CHAPITRE XX
Lujnes et le P. Amom. — Persécution des protestants.- 1618-16Î0.
N'avons-nous pas oulre mesure appuyé sur une anecdote, sur un fait individuel? Nous ne le croyons nullement. Nous regardons ce procès comme jetant une grande lumière sur un fait collectif immense, sur. l'existence intérieure des ordres religieux tellement multipliés à cette époque. Ce qui se passa dans un ordre modéré et raisonnable, soumis à la discipline Oratorienne et Doctrinaire, aidera a faire comprendre le drame que recélaient les autres, et qui, pendant tout le siècle, par de tragiques lueurs, continue de se révéler.
L'attention Irôs-mcnlec qu'on a donnée de nos jours il Port-Royal, portée exclusivement sur celte
— 339 — (ifliS-lGïO, rare exception, a fait oublier un peu Irop la généralité des faits. Malgré l'effort incroyable avec lequel les divers partis religieux ont travaillé à étouffer ce qui transpirait de la vie des cloîtres, elle s'est montrée suffisamment, et l'on peut fort bien y suivre l'Histoire de la Direction.
On vit aussi dans cette affaire la puissance terrible de publicité dont disposaient les ordres religieux. Les révélations de i'Ursuline Louise, acceptées des Dominicains, se répandirent avec l'autorité d'un livre de prophéties. Même de trèslibres esprits, non influencés par les moines, Jansénius et Saint-Cyran, longtemps après, admettaient que Gauffridi avait été le Prince des magiciens, et, d'après Louise, en auguraient la prochaine venue de l'Antéchrist.
Maintenant il faut savoir qu'en un siècle (à peu près de 1620 à 1720) les couvents, ces puissantes machines d'intrigue, multiplièrent à l'infini. Précisons les chiffres, au moins pour deux ordres nouveaux.
Les Ursulines formèrent trois cent cinquante congrégations enseignantes, divisées chacune en plusieurs maisons d'éducation ou pensionnats (peut-être mille maisons en tout).
Les Visitandines, en trente années seulement, avaient déjà cent couvents. J'ignore le nombre ultérieur. Mais l'on sait qu'à la fin du siècle une
seule branche des Yisitandines, celle du Sacré- Cœur, fonda en vingt années plus de quatre cents couvents.
TJrsulines et Yisitandines, dirigées d'abord par les prêtres doctrinaires et par les évèques, le furent bientôt par les Jésuites, et devinrent, sous leur main habile, un vaste clavier qu'on put faire résonner d'ensemble quand on voulut obtenir de grands effets d'opinion.
L'influence de la Presse, ses voix divergentes, son froid papier, où la foule épelle le noir sur du blanc, tout cela en vérité est faible à côté des vives paroles, des chaudes, tendres et caressantes insistances de toutes ces religieuses sur les dames, et même les hommes, qui fréquentaient leurs parloirs. Ces dames, mères de leurs élèves, ou parentes et amies des religieuses, ou amenées par la dévotion, recevaient d'elles le mot d'ordre, venue des Jésuites, et s'en faisaient à la cour, à la ville, les zélées propagatrices. Ce mot, parti du Louvre, du P. Colton, du P. Arnotix, ou de la maison professe des Jésuites (rue Saint- Antoine), tombé dans ce monde inflammable de femmes ardentes et dociles, courait comme une traînée de poudre, et en un moment il était partout. Moins rapides les effets du télégraphe électrique.
NoIcï qu'avec ces religieuses sédentaires tra-
Diqiiizcd ti/C oog le
— 341 — iieis-1020} vaillaienl, d'ensemble, tout un monde de prêtres et de moines. Les ordres anciens, jaloux des Jésuites, comme les Mendiants, dans les grandes occasions, n'agissaient pas moins dans le même sens. S'il s'agissait, par exemple, d'un coup décisif à frapper sur les prolestants ou les jansénistes, la machine épouvantable de deux ou trois mille parloirs répétant la chose et la faisant ' répéter par leurs visiteuses innombrables, était appuyée en dessous jusqu'aux derniers rangs du peuple par les religieux infimes, spécialement par quatre cents bandes errantes de Capucins.
Soit qu'il s'agit de peser en haut sur la cour par une force d'opinion qu'on faisait monter d'en bas, soit qu'il s'agit de répandre un faux bruit, une panique, une peur qui soulevât la foule et la rendît furieuse, on jouait de la machine. Si l'on ne disposait pas d'un peuple aussi inflammable qu'au temps de la Saïnl- Barthélemy, en revanche, uu art nouveau el un nouvel instrument étaient créés dont on pouvait tirer autant de résultais. C'est ce qui explique pourquoi, et dans l'Allemagne catholique, et en France, un parti tombé du grand fanatisme aux platitudes de la dévotion intrigante, n'en eut pas moins l'action énorme de la guerre de Trente-Ans, put faire la France
complice de l'Autriche contre l'Europe, contre elle-même, et fit ici en petit l'essai des futures Dragonnades.
Le changement de favoris ne changea absolument rien au grand courant des choses. Concini appartenait aux Espagnols, et voulait les appeler à son secours (Richelieu). Luynes ne fut pas moins Espagnol. Au moment de la crise, il s'offrait à l'Espagne pour une modique pension [Arch. de Simancas, an. Capeflgue).
Tout ce qu'il voulait, c'était de l'argent. 1! prit pour lui l'énorme fortune de Concini, et bientôt impudemment se fit connétable. Ses frères, Branles et Cadenet, se déguisent en M. de Luxembourg et M. le duc de Chaulnes.
Tous deux maréchaux de France.
Rien au dedans, rien au dehors. A grand'peiue Lesdiguières, alarmé dans. son Dauphiné par l'Espagne, qui guerroie contre la Savoie, obtient de faire une légère démonstration en faveur du Savoyard. Au dedans, Luynes promit des réformes, n'en fit point, et, tout au contraire, créa pour argent nombre d'offices nouveaux (avec exemption d'impôts et droit de vexer le peuple). La langue ne suffit plus aux litres ridicules que le fisc inventa : auneurs de drap, vendeurs de poisson, élèves de l'écriloire, etc.
Le vrai changement au Louvre fut celui du Confesseur. Luynes osa prier le P. Cotton de se retirer. Mais ce fut pour demander aux Jésuites un autre confesseur du roi. Ils lui fournirent le P. Arnoux, bien plus propre que Cotton à les servir dans les circonstances nouvelles. Cotton avait été l'homme des temps d'Henri IV, des temps de ruse et de transaction. Il avait connu saint Charles Borromée, et il était aimé de saint François de Sales. Sa fortune fut singulière. La fille de Lesdiguières l'avait employé d'abord pour tourmenter doucement son père et l'amener à la conversion. Le vieux soldat, qui voulait se faire marchander plus loutemps , ajourna, mais il appuya le Jésuite auprès d'Henri IV : « Si vous voulez un bon Jésuite, dit-il, prenez le P. Cotton. »
On a vu comment Cotton se ligua avec la cour pour faire sauter Sully. Il échoua, et cependant se maintint par le parti espagnol, par la reine et par Concini. Mais il fallait un Jésuite plus hardi, plus violent, au moment où éclatait la grande guerre d'Allemagne, pour occuper le roi, la France, d'une petite guerre intérieure contre nos protestants. Ce guerrier fut le P. Arnoux.
La persécution protestante, c'est le point où s'accordaient tous les rivaux d'influence. Con-
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ci ai l'avait commencée, et Luynes la continua. Le clergé la demandait, le P. Arnoux l'imposait à son pénitent; le favori espérait y occuper son jeune roi à une petite guerre sans péril. 11 n'était pas jusqu'aux exilés , aux gens de la reine mère, tels que Richelieu, qui ne poussassent en ce sens.
Il est fort intéressant de voir l'art persévérant, ingénieux et varié, dont ces Pères, depuis 1G10, travaillaient les protestants. Ils n'y employaient plus la pointe, comme en l'autre siècle, mais plutôt le tranchant du fer, un tranchant mal affilé qu'ils promenèrent, douze ans durant, à la gorge des victimes, voulant préalablement terrifier, démoraliser, abêtir et désespérer. Les huguenots ue furent plus brutalement massacrés, mais lentement égorgillés, saignés d'un petit coutelet. Et les excellents bouchers ne mirent le fer dans le cœur que quand le patient, déjà affaibli, défaillait et tournait les yeux.
Les protestants étaient l'objet d'une antipathie croissante. Ils faisaient laclie en ce temps dans une France toute nouvelle. Ils avaient l'air d'une ombre arriérée du seizième siècle. Ils étaient tristes et peu galants, faisaient exception à la loi générale du dix-septième :
l'universalité de l'adultère, aux mœurs loyales
— 345 — (iflia-ioso) où chacun se pique de tromper son intime ami.
Autre défaut. Seuls, ils gardaient quelque esprit public, un reste d'attachement pour le gouvernement collectif, le gouvernement de soi par soi (self government). La France, qui avait abdiqué, s'ennuyait de les voir encore attachés à ces vieilleries. Elle ne voulait plus qu'un bon maître.
Troisième défaut. Les protestants avaient le tort de voir clair, de voir que l'Espagne gouvernait la France, que Marie, Conciui, Luynes, n'étaient qu'une cérémonie. Ils distinguaient trèsbien derrière ces ombres changeantes un petit nombre d'étrangers, de vieux ligueurs et de Jésuites; pour urne, le confesseur du roi. Le jour de la mort d'Henri IV, chacun croyait qu'il y aurait massacre à Paris. Un Jésuite même, en chaire, le conseilla ou regretta qu'il n'eût pas eu lieu. Dès l'année suivante (1611), on commença a organiser dans les villes catholiques du Poitou et du Limousin , et aussi à Saintes, à Orléans, à Chartres, de vives paniques, en crianl : «Voilà les huguenots qui arment et qui vont vous massacrerl » Furieux de peur, les catholiques armaient et voulaient tuer tout. Toujours le même moyen qui avait réussi dans toutes les Saint-Barthéletny du seizième siècle.
En celui-ci, on n'allait pas si vite. Cependant [es protestants auraient été fous s'ils n'avaient pris des précautions. Us n'avaient nulle protection à attendre d'un gouvernement dominé par l'Espagnol qui eût voulu le massacre. Us recoururent à eux-mêmes, rétablirent les institutions de défense qui seules les avaient sauvés autrefois. La principale, c'était que, dans l'intervalle entre leurs assemblées générales, dans ces entr'acles assez longs où on pouvait les surprendre, il restât quelqu'un pour faire sentinelle. Dans chaque province, un conseil permanent devait rester réuni pour recevoir les avis et faire convoquer, s'il le fallait, une assemblée de province, qui, au besoin, s'adjoindrait plusieurs provinces voisines pour former une assemblée de cercle, ou qui même provoquerait une assemblée générale.
Cette organisation de défense, quoique fort mal exécutée , imposa au parti massacreur.
Mais elle lui donna une bien belle occasion de calomnier les prolestants et de les faire prendre en haine. Us voulaient une république, ils faisaient un État dans l'État, etc., etc. C'est ce qu'on répète encore, sans aucune réflexion sur la nécessité terrible qui fil et exigea cela. Chose monstrueuse , en effet, coupable, horriblement coupable! Us voulaient vivre, ils
voulaient sauver leurs femmes et leurs enfants.
Les voyant en garde, on essaya de moyens de rase. La reine mère (1(M2) tâcha d'avoir un maire à elle dans leurs places qui pût les trahir, par exemple à Saint-Jean d'Angély, même à la Rochelle. N'y parvenant, elle envoya, pour soumettre cette dernière ville au Parlement de Paris, un conseiller protestant sous le titre nouveau d'intendant de justice. Cet escamotage, contraire à tous les traités, aux serments des rois, ne réussit pas. Le peuple prit les armes et faillit faire justice à cet intendant, qui pourtant sortit en vie.
Dans le petit pays de Gex, on essaya d'une chose où la main jésuite éclate admirablement. On leur ûla leurs temples et leurs revenus, en leur permettant de se rebâtir des temples avec les démolitions des couvents et avec l'argent que les catholiques payaient pour réparer les églises catholiques. Moyen excellent de les faire exécrer et massacrer.
Comme leurs chefs les trahissaient, comme Lesdiguières et Bouillon les vendaient tout le jour, comme le petit-fds de Coligny, CliUtilIon, marchandait sous main son traité avec la cour, la lutte, si elle avait lieu, devait être leur ruine. Il fallait les y amener, leur rendre la vie
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tellement impossible et intolérable, qu'ils aimassent mieux en finir, se jetassent sur l'épée en aveugles, en désespérés. Pour en venir là, il fallait chaque jour les piquer, leur planter à la peau mille épingles et mille aiguilles. Les Jésuites y réussissaient, en les faisant destituer, mortifier de toutes manières, en leur ôlant leurs domestiques, précepteurs, etc., et faisant, par la terreur, comme un désert autour d'eux. Mais mieux encore, on le faisait par les Gallicans. Ceux-ci, dans leurs petites audaces contre les Jésuites et Rome, ne se rassuraient eux-mômes et ne se croyaient catholiques qu'en pourchassant les huguenots, c'est-à-dire se faisant bourreaux pour Rome et pour les Jésuites. Misérable cercle vicieux où tourna la magistrature, et qui la poussa ridicule sous le pied de la papauté et le fouet de Louis XIV.
Les fameuses chambres, mi-parties de protestants et de catholiques, ne protégeaient pas les premiers. On éludait de cent manières leur juridiction .
Dans les cas prévôtaux, accusations de violences, de crimes, un petit tribunal décidait de la compétence et renvoyait au prévôt, qui pendait provisoirement.
Au moindre délit qui pouvait toucher une église catholique, le huguenot était frappé par
— 3(9 — (ioi8-lfl'2«| un petit juge, puis le Parlement empoignait l'affaire. Elle se jugeait uniquement par les catholiques, non par les tribunaux mixtes.
Ceux-ci, tribunaux martyrs, vivaient sous la tyrannie des plus furieux conseillers catholiques, que le Parlement ne manquait pas de déléguer pour y siéger. Et ce corps, par une contradiction monstrueuse, tout en consentant à y déléguer ses membres, ne consentait pas que les notaires, huissiers ou sergents agissent pour les chambres mixtes.
Malheur au nouveau protestant! Pendant les six mois qui suivaient sa conversion, il restait justiciable des tribunaux catholiques. On lui faisait un procès, où il était sûr d'être condamné. Pour passer au protestantisme, il fallait d'avance faire son testament, èlre résigné au martyre.
Enfin, les conflits éternels de juridictions, les lenteurs, les échappatoires, les opiniâtres dénis de justice, immortalisaient les procès et faisaient du protestant un misérable plaideur, nourri de déception, d'espoir trompeur, de vaine attente, usant au Palais son argent, sa vie, faisant â jamais pied de grue dans la salle des Pas- Perdus.
Je ne doute pas que, dès cette époque, le clergé, intimement uni avec la noblesse qui y
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mettait ses cadets el s'y nourrissait en grande partie, n'ait projeté, calculé la grande affaire territoriale de la Révocation, qui refit les fortunes nobles par la confiscation énorme du bien patrimonial d'un demi-million de protestants. Terrible appât pour la noblesse, et qui la rendit en ce siècle énergiquement catholique.
Le premier pas, c'était que le clergé reprît, dans les pays devenus protestants, les terres que la révolution religieuse avait affectées au culte calviniste. Cela datait de soixante ans {1562). C'était la même opération qu'on ferait en France aujourd'hui si l'on dépossédait les acquéreurs des biens nationaux pour les restituer au clergé. Notez, pour achever la similitude, qu'en ces pays, spécialement dans le Béarn, le clergé avait reçu une indemnité en pensions annuelles qui le dédommageait des terres.
Ce grand procès territorial constituait le clergé la partie des protestants. Pouvait-il cire leur juge? C'est cependant le moment (1614) où les prélats demandent à redevenir hauts justiciers, à pouvoir condamner aux galères !
Une demande non moins grave qu'ils font aux États de 1614, c'est qu'on poursuive les parents qui empêcheraient leurs enfants de se faire catholiques. Premier mot qui ouvrit la voie aux enlèvements d'enfants. Ceux qu'on enlevait,
on assura qu'ils voulaient se faire catholiques. Ce fut « pour les a/franchir de la tyrannie des familles » qu'on les emprisonna au fond des couvents. Bientôt à Lectoure , le Jésuite Regourd vola un enfant de dix ans. A Royan, à Embrun, à Milhaud, autres rapts semblables. A Paris , sous les yeux du roi , un maître des comptes, appelé Le Maître, élant mort, on prit ses enfants pour en faire des catholiques. (Elie Benoît, H, 277.) Un protestant de Normandie ayant eu l'imprudence de mettre un de ses deux fils au collège des Jésuites à Paris, et voulant le leur retirer, on enlève l'enfant avec son frère; on les cache aux Jésuites de Pont-à-Mousson. Procès. On fait comparaître les enfants (de treize et onze ans), on leur fait déclarer qu'ils veulent être catholiques et parler contre leur père. (Ibidem, 365.)
La mort n'était pas un asile. Les enterrements des calvinistes étaient poursuivis , hués , siffles par des femmes, des enfants qu'on excitait.
On avait fait des chansons que ces enfants chantaient en dérision des psaumes et des pleurs des prolestants. Cela donna lieu à Tours à une scène épouvantable. Au convoi d'un certain Martin, ceux qui accompagnaient son corps perdirent patience, et appliquèrent un soufflet à l'un de ces petits chanteurs. On