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sent pu lui suffire encore, je ne vois que discours partout, œuvres particulières de tous côtés, correspondances sans fin, confessions, directions, réunions de jeunes gens, et visites incessantes : la vie de relation sans fin ni trêve! Tout cela emportait, mordait, dévorait sa substance.
Et comme, vers la seconde ou la troisième année de son sacerdoce, cinq ans avant sa mort, il trouva des forces qui, employées dans l'ordre, lui eussent donné vin^t ansdevie,ilaccepta ces forces pour se dépenser sans mesure.
Quelle ne fut pas ma consternation le jour où je m'aperçus qu'il n'était plus le maître de son mouvement, et qu'il était manifestement emporté! Il en était venu au travail du soir et à celui de la nuit, à la suppression de la matinée, à l'impossibilité de l'oraison, et à l'abolition de tout recueillement. Même avant cette extrémité, nous lui écrivions des billets comme celui-ci : • Mon enfant, je ne « puis me taire. Je sens le devoir de vousaver- « tir, de vous sauver la vie, peut-être. Nous « étions convenus, il y a huit mois, — c'était c l'avis du médecin, — que vous deviez vous
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<* reposer absolument pendant plusieurs ances. Vous savez que c'est l'invariable cona viction du P. Lacordaire. Vous savez avec uelle force il m'en a parlé ces jours-ci. « Que n'a-t-il du vous dire lui-même! Si a vous allez toujours comme vous te faites, « malgré tous vos amis, c'est un aveuglement « presque coupable. La rechute est proche, sa- « chez-le ! sous peu de semaines probablement. ■ Pardonnez-moi. C'est une profonde affec- « tion qui parle. Si vous deveniez inutile à « tout, ou si vous nous quittiez avant le temps, i par imprudence, nous nous regarderions « tous comme mutilés. » Ce billet est signé par deux oratoriens.
la ne peut continuer ainsi, me disait le « P. Lacordaire, à son dernier voyage : il lui « faut trois ans de retraite, non pas seulement « pour son corps, mais pour son àme et son « esprit. S'il continue cette vie active et dis- « persée, dabord il succombera : puis il est
• clair qu'il n'acquerra jamais la force, la
* profondeur et la grandeur que Dieu veut « lui donner. Qu'il vienne passer avec moi « trois années à Sorèze! »
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Sorèze! Et pourquoi le P. Lacordaire luimême a-t-il été livrer sa vie à l'effroyable dispersion d'un collège, et s'est-il lait broyer comme le grain sous la meule? Ce n'est pas la distance de Paris qui constitue le recueillement : c'est l'unité de travail et le degré cV intériorité. C'est la solitude avec Dieu, clauso ostio.
Quoi qu'il en soit, toutes les clameurs de ses amis furent inutiles. Il fut emporté et brisé.
« Ah! quelle haine je garde au fond de l'àme « pour ses imprudences ! » m'écrivait l'une des âmes désolées par sa mort. J'en dis autant. Je m'indigne de ce que les lois de la vie sont ainsi méconnues et foulées aux pieds, même par les meilleurs d'entre nous. Il ne s'agit pas ici du courage qui brave la mort pour le devoir. Certes, lorsque, étant presque à bout de forces, en 1864, il accepta de parler à Sainte-Barbe, à ces jeunes gens auxquels lui seul pouvait alors parler, je l'approuvais, et lorsqu'il me disait ces propres paroles : « Je refuse absolument tout, « cette année. Quant aux conférences de a Sainte-Barbe, si l'on me prévenait qu'elles
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« doivent me tuer le lendemain de la dernière, c j'accepterais avec d'autant plus d'empressé» « ment. Tout sous-officier fait de même, lors» « qu'il reçoit un ordre dangereux. » Voilà certes ce que l'on ne peut qu'approuver. Mais la station de Sorbonne qui a suivi, et qui fut une impardonnable faute, lui coûta en effet la vie, peu de mois après. Il nous a privés par sa faute, de ce qu'eût été sa maturité et de ce qu'eût été sa vieillesse. Nous manquons de vieillards et de sages : et cela parce que nous manquons tous, de plus en plus, de profondeur et de recueillement. La vitesse du monde s'accélère. Le mouvement sous toutes ses formes, morales, intellectuelles et physiques, se multiplie en des proportionsinsensées. Et sous cette accélération de vitesse de surface, je crains de sentir en toute chose le relâchement de l'impulsion centrale. On tournoie davantage, on avance moins.
Laissez-moi, je vous prie, étudier un instant ce mal qui a coûté la vie à notre jeune frère. J'en veux défendre, en le connaissant mieux, mes amis, et mes autres frères, et moi-même.
Ce mal est comme un vice universel de»
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choses : difficulté pour tout ce qui vit de se retremper dans sa source, de se recueillir en son fond, et de se rattacher au centre absolu de la vie. C'est le mal de la Qcur, c'est celui de tous les corps vivants, celui de tous les cœurs et de tous les esprits. C'est le degenerare tamen que Virgile, à propos du grain de froment, applique à toute la nature. C'est ce que, s'il s'agit de l'âme, saint Bernard, dans une intuition profonde, a nommé « l'éviscération de l'âme, « l'enlèvement des entrailles de l'âme, evisce» « ratio mentis». Saint Augustin parle du même fléau, lorsque, nommant aussi les entrailles de l'âme, viscera quœdam animœ, il dit : « L'homme projette dans la vie du dehors tout « le fond de son âme, projecit intima sua in i via sua. » La vie se précipite, conquiert de l'étendue, mais perd sa source. Or, à quoi sert de conquérir le monde, si cette conquête épuise la vie? C'est là l'universelle faiblesse des créatures. C'est le chemin qui mène tout à la mort. Voyez, au moment où je parle, l'élan présent de l'esprit humain. Si le progrès de l'âme et de l'esprit, comme l'assure le dernier des grands observateurs de l'âme, consiste à
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remonter ses degrés d'intériorité, à revenir comme le disent si bien les mystiques, du dehors au dedans, et du dedans à ce qui est plus haut, ab exterioribus ad interiora, ab interiori bus ad superiora, jamais, en aucun temps, i'àme humaine et l'esprit humain ont-ils été aussi violemment projetés dans la dispersion du dehors, dans ce qui constitue, peut-être, « ces ténèbres extérieures » dont parle l'Evangile? Il y a, dans lame immense de l'homme, il y a le grand monde central, dont nul ne s'occupe plus, où personne n'entre plus. Sanctuaire oublié, source perdue ! C'est précisément pour cela que les plus dispersés aflirment aujourd'hui que ce monde invisible n'a jamais existé. Ame et Dieu, vie intérieure, science de l'àme et de Dieu, théologie, métaphysique, tout cela, disent les dispersés, n'est que pure illusion. Ils en viennent à nier l'exsitence de leur source.
Il y avait autrefois des moines qui mettaient dans ce centre leur vie entière, et ils y trouvaient le bonheur, la lumière et la paix. Ils y trouvaient toutes les énergies, tous les germes. Mais que sont devenues les âmes
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profondes, habitant le monde invisible, plongées dans le ciel, et tournées vers l'orient des choses?
Et qui donc, aujourd'hui, croit au recueillement, à la retraite, à la prière?
J'ai sous les yeux le titre d'un discours qu'un magistrat, il y a quarante ans encore, pouvait prononcer parmi nous : De V utilité de la retraite pour V avocat. Qui donc aujourd'hui oserait prononcer ce discours, et qui l'écouterait? N'en parlons point. Heureux si nous pouvons encore parler de l'utilité de la retraite pour le prêtre! Vie de retraite et de recueillement, vie intérieure, vie de prière, de interna Christi conversatione, conversation intérieure de notre âme avec Dieu : ce sont là certainement les plus solides et les plus nécessaires des réalités, solides comme ce qui ne passe point, et nécessaires comme Dieu. Mais, en pratique, nous n'y savons voir autre chose que des mots dénués de sens. Voilà le grand danger du monde contemporain, et de l'état présent des âmes. Or, qui donc, en tout temps, doit combattre ce suprême danger, sinon le prêtre? Quelle est l'œuvre sacerdotale essentielle,
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sinon le devoir de prier et d'intercéder f>our le peuple? Et que veulent dire-ce s'ils ne
signifient pas l'effort efficace et profond pour ramener sans cesse la masse des esprits et des cœurs toujours prompts à la dispersion, vers le Père, vers le centre, vers la profondeur et le sanctuaire où hat^** le Père, où il crée, où il vivifie, et renouvelle et rajeunit les êtres, Pater qui est in abscondito? Nous le savons,
— je parle à tous mes frères dans le sacerdoce,
— nous le savons, toute notre force est dans la prière et dans la foi, augmentées dans nos âmes par le recueillement et la retraite, par l'habitude de la vie intérieure, qui seule développe la vertu, la lumière et l'amour. Ce n'est jamais par la multiplicité des efforts de surface, ni par la masse des œuvres, que nous sommes les ministres utiles de l'Evangile, mais par la toute-puissance d'un cœur humble appuyé sur Dieu, d'une âme profonde qui puise en Dieu. Là, dis-je, est notre force pour accomplir notre devoir, pour sauver ce peuple, et le ramener sans cesse vers son Dieu. Mais, nous le savons encore, là est en môme temps notre force pour nous maintenir dans la vie,
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vie de l'âme, vie de l'intelligence et vie du corps, ad tutamentum mentis et corporis. L'âme, sans recueillement, devient comme un corps sans sommeil; la fièvre est proche, et la mort vient. L'àme dispersée, môme par activité de zèle, quels que soient les fruits de ce zèle, l'âme a fait de ses forces un usage que Dieu ne veut pas. Son travail efficace eût été décuplé, si elle avait recueilli son effort, et elle n'eût p^s brisé sa vie.
C'est là la plainte et le reproche que j'adresse à notre jeune frère bien-aimé. Il n'a pas été contenu, il n'a pas pu s* contenir.
Que ^'avons-nous su, tous, poursuivre l'idéal primitif! Passer la vie à travailler ensemble, en petit nombre, dans le même lieu, omnes unanimiter in eodem loco; dans une réelle et quotidienne société d'àme et de pensée, nous soutenant, nous contenant, nous excitant les uns les autres!
Il serait encore parmi nous.
L'organisation de la vie du prêtre, voilà ce qu'il avait trouvé d'abord, selon l'idéal qu'avaient vu saint Philippe de Néri et le cardinal de Bérulle. La maladie, pour lui, brisa l'essai
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L'essai lui-même, tombé en de trop dures et de trop difficiles conditions, n'en était plus à ce chaud printemps qui eût favorisé son travail et sa vie :
Xec res hune tenerae possent perferre laborem.
Mais il trouva dans l'isolement, nous venons de le voir, un bien autre labeur encore : il y trouva l'incontinence du zèle, l'abus de l'effort, la dispersion et le brisement de sa via.