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CHAPITRE XVI

Iles mœurs. — Stmlilé physique, nioule el littéraire.

Je ne pouvais interrompre le fil de l'histoire politique tant qu'Henri IV n'émit pas vraiment fini et clos dans le tombeau. Maintenant qu'il a sur la tête la pesante pierre des mariages espagnols, il ne bougera plus. La France est liée à la politique catholique. Elle fera la guerre à l'Espagne, mais pour lui succéder en marchant dans le même esprit.

C'est le moment de regarder les grands faits moraux de l'époque, plus importants qu'aucun fait politique.

Ils sont tous en trois mots : sorcellerie, COUr vents, casuistique. Et ces trois n'en l'ont qu'un; ils signifient : stérilité.

Un a surfait énormément ce temps. Cette vaine agitation de cour, d'intrigues, de duels, ces raffinés du point d'honneur, ces fondations de couvents, tout cela, regardé a la loupe, a paru important. Des esprits fins, ingénieux et d'agréable érudition , des Rankc , des Cousin , des Sainte-Beuve, ont mis en relief les moindres curiosités de la vie religieuse d'alors, les disputes d'ordres et de cloîtres, les conversions célèbres, et il n'est pas une ligne, une parole des belles pénitentes d'alors qui n'ait été notée et célébrée.

J'aime le microscope, et je m'en sers. Nous lui devons une grande partie des progrès récents des sciences naturelles. En histoire , il a ses dangers. C'est de faire croire que des mousses et des moisissures sont de hautes forêts, de voir le moindre insecte et l'imperceptible infnsoire à la grosseur des Alpes. Tous les petits personnages de ce pauvre temps-là se sont amplifiés dans nos micrographes historiques. Les Borromée et les Possevin sont de grands hommes, l'oratoricn Bénillc est un grand homme , et le gentil saint François de Sales , puis tout a l'heure Jansénius et Sainl-Cyran. Gens de mérite certainement, mais étrangemen l grandis par les colenes de leur temps et l'exagération du nôtre.

Eli bien, qu'ils soient grands hommes. Mais alors relirons ce liLre à Sliakspeare el à Cervan- (ès (qui meurent ensemble alors, 23 avril 1616). Fermons le seizième siècle, el laissons là sa forle el âpre histoire, celle de d'Auhigné, pour l'honnête platitude de Matthieu. Nous avions un poëte de verve étincchmle (par qui Rabehii,tourne à Molière) , le puissant Matliurin Hégnier ; étouflons-îc, et, à la place, intronisons sur le Parnasse le vide incarné : c'est Malherbe.

Sobre, sage écrivain, où vous ne risquez pas «Y trouver une idée. Du rliytlime, el rien dedans. C'est la muse au pain sec. Si la lilléralure représente la société, je reconnais dans ce poète le grand homme d'un temps de jeune, où les bergers se mirenl à brouter avec les moutons.

J'ai médit du pédant Ronsard, capitan. matamore, monté sur son cothurne yrec. Je ne m'en dédis pas. Mais qui méconnaîtrait le grand effort qu'il y eut en cette mauvaise école? Quelle chaude passion dans le maître! quelle flamme aux Amours de Ronsard -1 Tout au moins le tempérament, la pointe et l'aiguillon du maie.

L'étincelle s'en trouve aux lettres d'Henri IV. si vives el si charmantes. Mais loul esl lini dans Malherbe. La brutalité sotte avec laquelle il triomphe d'une femme, qui, dit-il, l'a comblé.

montre assez qu'il n'aima jamais. (Ode de 1506.)

Celte défaillance en amour, en poésie, lient à une cliose, l'aplatissement moral, l'avènement de la prose, du positif et de l'argent. Du moment qu'on perdit l'idéal de liberté qui avait apparu au seizième siècle, du moment où les sages, un Du Plessis-Mornay, découragèrent les hautes pensées, chacun, protestants, catholiques, se rangea et se fit petit; chacun commença à s'occuper de ses petites affaires. Le charme d'Henri IV, sa séduction, sa corruption, n'y firent pas peu. Il avait trop souffert, il ne voulait que le repos, le plaisir. Il n'estimait personne, croyait fort peu aux hommes, plus à l'argent. On a vu qu'à la fin il se méfiait de Sully. D'Aubigné raconte un fait triste. Le roi, rêvassant toujours son épouvantait, la république calviniste, voulait décidément le mettre à la Bastille. Le huguenot, qui le connaissait, pour avoir enfin son repos, lui demande pour la première fois récompense de ses longs services, de l'argent, une pension. Dès lors, le roi est sûr de lui; il le fait venir, il l'embrasse; les voila bons amis. Le même soir, d'Aubigné soupait avec deux dames de noble cœur. Tout à coup l'une d'elles, sans parler, se mit à pleurer et versa d'abondantes larmes. Avec trop de raison! Le jour où d'Aubigné avait

élé forcé de prendre pension et de demander de l'argent, le grand seizième siècle è"lail fini, el l'autre était inauguré.

On a vu un homme héroïque, le président Harlay, à son âge de quatre-vingts ans, faire une Iriste affaire d'argent. On verra les Arnauld, famille d'Auvergnats Irès-honnèles, de huguenots convertis, la vraie fleur de la robe, employer pourtant des moyens équivoques pour mettre deux abbayes dans leur famille.

Malgré l'effort sincère de dévotion qui les trompait eux-mêmes, c'est, en réalité, un temps trèspauvre, de grande sécheresse, où toutes choses ont baissé, les moyens, le cœur et l'espoir, « un temps serré, transi et morfondu. »

Cela ne se voit bien qu'en entrant dans une maison. Voyons celle du greffier Lestoile, honorable bourgeois de Paris. 11 n'aime guère les protestants, cl, d'autre part, il n'est guère catholique. 11 croit que Rome, c'est Sodome, et toutefois il veut se tenir o ce tronc pourri de la papauté. Malade, il fait venir un inoinc, mais pour disputer avec lui.

Sa fortune a baissé, son ame aussi. En 1606, il achetait, el, en 1610, il vend. Son cabinet, ses livres, ses médailles, ses chères petites curiosités, il faut qu'il s'en sépare. Cela ne suffit pas; il lui faut emprunter. Vieux tout à coup, il tousse,

il ressent l'âge qu'il avaîl oublié; il entend, même un peu le léger bruit qui se fait à l;i porte... peu de chose, la morl qui frappeà petits coups. Mais il a des enfants, et il s'aperçoit qu'il est pauvre. II a pour ses enfants de pauvre?

ambitions; l'un, il veut le fourrer dans ta Eérmt' des sels (une caverne de voleurs, dit-il); l'autre pourrait ôtre page, et où? dans la maison de Guise! On voit que le cœur s'apelisse... Nous cinglons à pleines voiles dans les temps de la platitude.

Voila ce que c'est que d'avoir été imprévoyant, généreux, charitable, comme l'a été. Lestoile. Voilà ce que c'est que d'avoir des enfants. Un suffirait, ou deux, 'et c'est beaucoup. Songex d'ailleurs que la bonne bourgeoisie qui achète souvent une terre noble ou une charge qui ennoblit a grand intérêt à faire un aîné ou un fils unique qui ait tout et fasse un gros mariage.

On louche là aux pensées secrètes qui vont déterminer les mœurs du siècle.

Pendant que la terre devient stérile el que la subsistance va toujours tarissant, l'homme aussi veut être stérile.

Et je ne parle pas seulement du paysan affamé el écrasé d'impôts, mais du noble qui n'en paye pas, du bourgeois, qui, comme magistrat, en est exempt, ou, comme élu, syndic, etc., ré-

partit l'impôt sur les autres de Façon à ne rien payer. , \,

Il est bien jusle que l'on vienne au secours (!<■ Ipus ces pauvres riches, des gens aisés, exempls de charges. Leur second fils sera d'Église, riche de bénéfices, léger d'enfants (du moins connus). Les Biles mourront en religion. L'œuvre monumentale du siècle, c'est île bâtir partout ces vastes abris mortuaires où l'ennui les tuera sans bruit.

Cependant, dit le père, il est bien dur d'avoir des filles qu'il faut doter pour les couvents. Pourquoi engendrer des enfants, s'il faut ainsi les l'aire mourir? Réflexion judicieuse que l'on soumet à son père spirituel. C'est à celui-ci de chercher, d'imaginer. On ne le lâchera pas. Demain, après-demain, toujours, on lut demandera d'inventer quelque moyen subtil de faire que la stérilité volontaire ne soit plus péché. C'est l'origine principale de la casuistique.

On ne veut pas pécher. Ou, s'il y a péché, on vent qu'il soit au confesseur, qui doit, non pas l'absoudre, mais le légitimer d'avance. Qu'il y prenne garde. S'il veut que son confessionnal ne soit pas déserté, reste à la mode, il faut qu'il trouve des recettes pour qu'on fraude le mariage eu conscience.

Sinon, qu'avriverail-il? j'ose à peine le dire.

Mais je crois qu'on fuirait l'église. Car ces gensci, au fond, sonl moins dévots qu'ils ne le croient eux-mêmes.

Dans certaines contrées, le noble commençait déjà à fréquenter l'église du Diable, l'assemblée du sabbat, l'orgie stérile où le peuple des campagnes était guidé par les sorcières dans les arts de l'avortement.

C'est là, en réalité, la cause principale qui étend si prodigieusement l'action dos sorcières en ce siècle. Les vivres ont enchéri horriblement, et la rente pèse infiniment plus qu'aux temps féodaux. On ne peut plus nourrir d'enfants.

Le roman d'Henri IV, de Sully, d'Ollivier de Serres, ne s'est pas vérifié. C'était le bon seigneur vivant sur ses terres, et traitant paternellement son paysan, par intérêt bien entendu, Ils avaient supposé que le loup se ferait berger. Mais le contraire arrive. Ce seigneur ne veut plus vivre qu'à la cour; il traîne là, à mendier une pension, pendant que sa terre dépérit et que ses liens jeûnent, maigrissent. Le paysan se donne au Diable.

El la paysanne encore plus. Ecrasée de grossesses , d'enfants qui ne naissent que pour mourir, elle portait, plus que l'homme encore, le grand poids de la misère. J'ai dit au quin-

zièmc siècle le frïsle crï qui lui échappait dans l'amour : « Le fruit en soit au Diable! » Et que lui servait, en effet, défaire des morts? ou, s'ils vivaient, d'élever pour le seigneur un misérable, un maladif, qui maudirait la vie et mourrait de faim quarante ans ?

Lorsque la femme disait cela vers 1500, on vivait pour deux sous par jour. Combien plus le dîra-t-elle en 1600, où on ne vit plus avec vingt sous! La mort devient un vœu dans celte misère. Mais il vaut mieux encore ne pas naître; c'est par tendresse pour l'enfant qu'on ne veut plus qu'il vienne au monde. La stérilité, qu'on pourrait appeler une mort préventive avant la naissance , est toute la pensée de ce temps.

Cela rend au Di;ible, vieilli, affaibli, discuté, une force immense d'expansion. 11 est, avec les casuisles et les couvents, et en concurrence avec eux, le maître de la stérilité. Ce ne sont plus de sauvages bergers, de misérables serfs, qui viennent à lui timidement. C'est une foule mêlée, même des nobles et des belles dames (aux Pyrénées surtout) qui figurent à ses assemblées. L'évêque du sabbat est un seigneur avec qui le Diable, qui sait son monde, ouvre la danse. Prêtres et femmes de prêtres n'y manquent pas, et toute classe enfin y est représentée. Une di' ces

réunions, près Bayonne, compta douze mille âmes. Liés lors, plus de mystères. Tout le peuple était au sabbat.

CI1APITI1E XVII.

l!u ulibut au nio;i!ii Jp- i'i ilu r.iblul au uit-seplième siïtlu. V alcool et le labae.

Je m: puis dire avec précision ce que lut le sabbal abâtardi du dix-septième siècle sans poser lï'abord, dans son caractère original, le sabbal du moyen âge, tel que je le vois en France. On sentira alors l'opposition, cl on |K>urra mesurer le changement.

J'ai dit ailleui> {Renaissance) ce que fui Ni sorcière, une création du désespoir. 1/asscmbléc •les sorcières, le sabbat, est la suite ou la rc- ;>ràe de l'orgie païenne par un peuple qui a désespéré du christianisme. C'est une révolte twclurne de serfs contre le Dieu du prêtre et du seigneur.

Le Diable avait eu toujours une grande attraction, comme dieu des morts, qui pouvait rendre à l'homme tout ce qu'il regrettait. De là révocation magique, l'appel aux morts (qu'on voit déjà dans la lîible). Le noir esprit apparaissait ici comme un consolateur qui, tout au moins pour un moment, pouvait rendre la félicité. La mère revoyait, entendait le fils qu'elle avait tant pleuré. La fiancée perdue sortait de son cercueil pour dire : » Je l'aime encore , » et pour être heureuse une nuil.

Roi delà morL, Satan devint roi delà liberté sous la grande Terreur ecclésîaslîque , quand lout flamboya de bûchers, quand un ciel de plomb s'abaissa sur les populations tremblantes , et que le monde se sentit abandonné de Dieu.

Je veux dire du Dieu de TÉglise. Les dieux de ta forêt, de la lande ou de la fontaine, reprenaient force. Contraint, le jour, d'adorer ce qu'on délestait, ou de répéter du latin, la nuit on rentrait dans la vie. Le creur serré et l'esprit contracté se détendait vers la nature. Mais ces âmes de serfs, déformées de leurs chaînes, même alors reslaient fort bizarres. La nature leur semblait charmée. « Pourquoi, dil-on à un berger, ton grand amour de la prairie? — Le Diable prit la figure d'un veau quand il voulut plaire û ma mère. » Une femme

possédée retournait toutes les pierres : « Ces pauvres pierres , dit-elle, furent si longtemps sur un côlé, qu'elles prient de les tourner sur l'autre. »

Cette femme donne aux pierres la vraie pensée de l'homme. Comme Ézechiel, qui coucha des années sur le même côlé, le peuple, rendu de lassitude, ne voulait que se retourner. La règle du sabbat, c'est que tout serait fait à rebours, à l'envers.

Mais décrivons d'abord la scène.

On s'assemblait de préférence autour d'une pierre druidique, sur quelque grande lande. Une musique étrange, « surtout de certaines clochettes, y chatouillait a les nerfs, peut-être à la manière des vibrations pénétrantes de l'harmonica. Nombre de torches résineuses qui couraient çà et là jetaient une lumière jaune, en opposition aux brasiers de flamme rouge. Ajoutez une lumière bleue qui ne semblait pas de ce monde.

Ces sons et ces lueurs troublaient l'esprit, transfiguraient la mouvante réalité, les omhres qui allaient et venaient, les dénions dans leurs peaux de boucs. « Les hommes y devenaient des bêtes et les bêtes y parlaient. »

Une colonne de vapeur fantastique divisait la scène, et faisait un demi-rideau. « Derrière trônait le Uiable, en figure ténébreuse qui ne veut

être vue clairement. » Ce qu'on y distinguait le mieux, c'étaient les attributs virils du dieu Priape, dont il avait les cornes et le velu, étant couvert d'une peau de bouc noir. I] faisail grand'peur aux nouveaux venus, aux enfants qu'on amenait. A cela près, le Diable (en France) est plus burlesque que terrible. Parfois, espiègle, on le voyait sauter du fond d'une grande cruche. Aux deux cornes du Prïape antique dont son chef était décoré, on en ajoutait volontiers une troisième, qui était une lanterne pale. Et, pour que ce seigneur des serfs ne cédât en rien aux autres seigneurs, pour qu'il fût aussi un monsieur, ses cornes honorablement étaient surmontées d'un chapeau.

L'esprit des vieux noels et la gaieté rustique étaient dans tout cela. Ce peuple, dans un court moment de liberté, jouait ses tyrans, se jouait lui-même. Le sabbat était une farce violente, en quatre ou cinq actes, où il se régalait de la contrefaçon hardie de son cruel tyran, l'Église, et de son vampire féodal.

Tout était-il critique? y avait-il un culte positif? cl le Diable, en effet, était-il vraiment Dieu, père et roi de cette foule? Je ne vois pas cela clairement. Quoi qu'en disent les juges, sa primatie est bien plus apparente que réelle. II semble moins une divinité vivante qu'un sym-

bole émancipateur. Un mannequin, un arbre, un tronc sans brandie, faisait souvent ce rôle, et il suffisait d'un Sa Lan de bois.

On avait si cruellement abusé de l'idée de paternité et de divinité, que !e serf n'avait nulle tendance à la reproduire au sabbal. La fraternité seule y dominait visiblement. Une fraternité, il est vrai, barbare et sensuelle, un grossier communisme.

Ce communisme, du reste, n'était guère plus au sabbat qu'ailleurs; il était partout. Les serviteurs même du château vivaient pêle-mêle entassés dans les galetas. Los communs succédèrent, où tout était mêlé encore. Le logis à part ne commence que fort lard, et par la mansarde, c'esl-àdire sous Louis XIV.

Pour les serfs ruraux, l'intérêt du maître n'était pas de les isoler par familles, mais de les tenir réunis en une villa ou vaste métairie où un seul toit abritait, avec les bêtes, une tribu do même sang, un cousinage ou parenlage d'une centaine de personnes. Quoique parents, le maître les considérait comme simples associés, et pouvait à chaque décès reprendre les profils de tous. De famille ou mariage qui eût autorisé l'hérédité; il ne daignait s'en informer. La famille pour lui, c'était celle masse de gens qui mangeaient « I un pain et à un

pot, a qui «levaient et couchaient ensemble.»

L'Église cependant exigeait le mariage. Mais c'était une dérision. Pendant que le prêtre faisait sonner haut le sacrement, multipliait les empêchements et les difficultés de parenté, il absolvait, faisait communier le baron, dont le premier droit était le mépris du sacrement. Je parle du Droit du seigneur (si impudemment nié de nos jours). L'exigeait-il lui-mêmc?Qu'importe? Forcée de monter au château pour offrir le denier ou le plat de noces (V. Grimm et toutes les coutumes), la mariée, dédaignée du seigneur, était le jouet des pages.

• Faut-il s'étonner, après cela, de celte dérision universelle du mariage, qui est le fond de nos vieilles mœurs? L'Église n'en tenait compte, ne le faisant pas respecter. La noblesse n'avait d'autre roman que l'adultère, ni les bourgeois d'autre sujet de fabliau. Le serf n'y songeait même pas, mais il tenait beaucoup à la famille, à cette grande famille ou cousinage où tout était a peu près commun. Il n'était jaloux que de l'étranger.

Le sabbat du moyen âge, réunion peu nombreuse, n'était souvent que l'assemblée d'un

parentage. On ne se fiait guère aux voisins, et on ne les eût pas admis à la complicité de ces orgies de révolte. Cela aide à comprendre l'ex-

trèmc liberté qui y régnait. Toul semblait permis en famille.

Premier acte. Dérision du mariage et contrefaçon du Droit du seigneur, tout à fait semblable, du reste, au début des orgies de Bacchus et de Priape. La nouvelle mariée s'offrait au Diable, qui l'<Spoiisail pour l'assemblée. On la faisait reine du sabbat.

Autre comédie. Les enfants, les simples, qu'on amenait pour la première fois, et qui étaient fort effrayés, rendaient hommage au seigneur Diable. Mais tout, au sabbat, devait se faire à rebours, à l'envers. Donc on les contraignait à faire hommage la tôtc en bas, les pieds en l'air et en tournant le dos.

L'osclage, le baiser du vassal au seigneur, ou du novice au supérieur, qui symbolisait l'offrande de la personne, devait se faire aussi à rebours, au dos du Diable, lequel, en retour, étonnait parfois le tremblant récipiendaire en lui soufflant l'esprit par une dérision indécente dont on riait beaucoup. Puis il remettait une gaule pour bâton pastoral, et lui disait : « Pais mes ouailles. » Et l'ouaille était un crapaud proprement babillé de vert.

Deuxième acte. Totitceci n'était que pour rire. Mais voici le solide. Ce peuple famélique, jeûnant presque toujours, chose rare, ce jour-là, il man-

geail. Ceci n'était pas le moindre des miracles du Diable. Il n'y avait aucun couteau sur table, de peur (jiie le repas ne fût ensanglanté. Avant les danses, on avait soin de renvoyer les enfants, en leur enjoignant d'aller paître les crapauds au ruisseau voisin.

Ces danses, vives, violentes, étaient le prélude de la fameuse ronde du sabbat, qui, de tous ces couples, emportés dans un tourbillon, faisait un élément, une force aveugle. Ils tournaient dos à dos, les bras en arrière, sans se voir, ne regardant que la nuit, la fumée, le brouillard de la prairie fnyanle. HienliM personne ne connaissait plus son voisin, ni soi-même. Par moments, les dos se touchaient, se heurtaient de façon rustique. On ne se sentait que dans l'ensemble, et comme membre du grand corps, confus, haletant, qui tourbillonnait.

Troisième ucle. Celle unité brutale, confuse et de verfige, en préparait une autre. La société communiait.

El de quoi? Non pas de Dieu, mais d'ellemême. Elle se mangeait, et était son hostie.

C'est la donnée de toutes les sociétés secrètes du moyen âge, fondées sur la fraternité, en haine de la paternité.

Mais comment se maïu/eaU-elle? Les juges font semblant de croire que c'était au sens propre. 11

est trop évident que des réunions si fréquentes, qui se renouvelèrent pendant des siècles, ne mangeaient pas de chair humaine.

La chair dont on communiait était (fictivemenl) celle d'un enfant de la société et de son dernier mort.

La cérémonie, du reste, était gaie et combinée pour faire rire la foule, pour venger le peuple du prodigieux ennui des oflices dont on l'assommait. C'était la messe à l'envers, la messe noire. Le célébrant, à l'élévation, se tenait la tète en bas, les pieds en l'air, avec une hostie de dérision, une rave noire, qu'il mangeait lui-même.

11 y avait là beaucoup de jongleries. Des diables agiles sautaient à travers les flammes, montrant aux nouveaux venus stupéfiés comment il fallait mépriser les feux d'enfer.

Les sorcières de profession effrayaient les simples. Elles baptisaient un crapaud, l'habillaient comme un enfant, et, après celte espèce d'adoption, ces tendres inères simulaient l'infanticide, en attaquant, démembrant l'animal avec les dents. Elles lui coupaient la tète avec un couteau, en roulant les yeux effroyablement, déliant le ciel, et lui disant: «Ah! Philippe, si je te tenais!.. »

Quatrième acte. Dieu ne répondant pas au défi par la foudre, on le croyait vaincu,

anéanti. Toutes les lois que l'Église imposait en son nom semblaient avoir péri, spécialement celles qui troublaient le plus la famille rustique, les empêchements canoniques de mariages entre parents. Le paysan n'aime que les siens , point du tout l'étrangère. Sous ce rapport, ii garde l'esprit des tribus primitives. Il préfère sa parente, et, s'il y a quelque bien, il désire qu'il reste en famille. Dès l'enfance, la petite femme qu'il a en vue, c'est la compagne des premiers jeux, la cousine, la nièce, parfois la jeune tante. L'Église, qui interdisait la cousine au sixième degré, était directement hostile aux attractions naturelles. Dans la liberté du sabbat, on y revenait violemment, avec fureur. Le cousinage équivalait au mariage, et la petite société, dans un mélange aveugle, cherchait sa communion dernière, son rêve absolu d'unité.

Est-il vrai que le frère s'unît même à la sœur, comme en Égypte, à Sparte et à Athènes'? Il est difficile de savoir si le fait est réel, ou une de ces fables répétées tant de fois pour donner l'horreur des sociétés secrètes.

Cinquième acte. Au départ de la foule, la clôture du sabbat se faisait par la mort du Diable. Lui aussi, il devait périr. Habilement il s'escamotait, laissait tomber au feu sa peau

de bouc, et semblait s'évanouir aux flammes.

La foule s'écoulait, les lumières s'éteignaient. Sur la lande redevenue solitaire, tout semblant détruit, et Salan et Dieu, la sorcière restait victorieuse, et seule se faisait son sabbat réservé.

Seule? Elle l'était toujours, sans époux, sans famille. Objet d'horreur pour tous, et faisant peur à tous, même aux affiliés du sabbat, qui eût voulu en approcher"? El elle-même à qui se futelle confiée? A qui eût-elle voulu transmettre ses dangereux secrets? Son fils, enfant sans père, était le seul à qui elle se livrât. Contre la haine universelle du monde et cet accablement de malédiction monstrueuse, elle opposait un monstrueux amour. C'était celui du maged'Orienl; il ne se renouvelait qu'en épousant sa mère.

De même, disait-on, pour perpétuer la sorcière, il fallait ce mystère impie. A ce moment douteux où palissent les dernières étoiles, la mère et son jeune hibou, élixir de malice, accomplissaient leur triste fête. La lune fuyait ou se cachait.

Ces sauvages horreurs, si elles furent réelles, semblaient avoir disparu au seizième siècle. Je vois, au dix-septième, des familles régulières de sorciers, pères, mères, fils, filles. Ils rentrent dans la classe des hommes. Le Diable n'y perd rien. Et l'impiété peut-être augmente. Si le (ils

n'est plus un monstre d'amour, il l'est souvent de haine, d'horrible ingratitude et de perfidie. Il n'est pas rare, dans les procès, de voir l'enfant, gagné, corrompu par les juges, leur servir d'instrument contre les siens, et parfois faire brûler sa mère.

Au sabbat, comme ailleurs, l'intérêt domine tout. C'est l'avènement de l'argent, Satan ne se contente plus de sa rude pierre druidique, il prend un trône doré. Les sorcières, sous leurs haillons, apportent au banquet de la vaisselle d'argent. Il n'est pas jusqu'aux crapauds qui ne deviennent élégants; j'en vois qui, comme de petits seigneurs, sont vêtus de velours vert.

Le sabbat, pour les sorcières, devenait vraiment une affaire. Elles faisaient payer un droit de présence; elles tiraient amende des absents. Elles vendaient leurs drogues ce qu'elles voulaient à tous ceux qui avaient peur d'elles.

Ce que la cérémonie avait perdu en terreur, en attrait d'imagination, elle le regagnait en plaisanterie. Le burlesque dominait. Au début du premier acte, la personne qui ouvrait le sabbat subissait une ablution très-froide, saisissante, qui devait faire faire mainte amusante grimace. C'était un divertissement dans le genre île Pouvceaugnac. On ne peut en douter, d'après

la description de l'instrument du supplice, « qui est long d'environ deux pieds, en partie de métal, puis tortillé et sinueux. » L'emploi d'uni; telle machine est un trait tout moderne. Du reste, ce divertissement était grossier, indécent, mais non impudique. Les entente y assistaient el n'étaient renvoyés qu'aux danses.

Un point plus grave, c'est le quatrième acte. Les femmes disent unanimement que l'amour des démons leur était pénible, désagréable et douloureux, et qu'elles n'y étaient que victimes. La question capitale de savoir si l'amour diabolique est fécond avait fort occupé le moyen âge. Peu d'auteurs croient à la fécondité. Nos Français, spécialement Boguet au Jura, Lancre au pays basque, qui ont la plus vaste expérience dans ces contrées où tous allaient au sabbat, affirment que l'amour y était stérile, et « que jamais femme n'en revint enceinte, «

Cela jette un jour triste sur le sabbat de ce temps. Froide, égoïste orgie ! L'amour non partagé!... Cela seul aurait dû, ce semble, convertir toutes les femmes, les éloigner. Et, au contraire, elles s'y précipitent toutes. ■

Pourquoi? il faut le dire, dans ces grandes misères, hélas ! c'est que l'on y mangeait. Les veuves, chargées d'enfants, trouvaient, en les offrant au Diable, un patron large et généreux

qui régalait les pauvres avec l'argent des riches.

Les lilles y cherchaient les danses. Elles étaient folles surtout des dauses moresques, dramatiques, amoureuses.

Si la foi au Diable était faible, si l'imagination tarissait, on y suppléait par d'autres moyens. La pharmacie venait au secours. De tout temps, les sorcières avaient employé les breuvages du trouble et de la folie, les sucs de la belladone, et peut-être du dalura', rapporté de l'Asie Mineure. Le roi du vertige, l'herbe terrible dont le Vieux de la Montagne lirait le haschisch de ses Hassassins, ce fameux Pantagruélion de Rabelais, ou, pour dire simplement, le chanvre, fut certainement de bonne heure un puissant agent du sabbat.

A l'époque où nous sommes, l'appât du gain avait conduit les apothicaires à préparer toutes ces drogues. Nous l'apprenons par Lcloyer. Ce bon homme est terrifié de voir que l'on vend maintenant le Diable en bouteilles : « Et plût au ciel, dit-il, qu'il ne fût pas si' commun dans le commerce! »

Mot instructif et triste. A partir de cette époque, on recourut de plus en plus à celte brutalité de prendre l'illusion en breuvages, la rêverie en fumigation. Deux nouveaux démons étaient nés : l'alcool et le tabac.

L'alcool arabe, l'eau-de-vie dislillée chez nous a» treizième siècle, et qui, au seizième, est encore un remède assez cher pour les malades, va se répandre, offrir à tous les tentations de la fausse énergie, la surexcitation barbare, un court moment de furie, la flamme suivie du froid mortel, du vide, de l'aplatissement.

D'autre part, les narcotiques, le pétun on nicotiane (on l'appelle maintenant le tabac), substitue à la pensée soucieuse l'indifférente rêverie, fait oublier les maux, mais oublier les remèdes. Il fait onduler la vie, comme la fumée légère dont la spirale monte et s'évanouit au hasard. Vaine vapeur où se fond l'homme insouciant de lui-même, des autres, de toute affection.

Deux ennemis de l'amour, deux démons de la solitude, antipathiques aux rapprochements sociaux, funestes à la génération. L'homme qui fume n'a que faire de la femme; son amour, c'est cette fumée où le meilleur de lui s'en va. Veuf dans le mariage même, qu'il le fuie, il fera mieux.

Cet isolement fatal commence précisément avec le dix-septième siècle, à l'apparition du tabac. Nos marins de Bayonne et de Sainl-Jean-de-Luz , qui l'apportaient à bon marché, se mirent à fumer sans mesure, trois et quatre fois par jour. Leur

insouciance naturelle en fut étrangement augmentée. Ils restaient à part des femmes, et elles s'éloignaient encore plus. Dès le début de celle drogue, on put prévoir son eiïet. Elle a supprimé le baiser.

Les jolies femmes de Bayonne, lières, hardies, cyniques, déclaraient au juge Lancre que cette infâme habitude des hommes leur faisait quitter la famille et les rejetait vers le sabbat, disant en femmes de marins : « Mieux vaut le derrière du Diable que la bouche de nos maris. »

Ceci en 1610. Date fatale qui ouvre les routes où l'homme et la femme iront divergents.

Si celle-ci est solitaire, dépourvue du soutien de l'homme, je crains pour elle un amant. C'est ce consolateur sauvage, ce mari de feu et de glace, le démon des spiritueux. C'est lui qui, de plus en plus, sera le vrai roi du sabbat.

Cela rendra, dans quelque temps, le sabbat môme inutile. La sorcière, en son grenier, seule avec le diable liquide qui la brûle et qui la trouble, se fera la folle orgie, toutes les hontes du sabbat.

Les femmes, dans tout le Nord, ont cédé aux spiritueux. Et les hommes partout au tabac. Deux déserts et deux solitudes. Des nations, des races entières, se sont déjà affaissées, perdues dans ce gouffre muet, dont le fond est l'indifférence au

plaisir générateur et l'anéantissement de l'amour.

En vain les femmes de nos jours se sont tristement soumises pour ramener l'homme à elles. Elles ont subi le tabac et enduré le fumeur, qui leur est antipathique. Lâche faiblesse et inutile. Ne voient-elles donc pas que cet homme, si parfaitement satisfait de son insipide plaisir, ne peut, ne veut guère? Le Turc a fermé son harem.

Laissez que celui-ci de même s'en aille par le sentier où nos aînés d'Orient nous ont précédés dans la mort.

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