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raison de l'épouvantable puissance de Louis XIV, qui trouva tout aplati.
La situation d'Henri IV, relativement, fut misérable. Il dut racheter la royauté et combler ses ennemis.
Les Guises restèrent grands et devinrent plus riches. Leur chef, Mayenne, était gouverneur de l'Ile-de-France, et il enserrait Paris. Son neveu, Guise, avait la Provence, Marseille, la porte par où entra Charles-Quint. M. de Montmorency était roi de Languedoc. L'homme le plus dangereux, d'Épernon, gouverneur de la Sainlonge, de l'Angoumois et du Limousin, l'était encore, à l'est, des Trois Évêchés. Le duc de Longueville avait la Picardie, c'est-à-dire nos frontières du Nord. Le duc de Nevers avait la Champagne, Mézières el Sainte-Ménehould, la route ordinaire des invasions allemandes.
Sous ces hauts tyrans subsistait la foule des petits tyrans, gouverneurs de villes, commandants de places ; enfin les seigneurs, moins forts comme seigneurs alors, mais plus lounls peut-être encore comme gros propriétaires de terres, que dis-je? comme propriétaires d'hommes. Malgré les radiais innombrables et les adoucissements de nos coutumes, la servitude subsistait dans nombre de nos provinces.
Un des fléaux de l'époque, c'est que les grands
— 137 — (loot-ifioii) s'appropriaient et tournaient à leur avantage la puissance du roi et des parlements qui devaient les réprimer. Ils n'avaient plus besoin, comme autrefois, de combattre ; il leur suffisait de plaider. La lâcheté des hommes de robe mettait la justice à leurs pieds. Les parlementaires, si gourmés, si gonflés dans leur robe rouge, tombaient à l'état de valets quand un de ces dieux de la cour leur faisait l'insigne honneur de les visiter. Chapeau bas, courbés jusqu'à terre, reconduisant le grand seigneur jusqu'à la rue, jusqu'au carrosse; le magistral promettait tout. La cour! un homme de cour! A ce mol, la loi s'effaçait, le droit s'évanouissait. Le courage du président tombait, et, le plus souvent, la vertu de madame la présidente.
Les grands, alors aussi avares qu'autrefois ambitieux, visaient à l'absorption de toutes les fortunes de France. Ils y marchaient par deux voies, d'abord par leur toute-puissance sur les tribunaux , par des procès toujours heureux ; deuxièmement par des mariages , en s'adjugeant, bon gré mal gré, toutes les riches héritières.
Le roi se mit en travers et les arrêta, l'il rendit les magistrats plus indépendants en leur permettant, pour un léger droit, de rendre leurs charges héréditaires, et de n'avoir plus à comp-
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ter à chaque vacance avec les rois île province ou les influences de cour; l l° il interdit aux familles trop puissantes, spécialement à celle des Guises, les grands mariages, qui les auraient encore fortifiées. C'est ce qu'ils ne supportèrent pas , et ce qui leur lit désirer ardemment sa mort.
Ce règne leur apparut comme une dure tyrannie, une cruelle révolution.
C'était là, en effet, son caractère profond, qu'entravé encore à l'extérieur, il avait en lui la force vive d'une révolution sociale qui poussait la royauté, qui la trouvait trop timide, et qui lui disait d'oser.
Sully, qui avait quelque chose des grands révolutionnaires, semble avoir senti cela. Rien de plus dramatique que l'intrépide percée de cet homme de guerre, jusque-là étranger à ces choses, dans l'épaisse forêt des abus, où il entre l'épée à la main. Mais ces abus, entrelacés comme un chaos inextricable de ronces, pour les couper, il fallait avant tout les démêler. Là se place le travail prodigieux du grand homme, sa vie sauvage au milieu de Paris, ses nuits d'écriture et de chiffres, sa rudesse implacable pour les courtisans.
11 se bouchait les oreilles pour ne pas entendre l'attendrissante plainte des abus qu'il fallait
— 159 — (1804-1608) trancher. A chaque coup, ils criaient Ions, commes ces arbres animés des forêts du Tasse. Mais quoi ! la hache de révolution ne respecte rien.
Révolution contre l'hypothèque sacrée de nos créanciers étrangers, et nos impôts dégagés de l'exploitation florentine, des mains pures, irréprochables, des Gondï cl des Zamet.
Révolution contre les offices achetés ou si bien gagnés, contre ces honorables receveurs, contrôleurs, comptables de toutes sortes, qui trouvaient moyen de ne point compter, tous couverts du patronage des grauds'dc la cour.
Révolution contre les gouverneurs de provinces, qui virent mettre à côlé d'eux un lieutenant général du roi.
Révolution plus hardie contre la seigneurie , essai (non pas de raser encore les châteaux}, mais d'empêcher qu'on n'y fit des fortifications nouvelles.
Après ces révolutions, notons les tyrannies de cette administration.
Elle exigea que les seigneurs laïques ou ecclésiastiques qui levaient péages sur les roules et rivières à condition de les entretenir, accomplissent celte condition , sous peine de déchéance. Sully, comme grand voyer, poussa contre eux celte guerre si vivement, qu'en peu
d'années tous finirent par obéir. Le commerce circula, el aussi la force publique. Ces roules que refirent les seigneurs, elle servirent à les visiter, à les surveiller.
Les forets el les cours d'eaux furent pour la première fois gardés et administrés. Autre guerre immense. Guerre aux braconniers, aux soldats devenus voleurs, aux rôdeurs armés.
Les poissons furent protégés; des rivières furent repeuplées, et défense de pécher au temps du frai. Sully fit ce que demande et attend encore la pisciculture.
L'industrie date de ce règne. Le roi môme l'encourage; moins Sully, tout préoccupé de l'agriculture. Le monde de l'ouvrier, tout autrement mobile et libre que celui du cultivateur, surgit tout à coup. Les soieries, les draps, les verreries, les manufactures de glaces, etc., furent créées ou immensément étendues par Henri IV. Il planta partout des mûriers. Il ordonna qu'en chaque diocèse on en élevât dix mille. Il en mit dans les Tuileries, a Fontainebleau et partout. Cette disposition si sage de mettre à profit les jardins publics pour les cultures d'utilité a été tournée en ridicule par les royalistes du temps de la Révolution, mais elle remonte à Henri IV.
Sully ne goûtait guère non plus les fonda-
lions de colonies. Le roi, plus fidèle en ceci aux traditions de Coligny, jugeait qu'un grand peuple inquiet, tant d'esprits aventureux') ont besoin d'un loi débouché. 11 encouragea les Cliamplain, les de Monts, fondateurs de celte France américaine qui n'embrassait pas seulement le Canada, mais un empire de mille lieues de côtes. Regrettables colonies où la sociabilité de la France adoptait les indigènes et les assimilait. La France épousait l'Amérique, au lieu de l'exterminer pour y substituer une Europe, comme ont fait les colons anglais.
Ce règne, si grand par ce qu'il fil, est plus grand par ce qu'il voulut, commença ou projeta. Ainsi le canal de Brîare, l'une de ses belles créations, et qui fui un modèle pour l'Europe, devait èlre suivi du canal des deux mers et d'un vaste réseau de voies analogues qui eussent en tous sens ouvert à la France ses vives artères. Ce système (si bien exposé par H. Poirson) avait jailli du génie des Crapponc, des Crosnier, des Louis de Fois, des Vièle. Ce dernier, immorte! par l'application de l'algèbre à la géométrie.
Henri IV s'occupa fort de la Seine cl lui créa d'abord sa roule d'en bas. Il voulait en rectifier le cours et en assurer la navigation entre Rouen cl le Havre; ce qui en eût fait la rivale de la Ta-
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mise et posé Itouen comme émule et antagoniste
de Londres,
Tout ce qu'on lit pour la guerre, en dix ans, est incroyable. L'artillerie fui créée. Une ceinture de places fortes, chose énorme, fut improvisée, surtout pour couvrir le Nord.
Le roi, qui, toute sa vie, avait fait le coup de pistolet avec sa cavalerie de gentilshommes, el avait vu, pendant la Ligue, l'infanterie faire piètre figure, se fiait peu à celle-ci. I! n'avait pas la patience vertueuse de Coligny, ce martyr de la vie militaire, qui usa la meilleure partie de la sienne à nous faire une infanterie. Cependant, à sa dernière guerre, Henri IV voulait sérieusement en essayer, elpeu à peu se passer des mercenaires. Il ne louait que six mille Suisses et. levait vingt mille fantassins français.
Infatigable chasseur, vrai gentilhomme de campagne, d'aspect, d'habitudes el de goûts, il n'en aima pas moins Paris, qui ne le lui rendait pas trop. Les grands, le clergé, les corporations, la robe, restaient chagrins et hostiles. Il n'en fut pas moins, ou peut ie dire, un des créateurs de la ville. Un Paris immense se bàtil sous lui. Toutes les rues du Marais, qu'il nomma du nmri des provinces où il avait tant voyagé, souffert, combattu, les rues {île Berri, Tourame, Poitou, SainloDge, Périgord, Brelagoe, etc.) devaient
— 143 — iiiiûi-ioiMj] aboutir ù une grande place qu'on eût appelée Pince de France.
La place Royale, qu'il bâtit à l'instar des villes des Alpes, avec des portiques commodes, et qui ne servit, après lui, qu'aux fôles, aux tournois ridicules de Marie de Médicis, devait, dans son idée première, recevoir une immense manufacture de soieries.
Dans le quartier Sainl-Marceau, il forma l'autre grande manufacture, celle des tapisseries des Gobelins, qui existe encore.
C'esl lui qui relia Paris et en fit un lout. La ville centrale, l'île de la Cité cl du Palais-de- Justice, lenail à peine au Paris méridional de l'Université et au Paris septentrional du commerce. Poursuite au vieux ponl Saint-Michel, il bûtit le poiit au Change, et à la pointe de l'Ile le vaste et magnifique pont Neuf, l'un des plus grands de l'Europe. Celui -ci rendit nécessaire la rue Dauphins, par laquelle l'ancien faubourg protestant, le faubourg Saint-Germain, est en rapport avec la ville.
Les fines et spirituelles gravures de Callol nous montrent précisément le Paris d'alors, tel que le fil Henri IV, avec le ponl Neuf, le beau quai de la place Daupbine, le Louvre cl sa superbe galerie, qui donne à la Seine sa principale perspective et son aspect monumental; au centre enfin, sur le
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pont Neuf, la figure aimable et aimée, statue la plus légitime qu'on ait dressée à aucun roi, quand tous les peuples l'appelaient comme arbitre ou comme maître.
Le Louvre fut sa passion. Dès qu'il entra à Paris, il employa une foule d'ouvriers qui mouraient de faim, et en trois ans (1594-1596) il fit la partie admirable de la grande galerie qui va du Louvre au pavillon de Lesdiguières. Catherine de Médicis, il est vrai, avait fait fe rez-de-chaussée. Cependant l'œuvre est immense. Un entassement gigantesque d'étages fut superposé: «Ossa sur T'élion, Olympe sur Ossa. » Les chiffres de Gabrielle que porte ce bâtiment, mêlés à ceux d'Henri IV, disent assez l'élan de passion, d'espoir, où il fut créé.
Ce qui charme dans ce bâtiment, ce qui est bien d'Henri IV, ce qui est tout différent du Louvre de François I", e'est l'attention d'y créer beaucoup de petits logements, une hospitalité facile. Les premiers botes devaient être les arts cl les sciences, dont les emblèmes sérieux ornent les frontons, avec les jeux de la chasse, les amours do la lîenaissance. Le Louvre continué et uni aux Tuileries eût élé en même temps un palais et un musée de toute activité humaine. En haut, à côté du logement du roi et de son conseil, son long promenoir avec ses tableaux.
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Aux deux étages intermédiaires, un vaste dépôt de machines, l'histoire des inventions (en petits modèles). De plus, des logements pour les artistes ou artisans supérieurs, pour les inventeurs qui, sortant, 'de la routine des corporations, eussent été entravés par elles.
Il n'avait pu détruire les corporations de métiers, si puissantes encore. Mais quiconque établissait devant un jury du roi qu'il était capable était dispensé des épreuves et des épines sans nombre dont ces corporations fermaient l'entrée de leurs arts. Entre ces ouvriers libres, les plus inventifs eussent été logés chez le roi. Celui-ci, qui ne rougissait d'aucune chose bonne el utile, leur ouvrait des boutiques au rez-deebaussée, pour montrer leurs œuvres au public.
Ce que j'admire le plus dans celte idée originale, ce qui est à mille lieues des rois d'avant et d'après, c'est qu'il n'ait point séparé l'artiste de l'artisan, qui, dans tant de professions, n'est pas moins artiste. A, la Galerie des Antiques, que Catherine avait créée, eût été joint de plain-pied le Conservatoire des arts et métiers.
11 ne voulait rien pour lui qu'il ne communiquai aux autres. Par lui, la Bibliothèque royale, mise à Paris, ouverte à tous, devint vraiment celle du peuple, comme eût été le Musée des Métiers et le Jardin des Piailles qu'il voulait créer.
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Le roi, le peuple, logeant désormais sous le même toit, dans îe Louvre, cet homme curieux, bienveillant, avide de bien, du nouveau et des belles choses, eût descendu de son musée aux ateliers, eût assisté aux progrès industriels, eût causé avec l'ouvrier, comme il faisait avec le paysan, et se fût incessamment informé du sort du peuple.
Quand parut la Maison rustique, le beau Théâtre d'agriculture d'Olivier de Serres, Henri IV le lut religieusement une demi-heure par jour.
« Pâturage et labourage, deux mamelles de l'Étal. » Cet axiome de Sully était au cœur d'Henri IV. Il aurait voulu que les seigneurs, au lieu de mendier à la cour, allassent vivre sur leurs domaines, les vivifier.
« On sent dans Olivier de Serres (dit si bien M. Doniol, Classes rurales, 552) l'idéal qui animait Sully. C'est la tradition des laboureurs de Bernard de Palissy 'qu'Olivier transporte au domaine seigneurial, et que Sully met dans l'État. Une société assise sur le travail de la terre où l'homme aurait celte vigueur morale que donne la vie rustique, où le travail, accepté comme un devoir, fonderait seul la richesse, où la richesse rurale dominerait l'économie politique, c'est la grande et sainte pensée de ces trois grands huguenots. »
— 147 — (lOOi-iooû) Sous Louis XIV, je vois qu'un bon citoyen, Vauban, l'illustre ingénieur qui fortifia toutes nos places, dans les longs et tristes loisirs qu'il avait des mois entiers sous les murs de ces citadelles, s'informait avec sollicitude des causes de la misère , interrogeait le paysan, compatissait à son sort et cherchait les moyens de l'améliorer. Sous le règne d'Henri IV, ce curieux, ce citoyen, c'est le roi lui-môme. Notez qu'ici ce n'est pas un solitaire comme Vauban, mais un homme tiraillé de mille influences, et d'affaires et de passions; mais son cœur restait tout entier. Après cette vie mêlée et d'efforts et de misères (j'y comprends surtoulses vices), qui auraient blasé, endurci tout autre, il gardait la même chaleur, le même amour du bien public.
« Quand il alloit par pays, dit Matthieu, il s'arrêloil pour parler au peuple, s'informoit des passans d'où ils venoient, où ils alloicnl, quelles denrées ils porloient, quel éloït le prix de chaque chose. Et, remarquant qu'il sembloit à plusieurs que celte facilité populaire offensoit la gravité royale, il disoit : « Les rois tenoient à deshonneur « de savoir combien valoilnn écu; et moi, je vou- « drois savoir ce que vaut un liard, combien de « peine ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin « qu'ils ne fussent chargés que selon leur portée.»
irai; iuiis;