez-vous?cebien-aimésouvenirm'a donné un sentiment que j'appellerais volontiers la superstition de la première communion. Il me semble que presque toute la vie dépend de ce jour-là; que ce jour-là on peut tout conclure avec Dieu; que ce jour-là, comme me le disait un petit ange de douze ans, on signe son éternité.
« Beau jour! beau jour que j'aime! Vous y étiez, cher monsieur. C'est même vous dont Dieu s'était servi pour le faire si beau! Aussi vous en ai-je gardé une immortelle reconnaissance. Laissez-moi donc, mais non pour la dernière fois, vous en redire encore l'expression, avec les assurances de ma respectueuse et bien tendre amitié. »
Mais le secret de cette vocation était resté enfoui dans son cœur comme un trésor, jusqu'au jour où, à dix-neuf ans, il le révèle à l'un de ses deux chers amis d'enfance par la lettre suivante.
« Florence, 18 maf i85o.
«t Toi aussi, tu as donc senti le besoin d'un « dévouement plus entier, d'un sacrifice plus « grand?... Toi aussi, tu as compris que dans « le temps où nous allons vivre, ceux-là seuls « seront des hommes utiles, qui auront fran- « chement pris leur parti de l'abnégation et du a combat. Toi aussi, tu as entendu la voix qui « parle à ceux que Dieu choisit, et qui leur as- « signe leur poste. Dieu a voulu t'enrôler, toi « aussi, dans l'armée qu'il se forme en vue de h l'avenir. Ecoute, je te remercie de cette con- « fidence. En même temps, je m'accuse à toi « d'une faiblesse. Le seul secret que j'aie gardé « avec toi est celui-là précisément que tu m'as « si franchement confié. Depuis mon enfance, « l'idée de me faire prêtre avait toujours habité « dans mon cœur. Jamais cette idée n'en est a sortie depuis ce temps, quoiqu'elle se soit « quelquefois obscurcie. Mais cette année, ou « plutôt ces deux dernières années, elle s'était « réveillée plus forte et plus puissante, et j'ai « profité de cette visite que Dieu m'accorde
^O HENRI TERREÎVE
« d'avoir faite si jeune au tombeau des Apôt res, « pour déposer tout d'un coup ma vie entière « entre les mains du Maître. J'ai prié Dieu de « me faire tel qu'il veut que je sois pour sa plus « grande gloire et la plus grande utilité de nos « frères. J'ai fait serment de renoncer à ce « qu'on appelle la tranquillité, le bonheur, les « intérêts de ce monde, pour embrasser la vie « de la lutte et du travail. En aurai-je la force? « Jene sais : je l'espère toutefois, n'ayant placé « qu'en Dieu mon point d'appui.
« Qu'une vie serait bien employée dans ce « moment à combattre pour tant de vérités « menacées ! Quelles causes furent jamais plus « dignes de dévouement, ou plutôt que de « causes en une seule, qui est celle de D/eu « même! Que de choses vont être décidées « d'ici à peu de temps par la parole ou par le « fer, mais en tout cas par le combat! Oh! ne « laissons pas usurper notre place dans cède « guerre nouvelle; prenons hardiment notre « parti; nous sommes nés dans un temps que « Dieu a prédestiné sans doute à bien desdé- « chirements et des douleurs. Sachons donc « d'abord apprendre à faire peu de cas de notre
VOCATION r
« bien-être, et prévoyons avec confiance et « courage le moment décisif. »
Celui qui, à Florence, au mois de mai et a dix-neuf ans, écrit ces lignes, et fait serment de renoncer à ce qu'on appelle le bonheur, pour embrasser la vie de la lutte et du travail, celui-là. nous pouvons le dire est «n homme, un homme qui marche, avec une force magnifique, vers la plus haute beauté morale.
Mais voici que, quelques jours plus tard il repond à une nouvelle lettre de ce même ami par le plaidoyer suivant eu faveur de la vocation sacerdotale. Si l'on réfléchit que ces pages sont presque d'un adolescent on sera vraiment étonné de ce qu'on y trouve, non pas seulement d'éloquence maisde sagesse, d'élévation et de maturité sauf une lacune touchant la grandeur et' la sainteté du mariage chrétien, dont il re parle pas ici'.
' Um les Mémoires dune sœur, de M» Cravoa
c Florence, 6 juin iS5i.
« Mon cher ami, <r Je reçois ta lettre du 3o mai. Elle m'annonce que tu m'as écrit déjà il y a peu de jours, et je n'ai rien reçu! Je suis bien fâché de ne pas lire ce que sans doute tu m'y écrivais de tes résolutions nouvelles et de l'état de ton âme. Si j'en juge par le billet que je reçois, tu es agité, souffrant même, et cela me remplit de tristesse, n'étant pas là, à côté de toi, poui dissiper tes pensées noires, et te secouer un peu, s'il le faut, par mes bêtises d'enfant. Mais je ne veux pas tarder de répondre à ta demande. Elle est grave et un peu effrayante. Tu me dis : « Crois-tu que je sois tel que Dieu « veut ses serviteurs? Suis-je donc bien dis- « posé pour l'état du sacerdoce? Ai-je la voca- « tion? » Je veux te répondre avec toute la franchise, toute la sincérité qu'exige mon affection pour toi. Je te dirai d'abord, mon cher ami, qu'entre tous les états que je puis penser, celui-là, qui est celui du courage et du dévouement, me parait le mieux fait pour les besoins et les tendances de ton âme. Je crois que dans
le monde tu serais malheureux, étant délicat de cœur, et peu résigné aux vilai/ieries des hommes. Les dons du monde ne sont pas ce que la plupart des gens les croient; ils recèlent, autant que j'ai pu le voir autour de moi, beaucoup de déceptions cruelles. L'ambition, l'amour du bien-être, l'amour du repos, l'orgueil du talent, le désir même de la médiocrité sont trompés dans ce monde, et peu d'hommes parviennent à leur but. Il n'est pas jusqu'aux affections du cœur les plus pures qui trop souvent ne se tournent contre l'homme en amertume. En un mot, c'est, je crois, chose très rare que le bonheur, si par bonheur s'entend une vie facile, contente et honorée. Donc, changer de point de vue, vouloir autre chose que les misérables bonheurs du monde, dompter des passions qui vous trompent, et renoncer tout de suite à des illusions que tôt ou tard il faut quitter, cela me semble tout d'abord très sage, et, pour de certaines âmes que Dieu a déjà disposées d'avance, très facile. La tienne est assez élevée pour faire bon marché de ces misères. Je ne vois pas que ceux-là qui, autour de nous, ont suivi la route de la joie et du
monde aient rencontré le vrai bonheur. Les voilà malheureux, inquiets, et dans ce temps d'incertitude, en face des terribles combats qui se préparent, n'ayant pas même à leur service cette dernière ressource de l'homme dans les dangers : la liberté du sacrifice. Aussi sont-ils troublés jusqu'au fond de leur cœur, sentant trembler sous leurs pas le sol où ils avaient semé toutes leurs espérances. Heureux seront ceux-là qui ne seront pas alourdis par les choses de ce monde, alors qu'il sera besoin d'activité et de liberté! Je ne vois pas, pour ma part, mon bon Charles qu'il soit si dur de conserver cette précieuse indépendance. Ce que je te propose, ce n'est pas de mourir au monde, c'est d'y vivre libre. Je ne vois pas, encore un coup, l'horreur du sacrifice, quand on s'affranchit de l'esclavage.
« J'insiste un peu sur cette pensée que tu pourrais trouver le bonheur, et le vrai bonheur, dans l'état ecclésiastique, parce qae la lettre de D... que tu m'as transcrite, m'a paru exagérer un peu le côté austère et triste d'une semblable résolution. L'amour de Dieu est
beaucoup plus encore l'expression de la vie que l'expression de la mort. Les amours profanes font mourir souvent à bien des vertus et à bien des dispositions généreuses. L'amour de Dieu réveille tout, ressuscite tout. Il détruit au contraire dans l'âme les germes de mort que le siècle vicieux y avait jetés. Il double la puissance de l'homme, en ne laissant en lui rien que d'immortel. Persuade-toi de cette idée que, dans les temps où nous vivons surtout, ceux-là aimeront beaucoup Dieu qui agiront beaucoup pour le bien des hommes et pour la vérité. De ce côté encore, ton cœur, que je sais ardent pour ce qui est noble, trouvera satisfaction dans l'accomplissement du conseil divin. Je te crois très bien fait pour le détachement des petits bonheurs de ce monde, et l'action dévouée, incessante, courageuse d'une âme libre pour le bonheur de ses frères et la gloire de Dieu.
« Je suis fâché, très fâché d'avoir l'air de réfuter auprès de toi ce que D... a écrit dans sa lettre. Je le sais beaucoup plus avancé que moi dans la voie de la vertu ; U y a en lui des
semences de sainteté. Je l'aime beaucoup et je le respecte beaucoup, parce que, devant Dieu, il doit peser cent fois plus lourd que moi dans la mystérieuse balance qui mesure les vertus des hommes. Mais je ne puis m'empêcher de te dire qu'il est allé trop loin, à mon sens, à l'endroit de certains principes. La fameuse maxime que nous devons être dans les mains de Dieu comme un bâton, ou comme uncadavre ', ne peut servir, selon moi, qu'à rebuter les cœurs, en choquant la raison qui, après tout, elle aussi, est un don de Dieu. Notre religion n'exige pas cela de ses ministres, et telle n'est pas l'absurdité de* nos mystères, qu'il faille renoncer à sa sagesse d'homme et à sa raison pour les aimer- Pour moi, j'avoue
1 Je connais trop les pensées de Henri Perreyve, sa prudence et sa modestie ordinaires, pour ne pas être certain qu'en parlant ainsi, il était bien loin d'entendre blâmer soit le mot de toutes les anciennes règles, perinde ac cadaver, soit le mot analogue (sieut lignum aut lapis) delà règle des dominicains, et des autres ordres religieux. S'il en avait eu la pensée, son respect seul pour le P. Lacordaire suffisait à l'en empêcher. En tout cas, son jugement et sa témérité de dix-neuf ans, sur ce sujet, n'auraient pas d'importance. Mais telle n'était pas sa pensée. Il savait que, là où elles sont, entendues comme elles le sont, et appliquées sous des règles religieuses
que, si la perfection est là, non seulement je suis loin de la perfection, mais je n'aspire même pas à y arriver. Dieu, qui a souvent parlé à mon âme, ne lui a jamais commandé de s'abdiquer elle-môme au point de renoncer c à savoir ce qu'elle fait ou ce qu'elle dit », pour ne vivre que pour la pensée ou l'action divine. Crois-moi, ne t'arrête pas trop à ces mots qui partent d'un cœur enthousiasmé de sa propre ardeur, et qui messiéraient à deg néophytes. Consulte à ce sujet des hommes éclairés, et qui auront mieux connu que D... le côté réel, positif de la vie ecclésiastique. L'abbé G... t'en doit dire mille fois plus et
connues et approuvées par l'Eglise, ces maximes d'obéissance absolue sont aussi vraies, aussi nécessaires, aussi nobles, que celles de l'obéissance militaire, qui lance, contre la mort, les bataillons comme des masses matérielles. Ce qu'il blâmait, avec pleine raison, c'est l'abus, absurde et dangereux, que l'on fait trop souvent de ces maximes, hors de leur lieu, hors des cas définis d'obéissance religieuse ou d'obéissance militaire; c'est cette fausse spiritualité, véritablement destructive de la raison et de la liberté morale, que Bossuet traitait à' anéantissement pervers; ce sont ces méthodes ou plutôt ces abus de direction, dont j'ai vu des exemples coupables, où l'on prétendrait introduire lobéissance passive du pénitent au directeur : abus que signalent et coddamn nt tous les vrais maîtres de la vie intérieure.
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aille fois mieux que nous tous. Tu apprendras d'eux, j'en suis sur, que, pour être prêtre, an n'en est pas moins homme, et que l'on peut encore parler, agir, raisonner et penser après me l'on a voué sa vie au service de ses frères, lans l'amour du Père commun. Autrement la vie chrétienne serait effrayante, non pas seulement au point de vue delà faiblessse humaine, •nais au point de vue de la dignité humaine. El à mon sens elle ne l'est qu'au premier point de vue. Je veux m'arrèter un peu sur cette pensée, parce qu'elle doit correspondre intimement à une pensée de ton cœur. Tu t'es senti, j'en suis sûr, très indigne d'une telle entreprise. Tu t'es considéré faible, pauvre en mérite, ayant à peine l'habitude de quelques vertus, et tu t'es demandé, avec raison, comment, si peu riche en sainteté, tu oserais approcher de celui qui fait « jeter dans les « ténèbres extérieures ceux-là qui n'ont pas « la robe nuptiale ». J'avoue que la vue de nés misères me trouble souvent au point de me décourager tout à fait. Je suis mauvais 30us bien des rapports, mon pauvre ami, et lès mauvais. Je te fais cette confession (après
bien d'autres) pour te renforcer dans la confiance et l'espérance, toi que je sais meilleur et plus avance que moi. Et toutefois je n'ai | perdu l'espoir, moi, et j'ai confiance que Dieu. « qui tire le pauvre de la fange pour l'élever « parmi ses élus, » écoutera mes prières quelque jour, et me guérira quand j'aurai longtemps crié comme l'aveugle du chemin « Jésus! ûls de David, ayez pitié de moi! » Songe donc si tu dois avoir confiance, puisque je ne désespère pas, et que, —malgré les contradictions, les faiblesses, les lâchetés que tu me connais, — maintenant, sans rougir, je te dis : « J'ai dessein de me faire prêtre. » Est-ce une erreur de ma part? Suis-je un peu fou à l'endroit de mon avenir? Cette voix que j'ai cru entendre tant de fois n'est-elle qu'une illusion? J'en repousse le soupçon comme une tentation de l'esprit mauvais. Espérant tout de Celui qui pouvait sauver tout le monde d'une goutte de son sang, je m'efforce et surtout j'ai résolu de m'efTorcer à m'approcher de lui. Son secours ne me manquera pas. Cette raison qui m'a souvent consolé et rassuré doit te rassurer :ussi, et empêcher que cette vie du sacerdoce
t'apparaissant trop difficile et trop rebutante pour les côtés généreux de ton âme, tu ne méprises peut-être une excellente inspiration envoyée par Dieu à un cœur qu'il choisit. Sans doute le fond de tout cela est une pensée grave, sérieuse, austère même à certains points de vue. Il faut renoncer à la joie des fêtes mondaines. Mais les aimons-nous beaucoup? Il faut renoncer aux joies de l'ambition. Mais combien y a-t-il d'orgueils satisfaits sur tant d'orgueilleux? Il faut renoncer aux joies de la famille. Mais le mariage n' a-t-il pas été défini par saint François « un certain « ordre où, s'il y avait un an de noviciat, il « y aurait bien peu deprofès?» Et puis toutes les affections s'envolent-elles parce qu'on a donné à sa vie un but plus saint et plus sérieux? Pourquoi donc t'aimerais-je moins, pourquoi te serais-je moins dévoué, pourquoi ceux qui te connaîtront t'estimeraient-ils moins, à mesure que tu les servirais avec une charité plus désintéressée ? Aimeras-tu moins l'étude, les livres, la méditation? N'yaura-t-il plus ni poésie, ni idéal pour toi, parce que tu auras approché de plus près la source de toute
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poésie et l'idéal par excellence? Perdras-tu ton droit et ta place dans la société, parce* que tu seras plus dévoué à ses progrès? Seras-! tu moins citoyen dans ta patrie, moins amant de la liberté et des améliorations de l'avenir, parce que tu seras serviteur de Celui qui a créé les hommes égaux, et que tu auras fondé toute ta vie sur l'Évangile, le code de tous les progrès à venir? Enfin je veux descendre encore dans les considérations terrestres. Perdras-tu ce que Dieu t'a accordé de talents, parce que tu les auras consacrés au service de Celui qui est le principe de nos intelligences, et qui est le dispensateur de toute vertu? Evidemment non. Ce qu'il faut sacrifier, c'est ce qui nous humilie chaque jour, c'est ce qui nous abaisse, ce sont ces hésitations et ces trébuchements continuels entre le vice et le bien; ce sont ces petites attaches à notre valeur propre, qui tourmentent notre vie, nous rendent malheureux et ridicules ; c'est ce vice de la volupté qui fait défaillir notre cœur de dix-neuf ans par le son même de son nom, et qui est l'ennemi de toute grandeur, de tout courage, de toute indépendance morale.
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« Oui, voilà l'holocauste que Dieu nous demande. Voilà ce que j'ai tant de peine à arracher de mon âme pour le déposer au pied de la croix. Que te dirais-je donc encore, si ce n'est ce mot que Dieu semble mettre en ma bouche pour qu'il t' arrive avec l'autorité d'un ami : Courage et confiance! Ali! je voudrais être fait comme toi pour les pensées du dévouement et de la vie sévère ! Mais cela peut venir, cela viendra avec le secours de Dieu.
« Encore une fois, mon ami, ne t'effraye pas de la croix. Si lourde qu'elle soit, elle fatigue moins l'homme que les voluptés de la terre. Prends et porte, ou plutôt prenons et portons ensemble ce signe qui a été dans le passé, et qui doit être dans l'avenir le signe du triomphe du bien, de la justice et delà vérité. Je n'aurais pas voulu te parler le premier de mes desseins à ce sujet, car je sais combien ton âme est impressionnable, et je voulais que, si une telle pensée devait tomber sur ton cœur, il n'y eut aucun intermédiaire entre ton cœur et Dieu. Tu dois être content aujourd'hui de cette réserve ; toi seul, tu as formé cette espérance. Je n'y suis
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pour rien que par la prière que j'ai faite à Diei plusieurs fois, que parla joie que j'en ressens dans mon affection pour toi. dallais céder enfin à cette gène si pénible, qui faisait un secret entre nous deux, quand la Providence m'c< prévenu dans ton âme. J'en suis heureux, et. ne t ayant pas inspiré l'idée, j'ai le droit de l'exhorter à la suivre. Voilà pourquoi je me suis permis aujourd'hui avec toi ces grands •coinseiis. »
Mais écoutez cette joie, cette confiance, cette assurance, et cette espèce d'ivresse qui éclate dans la lettre suivante, écrite lorsqu'il apprend qu'un autre de ses plus chers amis va suivre la sainte vocation.
« Ier juillet i85t « Mon cher Adolphe, « U ne puis rester discret. La nouvelle « qu'H... m'a apprise ou plutôt que fai devi « née m'a rempli de joie. Je ne sais si j'ai le
« droit de vous parler de tout cela, avant d en « avoir reçu la confidence de vous-même. « N'importe. Pardonnez-moi ou condamnez- « moi, comme vous voudrez. Je vous embrasse « comme un frère en Notre-Seigneur Jésus- « Christ, c'est-à-dire avec toute la tendresse « et toute l'effusion qu'il est possible. Je ne « puis assez admirer les conseils de Dieu. Il « nous a groupés par l'amitié avant de nous
* confier son œuvre; nous avions un môme x cœur avant d'aspirer au même sacerdoce; k par là, nous sommes véritablement une fait mille, même d'après le langage des hommes, « et la volonté de Dieu n'a eu qu'à se mania fester à un seul de nous pour que la lumière « éclatât en des cœurs si fortement unis.
« Courage donc, bienheureux ami, vouspor- « tez nos vocations avec la vôtre : vous n'êtes « que le premier d'une phalange qui chaque a jour voit grossir ses rangs. Nous vous fclici- « tons comme on félicite celui qui a devancé « tous les autres, et le premier qui a posé la « main sui le but : nous vous entourons de « notre joie, et nous vous suivons avec orgueil,
* parce qu'encore un coup votre victoire est
« la nôtre, et que nous serons sacrés avec vous, a 11 est vrai, vous devez trembler, vous devez « éprouver de mortelles tristesses, vous pleu- « rezpeut-ôlredansla solitude de votre cœur, « mais ne prenez pas ces effrois pour des hési- « tations. Non, vous n'hésitez pas : je connais « votre esprit, la fermeté n'y t'ait pas défaut, « et l'irrésolution n'y doit trouver que peu de « prise. »
« Je veux voir, dans cet élat de l'àmeabat- « tue et triste, cet effet singulier qui se mani- « feste toujours en nous à la veille d'un événe- « ment considérable de notre vie. Le bonheur « même n'est pas exempt de ces craintes.
« Croyez-moi, il en est ainsi de vous. Notre « pauvre nature craint les secousses et pleure « de faiblesse, même quand c'est la main de « Dieu qui la touche. Animez- vous de court rage, ayez beaucoup de force, et ne prenez « pas pour des incertitudes sérieuses ce qui « n'est que la défaillance d'un cœur surpris de « sa propre gloire, et succombant sous le poids « de son bonheur. Non ; des rois ont pleuré le « jour de leur sacre, et vous, au moment que « vous faites votre premier pas dans la voie
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« royaie, vous devez éprouver les mêmes bri- « sements de l'âme. Allez; notre orgueil et « notre joie doivent vous rassurer sur vous- « même. Nous vous saluons de loin, et nous « prions le Seigneur de vous donner à l'inté- « rieur une puissance suffisante pour porter le « fardeau d'un si grand honneur. Adieu. Tout « notre cœur et toute notre confiance sont « maintenant à vous. Un jour, quand le triste « ordinaire de la vie sera revenu, nous vous « demanderons du courage pour nos faibles- « ses. Il n'y a place aujourd'hui qu'aux actions « de grâce. Je suis votre dévoué serviteur en « Jésus-Christ. »
Veuillez lire maintenant avec respect, je vous le demande, cet épanchement de cœur et ces élans de feu qu'il envoie à son bienaimé Charles, qui allait dire sa première mes.sc.
« Hyères, 16 décembre i8Sj,
e Que le Seigneur soit avec vous I « C'est la parole sacramentelle du diacre, « la seule que j'aie le droit de t'adresser. mon * bon ami et frère, devant les saints autelg.
« Je te l'adresse du moins dans toute la n plénitude de mon cœur, et dans toute la « profondeur que comportent ces saintes pa- « rôles.
« Oui, que le Seigneur soit avec toi, cher « frère I
« Avec toi ce matin, à l'autel de ta première « messe, pour accepter tes promesses nuptia- <x ies, et répondre à tes serments immortels « par cette réciprocité d'amour qui dépasse <( tout amour!
« Avec toi pendant tout ce grand jour, « pour maintenir en ton âme le parfum du 4L céleste encens, et l'odeur du sacrifice qui a « commencé, mais qui, Dieu merci, n'a point « ae tin!
« Avec toi demain, pour te faire sentir que « la joie de Dieu a quelque chose de la per- « pétuité future, et qu'à la différence des joies « de la terre, on peut les goûter toujours sans « les épuiser jamais!
« Avec toi bientôt quand, après les ivresses « sacrées, tu sentiras qu'il s'agit d'être prêtre « pour les hommes, et que tu descendras du « Thabor pour aller à ceux qui souffrent, à
« ceux qui ignorent, à ceux qui ont faim et
« soif de la vraie lumière et de la vraie vie!
« Avec toi dans tes chagrins pour te conso- « 1er! Avec toi dans tes joies pour les sanc- « tiiier! Ave,c toi dans tes désirs pour les a rendre féconds!
« Jlemor sit omnis sacrificii tui, et holo- « caustum tuum pingue jîat !
« Avec toi, mon Charles, si tu es seul dans « la vie; si notre amitié t'est ravie bientôt, si « tu dois ne marcher qu'appuyé sur le bras du a divin ami!
« Avec toi, jeune prêtre, avec toi vieilli dans « les luttes du sacerdoce, et dans le service de « Dieu et des hommes!
« Avec toi le jour de ta mort, qui ramènera « sur tes lèvres, par la main d'un autre, ce « même Jésus qui vient d'y être porté par tes a mains tremblantes!
« O amii je réunis tout ce que mon cœur
« peut contenir de désirs heureux, de vœux,
espérances; je réunis tout cela dans un
seul vœu : Qne le Seigneur soit avec toi « toujours! Ce sera ici-bas la vie d'un saint ii piètre; un jour, ce sera le ciel.
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Que le Seigneur soit aveu toil « Mon Charles, bénis-moi! Je t'embrasse « tendrement, et me sens avec toi pressé « contre le cœur du divin Maitre à jamais a bien-aimél »
Maintenant, j'y consens, discutons cette audace avec laquelle il excite et pousse ses amis au sacerdoce, cette confiance enthousiaste qui lui fait dire à ceux qui semblent hésiter : « Non, vous n'hésitez pas! » et à ceux qui sont tristes : « Courage! c'est l'excès de la « joie dont vous êtes inondés. »
N'est-ce pas là le plus imprudent enthousiasme?
Non. J'y vois, tout au contraire, la plus prudente sagesse et la plus lumineuse inspiration; et j'en prétends tirer une importante leçon, dont nous avons presque tous besoin.
Je dis que la facilité parfaite avec laquelle on embrasse toutes les autres carrières, tandis qu'une sombre horreur glace les courages au seuil du sacerdoce, est un malheur, une
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illusion, et Tune des causes des retards du monde. Je dis qu'un grand nombre d'hommes meurent d'une manière entièrement inutile, qui eussent déployé pour le bien de leurs frèr s de riches, de nobles facultés, s'ils avaient su donner leur vie au dévouement sacré -
Si quelque chose est évident, c'est ou'il y a mille fois trop peu d'hommes consacrés à l'éducation religieuse et morale du genre humain. D'incalculables richesses morales se perdent, par toute la terre, faute d'ouvriers dans la moisson des âmes. « La moisson est grande, « dit le Christ, mais il y a peu d'ouvriers. » Cette absence d'ouvriers véritables est l'un des traits caractéristiques de l'histoire du monde jusqu'au siècle où nous sommes. Et c'est pourquoi tous les travaux humains, sans exception, sont en retard. « Priez donc le père « de famille d'envoyer des ouvriers dans sa « moisson. »C'estlepremier besoin du monde; et c'est là ce qu'il faut demander à Dieu.
Je ne connais donc pas de plus sage enthousiasme que celui qui excite les hommes à devenir ouvriers de Dieu.
Il n'y a pas assez de prêtres, et il y a beau-
VOCATION Gl
coup trop de soldats. Or, nul n'est prêtre malgré lui, tandis que la force et la loi, chez tous les peuples, obligent des milliers d'hommes, dans chaque génération, à se faire soldat malgré eux. Pourquoi plaint-on les prêtres et ne plaint-on pas les soldats?
L'homme qui choisit le travail sacré de la moisson de Dieu pour emploi de sa vie, choisit la meilleure part. Son ambition est, sans comparaison, la plus grande, la plus noble de toutes, et son œuvre la plus féconde et la plus nécessaire. Le monde nous trompe, quand il nous montre le sacerdoce sous un masque de mort, et tout le reste dans la gloire, la lumière et la vie.
Mais, dira-t-on encore, n'y a-t-il pas lieu d'hésiter quand il s'agit d'engager toute sa vie, et n'est-il jamais arrivé qu'une àme, soutenue d'abord par l' enthousiasme juvénile, ait conçu de mortels regrets de son irréparable sacrifice?
Eh bien! oui, regardons en face ce mortel sacriiice de la consécration à Dieu, dans la vie religieuse ou dans le sacerdoce. La pensée de ce sacritice épouvante, comme La mort, le
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monde, la famille, l'amitié, et, par instants, elle remplit de terreur le cœur même qui en entrevoit la beauté.
11 est mort, s'écrie-t-on : il est perdu pour nous ! Et que sera-ce, grand Dieu! si au milieu ou à la fin de sa carrière, il vient à dire : « Je « me suis trompé ! » Mais n'y a-t-il donc aucun piètre, n'y a-t-il aucune religieuse, qui ait fait en son cœur cet effroyable aveu : « L'ar. deur d'une piété puérile nous a précipités pour toute la vie dans cet abime dont le fond nous était inconnu. L'enthousiasme nous a trompés! »
Oui, plusieurs ont parlé ainsi, je l'accorde.
Mais, d'abord, y a-t-il plus de déception et de regret, dans le sacerdoce ou la vie religieuse, que dans toute autre direction de ia vie, par exemple dans la vie dévouée du soldat, ou bien au foyer même de la famille?
Écoutez ce qui suit :
Un jeune homme de vingt ans sort de Saint-Cyr, plein d'une énergie débordante et d'un impétueux courage. Un mois après, il assiste, brûlant d'enthousiasme, à sa première bataille. Il est blessé, reste couché par terre
pendant trente heures; puis amputé trop tard, il meurt à l'ambulance le surlendemain. Je l'ai connu, vous l'avez tous connu. C'est par milliers qu'ils meurent ainsi.
Le voilà donc sur le champ de bataille parmi les mourants et les morts, supportant un martyre plus cruel que celui de nos missionnaires. Il est miraculeusement épargné par les chevaux d'un régiment qui passe sur lui comme une tempête ; et puis il est blessé une seconde fois par les trains d'artillerie qui suivent. Bercé pendant des heures dans ce sanglant sommeil par le bruit du canon, il s'aperçoit eniin du silence qui survient ; il cherche à calculer le temps ; il comprend que le jour s'écoule, que la nuit vient, et que tout espoir de secours est perdu. Que se passe-t-il alors en lui? Nous le savons. Avant tout, il appelle sa mère, et les êtres aimés, et la vie méconnue. Il les appelle, ou dans son cœur, ou avec la voix, par des cris d'indicible douleur. Puis il roule en lui ces pensées : « L'en- « thousiasme et la gloire !... les livres, la * poésie, les récits militaires, les uni tonnes « éclatants I... et nous voici trente mille, peut-
« être, couchés ici par terre dans l'agonie!... « Pour quelle cause ai-je donné ma vie?.. « Âvais-je à défendre ma mère ou la France « envahie?... Pourquoi les hommes s'égor- « gent-ils?... Jusqu'à quand durera l'institu- « tion publique de regorgement mutuel?... « A quoi bon l'héroïque courage de ces deux « cent mille hommes qui tout à l'heure court raient au sacrifice comme à une fête?... Ce « n'est pas pour cela que Dieu a fait la vie... a Des mots sonores nous ont trompés. Le « monde s'est moqué de nous. L'enthousiasme a dénué de sens nous a emportés comme le « vent qui emporte des pailles... Et nous a voici!... Et les autres continueront à s'é- « gorger ainsi. »
Je vous demande combien de soldats en Europe, depuis dix ans, ont pensé ces choses en mourant1. C'est par cent mille qu'il les faut
1 II faut lire les Souvenirs de Solférino, cette saisissante révélation d'un des plus s'anglants champs de bataille de notre siècle. Nous ne savions pas assez ce que c'est que le lendemain d'une bataille.
Lisez ces quelques extraits :
a Le soleil du 25 éclaire l'un des spectacles les plus c affreux qui se puissent présenter à l'imagination. « Le champ de bataille est partout couvert de cada- « vpes d'hommes et de chevaux; les rootes, les fossés,
compter. Et je demande combien de prêtres, pendant ces dix années, ont pensé qu'ils s'é-
« les ravins, les buissons, les prés sont parsemés « de corps morts, et les abords de Solforino en sont a littéralement criblés. Les champs sont ravagés, les « blés et les maïs sont couchés, les haies renversées, « les vergers saccagés ; de loin en loin on rencontre « des mares de sang... le sol est jonché de fusils, de « sacs, de gibernes, de gamelles, de shakos, de cas- « ques, de képis, de bonnets de police, de ceintu- « rons .
« Les malheureux blessés qu'on relève pendant « toute la journée sont pâles, livides, anéantis; les « uns, et plus particulièrement ceux qui ont été pro- « fondement mutilés, ont le regard hébété et parais- « sent ne pas comprendre ce qu'on leur dit : ils « attachent sur vous des yeux hagards ; mais cette « prostration apparente ne les empêche pas de sena tir leurs souiiïances : les autres sont inquiets et « agités par un tremblement convulsif; ceux-là, avec a des plaies béantes où l'inflammation a déjà coraa mencé à se développer, sont comme fous de dou- « leur : ils demandent qu'on les achève, et ils se u tordent, le visage contracté, dans les dernières a étreintes de l'agonie.
« Ailleurs, ce sont des infortunés qui non seulece ment ont été frappés par des balles ou des éclats « d'obus qui les ont ietés à terre, mais encore dont « les bras ou les jamLes ont été brisés par les ror.es « des pièces d'artillerie qui leur ont passé sur B « corps. Le choc des balles cylindriques fait éclate? « les os dans tous les sens," de telle sorte que la « blessure qui en résulte est toujours fort grave ; les « éclats d'obus, les balles coniques produisent aussi « des fractures excessivement douloureuses et des a ravages intérieurs terribles. Des esquilles de toute « nature, des fragments d'os, des parcelles de vète- « ment, d'équipement ou de chaussure, de la terre,
aient trompés. Croyez-vous qu'il y en ait cent?
Que dire de ces légions de religieuses auto des morceaux de plomb, compliquent et irritent « souvent les plaies du patient et redoublent ses an- « goisses.
m Celui qui parcourt cet immense théâtre des « combats de la veille y rencontre à chaque pas, et « au milieu d'une confusion sans pareille, des désesa poirs inexprimables.
« Parmi les morts, quelques soldats ont une « ligure calme, ce sont ceux qui soudainement frap- « pés, ont été tués sur le coup; mais un <?rand nom- « bre sont contournés par les tortures de l'agonie, a les membres roidis, le corps couvert de taches livia des, les mains creusant le sol, les yeux démesu- « rément ouverts, la moustache hérissée, un rire « sinistre et convulsif laissant voir leurs dents « serrées.
« On a passé trois jours et trois nuits à ensevelir a les cadavres restés sur le champ de bataille; a mais sur un espace aussi étendu, bien des hommes « qui se trouvaient cachés dans des fossés, dans a des sillons, ou masqués par des buissons ou des a accidents de terrain, n'ont été aperçus que beauc coup plus tard; ils répandaient ainsi que les cheg vaux qui avaient péri, des émanations fétides... a Tout p >rte à croire que plus d'un vivant aura « été enterré avec les morts.
« Un 01s, idole de ses parents, élevé et soigné « pendant de longues années par une tendre mère « qui s'effrayait à sa moindre indisposition; un bril- « lant oiiicier chéri de sa famille, qui a laissé chez « lui sa femme et ses enfants; un jeune soldat qui, « pour entrer en campagne, a quitté sa fiancée et « presque toujours sa mère, des sœurs, son vieux « père, le voilà étendu dans la boue, dans la poasa sière et baigné dans son sang : sa mâle et belle u figure est méconnaissable, le sabre ou la mitraille
jourrï'kui plus nombreuses que jamais? Ces dévouées célestes savent pourquoi elles >i«
a ne l'ont pas épargné; il souffre, il expire, et son « corps, objet de tant de soins, noirci, gonflé, ht- « deux, va être jeté tel quel dans une fosse à peine « creusée, il ne sera recouvert nue de quelques pelée letées de chaux et de terre, et les oiseaux de proie * ne respecteront pas ses pieds ou ses mains, sortant « du sol détrempé et du talus qui lui sert de tom- « beau. On reviendra, on rapportera de la terre, on « plantera peut-être une croix de bois sur la place ec où il repose, et ce sera tout!...
ce Pendant les journées du 25, eu 26 et du 27, que « d'agonies et de souffrances! Les blessures, envea nimées par la chaleur et la poussière et par le « manque d'eau et de soins, sont devenues plus douce loureuses; des exhalaisons méphitiques vicient « l'air, en dépit des louables efforts jde l'intendance ce pour faire tenir en bon état les locaux transformés « en ambulances, et rinsuiiisance du nombre des « aides, des infirmiers et des servants se fait cruelce lement sentir; car les convois dirigés sur Casti- « glione continuent à y verser, de quart d'heure en « quart d'heure, de nouveaux contingents de blessés. ce Ici est un soldat, entièrement défiguré, dont la « langue sort démesurément de sa mâchoire déchirée « et brisée; il s'agite et veut se lever, j'arrose d'eau ce fraîche ses lèvres desséchées et sa langue durcie; ce saisissant une poignée de charpie, je la trempe «c dans le seau que Ion porte derrière moi, et "je ce presse l'eau de cette éponge dans l'ouverture in- <c loi me qui remplace sa bouche. Là est un autre ce malheureux dont une partie de la face a été enlea vée par un coup de sabre : le nez, les lèvres, le « menton ont été séparés du reste delaiiarure; dans « l'impossibilité de parler et à moitié aveuglé, il fait a des signes avec la main, et par cette pantomime naa vraute, ac\ ompagnéede sons gutturaux, il at! ire sur
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vent, pourquoi elles meurent aussi, lorsqu'elles succombent, dans le soin des pauvres, dans l'éducation des enfants, parfois autour des champs de bataille, ou dans les hôpitaux. Elles le savent, et c'est précisément pour arracher au désespoir et peutêtre à la mort, par centaines, leurs pauvres frères blessés.
« lui l'attention ; je lui donne à boire et fais couler « sur son visage saignant quelques gouttes d'eau <x pure. Un troisième, le crâne largement ouvert, exce pire en répandant sa cervelle sur les dalles de « l'église : ses compagnons d'infortune le repoussent « du pied parce qu'il gêne le passage, je protège ses a derniers moments et recouvre d'un mouchoir sa <x pauvre tête qu'il remue faiblement encore...
«c Ne me laissez pas mourir! » s'écriaient quel- « ques-uns de ces malheureux qui, après m'avoir « saisi la main avec une vivacité extraordinaire, i< expiraient dès que cette force factice les abandon- « nait. Un jeune caporal, d'une vingtaine^ d'années, « à la figure douce et expressive, nommé Claudius « Mazuet, a reçu une balle dans le flanc gauche, son a état ne laisse plus d'espoir, et il le comprend lui- « même; aussi après que je l'ai aidé à boire, il me « remercie, et les larmes aux yeux, il ajoute : « Ah ! « monsieur, si vous pouviez écrire à mon père qu'il « console ma mère! » Je pris l'adresse de ses pa- « rents , et peu d'instants après, il avait cessé de vivre t
« Un vieux sergent décoré de plusieurs chevrons, g me disait avec une tristesse profonde, d'un air de « conviction et avec une profonde amertume : « Si l'on g m'avait soigné plus tôt, j'aurais^ pu vivre, tandis a que ce soir, je serai mort! » Le soir, U était mort. »
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Vous qui avez pleuré votre fille comme étant morte et ensevelie, le jour où elle a épousé Jésus-Christ et refusé cet homme que vous aviez choisi, savez-vous les secrètes pensées de la femme qui a épousé ce même homme? Laissez-moi vous les dire : elles m'ont été racontées souvent. Les voici : « Si ;a jeune « fille qui est près de sa mère savait ce que je « sais, et connaissait ce que peuvent re-éler « ces âmes, il n'y aurait pas dans le monde « assez de couvents, pour nous y réfugier con- « tre la possibilité de rencontrer de pareils « désespoirs. » Oui, nous le savons tous, ainsi parlent et pensent aujourd'hui, par centaines, des âmes désespérées, attirées dans l'irréparable soufFrance par le nom ravissant de l'amour, et par le nom sacré de la famille.
Assurément ces désespoirs sont moins fréquents que l'amer regret du soldat, mais ils sont beaucoup plus nombreux que les étranges regrets, s'il en existe, des épouses du Christ, ou des soldats de D:eu.
Que conclure cependant de ces faits?
Faut-il abolir lafamille? Faut-il détruire l'ar-
mée1? Non sans doute, mais il faut comprendre que les regrets se rencontrent partout, mais là surtout où le monde ne les aperçoit pas. Oui, le sacriiice est partout, et s'il est cruel quelque part, et capable de nous écraser tout entiers, c'est lorsqu'on le rencontre horrible et sans compensation, là où l'on ne cherchait que la gloire, et où l'on n'attendait que le bonheur.
Mais la féconde et grande leçon que je veux tirer de ceci, c'est qu'il est un autre emploi du courage et un autre emploi de l'amour. Certes, il ne s'agit pas de diminuer, sur notre terre, ni le courage qui brave la mort, ni l'amour qui fonde la famille. Il les faut augmenter, il les faut appliquer aussi à leur but le plus élevé, et les transfigurer. Et c'est précisément le sacri-
1 « Certes, s'écrie un grand évêque, je déplore ce « mystère douloureux de la guerre, et je prie chaque « jour, aiin qu'elle soit évitée, supprimée même, « s'il se peot. Mais qui donc, en déplorant la guerre, 'admire pas l'armée? » (Oraison funèbre du gêfl rai de Lamoricière, par Mgr Tévêque d'Orléans.)
ûce évangélique, le sacrifice sacerdotal, qui transfigure le tout.
Non, l'héroïque courage, sirichementdéposé par Dieu dans le cœur d'un si grand nombre d'hommes, n'aura pas toujours sur cette terre, pourprincipal ou unique emploi, regorgement de l'élite des hommes dans chaque génération
Le sauvage ne connaît qu'une seule occupation qui soit digne de l'homme, la guerre à la tribu voisine. Mais nous qui commençons, par la pensée du moins, à sortir de la barbarie, nous savonsautre chose. L'esprit contemporain s'élève à concevoir qu'il faut que la guerre diminue et que le travail croisse! Et l'on devient assez savant pour calculer qu'il n'y a pas trop d'hommes courageux, généreux, jeunes et forts, pour combattre dans chaque nation la faim, la misère, l'ignorance, le vice, la maladie, l'iniquité spoliatrice, tous les maux sans cesse renaissants.
Mais il est une sagesse plus haute, qui voit la cause de tous ces maux, qui comprend que la terre est couverte de sang et de larmes, parce que les hommes ne connaissent pas Dieu, ni leur âme, ni la vertu, ni la vérité, ni l'amour.
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cette sagesse voil, dans la plus éclatante évidence, que l'emploi suprême de la vie et le grand emploi du courage est de tout braver, même la mort, pour éclairer les hommes, les enlever à la fureur de l'oppression, de la spoliation, de la destruction mutuelle, les conduire, s'il se peut, à la justice, à l'union et à la bonté, et briser le filet satanique qui tient le genre humain captif.
Celui qui vit et meurt pour cela sait, à la dernière heure, pourquoi il a vécu ,11 savait en entrant dans la vie que la vie est très courte, qu'il faut la vendre chèrement, et qu'il faut aller au plus haut, au plus utile et au plus beau.
Et si c'est un homme de nos jours, qui soit arrivé jeune encore à connaître l'état contemporain du globe, le fond des mœurs, la racine des difficultés et la source des forces, il voit, comme dans la clarté du soleil, l'urgente nécessité, et, grâce à Dieu, la possibilité d'un grand progrès du genre humain. Mais il voit en môme temps que le monde se trouve dans un très difficile passage ; que le devoir de l'homme qui veille est aujourd'hui, toute autre affaire cessante, de transformer tout son courage et toute
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sa force en force et en courage cvangéliques pour aider, par le plus entier dévoùment et le plus énergique effort, la marche périlleuse du vaisseau qui porte le genre humain.
Se figure-t-on ce qui s'ajouterait aux forces et aux ressources du monde, si l'on voyait s'opérer enfin, plus grandement, ce que j'appelle la transformation du courage?
Ah! si tout ce qui se dépense de force, de science, de courage, de génie, d'héroïsme et de généreux sang dans une grande bataille, pouvait être appliqué selon la science, selon l'inspiration de Dieu , c'en serait assez, je le crois, pour transformer le monde entier.
Que sera-ce quand l'immense et généreuse force du courage militaire qui brave la mort, sera, en très grande partie, employée selon la voloDtédeDieu, non plus à l'extermination des hommes, mais à la lutte intrépide et dévouée jusqu'à la mort, contre les maux de toute forme qui accablent l'humanité?
N'avons-nous pas à faire cesser d'abord, sur ie globe tout entier, en commençant par nous, la vie sauvage et la vie barbare? N'y a-t-iipas
encore, sur notre terre, des tyrans etdes monstres, qui écrasent les hommes comme on foule la vendange, et qui font ruisseler les larmes et le sang? N'avons-nous pas à cultiver et à peupler d'hommes libres toutes les parties de notre terre? N'avons-nous pas à cultiver ces parties mortes ou malades de la surface terrestre qui, à chaque instant, nous envoient le souffle empesté de la mort? N'y a-t-il pas des races nuisibles à supprimer dans le règne animal? N'y a-t-il pas aussi, parmi les hommes, des races nuisibles à dompter? Toute l'énergie des plus nobles cœurs ne devrait-elle pas se tourner à dompter, en effet, non plus seulement par la force, maissurtoutpar éducation et régénération, les mortels ennemis de la justice et delà paix répandus dans toutes les nations ? N'y a-t-il pas aussi, dans chaque nation, la plus courageuse vigilance à exercer contre toutes les formes d'oppression et de spoliation qui ne cessent, chaque jour, de renaître partout ? Que dire de la lut te régulière etabsolument décidée qu'il s'agit enfin d'entreprendre contre l'invincible flcau de la misère, cette exterminatrice qui tue les faibles par toute la terre, et qui
maintient, pendant la vie entière, dans la souffrance et les larmes brûlantes, le tiers du genre humain? Mais que dire de la lutte, plus nécessaire et plus urgente encore, qu'il s'agit d'instituer enfin, dans le monde entier, avec plus d'ensemble, d'ardeur et d'espérance qu'on ne le fit jamais, contre l'ignorance et le vice, sources premières et principales de la misère et de tous les maux? N'est-il pas temps aussi de peupler d'ouvriers intrépides et d'explorateurs clairvoyants les hautes parties de l'esprit humain, que la culture semble abandonner aujourd'hui, et qu'aussitôt les ténèbres de l'athéisme et de la barbarie recommencent à vouloir envahir? Voilà, je crois, les objets du courage, et les obstacles que sauront attaquer et vaincre les armées saintes de l'avenir. Ces grandes impossibilités seront possibles, quand l'immense quantité de courage et de force, détruite par la fureur des guerres, se transformant enfin, comme Dieu le veut, s'appliquera au travail sacré.
N'avons-nous pas le droit, nous chrétiens, d'espérer ces choses, de les vouloir et de les demander, si longtemps après Jésus-Christ,
lorsque nous les voyons conçues et annoncées par les Prophètes qui parlaient avant Jésus- Christ? N'avons-nous pas le droit d'exhorter tous nos frères au dévouement qui les accomplira, et, s'il le faut, au sacrifice qui les méritera? Que veut dire Isaïe, quand il parle de ceux quitr ai 'tsj armeront leur courage {mut a bunt for titudinem), et auxquels Dieu , en récompense, promet les ailes de l'aigle et la force indomptable? Que prétend le prophète, quand il exhorte les nations à transformer dans leur sein le courage (gentes mutent fortitudinem)? Il veut ce qu'il annonce au début de son livre, à l'endroit où il prophétise Jésus-Christ, qui, dit-il, « doit apprendre aux nations à ne « plus aiguiser le fer les unes contre les aue très, mais à fondre le fer des épées et des lan- « ces pour en faire des charrues et des faux. » De bonne foi, est-ce qu'il n'estpas temps, après vingt siècles d'Évangile, de comprendre ces évidences, quand nous voyons ce prophète juif les déclarer sept cents ans avant Jésus-Christ? Ne devrions-nous pas, vraiment, être honteux de notre aveuglement, de notre obstination à fouler aux pieds, sur ce point, toute raison et
toute religion? Et n'avons-nous donc pas mille fois le droit, nous qui sommes les soldats, trop faibles et trop rares, de la guerre nouvelle et sacrée, d'appeler à nous les soldats du vieux monde et de la vieille guerre, nos braves et nobles frères, qui feraient mieux que nous sans doute, mais qu'aujourd'hui encore un ancien Dieu du vieil Olympe, Mars, ami du carnage, conduit à la boucherie par millions, écrasant ainsi, presque toujours dans la stérilité, et souvent dans l'absurdité, quelquefois dans le crime, les meilleures forces du genre humain?
Revenons à Henri Perreyve. Je veux montrer en lui ce que j'appelle la transformation du courage.
Henri Perreyve est assurément l'un des êtres les plus courageux que j'aie jamais rencontrés dans ma vie. Le courage était le plus visible trait de son caractère. A tout âge, dès sa première enfance, il courait droit sur tout danger. Dès son enfance» il savait souifrir de vives
ieurssans se plaindre jamais. Nous l'avons plusieurs fois, sans parler de ses derniers j urs, en présence de la mort, et le sachant. Je n'ai jamais rien vu d'aussi simple et d'aussi résolu. Je cite, comme l'expression absolument vraie de son état d'âme, ces billets au crayon qu'il m'écrivait se sachant très gravement atteint :
« Mon bon père, je suis toujours souffrant, « mais jusqu'à présent sans danger. Je suis « content d'expier mes fautes, et Notre-Sei- « gneur me donne la vraie et importante lu- « mière. Tout ceci sera donc bon, soit pour la ii mort, soit pour la vie. »
Et quelques jours après :
a Je ne suis pas très bien, sans qu'il y ait « aucun danger actuel. Priez pour moi, et a demandez à Notre-Seigneur de ne me laisser « en ce monde que si je dois y travaillera sa « gloire, et y faire mon salut. »
Mais pourquoi se trouvait-il alors en danger «le la vie, plus qu'il ne le disait? C'est « îsémentpar suite d'un acte de courage,
►ussé jusqu'à laplus imprudente témérité.
^d première maladie, (jui a décidé de toute
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sa vie, est due, sans doute, à des efforts trop grands pour son âge et ses forces. Pendant que, sa vocation déjà déclarée, il travaille avec excès tantôt le droit par obéissance pour son père, et surtout la philosophie et la théologie par goût, voici que les journées de Juin éclatent, et rien ne peutrempêcherà dix-sept ans, malgré son frêle tempérament, de prendre le fusil, de se tenir partout à côté de son père, et de faire un service réel, de jour et de nuit, pendant cinq jours ». En môme temps, il s'était réuni aux jeunes gens qui instrui-
1 Cet enfant de dix-sept ans écrivait à cette occa si on la lettre suivante :
« Pa is, le "I juillet 1848.
« Monsieur et bien cher ami,
« J"ai reçu votre bonne lettre avec autant de reconnaissance que de plaisir. Aujourd'hui que chacun cherche à reconnaître ses amis et ses parents pours'assurerqu'ils n'ontpas succombé dans !a lutte, re, c'est une grande marque d'a.iection, et j'ai reçu la vôtre avec la joie que procure, delà part d'une personne amie, chaque signe de- souv<
« Puisque vous avez la bonté de témoigner tant d'inquiétudes pour moi et notre famille, je commencerai tout d'abord par vous rassurer. Mon père et nioi nous avons marché tous les jours et mé ne toutes les nuits de la lutte, sans recevoir une seule blessure. Ce n'est pas cependant l'occasion qui nous a
saient alors les enfants pauvres du quartier Mouffetard. Il est chargé de l'instruction reli-
manqué, et à chaque instant, devant nous ou à nos côtés, nous voyions tomber les soldats de la ligne ou des gardes mobiles. Ce sont eux que visaient surtout les insurgés, comme sans doute étant les plus redoutables au combat. Toutefois notre légion a eu bien des morts a pleurer. On peut, je crois, les évaluer à quarante à peu près, entre autres M. le chef de bataillon Masson, avoué, homme estimé de tous ceux qui l'approchaient. Je ne vous ferai pas, monsieur, le récit de nos campagnes, les journaux ont retracé dans leurs feuilles tous les épisodes de cette terribles guerre, mais soyez sûr que ni Saint- Sulpice, ni même notre quartier n'ont eu rien à souffrir. Tout était concentré dans le faubourg Saint- Marceau, et c'est là que notre légion a été envoyée. Je n'y étais pas seul de mon collège et de ma classe ("lycée Saint-Louis, Rhétorique). 11 y avait beaucoup d'entraînement.
a J'ai été savoi' des nouvelles de M. Barch. Il se porte bien, quoiqu'il ait été sous les armes durant tout le temps de l'insurrection. On m'a dit qu'en revenant chez lui U regardait comme un malheur de n'avoir pas reçu quelque honorable blessure. Il est bien vrai que si l'on pouvait conduire soi-même la balle, une blessure, après un tel combat, est quelque chose de précieux. Vous voyez donc, monsieur, que les nouvelles sont bonnes pour nous; mais, hélas! Paris a bien souffert de cette terrible lutte. La semaine dernière, on ne voyait que services funèbres et convois; hier a eu lieu la cérémonie publique qui consacrait la gloire des victimes. Un immense autel recouvert de draperies argentées soutenu par de hautes colonnes, et surmonté d'un* croix voilée, s'élevait sur la place de la Concorde, m face de la errande allée des Champs-Elysées. Tous les corps de l'Etat assistaient au sacrifice; des régiments de l'ar-
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gieuse. Tous ces efforts déterminent un cruel vomissement de sang, et mettent sa vie dans un extrême danger.
Il en souffre pendant un an, mais après cela sera-t-il plus prudent? Nullement. D'autres excès de travail et d'activité ramènent à vingt-trois ans le même mal et le même dan-
mée, les légions de la garde nationale de Paris, les gardes nationales des départements, la garde mobile couvraient la vaste place, et le recueillement profond, parce qu'il était vraiment triste, n'étajt interrompu que par les sourds battements des tambours couverts de crêpe et par les chants religieux exécutés par un nombreux orchestre. Cette place de la Concorde si vaste et si belle, cette immense avenue des Champs-Elysées pleine de troupes et de casques étincelants, la Chambre des députés toute tendue de deuil ainsi que la Madeleine, tout cela, joint à un soleil superbe et à une journée resplendissante, pré* sentait le plus beau contraste entre l'aspect joyeux du temps, la verdeur de la nature, l'éclat d'une armée et le triste appareil d'une cérémonie funèbre. A l'élévation de l'hostie, toute cette multitude a mis un genou en terre, les tambours battaient aux champs, les chœurs chantaient, toutes les cloches de la ville sonnaient à grandes volées : le spectacle était sublime. Il faut avouer que si notre capitale est horrible à voir le jour du combat, elle est bien grande et bien belle le jour de la victoire et du triomphe! Pardonnez-moi, cher monsieur, ces réminiscences de mes impressions d'hier; vous avez toujours écouté avec tant de bienveillance mes récits et mes pensées, que je, vous demande encore grâce pour celle-ci. c Aujourd'hui l'on enterre M«r Alïre, une de no»
ger. La nature, de nouveau, lutte pendant un an pour lui rendre la vie. Il renaît, et se remet aussitôt à l'œuvre avec ardeur, et le voici bientôt, en i85?, à vingt-six ans, appelé à faire un grand pas vers le sacerdoce, à recevoir le diaconat. Il s'enferme pour la retraite préparatoire au séminaire de Saint-Sulpice.
plus grandes gloires, avec les généraux Négrier et de Bréa. Que de dévouements,, que de courages, que d'abnégations notre guerre civile a enfantés! et Dieu n'a-t-ii pas voulu, par ce coup terrible qu'il a porté à notre patrie, nous réveiller du sommeil qui nous tenait depuis si longtemps? S'il en est ainsi,, nous bénirons encore cette guerre, qui, en faisant tant de victimes, a peut-être élevé un holocauste de paix vers le ciel; qui, en faisant tant de morts, a peut-être ressuscité bien des âmes au courage et à l'honneur. M. de Lamartine a dit, dans ses Girondins : « Une nation ne doit pas regretter son sang quand il a coulé pour faire éclore des vérités éternelles l »
« Vous voyez, monsieur et cher ami, que je prends notre époque bien en philosophe. C'est anticiper un peu sur la classe que je vais faire l'année prochaine. Au fait, si on me%refuse le droit de philosopher cette année, j'aurai toujours, pour m'élever au-dessus des événements, cette autre nhilosophie qui est la religion, et qui, pour être moins obscure et moins abstraite que la première, n'en est pas moins riche en consolations et moins féconde en dévouements. Vous avez été mon premier maitre en cette science-là, et c'est pourquoi, en pensant à vous, j'aurai toujours en mon cœur un sentiment bien vif de reconnaissance, permettez-moi d'ajouter, et d'amitié. »
Mais qu'arrive-t-il? Le second jour de ces très fatigants exercices, il est saisi de la terrible congestion de sang à la poitrine. C'est la menace de mort qui peut, de quart d'heure en quart d'heure, éclater par un flot de sang. Que va-t-il faire? Il se tait, et il continue, sous la perpétuelle menace de mort, pendant cinq jours, tous les exercices jusqu'au bout. A force d'énergie, il arrive à l'ordination. Couché par terre au moment du prosternement solennel, il mord son mouchoir teint de sang. L'ordination finie, il ne lui reste plus que le temps de se livrer au chirurgien. On le saigne ; il faut encore une maladie d'un an. Mais il est diacre. Quelques jours après, j'apprends de lui l'événement par la lettre suivante :
« Mais bien excellent et très cher père, voici « ce que vous ignorez. Le second jour de ma « retraite au séminaire de Saint-Sulpice, j'ai « été saisi d'une congestion à la poitrine. Je « me suis dit : Si je sors d'ici avant l'ordina- « tion, je ne serai pas diacre. Or, je veux et « dois l'être. Alors je suis resté au séminaire, « et n'ai point quitté les exercices de la « retraite. Samedi dernier, après l'ordination,
< j'étais absolument à bout de forces. Je n'ai g eu que le temps de me mettre au lit, où de • suite on m'a saigné. Aujourd'hui mercredi, « j'étoufîe moins. L'un des jours de la retraite « où j'étais fort consterné, je vous écrivis « quatre pages... mais en remettant la lettre « à la personne qui devait la porter, j'eus un « remords : car je me plaignais dans cette « lettre. Je la saisis donc, et je la déchirai.
« Enfin je suis diacre ! Vous verrez que j'ar- « riverai ainsi, à force de bonne volonté, peu « à peu, jusqu'au sacerdoce. Introibo ad aU a tare Dei. J'espère y porter un cœur bien « enivré de l'amour de Dieu et des hommes! »
Oui, il y arriva. Et en ce jour, le plus grand de sa vie, il demanda trois choses :
D'être un prêtre humble;
De ne jamais commettre de péché mortel;
De donner son sang pour Jésus-Christ.
Voilà la transformation du courage. Ses trois grandes luttes contre la mort l'avaient aguerri. Or, si nous voulons connaître le fruit de son expérience surce point, le but auquel son courage transformé s'appliqua, lisons ensemble ces nobles pages intitulées : le Retourà la vie.
Pour faire connaître ce qu'il fut, j'ose citer ce qu'il a écrit; c'est parce que je sais qu'il n'a jamais rien dit, ni rien écrit sans l'avoir expérimenté, voulu, senti. Parmi les hommes qui ont la foi dans l'âme, il y a de tels écrivains, vrais jusque dans le détail de leur style! Voyez donc l'état de cette àme, dans les paroles suivantes, que je trouve dans le livre dont il dit lui-même : « Ce dont il parle a été « souffert avant d'être écrit. »
Le Retour à la vie,
« Mon fils, ce n'est pas pour toi que tu viens « de recevoir le don renouvelé de la vie.
« Cette vie qui t'est rendue, tu la dois aux « hommes pour ela gloire.
« Que si, étonné de la grandeur de cette « parole, tu t'efforces de la restreindre en « me demandant à quels hommes tu dois ta « vie, je réponds, mon tils, que tu la dois à « tous les hommes.
« Tin chrétien est un homme universel qui « a des droits certains et exceptionnels à « s'occuper des affaires du monde.
Si) HENRI PERIIEYVE
« Un chrétien est un homme qui toute sa « vie prononce cette prière : « Père, que votre « règne arrive 1 que votre volonté soit faite « sur la terre comme dans le ciel! »
« Qu'est-ce à dire, mon fils, si ce n'est que « le chrétien surveille incessamment toute la o terre, et prie pour elle?
« L'apôtre l'avait compris quand il disait « aux chrétiens de son temps : « Frères, il nous « faut d'abord prier pour tous les hommes. » « Et quand, prenant un cœur universel, capa- « ble d'embrasser et d'enfermer le monde, « il protestait que personne ne souffrait ni « scandale, ni faiblesse, ni persécution, qu'il « ne les souffrit lui-même, ajoutant que son c àme se consumait chaque jour dans la solli- « citude de toutes les âmes sur toute la terre.
« Il l'avait compris encore, cet autre de mes « docteurs, qui, parlant du prêtre, n'a pas « craint d'écrire : qu'il est préposé à la garde < du monde entier, et qui, montrant dans le « prêtre le chargé d'affaires de tous les hom- « mes, et non seulement de tous les vivants, « mais de tous les morts, a osé dire : « L'uni- « vers est confié à ses mains. *
<t Or, ceci, mon (ils, est vrai de tout chrétien.
« La mort, dont tu as senti les approches, « est souvent le langage dont je me sers pi u a faire entendre à mes fils cette grandeur de « leur vocation.
ce La mort, même seulement pressentie, « brise les liens étroits, étend le cercle des « pensées, des aspirations, de l'amour. Ella « rapproche les temps, elle efface les distan- « ces, elle rapetisse beaucoup la terre, elle ré- « tablit la relation fondamentale de tous les « hommes entre eux; elle montre tout à coup, « dans une très vive lumière, l'extrême sim- « plicité des choses : les détails disparaissent, « tout ce qui mourra pâlit; il ne reste de pré- « sent à l'âme que le salut du monde et «. Dieu.
« Tel est, mon fils, l'enseignement sacré de « la mort. Heureuses les âmes qui, l'ayant « reçu, et revenant à la vie, n'en conservent « pas en vain le souvenir ! »
Encore une fois, voilà ce que j'appelle la transformation du courage. C'est la mort vue en face, et comprise. C'est la vie dévouée tout entière, par un courage non moins grand que
celui du soldat, mais plus efficacement appliqué au bien des hommes.
Mais il ne s'agit pas seulement pour le ministre de l'Évangile, de la transformation et de la transfiguration du courage. Il est une autre tâche plus difficile encore. Il faut la transformation de l'amour.
Ah! direz- vous, voilà le grand écueil du sacrifice sacerdotal. Est-il permis de sacrifier l'amour qui est la vie de l'âme? Doit-on laisser le cœur de Thomme sans affection?
Je réponds que les hommes en aucun temps, et tout particulièrement aujourd'hui, n'aiment assez ni leur âme, ni Dieu, ni aucune beauté invisible, ni leurs frères dont ils voient la face, ni même la visible beauté de la compagne que Dieu leur donne.
Il s'agit donc d'augmenter l'amour et non de le détruire, et nous disons qu'on l'augmente par le sacrifice.
Voyez d'abord, je vous le demande, ce que
VOCATION Hg
devient la vie de l'amour dans les cœurs qui ne sacri lient pas. Ouvrez les yeux, et sachez lire au moins les traits les plus saillants des mœurs du genre humain.
Est-ce que, par exemple, toute la déplorable famille de l'absurde prophète qui mène à la foi par le fer, et au ciel par la volupté, ne suffit pas à vous instruire? Où est l'amour dans ce harem? Où les conduit cette pluralité? Vous le savez. C'est au dégoût et au renversement de la nature. C'est donc la stupide ignorance du sacrifice qui tue l'amour de l'homme pour sa compagne.
Et pensez-vous que l'homme déchu, qui n'est plus même capable d'aimer la beauté matérielle qu'il voit, aimera la beauté invisible de la justice et de la vérité? Aimera-t-il l'honneur, la patrie et le progrès du monde? Cet homme ne connaît rien de tout cela, ni chez Mahomet, ni chez nous. Tout amour est donc aboli pour ceux qui ne sacrifient pas.
Mais, au contraire, tout amour a été rétabli sur la terre par l'Evangile, et n'y peut être aujourd'hui relevé que par la croix et le sacrifice de la croix.
Le sacrement évnngélique de l'amour, toujours nécessairement accompagné de sacrifice, relève l'amour dans la famille.
Le sacrifice sacerdotal, parce qu'il est entier, relève tous les amours visibles et invisibles. Il apprend à aimer immensément, et jusqu'à la mort s'il le faut, et son frère et sa sœur qu'on voit, et toutes les beautés invisibles qui composent la splendeur de Dieu.
Je parle ici avec le cœur, l'esprit et l'àme de notre bien-aimé Henri Perreyve. Il a voulu et pratiqué ces choses. Gomme il a transformé, dans son àme et sa vie, le grand courage que la nature lui avait donné, il a su transformer aussi l'immense,force d'amour dont son cœur était plein.
Je connais l'histoire de son cœur et le prodige de ses sacrifices.
Mais je connais aussi le cœur nouveau que Dieu lui a donné. J'y ai lu ce que veut dire ce mot : Transfiguration de V amour. Et ce mot, je le trouve dans son premier écrit. Il faut lire le touchant et gracieux exemple qu'il en donne, cette ravissante biographie de Rosa Ferrucci, qu'on pourrait appeler le livre des fiancés I A
la fin du récit et des lettres, il décrit ainsi ce qu'il nomme : la transfiguration de Vamoiv par le christianisme. « C'est lagloire du ch: tianisme, dit-il, d'avoir rendu possible c< sainteté de l'amour que la philosophie anti poursuivait dans ses rêves, mais dont elle n'avait jamais ni contemplé ni donné l'exemp'. C'est la gloire du christianisme d'avoir si bien instruit, si bien dirigé le cœur de l'homme, qu'il en a fait ce cœur à la fois si virginal et s: fort, capable d'aimer, plus et mieux que jamais, tout ce qu'il faut aimer sur la terre, et capable de l'aimer toujours moins que Dieu! C'est la gloire du christianisme d'avoir fait qu'une enfant, non pas un philosophe, non pas un poète, mais une simple et pieuse enfant réalise, sans le savoir, dans son cœur, tout ce que la sagesse des hommes avait conçu de plus sublime : le passage incessant de V amour, à partir des ombres de la beauté, vers V infinie beauté. C'est la gloire du christianisme d'avoir en toutes choses ouvert à l'homme an chemin vers Dieu, de lui avoir enseigné à se faire de toutes ses affections comme autant de degrés pour arriver à l'amour absolu :
Ascensiones in corde suo disposuit (Pa lxxxiii). C'est enfin la gloire du christianisme d'avoir fait ce prodige, qu'une sainteté si extraordinaire, une perfection si au-dessus de l'homme, ne détruisent ni ne gênent en rien les pures affections de la terre, en telle sorte que les saints ne vont pas à aimer Dieu seul, à force de n'aimer personne, mais à aimer tout le monde plus qu'eux-mêmes, à force d'aimer Dieu plus que tout!
« Si l'on veut après cela, méditer sur la nature intime et sur l'histoire de notre cœur abandonné à lui-même, on sera contraint d'avouer qu'il y a là une véritable transfiguration. »
Il parle ainsi dans son premier écrit, et voici que son dernier discours public, prononcé dans l'église de la Sorbonne, ce discours sur a la Fête de l'amour » comme il s'exprime lui-même, nous donne encore l'idée sainte et vraie de l'amour. J'en veux faire une longue citation :
« Il y a deux grandes lois de l'amour, auxquelles Dieu même a voulu se soumettre, et ces deux lois, je les nommerai : la loi de la marche et la loi du terme.
« C'est laloipremièrederamourqu'iinepeut vivre qu'à la condition de grandir. Il faut qu'il croisse, qu'il monte, qu'il se fortilie par joies ou par souffrances, qu'il s'approfondisse par son bonheur, ou plus sûrement encore, ici-bas, par ses épreuves et ses sacrifices : en un mot» il faut qu'il marche, et qu'il avance toujours.
« Voilà, vous le voyez du premier regard, pourquoi l'amour est rare sur la terre. Quel être créé sera digne de devenir le but d'une telle marche? Quel bien mortel méritera cette affection toujours croissante? Dieu seul peut satisfaire de si vastes désirs sans les rassasier ni les éteindre. Voilà pourquoi le christianisme a fait une si grande chose en mettant Dieu entre les âmes qui s'aiment. Le christianisme connaît le cœur de l'homme; il sait que, dans tout profond sentiment d'amour, il y a une secrète recherche de l'infini; et que si cette recherche est l'écueil où viennent sombrer les passions profanes, elle est au contraire le soutien et le salut des saintes affections, parce que, seule, elle peut soutenir la marche de
l'amour, et le sauver en lui permettant de grandir. Oui,ô Dieu! en vous mettant vous-
même dans les coeurs de vos chrétiens, vous leur assurez ce que le monde, sans vous, ne leur donnera jamais : la perpétuité de l'amour. Vous leur apprenez à chercher en eux plus qu'eux-mêmes ; vous donnez à leur ardeur croissante un aliment inépuisable; vous les défendez des vulgaires écueils où vient se perdre l'amour profane qui, au lendemain de ses premières joies, expire en se disant éternel.
« J'ai appelé la seconde loi de l'amour la loi du terme. C'est à savoir qu'à un moment de la marche, ayant épuisé tous ses dons, l'amour ne trouve plus qu'une seule chose à faire, qui est de se donner soi-même... Et je trouve cette seconde loi gravée par Dieu dans l'Evangile quand il est dit à la louange du Fils de Dieu « qu'il aima les siens jusqu'au terme, in « finem dilexlt eos... » Et c'est alors qu'après nous avoir tout donné, nous avoir nommés ses amis, et nous avoir tout dit, il donne à ceux qu'il aime la présence réelie de son corpsr «n partage de tout ce qu'il est.
« Voilà le terme et l'abîme de l'amour.
« Il nous a aimés jusqu'à cet abîme, in finem dilexlt.
« O Dieu, donnez-nous l'amour grandissant qui, à mesure que notre vie s'avance, rende nos jours plus dignes d'être bénis de vous, et notre cœur plus semblable au vôtre !
« O Dieu, donnez-nous l'amour jusqu'au terme, l'amour jusqu'au don de soi-même.
« Heureuses, trois fois heureuses les âmes virginales que, dès le matin de leur jeunesse, Dieu prend pour son service, et qui, dans la marche grandissantedeleur cœur, rencontrent de bonne heure le terme béni de l'absolu don de soi-même! Glorieux est le sort des épouses du ciel qui donnent à Dieu, dès la première heure, tous ces trésors du profond amour qu'elles refuseront de donner aux hommes ! Et vous, mes jeunes frères et amis, si, au milieu du chemin de votre ardente jeunesse, et au sein même de votre fière liberté, Jésus- Christ vous dit le mot éternel qui fait les apôtres : « Viens, et suis-moi, » comprenez que rhonneur qui vous est fait est grand ; courbez la tête sous le poids d'une gloire trop sainte, et acceptez en tremblant, mais en aimant, cette couronne du sacerdoce, qui a ses épines comme celles du Christ, mais qui n'ensan-
§6 HENRI TERREWE
glante le front de l'homme que pour l'amour des hommes et pour la gloire de Dieu.
« Messieurs, il y a deux races d'hommes sur la terre. Il y a la race des hommes qui font du mal aux âmes, et il y a la race de ceux qui leur font du bien.
a L'une porte aux âmes, avec audace et impudeur, le scandale, le mensonge, la souillure, la violence, la trahison, le déshonneur, les larmes brûlantes, le désespoir.
« L'autre porte aux âmes le respect, l'amour, la lumière, la joie des choses pures, les affections immortelles, l'honneur, le courage pour ce monde et l'espérance pour l'autre.
« Ah î messieurs, mourir avec la joie sacrée de savoir qu'on n'a jamais fait le moindre mal à une seule âme! Mourir avec la confiance de n'avoir jamais scandalisé un seul de ces petits ! Mourir avec la certitude bienheureuse de n'avoir jamais profité d'une infirmité, abusé d'une pauvreté, trompé une ignorance ; avec l'honneur de n'avoir jamais rencontré devant soi la faiblesse sacrée de la fille de Dieu que pour la respecter, la protéger et la défendre ; mourir enfin en se disant qu'on n'a
jamais étendu d'un pouce l'empire du mal sur La terre, mais qu'on a étendu au contraire, les limites sacrées de l'empire du bien; qu'on a dépensé son esprit, ses années, sa fortune et ses forces, à soutenir le règne de la vérité et de la justice : quelle joie, messieurs, quelle consolation, quelle ferme assurance au milieu des ombres du dernier moment, quel honneur devant les hommes, quelle protection devant Dieu! »
Et il est mort ainsi, peu de mois après ces paroles, qui furent son testament public. Il est mort avec cette joie sacrée.
Qu'on nous permette de parler encore et de dire, d'après tout ceci, ce qu'est enfin la transformation et la transfiguration de l'amour. Cette transfiguration est un sacrifice de l'amour, qui augmente V amour sur la terre . D e même que le contraire du sacrifice, ou dans un homme, ou dans un siècle, ou dans une civilisation, anéantit absolument l'amour, — et c'est un fait d'histoire universelle que voient nos yeux; — de même le sacrifice, absolument indispensable, non seulement au prêtre, mais, sous une forme équivalente, à tout chrétien et à tout
homme, le sacrifice fait passer l'âme, dans l'ordre de l'amour, de la mort à la vie. Il ne donne point, en compensation de l'amour personnel et concret, le vague amour abstrait, philosophique et platonique, du genre humain. Selon nous, ce ne serait rien. Il donne l'amour réel et personnel, l'amour substantiel et parfait, qui est la vie, qui est le bonheur, qui est la force fondamentale du monde. On passe absolument et réellement de la mort à la vie, et des ténèbres à la lumière. On entre dans les entrailles du christianisme. On comprend que le Christ et ses premiers apôtres n'ontpas dit de vains mots, mais révélaient un monde nouveau, quand ils ont parlé de l'amour. On sait ce que veut dire Jésus quand il s'écrie : « Je donne ma vie pour ceux que « j'aime. » Et l'on entend le sens de ces mots de saint Jean : « Nous savons que nous « sommes passés de la mort à la vie, parce « que nous aimons nos frères. Qui n'aime « pas demeure dans la mort. »
L'âme alors, unie avec les âmes et avec Dieu, se trouve et se sent établie dans un état qui, par lui-même, est le bonheur. C'est
le bonheur, parce qu'on aime, non pas en apparence, mais en réalité, non pas les vêtements ou les figures, mais les personnes. On touche les esprits et les âmes, les personnes réelles et vivantes : on touche Dieu même, et il suffit. Rien ne donne le bonheur sans cela, et rien ne l'ôte avec cela. Celui qui est en cet état, ou qui seulement se souvient d'y avoir été quelquefois, celui-là sait la vie; il aime et adore Dieu; il aime les hommes en esprit et en vérité; il regarde avec un ardent amour toute la terre. Il bénit tous ses frères par chaque battement de son cœur; il aime avec une divine force ceux qu'il voit près de lui ; il admire avec enthousiasme les plus beaux et les plus lumineux; il enveloppe d'une immense compassion les plus souffrants et les plus sombres; et il lui est tout à fait impossible de concevoir comment on peut employer sa vie à autre chose qu'à sauver des ténèbres et conduire à la vie, au bonheur, à l'amour et à la beauté, tous ces êtres humains si chétifs et si tristes, mais capables pourtant de devenir si beaux, si lumineux, si heureux et si grands. Eh bien! c'est là l'œuvre sacerdotale 1
Oo ive
100 HENRI PERRFYVIS
Voilà l'esprit de la sainte et sublime vocation!
— M'aimez-vous? dit le Prêtre éternel, m'aimez-vous? — Oui, Seigneur. — Eh bien!
mon fils, devenez pasteur d'hommes, devenez pêcheur d'hommes pour les mener tous à la gloire, à l'amour, au bonheur éternel.
Voilà l'appel des ouvriers de Dieu. Il est grand temps que leur nombre s'accroisse, non seulement pour relever le monde qui baisse, mais pour y entreprendre, avec une audace toute divine, l'œuvre des grands progrès que demande etannoncel'Évangile, et que sa vertu sait produire, quand on ose se livrer à la foi, et travailler dans l'espérance et dans l'amour.
Eh bienl de ce point de vue je comprends enfin ces étonnants désirs du sacerdoce qu'exprime Henri Perreyve lorsque luttant depuis des années, contre la maladie, il crut voir que par la volonté de Dieu, la mort peut-être va l'arrêter avant qu'il soit arrivé à la divine grandeur sacerdotale. Gomme la fiancée qui en face de la mort, renonce au fiancé pour cette vie, et adore la volonté de Dieu, il écrit ces lignes à l'ami qui va monter à l'autel avant lui :
VOCATION IOl
•c Décembre i85?, Ilyèrea.
€ Ecoute, mon Charles, ce matin même, à ce travers les brûlants désirs du sacerdoce, que « je ressens depuis ces temps derniers, unsen- « timent plus fort encore que ces désirs s'est « fait jour dans mon âme. J'ai senti que je sao enflerais même cette joie des joies et cette « raison unique de toute ma vie, à la volonté « de mon maître Jésus, et j'acceptais de m once rir avant d'être monté à l'autel, bien que la « mort en ce moment fût unsacrifice de mille a pies, une douleur de mille morts/ »
Oui, l'œuvre sacerdotale, l'étonnante mission d'aider Dieu, cette fonction divine qui, en ce moment même, doit arrêter la décadence du monde, et lui faire accomplir le splendide progrès que Dieu veut et que nous savons : oui, cette fonction divine mérite ces brûlants désirs, et je comprends que ce grand et vigoureux cœur, ce lumineux esprit ait appelé sa. criûce de mille vies, et douleur de mille morts, îa privation du sacerdoce.