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Sa mort! Grâce à Dieu, il mourut comme il avait vécu, avec la même décision courageuse et le même élan vers le but, je v dire vers la plus haute beauté.
Quoique lancé dans les plus entraînants travaux et les plus nobles succès de la vie» quoique précipité jusqu'à l'excès dans un mouvement dont il n'était plus maître, il sarrèta et se retourna tout à coup, et s'o-
a-fa HENRI PERRETVE
rienta vers la mort, avec simplicité, résolution, sérénité.
Peu de mois avant la fin, il écrivit : « J'ai i vraiment abusé de mes forces l'année der- « nière. Je suis vraiment très fatigué. Les mé- « decins me disent de gros mots qui m'effraye- « raient si je tenais à la vie. Il se trouve que « je n'y tiens pas, ce qui est très réel, et que « je prends vite mon parti du point extrême. « Malheureusement, pour être mort, il faut « mourir. Or, c'est toujours une démar- « che grave et redoutable, surtout quand « elle se fait lentement. Je me dis pour me « consoler, que j'ai tout fait vite dans ma « vie, et que le bon Dieu me laissera jusqu'à « la fin un peu d'élan. »
Et en effet, il se décida vite, et il mourut avec élan.
Le jour même de sa mort, sa dernière action fut un cri vers l'éternelle beauté de Dieu : Satiabor cum apparuerit gloria tua : « Je « serai rassasié, Seigneur, quand ta beauté «. apparaîtra! » Et la dernière parole qu'il a prononcée sur cette terre fut celle-ci en réponse à l'acte d'amour de Dieu qu'on prononçait
pour lui : « Oh ! oui, je l'aime de tout mon « cœur. »
Mais prenons garde ! il faut être absolument vrai en toutes choses, et surtout ici. Xe croyons pas que la plus belle mort soit celle que n'accompagne ni hésitation ni terreur. Le disciple n'est pas plus grand que le maître. Le Christ lui-même, le vainqueur de la mort, a voulu nous montrer ses angoisses. Il prie par trois fois, en disant : « Mon Père, s'il est pos- « sible, que ce calice s'éloigne de moi. » Et sur la croix, dans sa terreur, il crie : « Mon «c Père, mon Père, pourquoi m'avez-vous « abandonné? »
Les âmes les plus vivantes, peut-être, sentent le mieux l'horreur de la mort. Nul ne l'a sentie comme le Christ. Les fortes âmes qui lui sont unies la sentent avec lui et comme lui, et puis marchant sur elle, appuyées sur la croix, elles s'élancent triomphantes de l'autre côté de l'abîme.
Je ne m'étonne donc point de ce qui arriva une heure avant sa mort.
a Vers sept heures, dit le témoin de ses « derniers jours, il fit un soudain effort pour
« se lever à demi srr son lit; son visage était « blême et baigné de sueur, ses lèvres décote lorées; mais son regard ranimé devint étinolant, et se fixa, avec la plus vive expres- « sion de terreur, snr nn ennemi invisible et «c présent ; puis il criapar deux fois : J'ai peur ! a j'ai peur !
Je le répète, le disciple n'est pas plus grand que son maître. Ce cri répond au cri du Seigneur sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi m'avez-vous abandonné? » Mais, de même aussi qu'après avoir dit : « Mon Dieu, a pourquoi m'avez-vous abandonné? » le Christ meurt en disant : « Mon Père, je re- « mets mon esprit entre vos mains ; » de même ici le disciple, qui mourait appuyé sur* son maître, après avoir crié : « J'aipeur! » ajoutait : « Ce n'est pas de Dieu que j'ai peur, » et il avait, répétons-le, la grâce de prononcer pour dernière parole en ce monde, un acte d'amour de Dieu. « Oh! oui, je l'aime de tout mon « cœur, » murmurait-il en imprimant longtemps ses lèvres sur l'image du Maître adoré 1
Mais je ne m'étonne pas non plus de cette autre terreur, qu'on peut nommer la terreur intellectuelle, qui lui revint dans les derniers jours, et dont, quelques mois auparavant, nous nous étions très longuement entretenus.
Il me parlait ce jour-là, m'en citant un étrange exemple de ce que nous appelions entre nous la tentation du tout ou rien.
Voici quel avdt été notre entretien.
Les plus grandes âmes et les plus vigoureux esprits, disions-nous, sont quelquefois placés, parla juste nature des choses, en présence du doute absolu : tout ou rien. Les plus vigoureux, comme Descartes, retrouvent le tout en un instant. Les esprits déprimés et faibles ne sauraient rien retrouver par euxmêmes. Ou Ils n'ont pas l'épreuve, ou bien ils s'en retirent avec un bon sens méritoire en refusant de regarder ; ou entin si, par une très coupable faiblesse, ils laissent attirer vers l'abîme leur regard fasciné, il se peut que la vue de l'ombre absolue les éteigne. Alors, ils
ne croient plus à rien et ne comprennent plus rien : leur raison est déracinée. Que si, avec cela, ils prétendent enseigner, leur dogme doit consister à nier la raison, et ce sont des sophistes proprement dits. Les sophistes sont les vaincus de l'épreuve intellectuelle radicale. Quoi qu'il en soit, le premier effet de la grande épreuve de l'esprit est et doit être, pour toutes les âmes, une terreur intellectuelle, et les plus grands esprits, ce semble, doivent la subir : les plus saintes âmes elles-mêmes y sont quelquefois appelées. Il suffit de citer saint François de Sales, saint Ignace, saint Liguori et saint Vincent de Paul.
— Mais, disait-il, voyez-vous quel peut être l'effet utile de cette tentation qui nie tout?
— Oui certes. C'est une leçon de Dieu pour nous apprendre à tenir par effort personnel, par propre clairvoyance et par choix libre, aux racines de la vérité. Il y a là un beau mystère. C'est que Dieu aime tellement les hommes qu'il veut même leur donner, ce qui semble d'abord impossible, quelque chose de
Vêtre par soi. Dieu nous commence, mais nous oblige à nous achever nous-mêmes en recommençant tout. Pour cela, il se retire, et laisse l'esprit près du néant : « Mon Père, dit « l'esprit effrayé, pourquoi m'avez-vous aban- « donné?... » Pater, ut quid dereliquiUi me? Le Père lui dit alors : « Relève-toi seul ; lève-toi « et maralie, » Surge et ambula.
Il n'y a. dit la tentation du néant, ni Christ, ni avenir, ni Père au ciel, ni Dieu, ni àme, ni but, ni loi, ni vérité, ni devoir. Il n'y a rien. Tout ce qu'on nomme religion et raison, sentiment et conscience, poésie etphilosophie, tout cela est néant.
— Cher Père, comment répondez- vous à la négation absolue?
— Peut-être suffirait-il de dire que si le dilemme du tout ou rien est bon, nous avons tout par cela même, car, par le fait, il y a quelque chose. L'Etre a pour lui le fait, sans parler du droit. Le néant a le fait contre lui, aussi bien que le droit.
— C'est évident, et, quoique subtil, c'est solide.
— Voici, je crois, ce qu'on peut ajouter.
2 '3 HENRI PERREYVB
Quand l'esprit affaissé rêve ainsi, réveillez-le et ordonnez-lui l'attention. Il n'y a rien, dit le mauvais sommeil. Ouvrons les yeux, et regardons.
Qu'est-ce qui est?
11 y a ce monde, et moi-même, et les autres hommes. Il y a la lumière du jour. 11 y a le ciel étoile et l'immensité de la vie. Voilà d'abord qui est absolument certain. Il y a donc, premièrement, quelque chose, et quelque chose de beau. Mais ne voyez-vous pas que ce quelque chose implique tout?
Je le sens parfaitement. Seulement je le sens plus que je ne le raisonne.
— Gela doit être. Mais regardons encore. Regardez le ciel étoile. Je vous l'avoue, le ciel visible est pour moi un point d'appui toujours solide et toujours présent. Je sais, comme si je le voyais, que l'immense espace est peuplé de milliards de mondes comme le nôtre. Oh! comme cette connaissance renouvelle les antiques certitudes ! Figurez-vous ces armées de mondes, ces multitudes célestes, vivant dans la môme attraction et dans la même lumière que nous. Ils ont nécessairement la même
LA MORT 'j.\ i
géométrie, les mêmes axiomes logiques, les mêmes axiomes moraux, et j'ose dire la même religion. Ils aiment comme nous, et ils ont le même cœur : ils invoquent lemêmePère, et ils lui demandent les mêmes biens.
Et d'ailleurs, quand il n'y aurait, dans toute la création, que notre humanité, le raisonnement serait le même. Les milliards et les milliards d'hommes qui se sont succédé et qui se succéderont jusqu'à la fin, y suffisent sans nul doute. Et s'il n'y avait qu'un seul homme, ne serait-ce donc pas assez? Intelligent et libre, ne devrait-il pas arriver à tout ce que demandent l'intelligence et la liberté?
Voici donc ce qui est assuré; c'est que nous sommes une immense assemblée d'esprits libres et intelligents, qui cherchons une même chose, savoir : la vie permanente et croissante dans l'amour éternel. C'est cela qui est l'univers.
Or, que pensez-vous de ceux qui, en présence de ce fait, qui est l'univers même et son mouvement, diraient : Tout cela n'aboutit à rien; tout cherche toujours, mais pour ne rien trouver?
200 HENRI ri;ruŒYYE
— Je pense, comme vous le dites souvent, que ce seraient des esprits mutiles.
— Précisément. Car voici ce que dit. la raison : Qui cherche trouve. Donc nous trouverons. Nous trouverons tout, et le Père, et les frères célestes, et la vie éternelle. Tout est dit, tout est démontré. Le plus vulgaire élan de la raison, à partir de la vue du monde, nous donne tout, dès le premier instant. L'esprit qui ne voit pas cela n'est pas encore doué de raison. Retenez ce que je vous dis : n'est pas doué de raison, celui qui ne sait pas opérer lui-même, ou saisir quand on le lui présente l'argument simple de tous les cœurs et de tous les esprits, celui-là même que la dh ine raison du Chribt a sanctifié, glorifié pour toujours : « Quand votre enfant vous demande du pain, (( dit le Seigneur, nul de vous ne lui donne une « pierre. A plus forte raison votre Père céleste « donnera-t-il les vrais biens à ceux qui les lui « demandent. »
On comprendra la profondeur et la rigueur de ce sublime et populaire raisonnement, quand renaîtra la science logique, éteinte au» jourdhui parmi nous.
Oui, grâce à Dieu, nous avons une religion simple, et le moindre élan de raison, quand il s'agit de l'argument du tout ou rien, soutient tout. Le sol ne croule pas sous la foi.
Tel fut, peu de temps avant sa mort, notre dernier entretien philosophique.
Je comprends par là ce qu'il voulait dire lorsque, dans sa fatigue des derniers jours, il priait en répétant ces mots : « Seigneur, aug- « mentez-nous la foi, » et lorsqu'il ajoutait : c C'est maintenant que je bénis Dieu de m'a- « voir fait une religion simple ! » il voulait dire : « Quand mon esprit s'affaisse et parait « sommeiller un instant dans un doute gé- « néral, le moindre eifort philosophique, l'an- « tique et naturelle méthode de la raison « m'empêche d'y enfoncer, et me ramène à « tout, car elle me rend Dieu, base de tout. Le « moindre point d'appui visible tient à tout, « rétablit tout, et me ranime au cœur la vie « et la piété. »
A plus forte raison, que dut-il se passer dans ©on âme, lorsque, poursuivant sa prière : « Seigneur, arsmentez-nous la foi, » il se fit
lire, par L'ami de sa première enfance, qui s'était fait l'ange gardien de ses derniers jours, ces brûlantes paroles de saint Paul : « J'en ai « la certitude, ni la mort, ni la vie, ni les cho- « ses présentes, ni les choses futures, rien ne « pourra nous séparer du saint amour de « Dieu qui est en Jésus-Christ, notre Sei- « srneur ! »
« Chaque mot nous apportait une nouvelle a et profonde émotion, nous dit l'abbé Bernard « dans son simple et touchant récit. Comme « entre les disciples d'Emmaûs, Jésus-Christ « était entre nous, et notre cœur était brûlant « pendant qu'il nous parlait. Je pouvais à « peine poursuivre le texte sacré, et lui pleu- « rait doucement en silence. Les derniers « mots : Ten ai la certitude, ni la mort, ni « la vie, rien ne pourra nous séparer du saint o amour de Dieu, portèrent à son comble le « trouble de notre cœur. Nous éclatâmes en « sanglots. Alors, me serrant la main, il me « dit : Oh! laisse-moi seul avec Dieu; à de» « main. Je m'éloignai avec respect, lorsqu'il « s'écria : Ou plutôt, apporte-moi la commu- « nion. J'allai en toute hâte chercher la sainte
LA mort a53
« hostie : je la déposai sur ses lèvres; sans « troubler d'un mot ce grand et solennel site lence de nos âmes, je le laissai dans la paix « de l'action de grâce, demandant intérieure- « ment à Dieu de le prendre avec lui cette « nuit même1. »
Mais reprenons ces choses de plus haut, au moment où, quelques semaines auparavant, il commençait à pressentir la mort. Apprenant qu'une ligue de prières s'organisait pour lui, il disait : « Pendant toute la semaine, j'ai pensé « à la mort, et je l'ai acceptée sans amertume « et sans effroi. Oui, pendant tout ce temps, « j'ai entendu en moi le responsum mortls, « Je suis bien reconnaissant des prières que « l'on fait pour moi. Mais je ne demande pas « la vie. Il m'est impossible de prier à cette « intention. »
Mais autre chose est de pressentir la mort par soi-même, autre chose d'en être averti par
1 Derniers jours de Henri Perreyve, par M. l'abbé Bernard, aumônier du lycée Saint-Louis.
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ceux qui nous entourent. Après le premier mot du solennel avertissement, il demande le saint Viatique. Quoique brisé par la souffrance, il se lève, il s'habille, avec soin et respect, de sa soutane seule, comme quand, se disposant à dire la messe, le prêtre s'approche de la table où sont les vêtements sacerdotaux. Il se rend dans la chambre où un autel est préparé. J'arrivais en ce moment même, et apprenais presque en même temps que lui l'imminence du danger. C'est la dernière fois que je l'ai vu debout. Il savait depuis une heure que sa vie était condamnée. Je le vois encore, énergique et gracieux comme toujours, et me souriant comme d'ordinaire : « Je suis bien en « paix, mon bon Père, me dit-il, bien en « paix. »
Je conserverai, grâce à Dieu, toute ma vie, cette image : cette soutane, portée avec une joie fière, toute cette noble tenue, cette figure absolument blanche, ces yeux agrandis et tout noirs, et son grand et tendre regard, et ces derniers mots : « bien en paix! »
Mon enfant bien-aimé, nous nous reverrons, je l'espère, dans cette paix qui ne passera pas f
Oh! comme, depuis ce temps, il se tint en effet tout orienté vers la mort, dans îa paix et le recueillement! Je le blâmais tout à l'heure d'avoir laissé disperser sa vie dans un mouvement excessif et une multiplicité dévorante. Dès ce moment, au lieu de se retenir à tant d'êtres qui l'aiment de tout leur cœur, il ne cherche que le silence; il passe des heures entières seul dans sa chambre, et il demande à rester seul. Le P. Lacordaire, lui aussi, dans les derniers temps de sa vie, ne permettait que dilïicilem3nt l\iccès de sa cellule, pour être plus sculavecDieu. Le disciplesentit aussi ce goût divin. Il méditait l'autre face de la mort, cette face lumineuse immortelle, qui succède aux ténèbres et à la douleur. « Je vois « maintenant, disait-il au P. Charles Perraud, « combien il m'est utile de m'ètre accoutumé « de penser souvent à la mort, comme à une « chose douce et désirable. Qu'il fait bon « d'être chrétien! Je ne l'avais jamais senti à « ce point. Tu pourras prêcher cela toute ta « vie. »
Et puis, entrant de plus en plus dans la volonté de Dieu, il en vint à ce point suprême et
profondément désirable, qui est le plus grand acte dont soit capable la volonté de l'homme, celui de dire en esprit et en vérité, comme Jésus-Christ au jardin des Olives : « Que votre « volonté soit faite, ô mon Père, et non « pas la mienne. » En venir à aimer, en effet, celte volonté de Dieu, non pas en paroles, non pas même en pensées qui se trompent, mais en pleine vérité; sentir Dieu de l'autre côté de la mort, et préférer la mort, et demander avec instance le moment et l'élan qui franchit le passage : il eut cette grâce d'une manière magnifique.
Je ciierai ses propres paroles.
Tous ceux qui l'ont connu savent que jamais parole banale ne sortit de sa bouche. Tout ce qu'il disait était vrai, vu et senti.
Mais pour comprendre ces paroles en faveur de la mort, il faut nous rappeler ce qu'il savait, croyait, sentait. C'est que tout homme qui vit actuellement peut et doit dire : « Oui, « nous sommes dans la vie, et nous y reste- « rons. 7> Nous tenons, dès ce moment même le commencement de la vie sans fin. La mort, comme la naissance, est le signa] d'un rapide
et nouveau développement. C'est une indispensable transformation, comme celle de tant d'organismes vivants qui se métamorphosent si merveilleusement sous nos yeux. Nous portons dans notre àme un trésor implicite de forces, qui fermentent ici-bas, mais qmi doivent se développer ailleurs. C'est ce trésor cache que la mort va ouvrir. On voit souvent des âmes, à l'approche de la mort, qui pressentent ces merveilles; et en toute vérité, sans illusbn, elles préfèrent la mort à la vie. Et cela, sans raisonnement théologique ou philosophique, mais paruneimpression réelle. C'est un lait d'expérience : il y a de telles morts ». C'était donc un sentiment vrai qu'exprimait notre cher mourant à son ami, lorsque, une heire après avoir appris de lui que sa vie était condamnée, il lui disait : « Tu ne saurais « croire dans quelle joie intérieure je suis, « cepuis que tu m'as dit que j'allais mourir. »
1 :'e ne puis assez remercier l'homme de bien et le vrai savant qui, ayant en quelque sorte, plusieurs lois traverse la mort, a bien voulu me décrire en détaUcomment, à la vue de la mort, il l'avait préférée à. iavie; comment, de retour à la vie, il avait regretté ce rtveil, et tout cela sans aucun motif raisonné, mais seulement par impression passive.
2gg HENRI PEWIEYVE
Et parce que la mort différait : « Je n'ai jamais « éprouvé de plus grande contrariété qne de « voir, tous ces jours-ci, que je ne pouva.s
« mourir. »
C'est encore en toute vérité, qu ayant cru un instant revenir à la vie, il disait : « Je le « regrette. Je m'étais habitué à la pensée de « la mort, je vivais avec elle, et elle me rendaU « heureux: maintenant c'est un sacnûce plus « dur à faire; il va falloir accepter une tris e «et misérable vie; quel être ehétlf 'et «otite « je vaisètrependantlongtemps! Ahlj «ma.s «Lux la mort... Que la volonté de D.eu
« soit faite, dans la vie comme dan* la
« mort. » ,
Et lorsqu'enûn on lui avoua, sur sa demande instante et absolue, que la mort arnvait ■ « Ah ! je comprends, merci ! Alors ce sera «pour aujourd'hui? Eh bien! il faut me, réparer pour la grande lutte. Il tant me c,er- «cher le saint Viatique!» Et il reçut la «mmunion avec une grande ferveur et un grande paix. Il faut lire le reste de ces dewli dans le touchant récit de M. l'abbe 3ec nard.
LA MORT 25g
Il mourut le jour même : dix jours avant sa mort, il écrivait les ligues suivantes :
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Es prit.
Je meurs dans lajoi de V Eglise catholique, au service de laquelle, depuis Vâge de douze ans, fai eu le bonheur de consacrer ma vie.
Je bénis tendrement mes parents et mes amis.
Je conjure tous ceux qui garderont quelque souvenir de moi, de pHer longtemps pour le salut de mon âme, afin que Dieu, détournant ses regards de mes péchés, daigne me recevoir dans le lien du repos et du bonheur éternels.
J espère cette grâce par les mérites de Notre- Seigneur Jésus- Christ. Amen.
Je bénis encore une fois tous ceux qui me sont chers, mes parents, mes bienfaiteurs, me maîtres, mes pères et mes frères dans le sacerdoce, mes fils spirituels, tant de eh jeunes gens qui nïont aimé, toutes les a auxquelles/ ai été uni sur la terre par le lien
d'une même foi et tf un même amour en Jésus- Christ.
PAX YOBIS
Et maintenant, sursum corda! Grâce à Dieu, il est mort dans la charité; il est mort dans l'amour. Après avoir dit, dans ses paroles dernières,^ bénis tendrement mes parents et mes amis, et avoir clos son testament, il y revient, et il ajoute comme un codicille, pour répéter cette bénédiction : Je bénis encore une fuis tous ceux qui me sont chers... toutes les âmes auxquelles j ai été uni sur la terre. Et il ajoute : uni par le lien d'une même foi et d'un même amour en Jésus-Christ. Il distingue ici nettement ces unions sacrées de ces perpétuelles approches des âmes légères, qui ne voulaient que s'ébattre un instant à la lumière de sa parole et de son regard. Mais au fond, je le sais, il bénit toutes ces âmes immortelles, et il demande pour elles la profondeur et ie solide amour de Dieu! Il ne
LA MORT 26l
pense pas à dire non plus : Je pardonne à mes ennemis. D'abord, parce qu'un prêtre, eût-il des ennemis, n'a vraiment pas besoin d'annoncer qu'il remplit ce simple devoir. Puis il ne savait pas avoir à pardonner. Où sont ceux, en effet, qui ne l'aient pas aimé, auxquels il a déplu, qui aient été ses ennemis? Je ne puis croire qu'il en existe. Ce serait si étrange ! et combien ce serait fâcheux pour les coupables d'une telle erreur! N'en accusons personne.
Je sais un personnage qui, un jour, pour une dissidence d'opinion, lui fut bien dur et injuste en public. Mais que ne puis-je raconter ici la très noble, très chrétienne, pleine et parfaite réparation que cet homme de cœur et de foi vint ensuite lui offrir? Aussi je prends ensemble et l'heureuse faute et la splendide réparation comme preuve qu'on était obligé de l'aimer. Et j'en conclus encore que, s'il y a peu d'amour sur la terre, c'est moins parce que les cœurs refusent d'aimer, que parce que la plupart des humains refusent de mériter l'amour. Les cœurs, en général, font leur devoir en présence de ce qui est
26q HENRI PERREYVE
beau et bon, de ce qui a droit à l'amour. Lui qui, ce semble, avait ce droit, qui offrait l'expression d'une si splendide beauté morale, en houte sa vie, l'expérience.
Dès sa jeunesse, il se félicite de rencontrer partout la bienveillance et la bonté. Et sa vie tout entière se passa comme ce court et gracieux voyage qu'il fit seul, à vingt ans, de l'autre côté des Pyrénées, et qu'il raconte dans une lettre datée d'Espagne et de ces mêmes jours. Après avoir énnméré les incroyables rencontres de bienveillance subite et d'hospitalité inattendue qu'il y fit à chaque pas, il ajoute : « N'est-ce donc pas un rêve et
m conte des Mille et une Nuits ?En vérité, près l'avoir éprouvé et en avoir vécu, j'en « doute moi-même. Non, j'aurais eu tous mes « parents et mes amis échelonnés sur cette « route d'Espagne, que je n'aurais pas été plus « affectueusement, plus généreusement ac- « cueilli à chaque pas. Le bon Dieu a voulu « me donner, sans doute, une grande leçon
l'amour des hommes. J'espère que je ne « l'oublierai pas. »
Ainsi s'est passée toute sa vie. L'amitié, la
bonté, l'affection, l'estime profonde, presque enthousiaste, le noble et saint amour venaient à sa rencontre, l'accueillaient à tous les détours de sa route. D'abord ce doux et pieux enfant, Eugène. Bernard, qui, à douze ans, fut, sur les bancs du catéchisme, son ami et son confident, et qui se retrouve jour et nuit à son lit de mort, prêtre et ami, et confesseur, et sœur de charité... Et puis, ce généreux Charles Perraud, — « mon Charles! » — cet être si parfaitement de même sang, son égal en noblesse, en courage, en intelligence, en bonté, qui fut, pendant toute sa courte carrière, son frère d'armes et son plus proche compagnon de marche ! Et cette rencontre de M. Biot, qui, passant devant lui sans le connaître, le regarde et l'aime, l'exhorte et 1$ bénit. Et puis voici Frédéric Ozanam qui forme son adolescence. Puis Lacordaire qui inspire sa jeunesse, et qui lui lègue ces mots: « Vous serez éternellement sur mon sein, « comme un fils et comme un ami. » Il tombe alors au milieu de ces jeunes et vigoureux cœurs de l'Oratoire des premiers jours, et trouve, dans ce chaud milieu, le printemps
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de sa vocation. Violemment arraché de cet asile par le mal physique, partout où le conduisent les médecins, on se dispute la joie de le soigner. Il apprend ce que peut être l'hospitalité dans cette affectueuse famille où il rencontre Ampère, qui aussitôt aime de tout son cœur ce jeune prêtre, et en reçoit dans ce commerce d'affection, à peu près tout ce que ce prêtre veut donner.
Mentionnerai-je un philosophe qui, certes, sait se défendre, mais qui est ému, et qui dit : « J'ai vu un ange. »
Que dire de l'accueil que lui font ses supérieurs dans le sacerdoce; des étranges privilèges que, malgré sa jeunesse, on lui offre partout, et qu'il refuse très fermement pour reporter ces faveurs trop grandes sur d'autres, qui me l'ont raconté? Que dire de l'affection il trouve, malgré la dureté de3 temps, dans le noble, pieux et aimable groupe des catéchistes de Saint-Thomas-d'Àquin? Que dire de l'accueil qu'il reçoit, ou plutôt de l'amour qu'il obtient au lycée Saint-Louis, puis à Sainte- Barbe, de la part des élèves de tous les âges, et de la part de tous les maîtres, — tant de
chers jeunes gens qui m'ont ainiél — Appelé à la Sorbonne, — sans parler ici de tous nos dignes et bons collègues, — il y rencontre dans notre cher et vénéré Doyen, non pas seulement la gracieuse bonté, mais l'affection cordiale, le souci paternel qui l'observe et le suit pas à pas. qui lui ôte les obstacles et prévient sa fatigue; et qui, enûn, le voyant dans la tombe, s'attache à sa mémoire, me prie avec instance d'en parler et surtout d'en écrire, et crée peur lui cette innovation de l'éloge public en Sorbonne.
Comme Tannée, qui rencontre ies dons de Dieu en leur saison, sa vie aussi, au temps opportun, rencontrait les nobles et chères âmes qui lui furent unies sur la terre. On ne saura jamais, et il n'est pas nécessaire qu'on le sache, ce qu'a été, ce qu'est encore pour lui le cœur énergique et profond du noble comte de Montalernbert. Lui, en retour,' au temps de l'épreuve, a versé dans ce cœur sa puissance de consolation, et peut-être a contribué, comme auxiliaire d'une âme plus proche, à tourner ces douleurs en pitié plus émue. Et quelle solide, sereine, cordiale et
intelligente amitié ne lui a pas offerte ce vigoureux ouvrier du bien, Augustin Gochin, dont il me disait, répondant mot pour mot à ma propre pensée : « On est bien loin de g le connaître encore ! On saura un jour ce « qu'il est. »
Sur tous ces nobles cœurs, et sur toutes ces chères âmes, et sur toutes celles que je connais et dont je ne puis pas parler, et sur toutes celles que je ne connais pas, et sur plusieurs qui sont humbles et inconnues dans les derniers rangs de la foule, sur toutes ces âmes puissent tomber en rosée féconde et céleste les bénédictions répétées dans le testament de son cœur!
Et maintenant encore sursum corda! Appliquons-lui ce qu'il disait lui-même sur la tombe de son ami, Herman de Jouffroy : « Quand on « meurt, après une telle vie, dans la grâce qui « fait les saints, et les lèvres collées sur la « croix du Sauveur, on passe, des demeures
LA Mor.T a6;
« terrestres, dans le cœur môme de Dieu. » Gomment le plaindre? comment nous plaindre? Il voit, et il sait maintenant. Cette intelligence ardente, cette volonté courageuse, ce cœur généreux et profond sont couronnés et rassasiés. Et cependant, vous qui l'avez aimé, vous ne vous consolez pas. Vous vous demandez si tout est fini entre lui et vous. Vous trouvez cruelle, malgré tout, cette déception qui conduit un homme jusqu'à l'entrée de sa carrière, et qui, lorsqu'il commence à y marcher, plein de force, d'ardeur et de ressources magnifiques, lui ravit tout à coup le fruit de ses préparations, de ses attentes et de ses combats.
« Mais, ô amis, êtes-vous certains que tel soit le sens de la mort ? Ètes-vous certains que ces frères de la vie heureuse voient leurs travaux violemment interrompus, et qu'ils ne puissent plus rien pour les grandes causes qu'ils ont aimées? N'est-il pas vrai, au contraire, que, vivant et se mouvant en Dieu, qui est le lieu éternel des âmes, ils peuvent agir invisiblement sur la terre et y développer, par leurs inspirations supérieures, des ver-
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tus et des progrès admirables ? Ne serai l-il pas vrai, enfin, qu'ici-bas même, comme on l'a dit, « les morts sont plus vivants que nous? »
Oui, «t. c'est cela même qu'il croyait et qu'il espérait.
Vers ses derniers jours, il ût appeler le P. Ad. Perraud, de l'Oratoire, cet ami auquel il avait écrit autrefois : « Courage donc, bien- « heureux ami, vous portez toutes nos voca- « lions dans la vôtre. » il lui dit : « Cher ami, « j'ai voulu te voir pour te faire mes adieux, « Nous ne cesserons point, n* est-ce pas, de « travailler ensemble à la cause de Dieu et « de son Eglise? Adieu ! Je me sens dans une « paix profonde ! donne-moi ta bénédic- « tion! »
Oui, voilà ce qu'on devrait s'habituer à croire : c'est que les morts sont avec nous. Mais non. Qui pense aux morts? Qui sait vivre avec eux? Leplusgrand nombre deshommes, profondément ensevelis dans le visible, vivent dans l'oubli stupide et animal de ceux qu'ils ont cessé de voir. Heureuses les âmes nourries de l'invisible comme du visible, qui conservent la mémoire et l'amour de ceux
qui ne sont plus ici, ou du moins qui ne se meuvent plus sous nos yeux! Rendons-nous dignes de les sentir se mouvoir dans nos cœurs.
Le genre humain, aujourd'hui, ne se laisse-t-il pas dire que les morts nous adressent des discours détaillés par un chiffre de convention, composé de chocs physiques sur du bois? Ne quittera-t-on pas ces puériles illusions pour s'attacher au fond sacré de pressentiment et de foi, qui donne à ces chimères quelque crédit? Le genre humain sent et comprend que tout ne peut être rompu entre nous et ceux qui nous précèdent. Et comme ces liens existent en effet, dans les profondeurs invisibles, le fait, qui subsiste quoique caché, empoche et empochera, jusqu'à la fini des siècles, ces désirs de se perdre, et ces idées de s'effacer.
Ne serail-il pas temps que les chrétiens, sur ce sujet, fussent, en pratique, plus fidèles à leur foi? N'est-il pas temps aussi que les penseurs dignes de ce nom commencent d'une manière plus confiante l'étude scientifique de cette admirable question?
ÙJO HENRI PERREYVE
Ah! me disait un jour un vrai savant, si les hommes consacraient, pendant un siècle, autant d'efforts, de travail et de temps aux sciences morales et à la science de rame, que nous venons d'en consacrer depuis deux siècles aux sciences physiques, mathématiques et naturelles, que de merveilleux résultats, absolument inattendus, ne pourrions-nous pas obtenir!
Si l'on commençait seulement à soupçonner pour l'àme ce que la science commence à soupçonner pour la constitution astronomique de l'univers, savoir, qu'il est un monde central, immense et invisible, mais visible par quelques-uns de ses effets, et, qui, un jour, expliquera bien des énigmes 1 Ne devrionsnous pas aussi, si nous n'étions pas tous des esprits du dehors, entrevoir enfin ce qui se trouve au fond et au centre de l'àme, dans ces profondeurs invisibles et immenses, où nous nousgardonsbiend'alleretmèmede regarder?
Plus la science marche, plus elle découvre de richesses, de beautés, d'harmonie, de conséquences et d'admirables uns dignes de Dieu dans l'univers visible.
Est-ce donc que la science de l'âme pourrait avoir une autre issue? Ne trouvera-t-elle pas aussi que la partie claire et connue de notre âme, habitée jusqu'ici par les hommes, est peu de chose comparée à ces profondeurs? Ne nous dira-t-elle pas aussi qu'au fond, au centre, il existe un véritable sanctuaire, et dans ce sanctuaire un trône de Dieu, et que là les âmes, par leurs centres, se touchent en Dieu?
Grâce à Dieu, ma foi catholique, et c'est l'une des splendeurs de ma foi, m'annonce la communion des âmes, l'invocation des saints, l'intercession des saints, l'union de l'Église triomphante à l'Eglise militante et le travail commun des deux Eglises, ou des deux parties de l'Eglise, pour mener le monde à son but. O homme! qui que vous soyez, pesez ceci! Voilà ce que professe, comme article de foi, la grande Église chrétienne. C'est là l'enseignement du Christ. Et n'est-ce donc pas, en même temps, l'un de ces articles de foi universels et nécessaires qui se trouvent en toute religion, en tous les cœurs et en tous les esprits, dans tous les temps et dans tous les
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lieux, jusque chez ces pauvres sauvages qui affirment que les âmes des pères, quand ils meurent, viennent habiter celles de leurs fils et doubler leur courage?
Saint Paul disait : « Je vous porte et vous « ai dans mon cœur : Eo quod habeam vos in « corde. » Tenez pour vraies ces paroles de l'amour sacré. On les peut profaner; mais on n'en peut détruire la fondamentale vérité. Et l'apôtre saint Pierre ne nous promet-il pas de venir très souvent, après sa mort, exciter l'amour dans nos âmes?
Mais quoi ! le Christ lui-même, en nous quittant, ne nous a-t-il pas dit, avec l'inimitable accent de la bouche de Dieu : Ecce ego vobiscum siim, omnibus diebus, usque ad consummationem sœculi : « Voici que je suis avec <( vous, tous les jours, jusqu'à la fin des <( siècles? »
Heureux les cœurs capables de porter en eux la vraie foi, la foi universelle et catholique, dans sa vie et sa plénitude! Ils ont en eux le ciel. Ils ont en eux Dieu même, et Jésus-Christ, et les âmes qui sont avec Dieu dans le ciel. Ils sont déjà en quelque société avec les noble»
êtres, et les personnes glorieuses qui vivent dès à présent dans l'immortalité. Notre jeune et bien-aimé frère, disions-nous, avait le grand bonheur de posséder cette foi, foi réelle, assurée, qui pénétrait sa vie.
Écoutez cette fin d'un récit, tout intime et charmant, de ses relations avec Frédéric Ozanam :
« Mes relations avec Frédéric Ozanam ne s'arrêtent point à sa mort1.
1 Frédéric Ozanam lui-même partageait complètement cette foi. Je trouve, dans sa correspondance, qui vient d'être publiée, deux lettres où il parle ainsi de sa mère.
Paris, 31 janvier 1847.
... Dans le premier moment, toute pensée de consolation semble impossible, injurieuse même pour notre tristesse. J'ai connu cet état, mais il a peu duré. Bientôt d'autres moments sont venus où j'ai commencé à pressentir que je n'étais point seul, où quelque chose d'une douceur infinie s est passé au fond de moi : c'était comme une assurance qu'on ne m'avait point quitté. C'était comme un voisinage bienfaisant quoique invisible, c'était comme si une âme chérie, en passant, m'eût caressé de ses ailes. Et de même Qu'autrefois je reconnaissais les pas, la voix, le souffle de ma mère; ainsi, quand un souffle réchauffant ranimait mes forces, qu'une idée vertueuse se faisait entendre à mon esprit, qu'une salutaire impulsion ébranlait ma volonté, je ne pouvais m'empècher de croire que c'était toujours elle.
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« Je dirai même que les plus profondes, celles qui ont eu la plus directe et la plus
Maintenant, après deux années, après le temps qui peut dissiper les premiers égarements d'une imagination ébranlée, j'éprouve toujems ceci : il y a des instants de tressaillement subit, comme si elle émit là, à mes côtés ; il y a surtout, lorsque j'en ai le plus besoin, des heures'de maternel et filial entretien, et alors je pleure peut-être plus que dans les premiers mois, mais il se mêle à cette mélancolie une ineiïable paix. Quand je suis bon, quand j'ai fait quelque chose pour les pauvres qu'elle a tant aimés, quand je suis en repos avec Dieu qu'elle a si bien servi, je vois qu'elle me sourit de loin. Quelquefois, si je prie, je crois écouter sa prière qui accompagne la mienne, comme nous fais ions ensemble le soir au pied du crucifix. Knlin souvent, je ne le dirais à pe; sonne, mais à toi je puis le dire, lorsque j'ai le bonheur de communier, lorsque le Sauveur vient me visiter, il me semble qu'elle le suit dans mon misérable cœur, comme tant de fois elle le suivit porté en viatique, dans d'indig-entes maisons; et alors j'ai une ferme croyance de la présence réelle de ma mère auprès de moi. (Lettre IIIe du second volume.)
Dès le lendemain de cette per*e, il écrit :
Lyon, Noël, 1839.
... Point de convulsions ni d'agonie, mais un sem- . ç*i laissait safi^ure presque souriante, un souffle r qui allait s'aîfaiblissant. Un instant vint où il ; g-iii t , nous nous relevâmes orphelins. Comment vous dire alors îa désolation et les larm2s qui éclatèrent au dehors, et cependant l'inexprimable, l'inexplicable paix intérieure dont nom; jouissions, et comment le s^n'iment d'une béatitude nouvelle s'empara malgré nous, non seulement de notre cœur, ma:> -i des personnes les plus chères de notre famille? {Lettre LYII* du premier vokune,)
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puissante Influence sur ma vie, commencent après sa mort.
« On a dit : « Les morts sont plrs vivants <- que nous. » Peut-être recevons-nous plus des vivants affranchis que des vivants d'ici-bas.
« Pour moi, il ne m'est pas permis d en douter; j'ai beaucoup reçu de l'excellente came dont je parle, après qu'elle se fut élevée.
« Quand, vers la un des vacances de i853, je revins à Paris prendre l'habit ecclésiastique, et quitter la maison de mon père pour celle de Dieu, j'avais besoin, en ce moment de trouble, d'une main forte qui m'aidât à laisser le monde, et me transportât dans une autre sphère d'idées, dans une vie nouvelle.
« Cette main fut celle de ce cher mort. La première fois que je vis son cercueil, il était déposé dans une chapelle souterraine de l'église Saint-Sulpice. Dans cette chapelle, j'avais passé les meilleurs moments de mon enfance. C'est là que, pendant trois années, je m'étais préparé à ma première communion. C'est là que j'avais fait mes premières promesses d'ap. partenance à Notre-Seigneur. Je M'étais point
[ré depuis ce temps dans ce lieu béni; j'y revenais à dix années d'intervalle, à la veille d'accomplir mes promesses, et conduit là pour recevoir un enseignement plus sévère, plus viril, l'enseignement de la mort, au pied du cercueil d'un maître et d'un ami.
« Je priai et je méditai là longtemps.
« Peu de jours après, le cercueil fut transféré aux Carmes, dans un caveau souterrain de cette église, situé dans la chapelle des âmes du purgatoire.
« C'est là que j'allai souvent le visiter.
« Celle que notre ami a laissée seule me fit plusieurs fois l'honneur de me confier des fleurs, des couronnes que sa pieuse main ne pouvait déposer elle-même, et je les portais en son nom.
« Les idées de renoncement, d'oubli du monde, d'abandon à Dieu, où j'étais alors plongé, me faisaient trouver à la fréquentation de ce cercueil un charme inexprimable, invincible, que je n'ose presque m'avouer.
« J'ouvrais la porte du caveau comme celle d'un ami avec lequel on a fixé l'heure du rendez-vous. Je m'acheminais sous les voûtes jus-
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qu'au souterrain; je déposais in a lumière; je mettais les fleurs en ordre; j'essuyais le cercueil que riiumidité pénétrait, et, ces premiers soins rendus, je m'agenouillais, la tète appuyée sur le bois.
« Là, j'étais aussitôt comme saisi. Des mouvements de joie et d'abandon extraordinaires faisaient bondir mon cœur. Je me sentais prêt à mourir pour Dieu, pour le service de la vérité, de la science chrétienne, de la justice. J'acceptais de mourir à la vie des plaisirs, à la vie des souvenirs. Je me mettais pour ainsi dire au cercueil; je comprenais là le mot de l'Évangile : a Si le grain de froment, mis en « terre, ne meurt point, il demeure seul. » Là j'acceptais la mort, je serrais ce cercueil entre mes bras, j'y appliquais mes lèvres, je respirais sans frayeur*, et avec une sorte de joie enivrée dont je m'étonne presque aujourd'hui, l'odeur humide et morte de ce bois fatal. Je croyais tenir la croix de Jésus entre mes bras, cette croix à laquelle il allait m' attacher, que je pressais contre ma poitrine avec une force d'amour que je n'ai point retrouvée depuis.
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a J'ai passé là des heures extraordinaires.
« Loin de m'exagérer ces choses, je les retrace bien moins vives, bien moins profondes qu'elles n'ont été. Et il s'en faut que je puisse m'exprimer comme je le voudrais!
« Le cœur fortifié par de telles impressions, et soutenu par cette main très ferme qui m'était tendue d'un autre monde, je passai sans trop de lâcheté de la vie du siècle à la vie religieuse.
« Sans doute, je retombai bientôt dans ma faiblesse, parce que, le bras de Dieu s'éloignant, je chancelle et défaille aussitôt. *
« La première épreuve qui vint m'assaillir fut celle d'une tristesse mortelle, continuelle, qui m'effrayait beaucoup, parce qu'elle était contraire à ma nature. Mais mon Seigneur Jésus ne me laissa pas sans secours, et, contre ces premiers découragements, il se servit encore, pour me défendre, de cette même main dont j'ai parlé.
« Cette main me rendait le courage en me montrant le néant des choses terrestres, toujours si brèves : le solide honneur du vrai sacrifice, la fécondité des œuvres accomplies
pour Dieu seul, la puissance d'une âme d'élu.
« Voilà ce que je reçus de M. Frédéric Ozanam.
« De toutes ces choses, très mal exprimées dans ces pages et permises depuis mon enfance pour le bien de mon âme, que le Seigneur Jésus, mon maître, soit béni! »
Et moi aussi, je dirai, en terminant ce religieux travail : De toutes ces choses, très mal exprimées dans ce livre, mais qui sont les effets de la vie de Dieu dans les âmes, que le Seigneur Jésus, notre maître adoré, soit béni!
Et puis, ô mon enfant, ce que vous attendiez de vos morts bien-aimés, à notre tour nous l'attendons de vous. Au lit de mort, vous faisiez cette promesse : « Nous ne « cesserons point, n'est-ce pas? de travailler « ensemble. » Oui, je crois voir que vous travaillez avec nous. Celui-là même auquel vous disiez ces paroles, Adolphe Perraud, est devenu votre successeur dans votre œuvre. Et il me parait que déjà vous avez obtenu deux grandes choses, que je n'ai pas à dire ici, pour ceux que vous aimez. Gomment se fait-il
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aussi que, très souvent, au milieu de mon profond chagrin, j'aie dû me dire : « D'où « vient ceite joie? Vraiment je me sens enc< vahi par une sorte d'allégresse qui lui a ressemble. C'est là précisément la joie et « l'allégresse qu'il apportait quand il entrait « chez moi! Pourquoi donc ne serait-ce pas « lui? »
O amis! efforçons-nous parla prière, par le recueillement, par la vraie vie du fond de Famé, d'apprendre à vivre avec ceux qui sont dans le ciel, dans ce monde où Ton est ensemble.
Et vous, qui nous avez précédés dans la mort, vous tous que nous avons connus, aimés, que nous aimons encore, demeurez avec nous. Aidez-nous de vos forces, de vos cœurs et de vos esprits glorifiés.
Et vous tous, protecteurs inconnus, imitateurs de Jésas-Christ, saints ouvriers de Dieu, et vous toutes, glorieuses reines qui régnez au ciel, à la suite de la Mère de Jésus, consolez-nous de la tristesse présente, en nous soutenant dans les travaux qui rendront notre terre moins sombre, moins éloignée de
la justice et de l'amour, moins réparée du ciel. Consolez-nous de la mort qui appro< he, en nous faisant quelquefois pressentir dans notre âme ce groupe ami de personnes réelles et vivantes qui, de l'autre côté du passage, attendent chacun de nous.
Mon Dieu ! faites-nous la grâce de croire que vous êtes présent dans nos dmes, que vous avez votre trône en nous. Faites-nous la grâce de croire. Seigneur Jésus, Dieu incarné, que vous êtes vraiment avec nous, aujourd'hui et toujours, et jusqu'à la consommation des siècles; et que, si nous savons le mériter par la foi et l'amour, nous pouvons appuyer la tète sur votre sein. Faites-nous la grâce de croire que la sainte multitude des personnes humaines glorifiées, plus nombreuse, plus splendide que les soleils et les étoiles, savent se serrer comme rayons et ondes de lumière autour de votre trône, ô notre Père, autour de votre cœur, ô Jésus-Christ, et que là où vous êtes, même dans nos cc^urs, ils y sont avec vous.
O Christ! apprenez-nous à vivre, et apprenez-nous à mourir. Faites-nous la grâce de
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pratiquer votre grande loi : Celui qui vit
ET CROIT EN MOI NE MOURRA PAS1. Frères
bien-aimés, pratiquons cette parole : ne mourons pas! Appuyés sur Dieu môme, et sur les vivants immortels qui sont en Dieu et qui sont avec nous, sachons dire, en esprit et en vérité : Oui, nous sommes dans la vie, et nous y resterons. Délivrés de la crainte de la mort, qui fait de chaque homme un esclave, travaillons à conduire le monde à son but. Sûrs de la vie, dans laquelle nous sommes pour toujours, osons commencer les travaux déclarés impossibles. Prenons une invincible audace. Entreprenons avec un absolu courage l'éducation du genre humain. Entrons, dix fois plus nombreux qu'aujourd'hui, dans la moisson du Père. Devenons ouvriers de Dieu. Pour être dignes de ce travail, un grand évèque nous dit « qu'il faut être né grand ou le de- « venir ». Eh bien ! devenons grands dans notre humilité, en prenant le grand cœur, les grandes pensées des glorieux aînés qui sont morts, ou, pour mieux dire, prenons le cœur de Dieu
1 Qui vivit et crédit in me, non morietur in aeternura. (Joan., xi, 26.)
et les pensées de Dieu, qui seul est tout en tous. Alors, croyons-le bien, rien ne sera plus impossible. Alors nous saurons accomplir ce que Dieu veut de l'homme, ce pourquoi Dieu a créé l'homme, savoir : « cultiver « et défendre du mal ce Paradis terrestre ', — « et mettre la terre entière dans l'ordre de la a justice *. »
1 Posuit eum in Faradiso voluptatis. ut operaretur et custodiret illuiu. (Genèse, iit io.)
2Dcusqui constiluisti hominem, at disponat orbeoi terraruruin justiliaet aequitate (Sagesse, ix, 2.)