HENRI - - VE
I Dieu par -dessus tout; c'est lui qui soutient dans les grandes angoisses :je le sens plus que jamais à cette heure. Son père, sa mère et sa sœur s'étant agenouillés auprès de son lit, il les bénit au nom de Jésus-Christ, dont il était le prêtre. Plus tard il dit à la religieuse qui l'avait entouré de ses soins : « Merci, mille « fois merci, ma Sœur, donnez-moi le crucifix, « non pas le mien, mais le vôtre, celui qui a « déjà reposé tant de fois sur les lèvres des « mourants. » Puis il le baisa affectueusement en disant Amen. — Il fit venir ensuite les domestiques, les remercia de leurs services, se recommanda à leurs prières et les bénit. — M. le docteur Gouraud étant survenu, il lui exprima toute sa gratitude pour les efforts que, dans ces derniers jours, avec un dévouement d'ami, il avait tentés pour le sauver; il ajouta même doucement et affectueusement qu'il était inutile qu'il se dérangeât de nou- , veau! — Comme sa mère était près de son lit, il lui dit : « Si je meurs demain, ce sera « l'anniversaire de ma première communion. « — Cher enfant, répondit-elle en pleurant, « j'étais bien heureuse ee jour-là, et toi aussi.
LES DERNIERS JOURS 3lJ
(t — Eh bien! reprit-il, il faudra encore êtic « heureuse demain. » — Enfin il retint sa sœur à son chevet, lui indiqua quelques m fications à faire au tombeau de famille et lui dicta d'une voix: encore nelle et assurée son épitaphe : Saliubor cinn apparuerit gloria tua1. C'était son dîne tout entière qui passait dans ce cri de foi, d'espérance et d'amour.
A partir de ce moment, ce fut vraiment l'agonie, douce et paisible; mais l'agonie, la lutte suprême de la vie contre la mort. Les mains de notre ami étaient glacées; le pouls s'affaiblissait et devenait presque insaisissable; l'oppression augmentait. Le corps annonçait sa ruine, maisl'àme était encore dans la pleine possession de ses facultés; elle se tenait unie à Dieu, car de temps en temps le malade approchait lui-même de ses lèvres le crucifix qu'il tenait à la main et disait : Seigneur, ayez pitié de moi. — Jésus, prenez-moi bientôt, — Jésus, bientôt; et lorsque sa poitrine haletante ne lui fournissait plus même
1 Seigneur, je serai rassasié lorsque vous ip'iurei manifeste votre gloire. Ps xvi, ij.
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assez de souffle pour ces courtes prières, il murmurait tendrement le seul mot Jésus.
Vers sept heures, le pauvre mourant fit un soudain effort pour se lever à demi sur son lit. Son visage était blême et baigné de sueur, ses lèvres décolorées, mais son regard ranimé devint étincelant et se fixa avec la plus vive expression de terreur sur un ennemi invisible et présent; puis il cria fortement par deux lois : J'ai peur, j'ai peur! Je me précipitai ?ers son lit, lui disant : « Non, il ne faut pas x avoir peur de Dieu, il faut t'abandonner « entièrement à sa miséricorde et dire : In te, t Domine, speravi, non confundar in œter- * num. » Il me regarda et me dit : « Ce n'est « pas de Dieu que/ ai peur! Oh non! J'ai peur « qu'on ne m'empêche de mourir. » Je lui lis baiser son crucifix, et il se calma. Je ne tardai pas à me rapprocher de lui et, lui présentant ïa croix du P. Lacordaire qui ne l'avait pas quitté pendant toute cette journée, je prononçai lentement : « Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur pour le temps et pour l'éternité. » — Oh! oui, de tout mon cœur, répondit-il en imprimant longtemps ses lèvres sur
l'image de notre unique Maître et Seigneur Jésus-Christ.
Ce fuient ces dernières paroles, ce fut le dernier acte de foi et d'amour.
Les ombres de la mort voilèrent pour jamais son grand et tendre regard; elles envahirent sa belle et ferme intelligence, et le mouvement de sa poitrine nous avertit seul, pendant quelques minutes, que nous n'avions pas encore sous nos yeux un cadavre. Les PP. Charles et Adolphe Perraud récitaient les pi des agonisants • « Proficiscere anima christiana; partez, âme chrétienne, etc. x>Ilétaitprès de huit heures du soir. Les dernières couvuls'jns arrivèrent; je répétai sur cette àme, présente encore sous les liens de la captivité terrestre, les paroles sacramentelles : Ego te absolvo àpeccatis tais. Etbientot après, ma voix dominant les sanglots de sa famille et de ses amis, murmurait au pied du tribunal de Dieu, pour celui que nousavions si tendrement aimé : De profanais clamuvi ad te, Domine..., quia apud Dominum misericordia et copiosa apud earn redemptio. — Seigneur J'ai crié vers vous, parce que vous êtes la Miséricorde et le Salut.
Le lendemain, nous trouvâmes dans ses papiers les dernières lignes qu'il ait écrites, dix jours avant sa mort, les voici :
a Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
« Je meurs dans la foi de V Eglise catholi' « que au service de laquelle, dès l'âge de douze « ans, f ai eu le bonheur de consacrer mavie.
a Je bénis tendrement mes parents et mes « amis.
a Je conjure tous ceux qui garderont quelque « souvenir de moi de prier longtemps pour le « salut de mon âme, afin que Dieu, détournant « ses regards de mes péchés, daigne me recevoir « dans le lieu du repos et du bonheur éternel.
« J espère cette grâce par les mérites de « Notre- Seigneur Jésus-Christ. Amen.
« Je bénis encore une fois tous ceux qui me « sont chers, mes parents, mes bienfaiteurs, * mes maîtres, mes pères et mes frères dans le « sacerdoce, mes fils spirituels , tant de chers « jeunes gens qui m! ont aimé, toutes les âmes « auxquelles fai été uni sur la terre par le « lien dune même foi et d'un même amour « en Jésus-Christ.
a pax vobis »
L'abbé Eugène Bernard, auteur de cet le touchante notice est mort, curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, le 18 septembre 1893. Mon frère, Charles Perraud, comme lui l'intime ami d'Henri Perreyve, était mort le 18 jan. vier 1892. Je demeure seul témoin de la scène solennelle qui se passait au soir du lundi 25 juin i865, quand nous entourions ensemble Henri Perreyve mourant et attendions son dernier soupir.
f Adolphe-Louis-Albert, Cardinal Perraud, Evêque d'Autan.
TADLE DES MATIERES
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Préface ... n